L'ÉDIT DE TOLÉRANCE
supérieurs des maisons religieuses, à ne rien épargner pour instruire le peuple des vérités de la foi et le prémunir contre les artifices des hérétiques. Lui-même entreprit, dans l'église des Ermites de Saint-Augustin, une série de prédications latines qu'il continua plus d’un mois avec un nombreux concours d’auditeurs. Dès qu'il put suffisamment se faire comprendre en français, dont il avait perdu l'habitude, il se mit à prècher au peuple dans diverses églises, et il eut la consolation de voir bien des pécheurs revenir à Dieu et plusieurs hérétiques abjurer leurs erreurs. Il {ravaillait aussi, dans des entretiens particuliers, à convertir le roi de Navarre et le prince de Condé, à ranimer la foi éteinte du cardinal de Châtillon et de Montluc, évêque de Valence !.
Dans le dessein de préserver la religion de l'outrage que Lui préparait une aveugle tolérance, il composa en italien, et remit à Catherine de Médicis, un remarquable Mémoire où il prouvait qu’accorder aux réformés des temples publics et la liberté de leur culte était une mesure, non seulement impie, mais encore dangereuse pour l'État et contraire à la pacification elle-même. L'unité dans la Foi conserve aux nations leur unité politique; elle seule rend les peuples forts, et, empêchant de discuter la source du pouvoir, elle maintient le respeci dû à la loi dont ce pouvoir est l'organe. D'ailleurs, la tolérance pour les esprits novateurs doit ètre limitée par l'intérêt fondamental de la société tout entière. Or, « la division des cœurs une fois introduite avec la diversité des religions, disait le P. Lainez, il n’y aurait ni obéissance, ni dévouement dans le service du roi, parce que le parti dissident n’aimerait plus le monarque, et en désirerait un autre qui fût de la même religion que lui. Ainsi disparaitrait la fidélité ; et si les ennemis étrangers menaçaient la France, celle-ci se trouverait plus exposée à leurs attaques. Et il ne faut pas croire qu'on pourrait si facilement contenter les deux partis; car, comme le dit Notre-Seigneur Jésus-Christ : on ne peul servir deux maîtres. N'arrivera-t-il pas au contraire ce que le Sauveur dit, autre part, qu'un royaume divisé en Lui-méme sera désolé? De plus, si, tant que l'antique religion a fleuri dans ce pays, Dieu l’a conservé et couvert d'une protection spéciale, ne doit-on pas craindre que dans le cas où elle viendrait à s’éteindre, il n'abandonnât la France, comme il a abandonné l'empire d'Orient, en le laissant s’affaiblir
1. Ibid. fol. 98. Lettre du 4 juin 1562. __ Lettre du P. Polanco au P. Salmeron, 29 déc. 1561, dans Précis historiques, 1889, janvier, p. 11. — Cf. Sacchini, Histor. Soc. Jesu, P, I, 1. V, n. 207-212. &
EAU) EE Ne 7 / // 7 (OUR — "us
par les hérésies que cet empire avait recues dans son sein ! ». En parlant ainsi, le Général de la Compagnie de Jésus faisait preuve de sagesse politique; malheureusement, sa prévoyance fut condamnée à la stérilité par la faiblesse de la reine-mère et des conseillers de la couronne.
11. Pourtant, les faits parlaient eux-mêmes et confirmaient les avertissements du Mémoire. Les graves questions, qui agitaient alors les esprits, avaient troublé et soulevé jusqu'aux écoliers de l'Université. Dans leur effervescence ils ne respectaient plus ni religion, ni discipline. Au lieu des paisibles débats scolastiques, on ne s’occupait que de tolérance et de liberté : on prenait parti pour les catholiques ou pour les late on se traitait de papistes ou de huguenots. Les imaginations s’échauffant de plus en plus, des mutineries, qui menacaient de devenir sanglantes, éclatèrent dans les collèges, et l'autorité des maitres et des Principaux se trouva impuissante à les réprimer. Le P. Lainez visita, l’un après l’autre, les nombreux collèges de Paris. L'un des premiers où il porta ses pas fut, on peut le croire, celui de Sainte-Barbe, auquel l’attachait le souvenir de ses Dienens entretiens avec Ignace de Loyola?. Il exhortait les Jeunes gens à ne point fréquenter les assemblées des hérétiques, à s'appliquer à l'étude des lettres sans négliger les exercices de la piété chrétienne ; il recommandait aux Principaux de prescrire quelques prières à réciter chaque jour pour le salut du royaume, de veiller sur la conduite des maîtres et des élèves, de les prémunir contre la corruption du cœur, cause si fréquente de la perversion de l’esprit?.
Le Parlement, de son côté, avait mandé dix-huit Principaux des collèges les plus importants, et s'était plaint des attroupements d’écoliers « portant armes, s’assemblant par dizaines et capouraux, à l'issue des leçons publiques, allant aux presches, au grand scandale de l'Université ». Les Principaux répondirent que le trouble « ne venait d'eux, mais de ceux qui ne demeuraient pas dans les collèges », c’est-à-dire des Martinets. Néanmoins le Parlement confia à trois de ses membres l'instruction de cette affaire, et les chargea « d'interroger les Principaux sur les au-
1. Mémoire du P. Lainez, texte original dans Grisar, Jacobi Lainez disput. Trid., t. II, p. 94, 110.
De Quicherat, Hist. de Sainte-Barbe, I, 25.
3, Ribadeneira, La vie du P. J. Lainez, p. 142, 143,
L'ÉDIT DE TOLÉRANCE. op
teurs de ces émotions et d’aviser au moyen de les faire cesser! ». Cette enquête n’eut d'autre résultat que d’inspirer la crainte aux écoliers des provinces, qui prirent le prudent parti de se retirer de la mêlée et de s'enfuir dans leurs familles. De vingt mille étudiants que comptait l'Université, il n’en resta plus qu'un millier dont quatre cents étaient calvinistes*?.
Pendant ce temps-là, le Parlement continuait à refuser l’enregistrement de l'Édit de tolérance. En vain, le 3 mars, le prince de la Roche-sur-Yon vient dire aux magistrats, de la part de la reine, que cette formalité presse, que les têtes s’échauffent, que les séditions éclatent partout et qu'il n’y a pas d'autre moyen de les apaiser; en vain les gens du roi unissent leurs prières à celle du prince, alléguant les mêmes motifs : la cour déclare par arrêt « qu’elle ne peult et ne doibt », et la séance est levée”. Le lendemain, disent les registres du Parlement, « pendant qu'on délibéroit sur l’édit du 17 janvier, présents M. le prince et le mareschal de Montmorency, les gens du roy sont venus interrompre pour représenter que, dans la court du palais, y avoit plus de quatre cents escolliers et autres, armez, les aulcuns à blanc, disans qu'ils vouloient parler au premier président et au procureur général, murmurans de ce que l’édit n’est publié, et que si on ne veult leur bailler des temples, ils en prendront; qu'ils se sont retirez, mais qu’ils reviendront! ». Malgré les violences dont on le menacait, le Parlement refusa encore les formalités de la promulgation. Il fallut, pour obtenir l’enregistrement, rendre l’édit provisoire, en y insérant cette clause conditionnelle : « Jusqu'à ce que le concile général ait décidé les points contestés, ou que le roi en ait autrement ordonné. » Et, même ainsi modifié, l’édit de janvier ne fut admis qu'après commandement exprès et réitéré de Charles IX*°.
Sa publication indigna les catholiques et remplit de joie les réformés. Tous y reconnurent l’influence prépondérante du chancelier de L’Hôpital. Porté aux nues par les uns, accablé de reproches par les autres, celui-ci fut troublé des blâmes de Pie IV et tâcha de le convaincre de sa « droïiture et bonne intentioni » en invoquant les raisons d'État. Le Saint Père lui fit savoir qu'il
. Journal de Bruslart dans les Mémoires de Condé, t. I, p. 82. . Quicherat, op. cit., p. 26.
. Mémoires de Conde, t. 1, p. 22.
. Félibien, Hist. de Paris, IV, 800.
. Mémoires de Castelnau, 1. IL, ch. v.
. Dupuy, Instructions et lettres des rois très chrétiens, p. 274.
A Qt à © D mm
attendait de lui un autre genre de justification : « Nous vous exhortons dans le Seigneur, lui écrivit-il, à faire en sorte désormais que nous puissions juger à vos œuvres que vous n'avez pas voulu le mal dont on vous accuse. »
On ne saurait méconnaitre le mérite du chancelier comme jurisconsulte et magistrat; mais l'opinion générale de son temps était que, sans professer ouvertement l’hérésie, il y était secrètement attaché. Ainsi, observe Brantôme, « encore qu'il allât à la messe, on disait à la cour : Dieu nous garde de la messe de M. de L'Hépital! » Comme Pie IV et les contemporains, c'est à lui, à ses conseils et à son influence, que la postérité a toujours attribué les suites funestes de l’édit de janvier. À partir de cet acte impolitique, les prédictions du P. Lainez devaient se réaliser : la -tolérance sera un germe de discorde; le pays divisé et affaibli portera au cœur un mal dont il ne guérira jamais.