Progrès de la féodalité
Les troubles de l'empire, au XI*"^ siècle, eurent des résultats bien divers. Ce fut d'abord de développer l'esprit féodal chez les seigneurs, qui tendent de plus en plus à s'affranchir du pouvoir royal. C'est alors, par exemple, que les grands duchés de l'Allemagne deviennent héréditaires dans certaines familles qui ne les possédaient jusque-là qu'à titre précaire et viager. De toutes parts s'élèvent des châteaux-forts. Prétextant les invasions, chaque seigneur fortifie sa demeure et l'environne de murs, de tours et de ponts-levis*.
De la fin du X™* siècle au milieu du XII™« siècle, la Haute Allemagne (c'est le nom sous lequel on commence à désigner le pays connu plus tard sous le nom de Suisse) ne comptera pas moins de 1200 no-
* Huillard-firéholles, Ilistorin diplom. Friàerid II, iutrod. p. 67.
* De Mulinen, Helveiia sacra. Berne, 1861. — Gelpke, Kirchengeschichie.
' Dans le Vallais seul on voit se maintenir ou s'élever au XI"** siècle les châteaux de Séon, du Mans à Louèche, de Gesteln, de Bourg- St-Pierre, de Salgesch, de Saillon, d'Èrnen, de Chàteauneuf, de Mangepan et ceux de Durrenberg àMôrell, le Château-de-rEnfer à Brigue, de Beaurcgard. Ceux de Sembrancher, de Martigny, Monthey et Saint-Maurice sont beaucoup plus anciens. Histoire du Vallais, par le P. Furrer, I, p. 63.
bles, parmi lesquels on distingue 150 barons et 50 comtes souverains.
La chevalerie ou noblesse militaire nait et se développe aussi à cette époque. Pour devenir chevalier (miles), le jeune noble avait à faire un temps d'épreuve comme page et écuyer du seigneur dont il relevait. La chevalerie s'accordait aussi parfois en récompense aux: hommes libres et aux simples bourgeois qui rendaient un service signalé sur le champ de bataille au roi ou à l'empereur. Les chartes du moyen ^e donnent souvent le nom de Donzels ou damoiseaux (domicelli) aux jeunes nobles ou fils de chevaliers qui n'avaient pas encore été admis à cet honneur.
Longtemps les paysans et les seigneurs eux-mêmes n'avaient eu d'autres noms distinctifs que leurs noms de baptême accompagnés parfois de noms patronymiques. Mais à pailir des croisades, on voit les noms de famille commencer et se former de diiïérentes manières. Les seigneurs, les premiers, empruntent leurs noms à leurs domaines, à leurs châteaux, aux charges qu'ils revêtaient à la cour ou dans le pays\ Les hommes du peuple suivent de près les grands et tirent leurs noms de leurs occupations, des lieux qu'ils habitaient, de leurs rapports de famille, de leurs qualités ou de leurs défauts de corps et d'esprit.
Les croisades donnèrent aussi naissance aux armoiries, aux sceaux, et rendirent plus général l'usage des bannières comme signes distinctifs des seigneurs et des villes.
5* Progrès de la liberté dans les Alpes* — Les Waldstietten
Malgré le prodigieux développement de la féodalité dans la haute Allemagne, l'émancipation des classes inférieures y avait fait des progrès. A St-Gall, par exemple, les métayers et colons avaient repris le port d'armes que leur avait ôté un abbé précédent. Puis, voyant les grands vassaux s'affranchir delà couronne, et les ministériaux s'adjuger les meilleures terres, les colons travaillèrent à transformer leurs tenures en bénéfices. Mais le fier abbé Mangold, qui gouvernait alors la principauté de St-Gall en lieu et 'place d'Eppenstein, chassé par le duc Conrad de Zaeringen, n'était pas d'humeur à tolérer cet état de choses. Secondé par une parenté puissante, il fit rentrer vassaux et colons dans l'obéissance, et bâtit un fort près de Brasberg (1122).
* GuilUmann (de Fribourg), De reh. helv.y U, 291.
112 LES EMPEReURS DE LA MAISON DE FRANGONIE.
Les amis de l'indépendance n'étaient pas tous aussi aisés à contenir que les métayers de St-Gall. Environ à la même époque où l'abbé Mangold réduisait ces derniers, c'est-à-dire au commencement du XII"** siècle, paraissent sur la scène de l'histoire les vaillants pâtres des Waldsiœtten (en français pays forestiers). Ce nom, en usage plus tard, pour désigner les trois vallées réunies dont les habitants s'appelleront WaldlUi (gens des forêts) ou Landlui (gens de la campagne) est un curieux indice de l'origine et de la condition des habitants de ces montagnes. D'autres faits encore révèlent l'état sauvage de cette contrée avant le IX"^* siècle. Le pays d'Uri était considéré comme une Sibérie ; le duc d'ÂIlemannie Dietbald y envoya l'abbé Hetto de Reichenau en exil pour le punir de son dévouement à Charles Martel (732). Deux siècles après, tout le pays compris entre le Mont-Etzel et les glaciers de rOberland était encore désigné comme un désert inexploré dans une charte de l'empereur Othon II. Une ancienne tradition recueillie par Jean de Muller veut même que pendant longtemps les Waldstaetten n'aient eu qu'une église, celle du Muottathal, où l'on venait en pèlerinage d'Uri et d'Underwalden *.
Cependant ces sombres vallées avaient commencé à s'éclaircir et à se peupler ; elles faisaient sans doute partie de ces contrées boisées, au défrichement desquelles les capitulaires de Charlemagne conviaient les hommes utiles en leur assurant des avantages et des privilèges considérables, comme celui de se choisir des juges pour terminer leurs différends de peu de valeur sans avoir besoin de recourir au landgrave. Au IX"'^' siècle, les chartes ne mentionnent encore qu'un très-petit nombre de lieux habités (Stanz, Sarnen, Buochs, Silinen, Bûrglen, etc.) Le nom d'Uri qui avait paru pour la première fois en 732> reparaît dans l'acte de fondation de Tabbaye des religieuses de Zurich par Louis le Germanique, et où le petit pays d'Uri (pageUus Uronia?) est indiqué comme une dépendance de cet établissement royal (853). Le nom de Schwyz (Suites) ne parait qu'en 970 et 972 où cette locaUté est indiquée comme faisant également partie du duché d'ÂIlemannie et du comté de Zurich (Zurichgau), administré d'abord par les Nellenbourg, puis par les Lenzbourg, jusqu'à l'extinction de cette maison (1173). Mais ce qu'on appelle le pays de Schwyz au XIII™« siècle ne comprenait qu'une partie du canton actuel. Le Hof à' Xrih dont la circonscription embrassait
* Jean de Muller, Histoire de la Confédération suisse (trad. par Monnard), I, 414. Blmner, Greschichte der schioeiz» Demokratien, p. 5 ; Gingins, Essai sur la condition des personnes et des terres dans U pays d*Uri; Hisely, Essai sur V origine et Us libertés des Waldstœiten ; les savants ouvrages de Eopp.
Goldau, Busingen et Lowerz^ Niederdorf et Rôthen formait une juridiction à part comme Gersau et KûsnacbtS
Quoi qu'il en soit^ les défricheurs doivent avoir formé une partie considéraî)le de la population des^Waldsta)tten, et le nom de la célèbre prairie du Grûtli en est un exemple entre beaucoup d'autres '. Mais à coté de ces colons de la couronne ou fiscalins, qui n'arrivaient que par degré à la liberté complète, les trois vallées, Schwyz en particulier, nous offrent dès la fin du XI">^ siècle au moins, un certain nombre de libres descendants des Allemannes, une commune libre ', voire même de grands propriétaires d'alleux, comme les barons d'Âttinghau- $en. Les serfs, sans doute, n'étaient pas rares sur les terres qui appartenaient en propre aux cloîtres et aux seigneurs nombreux, en possession de terres et de gens dans ces contrées. Mais gr&ce aux immunités des premiers, les serfs d'église se rapprochaient singulièrement des libres censitaires avec lesquels ils finirent par se confondre.
Chaque vallée avait d'ailleurs ses institutions propres, ses assemblées de communes dont les attributions, dans le principe, se bornaient à répartir les charges locales et à fixer la jouissance des pâturages communs. Mais elles s'occupèrent bientôt d'intérêts plus graves. Du droit privé naquit le droit politique ; des assemblées partielles se forma l'assemblée générale ou landsgemeinde, présidée non plus par un simple chef de commune (ammann), mais par un chef de toute la vallée (landammann). « C'est dans l'épanouissement de la commune, dit un publi- < ciste érudit, qu'il faut chercher l'origine de la liberté helvétique *. »
Le sentiment de leurs droits s'accrut avec celui de leurs forces chez les montagnards des trois vallées. Au X*"^ siècle, nous voyons les habitants d'Uri auxquels l'avoué de l'abbé de Zurich, nommé Bourcard, réclamait le paiement d'une dime, repousser ses prétentions avec énergie et invoquer les lois et les libertés de leurs pères '. Deux députés d'Uri, Cumpold et Liuterich, vont plaider leur cause à Zurich auprès de Tabbesse, et consentent, par acte passé à Uri devant 1 9 témoins, à amener dans les granges du couvent la dixième partie des foins récoltés dans les lieux inaccessibles aux chars et aux chevaux ^
^ Kopp, Geschidite, Bach m, 329.
' Rûtli oa Grûtli Tiennent l'un et l'autre de Bûten, qui marque l'action de défricher par le feu, tandis que le défrichement opéré par la coupe des arbres est indiqué par le mot Schwânden,
' Cives de villa Suites. Charte de 1114.
* M. Frédéric de Wyss, Sur les Landsgemeinden.
^ c Patrum nostrorum jure et lege » dit l'acte, qui est du 22 dov. 955.
* Archives de la ville de Zurich, citées par Rilliet, Origines de la Confédération.
BISTOIBE SUISSE. 8
Le second signe d'indépendance fut donné par les hommes libres de Schwyz. C'était à l'occasion des pâturages de la SihI-Âlp et du Rothenthurm, dont la jouissance leur était contestée par Tabbé d'Einsiedeln. Ignorant le véritable état du pays, l'empereur Henri II avait cédé au couvent des ermites (par charte datée de Zurich 1018), la propriété de toutes les alpes environnatUes \ Â l'acte impérial, les Schwyzois opposaient la coutume de leurs pères. Ils trouvèrent d'ardents champions de leur cause dans la personne des comtes de Lenzbourg qui remplissaient les fonctions de baillis ou avoués de Zurich pour les ducs de Zaeringen ou au nom de l'empereur.
L'affaire fut portée devant l'empereur Henri V qui se trouvait dans ce moment à BâJe. Le comte Uiric de Rapperschwyl, avoué d'Einsiedeln, plaida pour le droit écrit de l'abbaye; les comtes Rodolphe et Arnold de Lenzbourg parlèrent pour le droit traditionnel des pâtres de Schwyz. L'empereur, s'appuyant sur la loi allemannique, donna gain de cause à l'abbé d'Einsiedeln et condamna la partie adverse à une amende de cent livres (10 mars 1114). Mais loin de se soumettre à une sentence qu'ils estimaient injuste, les montagnards conclurent une alliance ou ligue de trois ans avec leurs voisins d'Uri et d'Underwald et entrèrent même en relations avec leurs voisins de Lucerne, bien que sujets du prince-abbé de Murbach en Alsace. C'est de ces alliances, d'abord purement temporaires et plusieurs fois renouvelées et agrandies que devait sortir à la fin du Xni"'^ siècle la Confédération suisse.
Dans ce temps, la liberté faisait aussi quelques progrès à Genève, dont les habitants sont traités de citoyens dans l'accord de Seyssel entre l'évéque Humbert et le comte Aymon du Genevois* (1124). Zurich aussi, sous la crosse de son abbesse de Fraumûnster, se voyait doté d'un conseil, symbole d'autonomie, premier échelon de son indépendance à venir'. « Presque toutes les villes de THelvélie, dit Jean de Muller, ont grandi à l'ombre vénérée d'une église et étaient aussi plus ou moins soumises, dans les commencements, à un évéque, à un cloître ou à un chapitre de chanoines\ »
• Theodor von Mohr, Die Begesien der BeneéUctiner'Ahtei Einsieddn. Chur, 1848. ' Le Fort et Lullin, Régente genevois^ 75.
' Bluntschli, GescMchte der Bepuhlik Zurich, I, 73.
* Ainsi Soleure relevait du chapitre de Saint-Ours, Schaffhouse de I^abbaye de Tous-les-Saints, Lucerne de Tabbaye de Murbach, Zurich du Grossmûnster et du Fraumûnster de cette ville. Coire, Sion, Bâle, Lausanne, Genève, St.-Gall, Eiusiedeln, etc., de leurs prélats.