‹ Histoire de la Commune de ParisChapitre 15 sur 15 · BATAILLE AU CENTKE DE PARIS · texte numérisé non relu

BATAILLE AU CENTKE DE PARIS

Lorsque le 22 au soir nous vîmes cet épouvantable résultat, nous comprîmes qu'il ne restait plus d'autres ressources aux défenseurs dévoués de la Commune que de résister à outrance dans la partie de Paris qui était encore au pouvoir du peuple, et qu'ils devaient surtout assurer d'une manière efficace la résistance des quartiers populaires de la capitale, qui étaient les véritables foyers de la Révolution. Nous savions de quelle férocité sanguinaire, de quelle rage aveugle étaient animés les hordes policières, royalistes et cléricales au service de l'assemblée de Versailles; nous connaissions la cruauté sauvage, la soif de sang et de vengeance qui animait les féroces généraux qui commandaient les prétoriens du second Empire, devenus les sicaîres de la réaction, et nous résolûmes d'organiser une défense énergique contre ces bêtes fauves altérées du sang des ouvriers républicains-socialistes, afin d'opposer, si c'était possible, un obstacle invincible à la sanglante orgie et aux massacres dont ces

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bandits savouraient d'avance la jouissance. Dans ce but nous nous rendîmes rue Haxoj numéro 145, à Belleville, au siège de la division du génie auxiliaire de la Commune, où se trouvaient plusieurs officiers de cette arme. Nous traçâmes alors sur le plan de Paris toutes les barricades dont la construction était nécessaire à la défense des quartiers de la Villette, Belleville, de Menilmontant et de Charonne, dont les défenses stratégiques étaient loin d'être suffisantes. Ainsi, par exemple, depuis la place du Cbâteau d'Eau jusqu'à la porte de Romainville, il y avait à peine quelques barricades à l'entrée de la rue de Paris, Belleville. Toute le reste était à découvert. La route militaire le long des remparts, depuis le bastion 10 près de la porte de Vincennes, jusqu'au bastion 27 à côté du canal de l'Ourcq, n'était pas suffisamment barricadée, de telle sorte que Belleville et les arrondissements environnants étaient à la merci d'une marcbe rapide de l'armée des envahisseurs le long des fortifications ; ils pouvaient non-seulement être forcés par devant, mais encore être tournés et pris par derrière si l'armée de Versaille suivait le chemin stratégique qui côtoie les fortifications ; et alors^ c'en aurait été fait de la défense de Paris. Il fallait donc immédiatement remédier à ce danger pressant. Les ingénieurs du génie, auprès desquels nous étions délégués par le Comité de salut public, tracèrent de suite sur le terrain, en ces divers points,

les barricades arrêtées avec eux sur le plan de Paris, et les ouvriers auxiliaires du génie furent mis immédiatement à Tœuvre et travaillèrent nuit et jour.

Dans vingt- quatre heures la place du Château d'Eau, le boulevard Voltaire, le canal, la rue du Faubourg du Temple, celle de Saint-Maur, la place située en haut de cette rue à l'entrée de la rue de Paris, cette dernière, le boulevard Puebla, la rue de Romainville, la rue Haxo, la rue Saint-Fargeau, celle des Tourelles, la place des Trois Communes, le chemin des remparts de la porte de Romainville à celle de Pantin et à celle de Vincennes, se couvrirent comme par enchantement d'énormes barricades.

Plusieurs étaient de véritables redoutes ; elles furent garnies de pièces d'artillerie et gardées par des gardes nationaux dévoués. Celles construites près de la porte de Romainville, du poste-caserne du bastion 18, celles du bas de la rue des Lilas, près des bastions 21 et 22, étaient formidables et armées de grosses pièces de remparts ; au dessus, sur les carrières d'Amérique, près de la même rue des Lilas, une solide batterie de pièces de fort calibre fut construite; ces dernières commandaient le chemin stratégique des remparts jusqu'à la porte de Pantin, et défendaient le passage du canal et du bassin de la Villette, dont les ponts étaient minés. De l'autre côté, entre le bastion 10, à la porte de Vincennes, et le bastion 19, à la porte de Romainville, de solides

le même jour, 22 mai, le ministère des affaires étrangères et le palais du Corps-lëgislatif.

Le 23 mai, du haut des Buttes Montmartre, armées de près de 200 pièces de canons dominant tout Paris, les défenseurs de la Commune battaient d'obus et de boulets les positions ennemies du Champ de Mars, du Trocadéro, etc., et les rendaient presque intenables. Ces buttes étaient la position la plus importante, la plus élevée, la mieux armée de la Commune. L'effort principal de l'attaque des envahisseurs devait donc se porter contre elles. C'est en effet ce qui eut lieu, le 23 mai de grand matin.

Des barricades vraiment formidables avaient été construites à tous les principaux abords de Montmartre, et notamment à la place de Clichy, à la place Blanche, à la place Pigalle, à l'entrée de la rue CKgnancourt et à celle du boulevard Omano. Toutes ces barricades furent armées de canons et de mitrailleuses descendues du haut des buttes ; où il restait encore plus de 100 pièces de divers calibres, tournées au sud et au sud-Quest contre les positions ennemies, qu'elles canonnaient. Si bien armé que fut Montmartre, cette position avait cependant un point des plus défectueux et des plus faible. Elle était à peine fortifiée près du mur d'enceinte, et par conséquent très-abordable de ce côté. Les officiers supérieurs et le comité de la guerre chargés de la défendre avaient sans, doute pensé qu'elle ne pouvait

pas être attaquée par derrière du côté du nord, et ils avaient négligé de la fortifier sur ce point. Ce fat une faute énorme. Les généraux Versaillais ne 'l'ignoraient pas. Voici comment s'exprime à ce sujet le rapport de Mac-Mahon, commandant en chei de l'armée de Versailles :

"Les hauteurs de Montmartre ayant la plus grande partie de leurs barricades et de leurs batteries dirigées au sud et à l'intérieur de Paris, le plan d'attaque consiste à tourner les défenses et à les enlever, en cbercbant à s'élever sur ces hauteurs par le côté opposé. Le général Ladmirault doit attaquer par le nord et l'est, et le général Clinchant par l'ouest.

" Les troupes d'attaque se mettent en mouvement à quatre heures du matin. La division Grenier, longeant les fortifications, débusque l'ennemi des bastions et enlève avec le plus grand entrain tous les obstacles. Arrivé à la hauteur de la rue Mercadet, la brigade Abbatucci poursuit sa marche sur les boulevards Bessières et N ey, enlève les barricades de la porte de Clignancourt, le pont du Chemin de fer du Nord, et atteint la gare des marchandises, où elle tourne à droite pour s'élever sur les buttes par les rues des Poisonniers et de Lubat ; elle atteint la rue Mercadet et se trouve arrêtée dans un quartier hérissé de barricades, entre le chemin de fer et le boulevard Ornano.

" La brigade Pradîé, qui a suivi la rue Mercadet, avance lentement sous le feu plongea-nt des buttées et du cimetière Montmartre, où elle ne pénètre qu'avec les plus grands efforts.

" La division Laveaucoupet se prolonge le long des fortifications et atteint les rues des Senelles et du Mont Cenis, par lesquelles elle doit aborder les hauteurs de Montmartre.

" De son côté le cinquième corps de Clincliant, suivant le boulevard des Batignolles et les rues parallèles, s'empare de la mairie du 17™® arrondissement, de la grande barricade de la place Clichy, et, longeant le pied des buttes, francbit tous les obstacles, et pénètre dans le cimetière par le sud, en même temps que les têtes de colonnes du premier corps y entrent par le nord.

" A ce moment les hauteurs de Montmartre sont entourées au nord et à l'ouest par les troupes du premier et du cinquième corps ; une attaque générale a lieu par toutes les rues qui de ces deux côtés gravissent les pentes.

" Le corps de Clincliant s' élevant par la rue Lepic, s'empare de la mairie du 18°^® arrondissement.

" La brigade Pradié, du premier corps, à la tête de laquelle marchent les volontaires de la Seine, arrive la première à la batterie du Moulin de la Galette ; bientôt après une compagnie du dixième bataillon de chasseurs, soutenue par les attaques vigoureuses

du général Wolff, plante le drapeau tricolore sur la tour de Solférino. Il était une heure.

" Nous étions maîtres de la grande forteresse de la Commune, du réduit de l'insurrection, position formidable d'où les insurgés pouvaient couvrir tout Paris de leurs feux ; plus de 100 pièces de canons et des approvisionnements considérables en armes et en munitions tombent entre nos mains."

Las barricades de la barrière Clichy avaient été défendues avec beaucoup de courage, et ce n'est qu'après les combats les plus meurtriers que les Versaillais s'en sont rendus maîtres. Celle de la place Blanche tint bon pendant plus de quatre heures. Celle de la place Pigalle résista moins longtemps, et celle de la rue de Clignancourt aurait pu offrir une trèslongue résistance si elle ne s'était pas trouvée tournée dès l'instant où les Buttes Montmartre étaient prises.

Les exécutions sommaires, les visites domiciliaires et les arrestations commencèrent aussitôt. Tous les gardes nationaux pris les armes à la main furent massacrés, entre autres deux artilleurs et un vieux marin. Les prisonniers étaient conduits pour être fusillés, soit au Château-Rouge, soit dans la maison du numéro 6 de la rue des Rosiers, dans le jardin de laquelle deux mois auparavant avaient été fiisillés les généraux Lecomte et Clément Thomas.

Dès qu'ils furent maîtres des Buttes Montmartre les Versaillais établirent plusieurs batteries, entre

autres une de huit pièces de marine de fort calibre, qui bombardèrent à outrance Paris, les Buttes Cbaumont, Belleville et le Père Lacbaise.

Le même jour le général Dombrowski était tué à la barricade Ornano.

Le 23 mai, la gare des marchandises du Nord, la place Saint-Georges, Notre-Dame de Lorette, le Collège Rollin, la mairie du 9°^® arrondissement, le Grand Opéra, la Madeleine, sur la rive droite, tombent au pouvoir de l'ennemi.

Sur la rive gauche la barrière du Maine, l'ObservatoirCj le cimetière Montparnasse, la place d'Enfer, le marché aux chevaux, l'abbaye au Bois et la caserne de Babylone sont enlevés. La place Saint-Pierre est tournée du côté des remparts et attaquée par devant; les défenseurs de ses énormes barricades armées de huit grosses pièces de canons sont forcés de les abandonner.

Le carrefour de la Croix-Rouge se défend vigoureusement, et ne peut être pris que très-avant dans la nuit. Il en est de même des barricades des rues Martignac et de Belle Chasse, où les gardes nationaux éprouvent de grandes pertes. La rue de Grenelle Saint-Germain est aussi prise, et les ministères de la guerre, des travaux publics, la direction des télégraphes, etc., sont occupés par l'enneiùi.

Les barricades du haut de la rue de Rennes ayant été enlevées, ainsi que celle située sur le boulevard

Montparnasse, à l'angle de la rue Yavîn, le général Levassor-Sorval pousse ses têtes d'attaque jusqu'aux abords du Luxembourg.

Pendant la nuit du 23 au 24, que nous avons passé à l'Imprimerie nationale, occupé à surveiller la publication de V Officiel, nous avons subi un véritable bombardement des batteries versaillaises ; celles de Montmartre surtout tiraient à toute volée sur le quartier du Temple et sur l'Hôtel-de- Ville. Plusieurs obus sont tombés sur l'Imprimerie nationale et dans les coûts. En nous rendant à l'Hôtel-de- Ville le matin, nous avons été obligé .de nous coucber par terre ou de nous cacher derrière des barricades pour éviter les éclats d'obus tombés près de nous. L'Hôtel-de- Ville et la place de Grève étaient atteints par de nombreux projectiles.

Les citoyens Eudes et Arnaud étaient seuls au Comité de salut public, où nous nous rendîmes. Us nous apprirent que la place Vendôme avait été prise à deux heures du matin, que les Tuileries et le Palais Royal, incendiés par les bombes versaillaises, venaient de tomber entre les mains de l'ennemi. L'attaque furieuse continuait, et de nouveaux incendies éclataient rue de Rivoli. Bientôt toutes les batteries versaillaises bombardent l'Hôtel-de- Ville ; un feu terrible est ouvert sur les barricades qui l'entourent. Leurs défenseurs résistent avec courage. Le théâtre Lyrique et celui du Châtelet prennent

feu sous la mitraille. Sur la rive gauche le bombardement est tout aussi ardent ; le Palais de Justice, la Préfecture de Police, la Conciergerie, les rues du Bac et de Lille, le carrefour de la Croix-Rouge, les rues Vavin, Bréa, Notre-Dame des Champs, etc., sont la proie des flammes.

A quatre heures du soir, malgré une vigoureuse "résistance, le Luxembourg et le Panthéon, bombardés par les Buttes Montmartre sur l'ordre du général Cissey, tombent au pouvoir de l'ennemi. Tous leurs défenseurs qui ne peuvent s'échapper sont impitoyablement massacrés. Le jardin du Luxembourg^ouvert de cadavres, est transformé en abattoir et en cimetière ; on y fusille les prisonniers et on creuse leurs fosses à côté. Les marches du Panthéon ressemblent à un charnier: elles sont couvertes de sang et de cadavres.

C'est près du jardin du Luxembourg que l'infortuné Raoul Rigault fiit fusillé. Pauvre Rigault, si dévoué, si intelligent, si courageux et si jeune ! Ses assassins ont chargé sa mémoire des plus noires calomnies, îla l'ont dépeint comme un monstre, et cependant nul plus que lui n'avait le sentiment de la justice, dont il était un fanatique. Nous nous rappelons encore, à propos dç la discussion sur l'application de la loi des otages, qu'il s'écriait : " J'aimerais mieux laisser échapper tous les coupables que de faire exécuter un seul innocent ! " Voilà l'homme qu'on a dépeint comme un monstre de cruauté.

Après avoir assassiné le fils, les bourreaux de Versailles avaient arrêté le père, vieillard fort respectable, qui ne s'occupe pas de politique. A force de démarcbes, ce père infortuné fut enfin mis en liberté et obtint que le corps de son .fils lui fut rendu. Il le fit exhumer du jardin du Luxembourg, où il avait été enterré.

Dans la même journée du 24, l'armée de Versailles s'empare encore de la Banque, de la Bourse, du Conservatoire de Musique, du Comptoir d'Escompte, de la porte Saint-Denis, du square Montholon, de Saint- Vincent de Paul, des gares du Nord et de Strasbourg. A neuf heures du soir l'Hôtel-de- Ville tombe aux mains de l'ennemi. Mais il est tout en feu ; les bombes et les obus de Versailles, qui pieuvent dessus depuis trois jours, l'ont embrasé ; une canonnière embossée au quai de Grève l'a littéralement criblé d'obus. Les Versaillais, après avoir bombardé Paris à outrance, criblé ses monuments de boulets et d'obus, et les avoir incendiés, ont poussé l'infamie, avec les journaux calomniateurs infâmes qui leur servent d'organes, jusqu'à accuser leurs victimes d'être les auteurs de tous les épouvantables sinistres dont ils se sont rendus coupables. Ce n'était pas assez d'allumer partout d'immenses incendies avec leur formidable artillerie, à l'aide des batteries, nombreuses et puissantes, qu'ils avaient installées sur toutes les positions dont ils s'étaient

emparés^ et qui vomissaieiit partout le fer, le feu, et la mort. Ces féroces enyahisseiirs massacraient en masse et versaient le sang à flot.

Dans les mairies réoccupées par les anciens maires, ces derniers ont installé des cours martiales, qui fonctionnent en permanence; des officiers siègent entourés de gardes nationaux défenseurs de l'ordre, et envoient à la mort tous les malheureux suspects qui leur sont amenés. Le massacre et la terreur sont systématiquement organisés partout, sur une grande échelle. Le sang coule à flot. Tous les gardes nationaux qui ont combattu pfur la Commune sont fdsillés. Les soldats pénètrent dans les maisons et massacrent tout. Les femmes et les enfants ne sont pas épargnés.

La caserne de la place Lobau, le Châtelet, sont transformés en sanglants abattoirs, où des milliers de victimes sont sacrifiées à la soif sanglante des tigres versaillais. Dans ces antres du crime, de misérables officiers, transformés en bourreaux, envoient au supplice sans même les entendre les malheureuses victimes que les bachîbouzoucks versaillais, ivres de vin et de sang, ont fait prisonniers ; personne ne trouve grâce devant ces pourvoyeurs de la fiisillade : hommes, femmes, enfants, tous sont envoyés impitoyablement à la mort ; le sang ruisselle à flot ; les exécuteurs n'avancent pas assez au gré des sinistres assassins à galons d'or. A la fin de la journée le

massacre devînt si horrible, sî atroce, sî dégoûtant qu'un des colonels-sicaires eut honte de son odieuse besogne et, dégoûté de son rôle infâme, refusa de continuer de se souiller plus longtemps du sang innocent et demanda à être remplacé, en menaçant d'abandonner son poste. Un autre égorgeur désireux de gagner du galon lui succéda et continua son œuvre sanglante. Une grande fosse fut creusée dans le square de la tour Saint-Jacques, et les cadavres pantelants des victimes encore chaudes, dont beaucoup n'étaient pas mortes, y furent jetés. Les malheureux encore vivants, ensevelis, étouflfés, râlaient sous les cadavres. Les voisins entendirent toute la nuit des soupirs d'agonisants, des plaintes étouffées, des appels désespérés à la pitié et au secours. De farouches factionnaires, à deini ivres, complices des assassins, sourds à l'humanité, montaient leur garde d'un air féroce, en titubant et menaçant de mort les passants qui faisaient un appel à leur pitié. Les femmes, les filles et les mères pleurant et implorant pitié pour leur mari, leur père et leur fils massacrés et enterrés vivants, étaient repoussées brutalement et frappées à coups de crosses et de baïonnettes. Dix mille enfants forent massacrés.

De semblables cruautés sans nom eurent aussi lieu sur le boulevard Rochechouart. Voici ce que raconte, à ce sujet, VIndépenclance Belge du 1*' juin, trèshostile aux partisans de la Commune, et que l'on

n'accusera pas de sympathie» à leur égard, ni d'exagérer les cruautés de leurs ennemis :

" On ne connaîtra probablement jamais le nombre des insurgés qui ont été tués à Paris. Les exécutions des commimistes ont duré pendant toute l'aprèsmidi de samedi, dans les casernes voisines de l'Hôtelde- Ville. Après chaque décharge de mousqueterie les voitures d'hôpital s'avançaient et étaient remplies de cadavres.

" Plus de vingt mille personnes ont été arrêtées samedi.

" A l'angle de la rue du boulevard Rochechouart, près du café du Delta, les blessés ont été enterrés vifs dans un trou. Pendant la nuit on a entendu dans ces parages des cris horribles. On craint déjà que le grand nombre des morts et des blessés accumulés dans Paris n'y amènent des maladies épidémiques dont les conséquences seraient horribles."

Voilà ce qu'ont fait les sicaires, les bravi, les brigands, les infâmes défenseurs du sanglant gouvernement de Versailles. Ils ont enterré vivants les blessés. Ils ont été insensibles à leurs cris, à leurs soupirs, à leurs râles, à leur affreux, à leur épouvantable martyre. Ils les ont laissés toute une nuit se plaindre, crier, gémir sous terre, mêlés aux morts sans les secourir. Us les ont fait mourir ainsi abandonnés en proie aux plus grandes tortures. Il faut que les scélérats féroces qui ont accompli cette

infamie soient voués à la haine et à l'exécration publique, n faut que ces abominables bourreaux, que ces atroces égorgeurs soient dénoncés, stigmatisés en face du monde entier, que tous ceux qui ont conservé un sentiment humain les aient en horreur ! On dit que le plus grand supplice qu'aient inventé les plus abominables tyrans consistait à enterrer un vivant avec un mort. Mais ils n'avaient pas songé encore à ce rafinement de cruauté qui consiste à enterrer pêle-mêle les blessés vivants avec les morts. Ce sont les infâmes tortionnaires de Versailles qui ont eut cette idée féroce. Leur perversité, leur cruauté et leur infamie ont dépassé toute limite. Ces effrayants bandits sont entrés dans l'infini du crime, dans l'illimité de l'atrocité.

Le soir de cette terrible journée du 24 mai, qui a vu verser tant de sang et allumer tant d'incendies par les criminels et barbares envahisseurs de Paris, du haut des hauteurs de Belleville nous avons assisté au spectacle le plus grandiose, le plus terrible et le plus horrible que l'on puisse imaginer. Une longue ligne de feu éclairait Paris comme en plein jour, le séparait et le coupait en deux sur les bords de la Seine. Les flammes étaient si élevées qu'on aurait dit qu'elles touchaient aux nuages et léchaient le ciel. Elles étaient si intenses, si brillantes, qu'à côté d'elles les rayons du soleil auraient ressemblé à des ombres. Les foyers d'où elles s'échappaient;^

étaient plus rouge-blanc^ pins incandescents que les fournaises les plus ardentes, la lumière électrique eut pâli à côté d'eux ; quelques-uns avaient au centre comme un noyau encore beaucoup plus ardent que le reste, qui se dessinait d'un brillant impossible à décrire sur la fournaise ardente qui l'entourait ; et, de temps en temps, ime immense explosion se faisait entendre, des gerbes immenses de flammes, de globes enflammés, d'étincelles, s'élevaient jusqu'au ciel, perçant les nuages, bien plus haut encore que les autres flammes des incendies ; c'étaient d'immenses bouquets de feux d'artifices. Nous n'avons jamais rien vu d'un sublime aussi terrifiant. Et pendant que nous regardions, étonné et terrifié, ce spectacle grandiose et effrayant, les batteries des troupes de Versailles, dont nous apercevions les éclairs sinistres, et dont nous entendions les détonations effirayantes, lançaient des bombes et des obus, dont nous suivions de l'œil les courbes enflammées.; ces globes et ces cylindres de feu traçaient leurs sillons dans la nuit. Leurs lignes incandescentes se croisaient en tous sens au dessus de Paris en feu. C'était magique, sublime et terrible. On aurait cru assister dans quelque monde de feu à \me épouvantable scène de pyrotecnie, au jeu fulgurant de géants invisibles, jonglant avec des globes flamboyants. Les incendies surgissaient sous les bombes et sous les obus comme par enchantement. Ils brillaient faibles d'abord là, où avait

éclaté un projectile ; bientôt ils grandissaient, s'élevaient géants et illuminaient l'horizon. Ce n'est pas exagérer que de dire qu'ils se multipliaient avec la rapidité de l'éclair. On voyait éclore avec terreur cette génération spontanée de brillants foyers. Le feu germait dans Paris d'une manière eflBrayante ; on aurait pris cette ville pour un parterre de feu dont les roses étaient des incendies.

Nous étions pétrifié et étonné, nous ne comprenions pas la folie incendiaire qui poussait les envahisseurs de Paris à brûler les beaux quartiers qu'ils habitaient et les palais qui étaient leurs apanages, et nous étions loin de supposer alors qu'au mépris de l'évidence on oserait accuser les défenseurs de la Commune d'avoir brûlé la capitale, quand il suffisait d'ouvrir les yeux pour voir les bombes versaillaises du Trocadéro, de l'arc de triomphe de l'Etoile, du Champ de Mars, des Invalides, du Luxembourg, des bastions, de Montrouge, du Palais Législatif, des grands boulevards, de Montparnasse, de la Madeleine, de la place Wagram, de Montmartre, de la gare du Nord, de celle de l'Ouest, des canonnières de la Seine pleuvoir en tous sens sur Paris, allumer d'immenses incendies et tout réduire en cendres. Cela était pourtant visible pour tous, et il faut être de la plus insigne mauvaise foi pour ne pas le reconnaître. Certainement que les projectiles des défenseurs de Paris ont aussi dû causer des sinistres, nous ne le nions pas ;

mus en bien moins grand nombre que ceux des Tersaillaîs, et pour cette raison bien simple, que quand la garde nationale tirait un coup de canon, envoyait un obus, l'armée de Tersaillea en lançait dix. Eb bien, malgré cela les vainqueurs de Paris, qui l'ont incendié et massacré, couvert de feu et de sang, sont des Sauveurs ; et ses défenseurs, qui ont voulu l'abriter contre les horribles excès commis par les hordes versaillaises, sont accusés d'assassinat et d'incendie. Ceux qui ont pu échapper aux flammes et à la fusillade sont des brigands, et leurs bourreaux incendiaires d'honnêtes gens. Les victimes sont traduites devant les assassins transformés en juges. A Paris, comme à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople, à Pékin et partout, c'est la force qui opprime le droit, I calomnie et massacre ses défenseurs.

^ Pendant que ces crimes sans nom et ces calomnies

■ sans exemple s'accomplissaient dans l'intérieur de

Paris, à l'extérieur deux de ses forts, ceux d'Issy et de Vanves, étaient déjà aux mains de l'ennemi ; et dans la journée du 25, ce dernier s'emparait successivement de ceux de Montrouge, de Bicètre, d'Ivry, des redoutes des Hautes Bruyères et de Villejuif. j Tous ceux de leurs défenseurs pris par les Versaillais

I ont été massacrés ; un certain nombre se sont

I sauvés dans les souterrains.

! A l'intérieur la barrière d'Italie, la butte aux

I Cailles, la gare d'Orléans, le Jardin des Plantes, la

Halle aux Yîns, sur la rive gauche ; la gare de Lyon, Mazas, le Grenier d'Abondance, rimprimerie nationale, la place du Château d'Eau, la Caserne du Prince Eugène, le square des Arts et Métiers, sur la rive droite, sont occupés.

Le 25 au soir toute la rive gauche était perdue pour la Commune, et les Versaillais s'avançaient sur la rive droite jusqu'au bastion 33, près de la porte de la Chapelle. La Bastille, la place du Trône et la rotonde de la Villette étaient menacées.

Le lendemain, 26, la place de la Bp-stille est tournée à l'est, toutes les avenues, les boulevards et les rues y aboutissant sont occupés par l'ennemi. Lorsqu'elle est ainsi entourée et attaquée de toute part, elle ne tarde pas à être prise ; la même tactique amena aussi l'occupation de la place du Trône un peu plus tard, et celle de la rotonde de la Villette ; et en même temps les troupes s'avançaient par le chemin des fortifications, le long des remparts, jusqu'au canal Saint- Denis.

CHAPITEE VI.

LE DEBNIEE ACTE.

Les denùers défeusema de la Commune étaient enfermés entre la porte de Pantin et le canal de rOurcq, au nord-est ; le canal Saint-Martin et le boulevard ïtichard Lenoir, à l'ouest ; la place du Trône, l'avenue et la porte de Vincennea, au sud ; et la ligne des fortifications comprise entre le bastion 10, près de la porte de Tincennes, et le bastion 26, près celle de Pantin. Cette ligne des fortifications était bordée de l'autre côté par une zone neutre au delà de laquelle les Prusaîens étaient campés .C'était donc dans cet espace relatÏTemeut peu étendu, puisqu'il ne comprenait pas le cinquième de Paria, que la bataille finale entre l'armée de Versailles et la Commune allait se livrer.

La tactique stratégique du maréchal Mac-Mabou étfùt bien simple : elle consistait à tourner toutes les positions et toutes les barricadea défendues par les gardes nationaux.

Lorsque ces demiera étaient aioai coupés sur leurs derrières, entourés à droite et à gauche, il ne

leur restait, la plupart du temps, d'autre ressource que celle d'abandonner leurs positions, qui ne tardaient pas à être forcées dans le cas où ils persistaient à les défendre, et ils étaient alors massacrés.

Si on n'y prenait garde, les Versaillais allaient tourner de la même façon Belleville et Ménilmontant, derniers points importants de la défense.

Depuis quatre jours les Buttes Chaumont et le Père Lachaise, transformés en. véritables forteresses, défendaient ces quartiers à l'aide de leur formidable artillerie. Mais les défenses de leurs derrières avaient été négligées. Le chemin des remparts entre la porte de Vincennes et celle de Pantin, près le canal de l'Ourcq, n'avait pas été barricadé. C'était encore une négligence impardonnable ; si elle n'eut été réparée, elle aurait permis aux troupes de Versailles de remonter la ligne des fortifications à droite et à gauche, en partant du bastion 10 à la porte de Vincennes, et du bastion 27 près du canal de l'Ourcq, de manière à venir se rejoindre aux portes de Ménilmontant et de Romainville ; alors toutes la ligne des fortifications et toutes les portes de Paris auraient été en leur pouvoir; ce qui restait des défenseurs de la Commune, cernés, par une armée de cent mille hommes, entre la ligne des remparts de l'est, le canal Saint-Martin, le boulevard Richard le Noir et l'avenue d'Auménil, n'auraient plus eu ^^qu'à se

rendre ou qu*à mourir,^' ainsi que l'a dit Mac-Malioii dans son rapport.

Le plan des envahisseurs de Paris était visible pour tous les hommes un peu intelligents depuis le 22 mai.

Pour nous opposer autant qu'il nous était possible à ce plan si simple, mais aussi si dangereux, que ' nous avions deviné dès le premier jour,' nous avions, comme nous l'avons déjà dit, fait construire et armer de nombreuses barricades sur le chemin des remparts entre la porte de Vincennes et celle de Pantin, et nous avions également fait barricader toutes les grandes voies qui rayonnaient du centre de Paris sur les remparts, de manière à assurer les derrières de la Petite Villette, de Ménilmontant, de Belleville et de Charonne. De fortes batteries établies sur les buttes vis-à-vis des bastions 19, 20 et 21, près des portes de Ménilmontant, des Prés Saint- Gervais et de Romainville, balayaient le chemin des remparts jusqu'aux portes de Pantin et de Vincennes.

Le 27, à quatre heures du matin, de la batterie située sur les buttes entre les rues de Bellevue et des Lilas, vis-à-vis le bastion 21, nous aperçûmes les éclairs, et nous entendîmes le sifflement des obus de nouvelles batteries établies pendant la nuit par les Versaillais près des bastions 26 et 27, sur la voie ferrée en avant du marché aux bestiaux près du canal de l'Ourcq. Leurs terribles projectiles atteignirent

bientôt la rue des Lilas, dans laquelle ils éclatèrent avec un fracas épouvantable, démolissant et incendiant led maisons, dont les habitants affolés de terreur se sauvaient en toute bâte.

Le feu de ces nouvelles batteries fiit pour nous une preuve certaine que le mouvement tournant contre nos positions et l'attaque par derrière des quartiers de Ménilmontant et de Belleville, allaient commencer. Nous prîmes immédiatement nos dispositions en conséquence. Nos batteries de position établies sur les buttes en avant de la rue des Lilas et sur la place des Prés Saint-Gervais ouvrirent aussitôt un feu nourri sur les positions occupées par l'ennemi sur les bords du canal de l'Ourcq et du Bassin de la Villette, qu'elles dominaient ; la grêle de projectiles qu'elles firent pleuvoir sur les nouvelles batteries de Versailles éteignit bientôt ces dernières, qui cessèrent de tirer sur les hauteurs de Belleville.

En même temps que les batteries des assiégeants avaient ouvert leur feu contre les positions des portes de RomainviUe et des Prés Saint-Gervais, l'aile gaucbe de la division Ladmirault, commandée par le général Pradié, s'avançait en suivant la ligne des fortifications et en s'abritant derrière le chemin de fer des abattoirs de la Yillette. Mais nous avions prévu cette manœuvre, et au moment où la colonne du général Pradié franchit le canal de l'Ourcq, elle est accueillie par une vive canonnade, et les obus de

la batterie des buttes des Lilas la force à s'arrêter et même à rétrograder.

Cet accueil vigoureux, cette résistance imprévue, auxquels l'emiemi était loin de s'attendre, jeta une grande hésitation dans ses mouvements ; il modifia son plan, renonça pour le moment à son mouvement tournant le long des remparts, et se décida à attaquer de front les Buttes Chaumorit. Il porta alors son action contre les barricades de la rue de Flandres, la mairie du 19°^® arrondissement et l'église Saint- Jacques. Pendant ce temps, la brigade Dumont tourne le Bassin de la Villette, franchit la place de la Rotonde, enlève les barricades de la rue d'Allemagne, et s'établit au marché de la rue de Meaux.

La brigade Lefebvre, à l'aile droite, se concentre dans les rues des Buttes Chaumont et du Terrage, franchit à son tour le canal sous une grêle de balles, enlève la grande barricade du rond point et celle de la rue des Ecluses Saint-Martin, et atteint le boulevard de la Villette par les rues Grange aux Belles, Vicq d'Azis et de la Chopinette. Mais ce n'est qu'au prix des plus grands sacrifices, de combats ^

épouvantables et d'affreux massacres, que ces mouvements, que nous indiquons en quelques lignes, ont pu s'opérer. La lutte a été terrible. Les maisons du boulevard de la Villette ont été criblées par lesballes et par les obus, depuis le sol jusqu'à la toiture. Les i

Versaillais à la Villette, comme dans tout Paris,

bombardaient les maisons à grande yolée et d'une manière furieuse, sans la moindre pitié, ni le moindre souci des ruines immenses qu'ils accumulaient et des incendies qu'ils allumaient partout. Us se réservaient seulement d'accuser leurs ennemis d'être les auteurs de tous les désastres épouvantables dont ils s'étaient rendus coupables.

La bataille a duré trois jours et trois nuits dans ce quartier, les 25, 26 et 27 mai. A la seule barricade de la rue Puebla soixante combattants du droit se sont fait tuer. Us savaient, les héroïques martyrs, qu'ils combattaient pour la plus juste et la plus honorable des œuvres, celle de l'émancipation des travailleurs, à laquelle ils avaient depuis longtemps fait le sacrifice de leur vie et pour laquelle ils étaient glorieux de verser leur sang. Ce sont ces nobles et généreux sentiments qui les inspiraient et qui expliquent leur courageuse résistance. Ce n'étaient plus des combî^ttants ordinaires, mais des héros sublimes versant leur sang pour la plus humanitaire des causes, puisqu'elle avait pour but de détruire le prolétariat, la misère et le paupérisme.

Les abattoirs, les docks et les entrepôts de la Villette situés sur le bord du canal, la grande scierie mécanique de M. Falck, ont été incendiés et complètement détruits par les projectiles des batteries versaillaises établies le long du canal sur le boulevard de la Chapelle, derrière les barricades de la rue

Lafayette, dont l'ennemi s'était emparé, des boulevards Ney et Macdonald, de la gare des marcliandises du Chemin de fer du Nord et de Montmartre. De toutes ces positions les Versaillais ont bombardé les gardes nationaux occupant le triangle compris entre les rues de Flandre et d'Allemagne, dont le rond point de la Rotonde est le sommet et les bastions 27 et 28 la base. Les abattoirs, les docks et les entrepôts, comme nous l'avons dit, ont été réduits en cendres par les assiégeants ; on estime les pertes à plus de vingt millions. Deux mois après les décombres- fumaient encore lorsqu'on les déblayait.

Le 27 mai, à six heures, les brigades Dumont et Abbatucci parvinrent aux pieds des buttes, où elles se rangèrent en demi-cercle; la charge fiit sonnée et les troupes s'élancèrent à l'assaut, s'emparèrent des buttes et des positions environnantes ; et, comme toujours, les vainqueurs féroces se rendirent coupables des plus cruelles exécutions et firent un massacre épouvantable des soldats de la Commune, dont ils n'épargnèrent pas un seul. Le parc fut couvert de cadavres. C'était un spectacle si horrible et si révoltant que les habitants des environs disaient tout haut qu'ils se vengeraient des soldats-assassins. Plus tard ces derniers ont été obligés de brûler les cadavres des gardes nationaux, massacrés en si grande quantité dans le parc qu'ils menaçaient de l'empester en se putréfiant. Après l'œuvre de carnage, les

massacreurs-assassins se transformèrent en boucaniers. Ils placèrent d'énormes griUes de distance en distance sur les vertes pelouses, au milieu des bosquets de roses, allumèrent des feux de coke et de houille, et ces démons de l'assassinat firent calciner leurs victimes. Ils eurent le soin de fermer les griUes du parc et de s'isoler pour accomplir leur infernale besogne. Ces scélérats n'osaient afeonter les regards du public. Ils espéraient faire disparaître jusqu'aux traces de leur crime en brûlant les cadavres, mais une odeur acre de chair calcinée, la fumée épaisse et infecte qui s'élevait de toute part sur les buttes, trahirent ces calcineurs de chair humaine, qui, après avoir égorgé leurs concitoyens, réduisirent leurs restes en cendres. Dans la nuit du dimanche au lundi, ces afiBreux incendiaires ont brûlé plus de mille cadavres de gardes nationaux, au moyen du pétrole. La Liberté conseille d'employer la chaux vive, afin de réduire en poussière les restes des défenseurs de Paris, et d'empêcher les révolutionnaires de l'avenir d'honorer leurs ossements. Ces misérables veulent étouflfer tous les bons sentiments, jusqu'à la vénération pour les morts. Qu^ls infâmes ! Mais laissons les restes des martyrs aux mains des bourreaux infernaux, et continuons le récit de la bataille.

En arrêtant le mouvement tournant de la gauche du général Ladmirault le long du chemin des rem-

parts, les buttes n'avaient pu être sauvées ; elles étaient abordables de front et de flanc, et avaient à faire à des forces beaucoup trop supérieures pour pouvoir résister ; mais on avait du ' moins paralysé Teffort que faisait l'ennemi pour s'avancer le long des fortifications jusqu'à la porte de Romainville, afin de donner la main à l'armée de réserve de Vinoy, laquelle, partant de la porte de Vincennes, devait venir aussi jusqu'à la même porte de Romainville, de manière à enfermer ce qui restait de l'armée de la Commune dans un cercle de fer et de feu. Une fois que les corps Ladmirault et Vinoy se seraient ainsi réjoints en baut de Belleville, il se seraient portés à l'ouest sur les positions des défenseurs de la Commune, et ils auraient refotdé et rabattu les gardes nationaux comme un gibier sur les corps de Douay et de Clinchant, établis solidement aux abords du canal Saint-Martin et du boidevard Richard Lenoir, afin de les prendre entre deux feux, de les exterminer jusqu'au dernier, et de s'emparer ensuite de la prison de la Roquette, de la place Voltaire et de la mairie du 11"^® arrondissement, derniers points de défense des partisans de la Commune. Après avoir fait échouer en partie ce plan du côté des Buttes Chaximont, tous les efforts furent également faits pour en empêcher la mise à exécution du côté du cimetière du Père Lachaise. Malheureusement de ce côté il n'y avait pas une batterie située

dans une position assez avantageuse et assez élevée pour dominer la route des remparts depuis le bastion numéro 10 jusqu'à celui numéro 18. Il fallait la défendre à l'aide d'une suite de barricades, qui pouvaient être successivement enlevées et livrer passage à l'ennemi ; il suffisait même que les plus rapprochées de la porte de Vincennes faiblissent et soient prises pour entraîner la perte des autres.

Voici ce qui arriva: La brigade Lamariouse s'avança le long des fortifications ; mais, au moment où elle se montra à découvert, la barricade de la porte de Montreuil l'accueillit par une forte canonnade et une vive fusillade; ce chaleureux début arrêta la marche en avant de l'aile droite de cette brigade.

Pendant que les troupes sous les ordres du général Derroja restent en réserve sur le Cours de Vincennes, celles de la brigade Bernard de Seigneurens s'avancent par la rue de Puebla et s'emparent de ses nombreuses barricades après une lutte terrible.

Un bataillon du premier régiment d'infanterie de marine, soutenu par deux bataillons de sa brigade et un régiment de la division Faron, attaquent le cimetière du Père Lachaise, qui avait été fortifié dès le 24 mai, et dans lequel deux batteries principales avaient été établies. L'une, composée de six pièces de 7 et d'une mitrailleuse, était établie sur la plateforme de la chapelle du cimetière, et commandait la rue de la Roquette et tout le côté de la Bastille.

L'autre, de deux pièces de 24, s'élevait sur la petite esplanade qui se trouve devant la cliapelle de Momy, et était destinée à répondre aux canons de Montmartre. Les troupes de Versailles furent accueillies par une vive canonnade, une fusillade bien nourrie, et éprouvèrent une résistance énergique.

Les soldats versaillais s'élancent à l'assaut des grandes terrasses dominant le boulevard extérieur. S'étant abrités derrière les tombes, les défenseurs de la Commim.e font un feu très-nourri sur les assaillants, qui sont repoussés et obligés d'attendre des renforts d'artillerie, qui leur sont envoyés de la Bastille. Dès que les nouvelles pièces sont en batteries elles canonnent la grande porte du cimetière et l'enfoncent. Il y avait derrière une énorme barricade défendue par des pièces de 12, mais elle est enlevée avant que ses défenseurs, peu exercés au maniement du canon, aient eu le temps de tirer. Les soldats assiégeants s'élancent aussitôt par la brèche, tandis que d'autres colonnes gravissent les pentes escarpées du côté de Cbaronne et du nord.

Pendant plus d'ime demi-heure il y eut dans cet asile des morts un combat terrible. Les assiégés, envahis de toute part, battaient en retraite, s'abritant derrière les monuments funèbres en tiraillant, pendant que les troupes régulières s'avançaient par les avenues, gagnant le plus rapidement possible les hauteurs du cimetière, où se trouvaient établies les

batteries les plus dangereuses, au pied du monument de la famille Demidoff. Ce ne fut qu'après le combat le plus acbamë, après avoir massacré les canonniers sur leurs pièces et avoir fusillé presque tous les gardes nationaux, que le cimetière fiit pris. Près de 6,000 cadavres joncbaient les avenues et les tombes. Beaucoup de fédérés furent égorgés dans les caveaux, sur les cercueils des morts, où ils s'étaient réfugiés et qu'ils arrosèrent de leur sang. Le massacre fut épouvantable.

A peu près en même temps la mairie du 20™® arrondissement tombe au pouvoir du général Lamariouse. Le corps de Douay, ceux des généraux Faron et Clinchant, établissent des batteries pour enfiler les principaux débouchés par lesquels il craignent que les gardes nationaux francbissent leur ligne de bataille, et en même temps ils canonnent la place Voltaire, la mairie du 11™® arrondissement et l'égUse Saint- Ambroise.

Ainsi, dans la soirée du 27 mai, les Buttes Chaumont, le Père Lachaise, la mairie de Belleville et le boulevard Puebla étaient tombés aux mains de l'ennemi, avec un matériel considérable d'artillerie et plusieurs milliers de prisonniers, après d'horribles massacres, qui furent encore continués le lendemain 28. Quand ces trois importantes positions furent perdues, quand on n'entendit plus le bruit de leurs terribles et formidables batteries, la situation

fut tout-à-fait compromise et il ne restait plus aucun espoir. Il était en effet de toute impossibilité de résister longtemps dans des positions dont les Buttes Chaumont, le Père Lachaise et le boulevard Puebla étaient les points de défenses stratégiques ; et, malgré tous les efforts, après la perte de ces positions, l'aile gauche du premier corps ennemi s'était avancée en avant du bastion 22, dont l'approche était défendue par une énorme barricade armée de canons et garantie par la batterie de la butte en face du bastion 21 ; l'aile droite du corps de réserve de Vinoy, commandée par le général Lamariouse, s'était aussi emparée de plusieurs barricades situées sur le chemin des remparts entre la porte de Vincennes et . celle de Bagnolet, que leurs défenseurs avaient abandonnées depuis la perte du cimetière du Père Lachaise, craignant d'être tournés, cernés et massacrés. La porte de Bagnolet était elle-même tombée au pouvoir de l'ennemi.

Le 27 mai au soir, les défenseurs de la Commune étaient donc enfermés dans une espèce de segment de cercle n'ayant que quelques centaines de mètres de hauteur, et pour corde l'espace compris entre les bastions 15 et 21. Ainsi adossés aux fortifications, ils étaient garantis : à droite par une forte barricade construite au bastion 21, et par la place des Fêtes fortement barricadée et héroïquement défendue ; à gauche par les barricades de la place des Trois

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Communes, de la rue des Tourelles et de la porte Ménilmontant. En avant à l'est, la ligne des barricades allait jusqu'aux rues des Prés Saint-Gervais, de Calais et des Bois. C'est-à-dire qu'ils étaient enfermés dans im triangle ayant un kilomètre de long sur tm demi kilomètre de hauteur. C'est sur cette étroite surface de terrain que la lutte a continué encore pendant vingt heures contre l'armée de Versailles.

Les derniers défenseurs de la Commune s'attendaient à chaque instant à voir leurs barricades prises, leurs dernières positions envahies par les troupes de Versailles. Ils ne pensaient jamais voir le jour du lendemain. Une efeayante et magnifique lueur illuminait la nuit et se projetait au nord et au sud-ouest avec des splendeurs d'aurores-boréales ; nous n'avions jamais vu foyer plus intense ; au dessus du Bassin de la Villette s'élevaient des jets lumineux, des gerbes d'étincelles. Au milieu des courbes et du sifflement des projectiles, qui tombaient et éclataient près de nous, nous entendions des explosions formidables. C'étaient les docks et les entrepôts de la Villette dont nous avons déjà parlé, et auxquels les batteries de l'armée de Clinchant avaient mis le feu, qui flamboyaient encore d'une façon sinistre et grandiose.

Au sud- ouest un autre foyer incandescent illuminait les bords de la Seine ; une énorme colonne de

flamme et de ftmiée s'élevait jusque vers les nuages ; elle brillait d'im éclat phosphorescent ; on aurait dit une immense langue de feu léchant le ciel. On nous a assuré depuis que cette flamme extraordinaire provenait des cadavres des malheureux défenseurs de Paris, que les sauvages versaillais avaient accumulés au Champ de Mars dans de grandes tranchées et qu'ils brûlaient en les arrosant de pétrole. Cela est peut-être vrai, et nous ne serions pas surpris que ceux qui ont accusé si faussement la Commune d'avoir incendié Paris avec du pétrole aient au contraire été les premiers à se servir de cet auxiliaire puissant de destruction, non-seulement pour brûler les cadavres de leurs ennemis, mais encore pour semer partout l'incendie en se servant de bombes de pétrole, ainsi que la chose a été prouvée devant le 3™® conseil de guerre de Versailles, par Assi et par son avocat ; beaucoup plus au sud encore un autre foyer incandescent illuminait le ciel sur la rive droite de la Seine : l'énorme Grenier d'Abondance brûlait; c'était là encore une perte de dix ou quinze millions, causée par les batteries de la division Faron et les projectiles incendiaires d'une chaloupe canonnière de Versailles, qui a criblé de bombes et de mitraille le boulevard Bourdon, le quai de la Râpée et les environs de la Bastille.

Sur plusieurs autres points de la capitale les incendies se multipliaient encore, et ce qu'il y avait de

plus incompréhensible, de plus inexplicable pour nous, c'est qu'au milieu des ces désastres le bombardement continuait très-inutilement.

Pendant que ces immenses désastres s'accomplissaient, que Paris brûlait, d'épouvantables scènes de carnage avaient lieu au cimetière du Père Lachaise, aux Buttes Chaumont, sur le boulevard Puebla, à la mairie et dans les rues de Belleville. De terribles fusillades, d'eflfroyables feux de pelotons auxquels se mêlaient les crépitements des mitrailleuses, nous apprenaient que le massacre de nos malheureux compagnons faits prisonniers avait lieu sur une grande échelle. Nous étions profondément indigné et navré chaque fois que nous entendions ces décharges sinistres, qui retentissaient si douloureusement à nos oreilles et si profondément dans notre cœur ; nous redoublions d'activité et de vigilance pour que nos positions ne soient pas tournées ou forcées, et que les derniers défenseurs de la Commune ne tombent pas dans les inains des brigands qui les auraient impitoyablement massacrés.

Le jour, que nous n'espérions plus revoir, parut enfin ; dès l'aube le combat augmenta encore d'intensité, de nouvelles batteries établies pendant la nuit nous envoyèrent d'autres projectiles, la fusillade se rapprocha ; une marée montante de plomb et de feu s'avançait sur nous. On entendait un immense bruit de fer, le rugissement d'une vague métallique

qui s'approchait, renversant tout, détruisant tout sur son passage ; des lames de mitraille bruissaient d'une façon étrange et donnaient le frisson. Nous attendions anxieux le dénouement horrible de cette lutte terrible. Nos canons, muets pendant la nuit, afin de ne pas signaler nos positions et éclairer le tir de nos ennemis, répondirent vigoureusement et ralentirent la marche de la marée montante, qui s'avançait sur nous, afin de nous resserrer d'avantage encore dans le terrible cercle de feu et de fer qui nous entourait. Nous perdions cependant très-peu de terrain et relativement peu d'hommes.

Pendant ce temps la brigade Langourian s'avance sur l'avenue Philippe-Auguste, et s'empare de la prison de la Roquette à cinq heures du matin. Un massacre épouvantable a lieu, pas un seul de ses défenseurs n'est épargné. Un de nos amis qui a vu deux jours après le théâtre de ce carnage nous disait qu'il était impossible d'imaginer quelque chose de plus horrible.

La même brigade Langourian descendit ensuite la rue de la Roquette et attaqua la place Yoltaire, pendant que Yinoy faisait canonner cette dernière des places du Trône -et de la Bastille. Le citoyen Delescluze se transporta alors à la troisième barricade, soumise au choc des tirailleurs du 2™* régiment provisoire, et voulut, avec le colonel Brunet, arrêter l'abandon déjà très-avancé de cette importante

position. Au bout de vingt minutes environ le colonel Brunet déclara lui-même qu'il était impossible de tenir plus longtemps. Le délégué à la guerre protesta contre cette affirmation et ordonna de continuer la résistance quand même. Le feu des troupes était si meurtrier que malgré cet ordre formel les défenseurs de la barricade l'abandonnèrent. Brunet essaya plusieurs fois d'entraîner le citoyen Delescluze, mais ce dernier résista et resta seul derrière ce tas de pavés qui s'écroulait sous les boulets et les obus. Le directeur suprême de la guerre tomba bientôt frappé de deux balles par les premiers soldats qui s'approchèrent. Blessé à la tempe droite et au côté gauche il fut littéralement foudroyé.

• Pendant ce temps les maisons du quartier s'écroulaient sous les obus auprès de la barricade conquise. Le vieux républicain, en s'affaissant sur une poutre enflammée, eut la peau du front presque entièrement enlevée par une profonde brûlure.

On a retrouvé son corps au milieu de dix-huit autres défenseurs de la barricade. On l'a reconnu à ses insignes de membre de la Commune. On a trouvé dans sa poche une lettre de son collègue Yésioier lui réclamant du renfort. Il avait sur lui sa montre en or, mais pas d'argent, et sa canne à pomme d'or a été ramassée près de lui. Il était vêtu, comme toujours, d'un costume civil, composé de son

étemel paletot brun aux poches profondes, d'un pantalon noir, d'une grosse cravate de même couleur et d'un chapeau de soie noir. Le citoyen Delescluze avait en horreur l'uniforme militaire ; seul au milieu de son brillant état-major galonné et doré sur toute les coutures, il ne portait ni insignes ni décorations. Depuis quelques jours il était toujours armé d'un revolver, qu'il tenait constamment à la main en marchant tout droit devant lui, avec sa raideur habituelle, sous le feu et la grêle des balles et des obus, sans sourciller, sans se retourner. C'était un homme d'un grand courage et de beaucoup de sangfroid, ayant depuis longtemps fait le sacrifice de sa vie à la cause républicaine, qu'il avait toujours servie et pour laquelle il est tombé martyr. Delescluze est mort comme il a vécu, simplement, honnêtement et héroïquement. C'était un homme taillé à l'antique, stoïque, désintéressé et incorruptible. Comme Caton, il n'a pas voulu survivre à la République ; il " n'a pas voulu ni pu servir de victime et de jouet à la réaction victorieuse ; il ne s'est pas senti le courage de subir J une nouvelle défaite après tant d'autres," ainsi qu'il l'a écrit dans sa touchante lettre adressée à sa sœur bien-aimée.

La mairie du 11°^® arrondissement, dernier quartier général des défenseurs de la Commune, tomba au pouvoir des soldats de Versailles. Quand ces forcenés s'en emparèrent, ils tuèrent tous les

gardes nationaux qu'ils rencontrèrent. TJne fois l'œuvre de sang accomplie, le bâtiment de la municipalité présentait un spectacle inouï. Dans une seule saUe du rez-de-chaussée il y avait soixante-quinze cadavres affreusement mutilés. Ceux qui ont vu des villes prises d'assaut, et qui connaissent par expérience les horreurs de la guerre, n'imagineront jamais spectacle plus sanglant et plus épouvantablement désordonné que celui qu'ofeait la municipalité du jjme arrondissement. Ce mélange de sang, de boue, de cadavres, d'armes, d'effets d'équipement, était * horrible à voir et donnait le frisson. On aurait dit qu'une troupe de jaguars, de tigres, de hyènes, ou de chacals était passée par là, et qu'elle y avait assouvi tous ses instincts féroces, sa soif de sang et de carnage. On ne pouvait pas croire en contemplant ce charnier que c'étaient des hommes, des concitoyens qui s'étaient rendus coupables de ces égorgements sans nom et sans exemple; et pourtant c'était bien là l'œuvre des égorgeurs vereiaillais.

Il ne restait plus alors dans tout Paris qu'un petit coin de terre compris entre les portes de Bagnolet et des Prés Saint-Gervais, qui n'était pas au pouvoir des envahisseurs. Quelques mille gardes nationaux et quelques pièces de canons défendaient cette faible partie des remparts, sur laquelle flottait Picore le drapeau rouge de la Commune de Paris, criblé de balles et d'éclats d'obus.

La brigade Dèrroja s'était dirigée par le boulevard de Cbaronne vers le Père Lachaise, déjà au pouvoir de l'ennemi depuis la veille, et s'était emparé des barricades des rues des Amandiers, de Tlemsen, du Cendrier et de Ménilmontant ; en même temps une autre colonne attaqua la place du marché, hérissée de nombreuses barricades défendues avec courage, et dont elle s'empara après un combat muertrier et acharné. L'espace occupé par les troupes de la Commune se rétrécit encore après ce mouvement, et les bastions 18, 19, 20 et 21 restèrent seuls en leur possession.

A droite, le général Grenier s'avance du côté de la porte des Prés Saint-Gervais ; la grande barricade située sur le chemin des remparts, près le bastion 22 et la rue des Mignottes, est prîse. La place des Fêtes, solidement barricadée, ayant deux pièces de canons très-bien servies, commandant les rues de Crimée, des Solitaires et Compans, offre la résistance la plus énergique et arrête pendant longtemps la marche de l'ennemi ; ses barricades sont enfin enlevées, ainsi que celle à l'angle des rues des Bois et des Prés Saint-Gervais.

A gauche la brigade Lamariouse s'avance par le boulevard Mortîer sur la porte de Romainville, s'empare des barricades de la porte de Ménilmontant et de la rue Saint-Fargeau.

Au centre les divisions Faron et Derroja s'avancent

par les rues des Prés Saint- Ger vais, de RomainviUe, de Négro, Paris-Belleville et de Borrégo, et les barricades construites aux jonctions Se ces quatre dernières rues et de la rue Haxo sont attaquées et prises par les Versaillais après de vifs combats ; un grand nombre de leurs défenseurs sont massacrés; 2,000 prisonniers tombent au pouvoir de Tennemi, qui est maître de la rue Haxo et qui s'avance toujours comme une mer de fer et de feu.

Les barricades de la place des Trois Communes à gauche ; celles situées aux angles des rues des Bois, Haxo et du boulevard Serrurier à droite, sont les seules qui tiennent encore. Elles sont bientôt attaquées à leur tour; 1,500 gardes nationaux, les derniers qui restent debout, les défendent. Mais il leur est impossible de résister plus longtemps; ils . ont devant eux une armée de 120 mille hommes, dont 60 mille ont pris part à l'attaque de Belleville. Hs vont être pris et massacrés jusqu'au dernier: les Versaillais ne font pas de quartier. Il ne leur reste qu'une ressource pour se soustraire à une morte certaine : c'est de franchir les fortifications et de se réfugier sur la zone neutre. C'est ce qui est décidé et exécuté. Le pont-levis de la porte de Romainville est baissé, les drapeaux qui flottaient encore aux bastions 19 et 20 sont enlevés, et les derniers défenseurs de la Commune traversent le fossé des remparts sur le pont-levis. Comme ils ne voulaient

rendre leurs armes ni aux Yersaillaîs, ni aux Prussiens, ils les ont brisées et jetées en passant dans le fossé.

Ils arrivent bientôt sans armes dans le village de Eromainville, en avant des avant-postes prussiens. Ces derniers, debout l'arme au bras derrière leurs barricades, leur empêchèrent de les franchir.

Deux Francs-maçons en tenue, ayant leur grand cordon en écbarpe, leurs insignes et leurs décorations, s'avancent près de nous, nous font signe, et nous invitent de les suivre, en nous disant qu'ils pouvaient nous sauver ainsi que quelques-uns de nos frères d'armes. Ils nous conduisirent en effet dans ime maison voisine où ils nous offrirent l'hospitalité, ainsi qu'à plusieurs de nos amis d'infortune. Un certain nombre de gardes nationaux se constituèrent prisonniers des Prussiens, et furent conduits au fort de Noisi le Sec ; d'autres, habillés en bourgeois, ou qui arrachèrent les bandes rouges de leurs pantalons et endossèrent une blouse ou un habit civil, restèrent chez les habitants ou gagnèrent la campagne ; beaucoup se "rendirent à Yincennes par la zone neutre le long des fortifications.

Les Yersaîllais, dès que les gardes nationaux eurent franchi la porte de Romainville, s'emparèrent des dernières barricades et des bastions 19 et 20, et firent sur les derniers défenseurs de la Commune un feu très- vif, sans respect pour le territoire neutralisé. Leurs balles et leurs obus tombèrent en grande

quantité dans les rues de Romainville et jusque sur les lignes prussiennes. Les soldats allemands franchirent alors leurs barricades, s'élancèrent en avant au pas de course vers la ligne des fortifications de Paris, pour faire cesser le feu et empêcher la violation du territoire neutre. Ce mouvement en avant nous fiit très-favorable, ainsi qu'à nos camarades de la garde nationale ; les lignes prussiennes étant ainsi avancées, nous nous trouvâmes naturellement tous en arrière de ces dernières, et nous n'eûmes plus de difficulté pour fuir à travers la campagne.

Nous entendîmes encore quelques décharges d'artillerie et de mousqueterie. C'étaient sans doute des malheureux prisonniers que les baadits de Versailles fiisillaient. Peu à .peu le bruit cessa à mesure que nous nous éloignâmes. Bientôt la lutte fut complètement terminée; les derniers défenseurs de la Commune étaient morts, prisonniers ou en fuite. L'ordre, le massacre, les arrestations en masse, la terreur la plus féroce et la plus sanguinaire régnaient dans Paris dépeuplé. Encore une fois la propriété, la religion, la famille et la société étaient sauvées. Le prolétariat était vaincu par la bourgoisie, ayant à ses ordres une armée de chenapans et de brigands racolés dans tout ce que la France comptait d'éléments corrompus, vils, lâches et cruels, parmis les sbires, les argousins, les gendarmes, les mouchards, les sergents de ville, les traîtres de

Sedan, de Metz et de la Défense nationale. Les ouvriers répubUcaîns-socîalistes de la capitale étaient exterminés en masse, ou emprisonnés en attendant leur déportation à la Nouvelle Calédonie, leur condamnation à mort ou aux travaux forcés. Vieillards, femmes, enfants étaient compris dans cette œuvre de destruction sanglante et d'extermination générale. La bourgeoisie victorieuse est sans pitié ni miséricorde. Elle a juré de détruire à tout jamais le prolétariat révolutionnaire et socialiste, de le noyer dans son sang. Jamais occasion plus belle ne s'est présentée à elle. Aussi avec quelle joie féroce elle en profite, avec quelle jouissance ardente elle égorge ses ennemis. Elle a massacré quarante mille hommes dans six jours, elle en a emprisonné autant, et l'œuvre de réaction abominable n'est pas terminée. Elle traque et poursuit avec une férocité jalouse tous les partisans de la Commune sans distinction d'âge et de sexe : dix mille femmes et enfants ont été tués et autant emprisonnés. Elle dépeuple Paris, tue à tout jamais le commerce et l'industrie; mais peu lui importe pourvu que ce qu'elle appelle l'ordre soit rétabli ; pourvu qu'elle règne et gouverne, fut-ce sur des cadavres et sur une ville morte.

Elle est contente, heureuse et fière ; elle respire, digère et jouit maintenant qu'elle se croit assurée d'avoir arrêté le progrès, étouffé toutes les réformes dans le sang, assuré le règne de la misère, du

paupérisme, de Tignorance, et perpétué sa domination et son exploitation sur le prolétariat. Elle se croit certaine d'avoir replongé les ouvriers dans leur bagne du travail forcé, sans espoir et sans profit ; de les avoir de nouveau rivés à leur chaîne et à leur boulet.

Aussi, elle sera implacable dans son œuvre de réaction sans borne et de répression sans merci ni pitié. Elle ira jusqu'au bout ; elle se couvrira de tous les crimes, de toutes les hontes et de toutes les infamies ; elle sera sans pudeur et sans cœur, sourde, aveugle, lâchement cruelle et cyniquement infôme. La bourgeoisie française est en train de se déshonorer complètement et à tout jamais aux yeux du monde entier, de prouver son impuissance, son incapacité et son infamie; et c'est bien heureux, nous l'en félicitons ! Notre époque avait besoin du spectacle honteux et cynique qu'elle lui donne, afin de se dégoûter d'elle, de la mépriser et de la haïr, de la pousser à l'égout, au charnier, aux lieux infâmes, conmie une vieille pourriture, qui infecte notre époque et répand tout autour d'elle misère, corruption, dégradation et décadence.

La bourgeoisie, qui se croit à son apogée, touche à son déclin et à sa chute. Elle est en pleine décomposition, et le prolétariat qu'elle a cru enchaîner pour longtemps est bien près de son émancipation complète. Le sang des quarante mille martyrs qui vient de

couler, celui qu'elle se dispose à verser encore, les . larmes des quarante mille autres victimes qui sou&ent dans les prisons, celles de leurs femmes, de leurs" enfants et de leurs parents, qui gémissent dans la misère, féconderont les principes de justice et de droit semés depuis quatre-vingts ans, et que la Commune avait mission de faire germer.

Les paroles prophétiques prononcées par le citoyen Delescluze, quelques jours avant sa mort, se réaliseront : " De chaque goutte de son sang et de celui de tous les défenseurs de la Commune massacrés, naîtront un jour cinq vengeurs qui établiront le règne de la justice et du droit, que Tabsence d'éducation nous a empêché de faire triompher aujourd'hui,"

De même que l'esclavage et le servage ont été abolis, le prolétariat le sera.

Il n'y a pas de forces au monde capables d'arrêter la marche du progrès. Les idées justes sont indestructibles ; la persécution, le sang de leurs défenseurs, loin de les étouffer, les font germer et fructifier.

La Commune renaîtra des cendres de ses martyrs ^ i brûlés par les • bourreaux-incendiaires, boucaniers de Versailles ; le vent les a déjà portées aux quatre coins du monde pour ensemenser les champs de la Révolution, dont le triomphe est assuré.

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