NICOLAS DE FLUE
« eut jamais un saint homme, dit Jean de Miiller, ce fut Nicolas de « Flûe; toutefois l'Underwald n'était pas assez riche* Rome pas assez « généreuse pour le canoniser; mais il a son autel dans les âmes. »
Si Tœuvre de Nicolas de Flûe n*a trouvé jusqu'à présent que des admirateurs, il n'en est pas de même du pacte conclu dans cette même diète de Stanz, sous l'inspiration d'un autre personnage, le fameux
critique, M. Hochholz a fait de Brader Klaus un type d'ignorance, de superstition, un faux prophète fanatique et imposteur à la fois, et rend responsable ce dernier des actes de vénalité de ses proches, de ses compatriotes et même de ses descen* dants. Il va jusqu'à lui faire un crime des éloges ridicules et des contes absurdes ou intéressés débités sur son compte par les hagiographes. L'homme de Dieu que les Confédérés de toutes les opinions et de toutes les croyances s'étaient accoutumés à vénérer comme le pacificateur de la Suisse, ne serait plus qu'un saint de fabrique ultramontaine et jésuitique et, comme il l'appelle ironiquement, un spécimen de patriotisme catholique-romain. Voilà où conduit l'esprit de système et surtout la manie de transporter les préoccupations du présent dans le passé, manie déjà signalée souvent comme une source féconde d* erreurs et de sophismes. Que Nicolas de Flûe ne sût pas lire et écrire et qu'il priât le chapelet ou non, que nous importe? Le merveilleux joue un certain rôle, il est vrai, dans la vie du pacificateur de la Suisse. Mais ne coule-t-il pas aussi à pleins bords dans la vie de Jeanne d'Arc, la libératrice de la France? Elle aussi ne savait ni lire ni écrire. £lle aussi pleurait, priait, entendait des voix du ciel ; de même que le frère Nicolas, elle avait quitté sa famille et même pris le costume d'homme et des gens de guerre. Si Nicolas de Flûe est un mystique, un exalté, Jeanne d'Arc est une vagabonde, une drôlesse, à moins qu'on ne l'appelle une hérétique et une sorcière, comme firent les Anglais, qui l'ont brûlée à Rouen. Jeanne n'en a pas moins sauvé son pays et Nicolas de Flûe le sien, au jugement des historiens de tous les siècles qui ont suivi. Moins extraordinaires, moins mystiques, Nicolas de Flûe et Jeanne d'Arc n'auraient pas eu sur leurs contemporains l'influence qu'ils exercèrent. Comment l'auteur érudit de la légende de frère Nicolas, qui cite plusieurs passages de Lessing favorables à ses vues, n'a-til pas songé à ces lignes-ci, bien plus appropriées encore à la circonstance : < Il y a € eu dans tous les temps des âmes privilégiées qui, par leurs propres forces, se sont « élevées au-dessus des idées communes, vers une région plus lumineuse, et qui, « sans pouvoir communiquer à d'autres les impressions qu'ils éprouvaient, ont c cependant réussi à en donner une idée par leurs récits. »
Quant à la question de savoir si Nicolas de Flûe a paru en personne à la diète de Stanz, l'opinion contraire est généralement admise, non seulement parce que le sous-chancelier Schilling ne mentionne pas la présence du noble ermite dans son trop laconique récit, mais parce que les dessins à la main et coloriés qui accompagnent ce récit représentent lm-6rund parlant aux seigneurs de la diète. Selon M. Ming, curé de Sarnen, qui soutient aujourd'hui encore l'intervention personnelle de frère Nicolas, le curé Im-6rund ne figure dans la vignette qu'en qualité d'envoyé de Nicolas pour prier les Tagherren ou seigneurs de la diète d'attendre Tarrivée de son ami. Mais, comme l'a fait observer l'un des plus sagaces scrutateurs de nos annales, M Yaucher do Genève, l'abstention de' frère Nicolas, quelque étonnante qu'elle puisse paraître, s'expliquerait très bien par le caractère mystérieux du personnage, et cette intervention lointaine, loin de nuire à l'efficacité de sa démarche, était de nature à l'accroître encore par le prestige qui s'attachait à l'oracle ainsi transmis, prestige qui se fût aisément dissipé dans une entrevue où Nicolas aurait eu à subir les objections des contradicteurs de l'admission de Fribourg et Soleure. Indicateur d'histoire suisse, 1870-72, 162, 212.