‹ Histoire de la confédération suisse (volume 2)Chapitre 52 sur 72 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A LA RÊFORMATION

(de 1499 A 1520)

1. Guerre de Sonabe* — Paix de BAle et suites de la gnerre de Sonabe* — Ija Salsse est séparée de l'empire d'Allemai^e. BAIe et ScbaflTboase forment les XI* et XII* États de la ligne belvétlqne. — (1494 à ISOl.)

Déjà sous les empereurs de la maison de Luxembourg, le lien qui unissait la Confédération de la Haute-Allemagne à l'empire était devenu fort lâche. Les Suisses continuaient sans doute à s'appeler dans leurs actes officiels « membres fidèles de l'empire, i> et à nommer l'empereur leur maître (der kung unser herr). Mais leurs rapports avec l'empire se bornaient à peu près à en fêler le chef lorsqu'il se présentait dans leurs villes, à solliciter à son avènement au trône la confirmation de leurs franchises et à grossir de leurs députés le Rœmerzug, c'est-à-dire le cortège qui accompagnait l'empereur à Rome lors de son couronnement. Bien rarement les Confédérés se faisaient représenter aux diètes impériales. Le misérable règne de Frédéric III, qui dura 53 ans (de 1440 à 1493) n'était propre qu'à affaiblir encore les liens de la Suisse avec l'Allemagne. Le nom des Habsbourg était déjà un obstacle au rapprochement, et Frédéric III fil tout ce qu'il fallait pour raviver la haine héréditaire. Non content d'avoir refusé à plusieurs reprises aux Suisses la confirmation des libertés acquises, et d'avoir lancé contre eux l'armée du Dauphin, en 1444, il ne semblait s'être allié avec eux contre le duc de Bourgogne que pour les abandonner lâchement comme l'avait fait Louis XI *.

^ Sar les rapports de la Confédération suisse avec l'Empire, voir Bluntschl^ (Gesch. des schio. Bandesrechtes, I, 234) et la savante dissertation de Traugott Probst {Die Bezi^ungen der schw, Eidgenossemchafi mit dem Reiche ; Archiv fur schtc, Gesch., XV, 1866). M. Probst indique comme causes générales du relâchement des

Peu d'années après cependant, sous l'influence d'un empereur chevaleresque, Maximilien d'Autriche, fils et successeur de Frédéric III, un parti impérial se forma à Berne et dans d'autres villes suisses, par opposition au parti français, tout puissant dans les Waldstaetten. Les chefs du parti impérial à Berne étaient l'ancien avoyer Guillaume de Diesbach, Adrien de Boubenberg, le fils du défenseur de Morat, l'avoyer Henri Matter et le banneret Nicolas Zur-Kinden. Les landammans schwyzois Rodolphe Reding et Ulric Auf-der-Mauer dirigeaient, au contraire, le parti de la France. Comme au temps de la guerre de Bourgogne, ce dernier l'emporta, grâce aux écus dont Charles VIII ne se montra pas moins prodigue que son prédécesseur ; et lorsque ce roi marcha k la conquête du royaume de Naples, il accourut sous ses drapeaux un si grand nombre de mercenaires de tous les États confédérés, qu'il se vit obHgé d'en renvoyer une partie et de faire garder les passages des Alpes (1494) *. La Diète , unanime cette fois, eut beau interdire les services étrangers et décréter la peine de mort contre les réfractaires, ces menaces tardives n'eurent aucun résultat.

Cet aveugle empressement pour la France blessa d'autant plus l'empereur qu'il avait grand'peine à obtenir quelques milliers de Suisses [)our l'armée impériale. Maximilien 1®' ou Max, comme l'appelaient les Allemands, était alors tout occupé à rendre un peu d'unité à l'Allemagne, et croyait en avoir trouvé le secret dans trois institutions à créer, la milice impériale des Lansquenets, une Cour impériale de justice (Karamergerichl) et un impôt de guerre ou denier de l'empire (Reichsschilling), dont le produit devait être affecté à combattre les Turcs et les Français, ces deux ennemis du nom germanique. Mais les Suisses se souciaient très-peu des Ottomans, et, quant à l'or de la France, ils n'avaient que trop appris à l'aimer et à rechercher les faveurs de cette puissance.

Déjà, en i 488, quand s'était formée, à Essiingen, la Ligue de Souabe, composée de villes impériales et de seigneurs de l'Allemagne méridionale,

liens avec Pempire et de la séparation qui en fut la suite, la situation de l'empire lui-même, la tendance des princes à s'émanciper de la couronne, la puissance des villes devenues autonomes par la possession des droits régaliens et la dissolution du lien national résultant de cette double émancipation. Mais la liaine pour la maison d'Autriche assise au trône impérial depuis 1437 agit peut-être plus fortement que toute autre cause sur les esprits. Un historien français, si perspicace parfois, M. Michelet, n'a rien compris à la question des relations de' la Suisse avec l'Allemagne qu'il confond sans cesse avec l'Autriche. Il croit que les cantons s'étaient séparés de l'Allemagne avant la guerre civile de Zurich (Histoire de France, V, 243).

^ On cite parmi les capitaines suisses qui firent la campagne de Naples sous Charles VIII, les Neuchâtelois Baillod, Pury de Rive, Osterwald, RoUin, Tribolet, Hory.

SOUS les auspices de l'empereur Frédéric III, les Confédérés avaient été invités à en faire partie. Mais ils avaient répondu évasivement, soit le 12 mai de cette même année, soit le 20 janvier de Tannée suivante où ils étaient réunis en diète à Zurich.

La ligue de Souabe ayant voulu contraindre la ville de Constance à adhérer et à payer l'impôt impérial, les Confédérés la prièrent de laisser cette cité en repos. D'autres villes et pays alliés des Suisses, Rothwyl, Mulhouse, Schaffhouse, Sainl-Gallet Appenzell, en butte aux mêmes exigences, consultèrent les Confédérés. « Nous ne paierons pas, répondirent < ces derniers, et nous vous engageons à en faire autant. »

Berne, Lucerne, Schwyz avaient été seuls à envoyer leurs députés à la diète de Worms, au grand déplaisir des autres Confédérés qui accusaient l'avoyer Nicolas de Diesbach de pactiser avec l'empereur et de vouloir lui livrer la Suisse.

Plus tard, Berne, Zurich, Fribourg consentirent, quand même, à faire partie du Roemerzug ou de l'escorte de Maximilien qui allait chercher la couronne impériale en Italie. L'ambassade qui accompagnait le roi des Romains avait à sa tête l'avoyer Henri Matter, que les Italiens appelaient le Doge de Berne. Mais il résulta de celte démarche un tel mécontenlement, qu'à Berne même il faillit y avoir une émeute. Ni promesses, ni menaces ne purent ramener les Cpnfédérés à l'empereur. Un moniloire du pape qui les menaçait d'excommunication avait été affiché à Lindau. Les Zuricois protestèrent énergiquement contre cette menace et en appelèrent comme d'abus.

Dans une conférence tenue dans cette même ville de Lindau, l'électeur de Mayence, archi -chancelier de l'empire, qui y présidait en l'absence de l'empereur, parla de la plume d oie avec laquelle il saurait ramener les Suisses à l'obéissance. < Monseigneur, lui répondit un magistrat € suisse, qu'on croit être le chanceher Ammann, l'ancien ami de Wald- « raann, nous n'avons pas eu peur de vos hallebardes ; il n'est pas proc bable que vos plumes d'oie nous effraient davantage, »

Les députés des ligues s'étaient rendus à Inspruck pour intercéder en faveur de Rothwyl, Saint-Gall et Mulhouse qu'il était question de mettre au ban de l'empire.

L'empereur irrité les menaça d'une invasion à main armée qu'il conduirait en personne. « Je ne saurais le conseiller à Votre Ma- « jesié, répondit le bourgmestre de Zurich, Conrad Schvvend. Nous « sommes un peuple de rustres et il pourrait arriver malheur k Votre « Majesté*. »

^ Bluntschli, Gesch. der Bepuhîik Zurich, II, 112.

Une grande ambassade composée des envoyés du pape Alexandre VU de l'empereur, du roi d'Espagne, de Venise et de Milan parut à la diète de Zurich le 11 juillet 4496, dans l'espoir d'opérer un rapprochement entre les Confédérés et l'empire. Mais Berne, Sch\is7z et Obwald entrèrent seuls dans les vues de la coalition. Ils prirent, moyennant la pension annuelle de 4000 écus, l'engagement de ne fournir aucune levée k la France*.

Mécontent de ce résultat, l'empereur continuait à exiger le Reichsschilling de Saint-Gall et Appenzell sous peine du ban de Tempire. Une ambassade suisse dont faisaient partie l'avoyer Matter de Berne, l'avoyer Kunrad de Soleure, Tamman Werner Steiner de Zoug et Arnold Winkelried d'Underwald, se rendit k Fùssen k la porte du Tyrol où se trouvait Maximilien. Mais ce fut pour se voir renvoyée k une nouvelle diète impériale tenue a Worms (8 avril i497). Cet ajournement, accompagné de paroles peu amicales de la part de l'entourage impérial, eut pour effet de jeter de plus en plus les Confédérés dans les bras du roi de France, Charles VIII, avec lequel les Ligues avaient conclu un traité semblable k celui qui les avait unis k Louis XI c<)ntre Charles le Téméraire (1 novembre 1495 et 24 avril 1496'). Ce traité dont le chevalier Antoine de Bassey, bailli de Dijon, avait été le négociateur, et que le roi avait signé k Lyon, assurait aux Suisses les mêmes avantages, c'est-k-dire 2000 livres k chacun des iO Quentons et ANCIENNES LiGUES DE LA Haute-Allemagne, plus uue indemnité de 80,000 florins pour le cas où le roi serait empêché d'entrer en campagne.

Restés jusqu'alors fidèles k l'empire, les Bernois se montraient ébranlés et se rapprochaient quelque peu de leurs confédérés.

La mort du roi Charles VIII, le 7 avril 1498, ne changea rien k la politique des deux pays. Les Fribourgeois alors tout dévoués k la France furent chargés k la diète de Lucerne de féliciter le nouveau roi et de s'aboucher avec lui (4 mai).

La manière d'agir des Suisses avait irrité contre eux non-seulement les princes d'Allemagne, mais les populations de toutes les provinces limitrophes ; la haine du nom suisse devint populaire aux lieux mêmes où elle ne l'avait jamais été jusque-lk, c'est-k-dire sur les bords du Rhin, du Danube et du lac de Constance. Dans plusieurs villes on alla jusqu'k prêcher la croisade contre ce « peuple de vachers souillés de crimes de tous genres. » Le peuple suisse ne resta pas en arrière et rendit outrage pour outrage.

' Segesser, eidg. Abschiede de 1477 à 1499, 510. ' SegesBer, eidg. Abschiede, appendice, 736.

La guerre n'attendait qu'un signal pour éclater ; elle s'alluma dans les Grisons. Deux des ligues de ce pays* venaient de contracter une alliance avec sept cantons suisses. On envisagea ce fait comme une marque de rébellion envers l'empire. La régence d'Inspruck s'entendit avec la ligue de Souabe. En janvier 1 499, le Mûnsterthal fut assailli par 10,000 hommes, et la ville de Meyenfeld livrée par la trahison d'une partie de ses habitants. Toujours favorable à l'empereur, Berne cherche en vain à conjurer l'orage. Les Grisons unis aux Confédérés pénètrent dans le Vorarlberg, battent les impériaux à Triesen (12 février), reprennent Meyenfeld et soumettent tout le pays jusqu'à Feldkirch (février 1499). Le 20, se livra la bataille du Hard près de Fussach. 10,000 Suisses, commandés par le vaillant baron Ulric de Hohensax, y battirent 10,000 Impériaux, dont plus du quart mordirent la poussière. L'historien souabe Pirkheimer, témoin oculaire et acteur important dans cette guerre, rend témoignage du courage héroïque avec lequel un corps d'Appenzell et de Saint-Gall, auxiliaire des confédérés, demeura deux heures entières au milieu des flots geléés du Rhin, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture*.

Le théâtre de la guerre fut transporté ensuite dans le Hégau ', où 10,000 confédérés de Berne, Fribourg, Soleure et Schaffhouse détruisirent vingt villes et châteaux. Du Hégau, 1500 confédérés, pour la plupart Soleurois et commandés par Daniel Babenberger et Hans Kiss- Hng, pénétrèrent dans le Sundgau * et défirent un nombre triple d'ennemis sur la colline boisée du Bruderholz (22 mars).

Mais des excès de tous genres souillèrent les exploits des bandes suisses dans ces contrées, entre autres à Thiengen à l'entrée de la Forêt-Noire, où un malheureux tireur juif fut pendu par les pieds

* L'alliance de la ligm Grise est du 21 juin 1497; celle de la Maison-Dieu, du 13 décembre 1498. La li rue des Dix Droitures, où l'Autriche avait de grandes propriétés, n'osa pas s'associer aux deux autres.

* Le même témoin rapporte avec admiration un trait de courage et de présence d'esprit d'une jeune fille suisse que ses compatriotes avaient chargée d'un message pacifique auprès de l'empereur alors à Constance Pendant qu'elle attendait la réponse de Maximilien dans la cour de la maison où logeait ce prince, les cavaliers de garde lièrent conversation avec elle. « Que font Ips Suisses ? — Ils vous attendent. — Combien sont-ils ? — Assez pour vous battre. Rien ne vous empêchait de les compter à la dernière affaire, si vous en aviez eu le loisir. — Ont-ils des vivres ? — Comme s'ils pouvaient vivre sans boire et manger ! — Un soldat qu'irritaient ces réponses hardies, porta la main à son sabre. — Quoi ! tu fais le brave et tu ne rougis pas de menacer une jeune fille ? Si tu es si crâne, va aux avant-postes, tu trouveras là avec qui mesurer ta vaillance.»

' Le Hégau comprenait la partie de la Souabe qui avoisine le Rhin.

* Le Sundgau est cette partie supérieure de l'Alsace où se trouve la ville de Mulhouse.

39 s GUERRR DE SOUABE.

à un arbre pendant 24 heures pour avoir tué le maître artilleur des Fribourgeois, et décapité ensuite par grâce lorsqu'il eut demandé à se faire chrétien. Cruels comme Tétaient alors les Suisses, leurs cœurs ne laissèrent pas de s'attendrir au bel exemple de tendresse conjugale donné par la dame de Roseneck. On lui avait permis d'emporter ce qu'elle avait de plus précieux. Elle emporta son mari; les vainqueurs, lui laissèrent encore ses joyaux '.

Malgré le succès de leurs armes, les Confédérés n'étaient pas sans inquiétude sur l'issue de la guerre. Le manque d'artillerie et de munilions se faisait sentir. On éprouvait aussi la crainte que Louis XII ne vînt à se rapprocher de l'empereur. « Si Louis XII, disait à la diète « de Lucerne le chancelier de Fribourg Lombard, venait à s'allier avec ff Maximilien, qui pourrait empêcher le roi d'être en une nuit aux « portes de notre ville? » Lombard lui-môme fut envoyé à Louis XII pour réclamer sa protection et l'envoi de deux cents quintaux de poudre et de plusieurs pièces d'artillerie (avril, mai 1499).

Pendant ce temps l'empereur faisait les plus grands efforts pour réduire les Confédérés, et réunissait à Constance des soldats de toute l'Allemagne, Autrichiens, Wesphaliens, Hessois, Néerlandais. On y voyait aussi des Bohémiens, des Polonais, des Hongrois ei des Danois. De Constance, ces troupes se répandaient dans les contrées environnantes. Un corps de 7000 Impériaux surprit, un jour, un détachement de 250 Suisses. Ces derniers se retranchèrent dans le cimetière de Hallau, et combattirent avec tant de bravoure qu'ils donnèrent le temps au landstourm schaffhousois de s'assembler et de chasser l'ennemi (4 avril). A Ermatingen, 15,000 Impériaux surprirent dans leurs lits et égorgèrent les soldats de la garnison suisse de ce village thurgovien ; ils se reliraient victorieux et en désordre, le H avril, lorsqu'ils furent assaillis à leur tour et battus par 2000 Suisses dans la forêt de Schwaderloch, près de Constance. Ils perdirent dans cette affaire 1000 hommes, parmi lesquels 130 citoyens de Constance. Le drapeau de la ville d'Ulm fut conquis par Jean Matter de Fribourg.

La guerre sévissait en même temps dans le Vorarlberg. Le 20 avril se donna la bataille de Frastenz, près de Feldkirch, où 10,000 Suisses, Saint-Gallois et Grisons, débusquèrent d'une position formidable et jetèrent dans nu une armée de 14,000 Tyroliens et Souabes. La victoire, en cette circonstance, fut due principalement à l'action éclatante

^ Ânshelm, II, 425. On raconte la même chose des femmes de Weinsberg, sous Conrad III de Hohenstauffen. Mais ce n'est là qu'une tradition et on la retrouve ailleurs. St&lin, Wurtefnbergs Gesch., II, 253.

du capitaine Henri Wolleb, d'Uri. Ce chef, resté debout au milieu de vses soldats qu'il avait fait coucher par terre pour éviter les décharges de l'artillerie, fut, nouveau Winkelried, la victime de -son dévouement patriotique. Il racheta ainsi par une belle mort les écarts d'une vie d'aventures et de brigandages*.

Une victoire du même genre couvrit de gloire les guerriers grisons. 15,000 Impériaux étaient campés à Calven, dans la vallée de Munster (et non, comme on l'a dit longtemps par erreur, à la Malserhaide), 8000 montagnards de la ligue Grise, commandés par Wilhelm Ringgi et guidés par un déserteur, les attaquent le 22 mai et, après une sanglante mêlée, les délogent et leur tuent 5000 hommes. La grande bannière du Tyrol, restée entre les mains des Confédérés, fut suspendue dans l'église de Coire. Le héros de la journée fut Bénédict Fontana, bailli de Reams qui, conduisant les gueiTiers de la Maison-Dieu k Tassaut des retranchements autrichiens, reçut une large blessure qui lui ouvrit le ventre. Tenant ses entrailles d'une main, il ne cessa de combattre de l'autre, et mourut en exhortant ses compatriotes à imiter son exemple*. Ce jour-là moururent pour la patrie trois frères Planta, un Salis, un Couler, un de Capol, un de Moor, un Castelberg, Conrad de Marmels et ses deux fils. Nulle guerre fut plus féconde en prouesses. L'une des plus étonnantes est celle de ce Hans Schuler surnommé Wala, de Claris, qui se défendit longtemps seul contre vingt cavaliers et ne se rendit qu'après en avoir désarçonné plusieurs. Saisi d'admiration pour ce preux, le chef des cavaliers ennemis le prit en croupe et le ramena sain et sauf dans ses foyers, en lui délivrant un certificat de sa belle conduite. L'action de Wala a été immortalisée par la peinture et la poésie nationales*. L'héroïsme de Fontana et des autres héros grisons a trouvé aussi un chantre enthousiaste dans le maître d'école, Lemnius, auteur d'un poème épique en latin intitulé la Rhétiade.

^ La mort de WoUeb est racontée d'une manière un peu moins dramatique dans quelques chroniqueurs. Le nom de ce condottiere se trouve cité souvent dans les reces de la diète pour ses actes de spoliation à main armée. En 1497 il s'était emparé du château de Masox pour le compte du duc de Milan. « Guerrier turbulent < et audacieux, dit Anshelm, Wolleb a souvent fait du bien et du mal à la Con- « fédération. »

' La bataille de Calven est appelée bataille de Mais dans le Kecès du 9 juillet 1499. Segesser, eidg. AhscJUede. — Flugi, Archiv fur schweiz. Gesch.^ XVI.

' Qui ne connaît la ballade vraiment épique de M. Richard, commençant par

ces vers :

« Roi des braves, salut, ô Wala de Glarîs. »

L'action de Wala est consignée dans les chroniques d'Anshelm, Campbell, Rahn, Tschoudi.

Tous les chefs suisses n'étaient pas des Wala et des Fontana. Le commandant Freuier de Schwyz fut accusé d'avoir retardé à dessein la marche de sa colonne et causé ainsi la mort de Fontana et des 300 braves qui périrent dans cette circonstance. Freuier dut s'enfuir dans Tasile du couvent de Pfeffers et fut banni du territoire suisse. Mais il obtint sa grâce le 9 juillet de la diète de Lucerne, à la recommandation des députés de la ligue Grise \ Si Ton en croit certains auteurs, Freuier n'était peut-être coupable que de trop de prudence et avait voulu empêcher Fontana de se porter tout droit aux retranchements devant lesquels il reçut la mort sans profit réel pour les Grisons. Ceux-ci n'arrivèrent à leur but qu'en contournant et en prenant en flanc les redoutes de l'ennemi'.

L'empereur, obligé de s'éloigner pendant quelque temps du théâtre de la guerre et de se rendre dans les Pays-Bas, en était revenu avec un renfort de 6000 Brabançons. Ayant vainement cherché à entamer les Grisons du côté de la Valteline, il feignit de réunir toute son armée à Constance, et pendant que les Suisses concentraient leurs troupes sur le point menacé, le comte de Fûrstenberg, à la tête de 15,000 hommes, Souabes, Bourguignons et Brabançons, se jetait, en juillet, sur le Jura soleurois. Mais déjà Bénédict Hugi, le valeureux défenseur du château de Dorneck, avait eu le temps de prévenir le gouvernement de Soleure. 3000 Soleurois, Bernois, Zuricois et Neucbâtelois accoururent sous l'avoyer Kunrad et Rodolphe d'Erlach, créé chevalier en 1476 sur le champ de bataille de Grandson. L'ennemi, sans défiance, se livrait aux plaisirs et à la débauche, lorsque les guerriers suisses se précipitent sur leur camp (le 22 juillet). Le général ennemi est tué l'un des premiers. Les Impériaux néanmoins se rallient et combattent avec désespoir. Déjà les Suisses avaient perdu du terrain et beaucoup de vaillants hommes; d'autres, effrayés, fuyaient du côté de Liestal. Tout à coup les sons du cor se font entendre: c'est un renfort de 1200 hommes de Lucerne et de Zoug, aux ordres de l'avoyer Péterman Fehr et du landamman Werner Steiner. Les fuyards qu'ils ont rencontrés sur leur route ont voulu les détourner de prendre part au combat, en leur peignant la lutte inégale soutenue par leurs frères ; ils n'ont réussi qu*à hâter la marche de ces braves. Un prêtre intrépide, le chanoine Scliœn-

* Segesser, eidg, Abschiede, 622.

' Kind, Indicateur d'fiistoire, Zurich, janvier 1863, 4. L^auteur du poème de la Rhétiade, Lemnius, nous montre Fontana apostrophant Freoler du nom de perfide et de lâche. Die Rheteis von Simon Lemnius. Epos in IX Gesàngen mit einem Vorwort von Plattner. Chur, 1874, 104. Le père de Lemnius se trouvait au nombre des ^erriers qui prirent à revers la redoute de Calven .

brunaer, arrive à cheval sur le champ de bataille, et jetant, pour combattre, son manteau noir orné d'une grande croix blanche : « Tapez « dru, braves Confédérés, s'écrie-t-il, vos frères de Lucerne et de Zoug « sont là. ^

Ce secours inopiné décida de la victoire. Les Impériaux, battus à plate couture, s'enfuient par le pont de la Birse qu'ils détruisent pour empêcher les Confédérés de les poursuivre. 3000 Impériaux et 500 Suisses perdirent la vie dans cette mémorable journée. Un grand nombre de munitions et de cuirasses, 21 canons et les trois bannières d'Ensisheim, de Fribourg et de Strasbourg sont la proie du vainqueur, qui s'assied au banquet préparé pour l'armée impériale.

Le lendemain de la bataille arrivent procession nellement les moines de B^le, demandant à rendre les honneurs de la sépulture aux corps des nobles qui avaient péri dans la mêlée. Les Soleurois, sur le territoire •desquels s'était livrée la bataille, s'y refusèrent en disant : « Les corps <les nobles demeureront avec ceux des paysans. » On inhuma, en effet, amis et ennemis sans distinction sur le champ de bataille, où fut élevée une chapelle commémorative de l'événement. Un autre monument curieux de la victoire de Dorneck fut pendant longtemps le « poirier historique, 9 aux branches duquel les guerriers de Zoug et de Lucerne avaient précipitamment suspendu leurs havresacs avant de se jeter dans la mêlée.

Les deux partis étaient las de la guerre. Sans avoir été longue, la lutte avait été acharnée et terrible. Dans l'espace de six mois, plus de 20,000 hommes avaient péri, 2000 villes et châteaux avaient été réduits en cendres; des contrées entières de la Souabe présentaient l'image de la misère et de la désolation. De tous côtés on voyait errer de pauvres familles que les horreurs de la guerre avaient privées de pain et d'asile. Le général Pirkheimer rencontra dans le Vingtgau une troupe de plusieurs cents orphelins qui broutaient l'herbe d'une forêt sous la conduite d'une vieille femme.

Quoique la Suisse n'eût pas souffert comme la Souabe, le besoin de la paix s'y faisait sentir à Tagriculteur et à l'artisan, dont l'appel sous les drapeaux avait suspendu les travaux indispensables. Le duc de Milan Ludovic Sforza profita de ces dispositions pour se poser en médiateur, et parvint à conclure la paix de Bâle* (22 septembre). Le

• Les négociateurs suisses furent Frickhard, de Berne , Kœtzi, de Schwytz , Ammann, de Zurich, Weraer Steiner, de Zoug, auxquels on adjoignit trois magistrats plus agréables à Tempereur : Guillaume de Dîcsbach, de Berne, Jean de Sonnenierg, de Lucerne, et Henri Gœldli, de Zurich.

traité signé avec l'empereur laissait intacte la question des relations des Confédérés avec l'empire, sauf en ce qui concernait le tribunal impérial dont les cantons se virent complètement affranchis. Le Landgericki ou le tribunal de la Thurgovie, que la ville de Constance revendiquait comme sien, resta également aux Confédérés*. Berne et Fri bourg ayant demandé à entrer en part avec les autres États pour le Landgericht, on leur répondit non sans raison qu'ils avaient gardé pour eux les conquêtes faites en commun sur la Savoie. Le retour de la paix fut célébré par des Te Detm solennels et par une procession annuelle de Zurich à Einsiedeln.

Les nouvelles victoires des Suisses eurent des suites importantes pour leurs relations avec l'empire. De la paix de BAle date, à proprement parler, l'indépendance de la Suisse, sa séparation de/bà de l'Allemagne. La séparation de droit ne sera prononcée qu'un siècle et demi plus tard, au congrès de Westphalie, 1648. Jusque-là, les cantons continueront, pour la forme, à s'appeler membres de l'empire et à demander aux empereurs la confirmation de leurs privilèges.

Un autre résultat de la guerre de Souabe fut l'entrée de Bâie et de ScbafThouse dans la Confédération suisse.

Les Bâiois, qui avaient déjà combattu avec les Suisses dans la guerre contre la France et le duc de Bourgogne, venaient encore de manifester leur sympathie pour les Confédérés en leur fournissant des vivres pendant la dernière guerre. Mais les nobles et les chanoines., qui désiraient au contraire se rapprocher de l'empereur, avaient célébré la prétendue victoire des Autrichiens par un festin, c Croix blanche ou croix rouge, avait dit Tavoyer Kunrad, de Soleure, il faut que Bâie choisisse >. L'égoïsme des nobles vint en aide au parti suisse. Une grande partie d'entre eux (des Wessenberg, Eptingen, Flachsland, Rothberg) étant sortis de Bile pour se soustraire à V impôt de guerre, les bourgeois demandèrent leur annexion à la ligue helvétique, et l'obtinrent en dépit du mauvais vouloir de Zouget de Claris (8 juin 1501)'. L'annexion de Bàle offrait aux Confédérés tous les avantages qui découlent de Talliance d'une ville fortifiée, défendue par 5000 bourgeois, et formant à la fois un grand entrepôt commercial et un centre intellectuel important.

L'accession de ScbafThouse, ville libre et impériale comme BâIe, et alliée des Suisses depuis 1454, n'offrait pas d*aussi grands avantages. Mais, place de guerre sur le Rhin, elle servait à couvrir les frontières

' Voir le texte du traité dans Segesser, eidg. Abschiedty 634. — appendice, 758. * Ochs, Otschichie Baseh, IV, 601. — Segesser, eidg, Ahschiede, 120.

GUEBRE DE SOUABE. 401

suisses vers l'est comme Belle en était le boulevard au nord. Son admission, quoique combattue par Schwyz et Underwald, qui craignaient ce nouvel accroissement des États-villes, fut prononcée à la fin, aux mêmes conditions que Fribourg et Soleure (9 août i 501 ).

Bàle avait été plus favorisée et traitée à l'égal presque des premiers États de la ligue. On lui donna même le pas sur Fribourg et Soleure dans les diètes. Comme ces deux cantons froissés refusaient de signer le traité d'alliance avec Schaffhouse, l'avoyer Jean de Sonnenberg dit aux Fribourgeois, par manière de consolation : c Nous avons bien dû céder le pas à Zurich et à Berne, moins anciens que nous cependant dans la Confédération (11 novembre 1501) \ La réception de Bàle et de SchafTbouse faillit même avoir des suites plus graves^ encore pour ces deux dernières villes. De concert avec le savant, mais partial député de Berne, le chancelier Frickard, les députés des Waldstœtten voulaient ôier voix et séance à Fribourg et à Soleure et les reléguer parmi les simples alliés. L'opposition énergique de quelques cantons fit heureusement échouer ce dessein.

L'annexion de Bile à la Confédération se fit d'une manière solen- * nelle, entre les mains d'Henri Roist, bourgmestre de Zurich. Pour montrer la sécurité que lui donnait la protection des Suisses, Bile substitua une vieille femme armée d'une quenouille à la nombreuse garde qui veillait auparavant à ses portes. Les Confédérés eussent bien désiré joindre à leur territoire la ville de Constance à titre de canton. Cette cité elle-même paraissait revenue de sa haine et disposée à entrer dans l'alliance éternelle. Mais elle y mettait pour condition sine qud twn la restitution du Landgericht et la possession de la Thurgovie, dont les Confédérés de leur côté s'obstinaient k ne pas se dessaisir. La cupidité et l'intrigue jouèrent aussi Jeur rôle dans cette affaire. L'évêque de ConslcLuce était opposé à l'alliance qui menaçait son autorité. Il en coûta à ce prélat quelques centaines de florins donnés à certains magistrats, plus un char de vin et un char de blé, destinés à l'amman de Zoug, Werner Steiner, qui alliait ainsi la vénalité à l'héroïsme, comme bien d'autres de ses contemporains.

Sans les excès et l'indiscipUne des Confédérés dans la dernière guerre, un grand nombre de villes du Hégau et de la Forêt-Noire eus-

* Quand la question fut posée à la diète de Lucerne, on fît sortir les députés de Bàle, Soleure et Fribourg ( ruillaume Reyff). Dos consolationH analogues furent données plus tard par Sonnenberg aux Fri'iourgeois et aux Soleurois auprès desquels il avait été député par les 8 cantons. Voir Segesser, eidg. Absckiede de 1500 à 1520, 1 99. — Marmor, Die Beziehungen der Slndt Conatanz mit der Eidgenossenschaft. Archiv fûr schw. Geschichte, XVIII.

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402 NOUVELLES GUERRES D^ITAUE.

sent suivi l'exeinple de Bâle et de Schaffbouse, car autant le nom de Suisse excitait la haine du peuple allemand au début de la guerre de Souabe, autant il y éveillait maintenant de sympathie et d*enthousiasme. Si un guerrier de cette nation venait à se montrer dans une ville de la frontière, il y était l'objet de la curiosité générale et de toutes sortes d'égards et de prévenances. Les plus empi*essés étaient ceux qui avaient fait la guerre contre eux et qui regrettaient de n'avoir pas combattu dans leurs rangs, c plutôt que de risquer leur peau pour des damerets qui passaient leur temps au lit et n'osaient regarder un Suisse en face. >

s. MoiiTelles guerres d'Italie ; elles procurent aux Confédérés les balUlas^* italiens et la Taltellne. — HattUen Selilnner, on rôle enropéen des SnIsseSf libérateurs de l'Italie et dn SaInt-SIèffe. — (1500 à 1515.)

Chaque nouvelle guerre accroissait le nombre des coureurs de combats et d'aventures. La guerre de Souabe n'était pas encore terminée, que des mercenaires de tous les cantons volaient sous les drapeaux, qui du duc Sforza de Milan, qui du duc de Romagne, le fameux César BorgiaS qui du roi de France. Ce dernier, Louis XII, en avait toujours le plus grand nombre à sa solde, parce qu'il payait bien et qu'il avait soin de faire des pensions annuelles aux 'magistrats influents. Ce prince étant entré en guerre avec le duché de Milan, qu'il prétendait lui appartenir du côté de sa grand'mère, Valentine Visconti, on faillit voir se renouveler le spectacle de Suisses combattant contre Suisses. Mais, comme à Dôle en 1477, la trahison se chargea d'empêcher une lutte fratricide. Les Suisses du duc de Milan, bloqués dans Novare par l'armée française, livrèrent ce malheureux prince au roi, qui le laissa mourir dans un cachot de son royaume (10 avril 1500).

Poussée par l'indignation publique, la diète fit mine de punir les traîtres. On coupa la tête k un soldat obscur, Turmann, d'Uri ; mais on laissa vivre les grands coupables, et après quinze ans d'une prétendue enquête, les pères de la nation n'eurent pas honte de décider entre eux : < qu'on tiendrait cachée la trahison de Novare » (Recès de la diète du 14 mars 1515)'.

La France, pour l'or de laquelle maint chef suisse se couvrait de déshonneur, se brouilla avec les cantons peu de temps après. Beaucoup

• Indicateur d'hi^Unre, 1877, 308.

* Segesser, eidg. Abschiede de 1500 à 1520, SfiO. Les noms des députés ne sont pas indiqués; au reste, ils agissaient sans doute selon leurs instructions.

de soldats réclamaient les arrérages qui leur étaient dus depuis le règne de Charles VIII. L'État d'Uri, resté maître de la Levantine/ réclamait de Louis XII la remise du comté de Bellinzona, ancienne propriété de ce canton. Tous ces réclamants, fatigués d'attendre et bravant les défenses d'une diète vénale, passèrent les Alpes et s'emparèrent de Lo- €arno et de Bellinzona. Milan, tremblante, ouvrait déjà ses portes. De peur de perdre toute la Lombardie, Louis XII céda Bellinzona à Uri Schwyz et Underwald et apaisa les autres réclamants en leur jetant 300,000 couronnas \ Le traité qui rétablissait la paix entre la France et la Suisse fut conclu à Arona par le bailli de Dijon, le baron Ulric deHohensax et Matthieu Schinner,èvêque de Sion, plus tard si hostile à la France (10 avriU 503).

Effrayée des symptômes de démoralisation qui se manifestaient de tous côtés en Suisse, la diète des 12 cantons, réunie à Baden, rentra en elle-même et jura au pied des autels d'abolir les pensions et le ser^ vice mercenaire. La peine capitale fut prononcée contre les réfractaires (20 juillet 1503)*. MaisTor de Louis XII eut bientôt fait oublier ae serment. Conrad Schwend, bourgmestre de Zurich (l'un des auteurs de la mort de Waldmann), secondé par l'évêque de Lausanne, Aymon de Montfaucon, et celui de Genève, Jean-Louis de Savoie, livre de nouveau sa patrie à la France. Les guerriers suisses combattent « sous les lys jaunes ' » à Naples, en Lombardie, à Gênes et à Agnadel, ce tombeau de la puissance vénitienne (14 mai 1509).

La malheureuse république avait cherché en vain à se rendre sa sœur des Alpes propice, par une ambassade destinée à faire ressortir les avantages de l'union entre Venise et les Confédérés. Le sénateur Savorgnani séjourna en Suisse pondant un mois \ A sa voix, quelques patriotes s'émurent, quelques cents mercenaires partirent; mais le gros de la nation resta attaché à des bannières plus lucratives que le Lion de Saint-Marc. La Confédération payera cher à Marignan la faute politique qu'elle commit en dédaignant les offres de la république vénitienne.

*■ La couronne (Krone) valait un écu bon de 25 batz.

* Segesser, Ahschiede de 1500 à 1520, 234. La décision prise à Bade fut confirmée à la diète de Lncerne le 19 octobre de la même année. Le texte du décret à l'appendice, 1314.

' Les lys jaunes étaient les couleurs de la France sous Louis XII. Ansbelm.

* Parti de Venise le 8 avril, Jérôme Savorgnani est rappelé après la bataille d' Agnadel et fait son rapport au Sénat. Cérésole (Victor), La république de Venise et les Suisses^ Venise, 1864, 16. — Goutz-Blotzbeim, le continuateur de Jean de MuUer, Histoire de la Confédération suisse, traduction de Monnard, IX, 263.

Le caractère vénal des Suisses, à cette époqqe, se décèle d'uae manière honteuse dans la conduite de quelques cantons envers la Savoie. Un imposteur, nommé Jean Furno ou Dufour d*Annecy, secrétaire du feu duc de Savoie, produisit de fausses dispositions de ce prince renfermant un legs de 360,000 couronnes en faveur de Berne et de Fribourg. Sans examiner longtemps l'authenticité de cet acte, ces deux États exigèrent le payement de la somme et ne se contentèrent qu'à grand'peine des 125,000 couronnes que consentit à payer le duc. Le faussaire récompensé de son crime par l'admission à la bourgeoisie de Fribourg et de Berne, prit goût au métier et fabriqua un second titre faisant 800,000 couronnes en faveur des cantons. Le duc régnant eut beau se récrier et faire intervenir le pape, lempereur et le roi de France, les soldats indisciplinés des cantons prirent les armes, et le duc de Savoie dut s'estimer heureux d'en être quitte pour la somme de 350,000 couronnes qu'il paya < à ceux des ligues. » Une pension fut accordée à l'imposteur, qui finit ses jours à Fribourg dans l'opulence et sous les dehors de la dévotion*.

Louis XII, ayant tiré des Confédérés ce qu'il voulait, crut pouvoir se dispenser de tout ménagement à l'égard de ces mercenaires et refusa d'acquitter les pensions promises. L'empereur Maximilien en profita pour obtenir le renouvellement de V Union héréditaire (Erb-Verein) (1512). Un autre grand ennemi des Français, le pape Jules II, venait de monter sur le trône pontifical et n'eut qu'une pensée jusqu'à sa mort : « Chasser les Français de la péninsule. » Pour se concilier les Suisses et en faire un instrument de sa politique, il se composa une garde du corps de 200 hallebardiers de cette nation (1505). Ce pontife trouva en même temps un redoutable soutien de sa politique et un exécuteur de ses desseins dans l'évéque de Sion, Matthieu Schinner. Ce prélat, plein d'audace et de génie, obtient de la diète de Lucerne une alliance des 12 cantons et du Vallais (mars 1510) et conduit 8,000 Suisses en Lombardie (août). Mais quelques chefs et le fameux agitateur vallaisan George Supersax, qui avait passé du parti du pape à celui de la France, arrêtèrent l'expédition à Chiasso. Le pape irrité adressa un bref menaçant aux cantons qui cherchèrent en vain à le calmer par une amba.<vsade. Les Yallaisans, poussés par Supersax, s'en prirent à Schinn^. Celui-ci, obligé de s'enfuir déguisé en lépreux, se réfugia à Rome, où le pape Jules II récompensa son zèle par l'évêché de Novare (février) et le chapeau de cardinal (20 mars 1511)'. Le triomphe de Supersax

^ Goutz-61ot&hei]D,287.

s Fttirer, Histoire du Valais, p. 261.

ne fut pas d'une longue durée. Excommunié, il se vit proscrit k son tour et mis en prison par les Fribourgeois. Il réussit à s'évader. Mais Tavoyer d'Arsent, chef du parti français dans ce canton, convaincu d'avoir favorisé son évasion, fut décapité à la suite d'une émeute populaire provoquée par lebanneret Pierre Falk ou Faucon, chef du parti romain à Fribourg (le \S mars 15H).

Une nouvelle expédition eut lieu, en novembre, et donna lieu à quelques beaux faits d'armes, mais sans résultats positifs '. Sur c^s entrefaites, une ligue s'élant formée contre la France entre l'empereur, l'Espagne, Venise, le pape et les Suisses, une troisième expédition eut lieu à la fin de mai 1512 et eut de tout autres conséquences. 20,000 Confédérés, conduits par Schinner et commandés par Ulric de Hohensax, Stapfer de Zurich, le banneret de Fribourg, Pierre Falk, et plusieurs autres vaillants capitaines, s'emparèrent en sept semaines de toute la Lombardie, rétablirent sur le trône ducal Maximilien, fils du prince trahi à Novare, et méritèrent le beau titre de libérateurs de Tllalie et de défemsettrs de la liberté de l'Église, que leur accorda avec de magnifiques récompenses le pape Jules II '. Pierre Falk reçut pour sa part, du duc de Milan, du pape ou de la ville de Pavie elle-même, une belle maison dans ses murs, avec une villa aux environs'.

Toutes les principales villes de la péninsule. Milan, Venise, Gênes, Pavie, Parme, Rome voulurent fêter par des ovations brillantes les invincibles guerriers des Alpes. Les bourgeois, dans leur enthousiasme, baisaient les mains des guerriers suisses et les régalaient de mets et de

* Les Fribourgeois Lauper, Hans Heid et Schneuwly traversèrent la Tresa à la nage à la yub de l'armée française. A Lodi, le même Hans Heid entra, bride abattue, dans la ville avec 12 cavaliers seulement, et mit en fuite la garnison francise.

' La bulle expédiée à ce siyet et datée de Rome, le 22 juillet, porte la remarquable suscription que voici : « À nos cbers fils des douze cantons de la vieille et « grande ligue de la haute AlU»magne, protecteurs de la liberté de l'Église et nos « alliés. » Les présents du pontife consistaient en une bannière, un chapeau ducal et une épée d'or. Un écrivain français, M. Jubinal, a fait une description intércseante de ces précieux joyaux, conservés à Zurich, l'ancien Yorort helvétique. L'épée de Jules II, objet d'art admirable, a la poignée d'argent et la lame d'acier doré, de plus de cinq pieds, portant le nom du pape. La bannière est ornée de pierres fines et de perles sous lesquelles brillent de riches broderies en soie, en fil d'or et d'argent représentant le couronnement de la Vierge. Rapport au mimsire de fLutruclion publique^ 1832, p. 11.

* C'était en récompense de la valeur extraordinaire que les Fribourgeois avaient déployée à la prise de Pavie. L'un d'eux, Heimo^, avait le premier arboré son drapeau sur le rempart. Ils en revinrent avec plusieurs bannières conquises. Falk en rapporta huit ou neuf qu'il envoya en grand secret à sa femme Ennelin Falkin (âc). Lettre de ce capita:ne, datée d'Alexandrie (24 juillet 1512).

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vins délicieux. Â VeDise, le doge Lorédaoo alla au-devant du cardinaT de Sion avec trois gondoles. Les prédicateurs, du haut des chaires, le» comparaient « au peuple de Dieu. »

Mais un prix plus important était réservé à la valeur des Confédérés.

Le duc de Milan renonça en faveur des cantons à tous ses droits sur Bellinzona, Lugano, Locarno et les autres bailliages qui forment aujourd'hui le canton du Tessin et la Suisse italienne (septembre). Les Grisons obtinrent la restitution despays^de la Valtelioe et de Chiavenne, anciennes dépendances de l'évêché de Coire et que les Ligues avaient envahis à plusieurs reprises aux X1V°»" et XV™* siècles. Hercule de Cappol, Conrad de Planta et le bailli Conrad von Béli de Davos commandaient les troupes grisonnes qui prirent possession de la Valteline*.

En même temps qu'ils faisaient des conquêtes en Italie, les Confédérés s'emparaient également du petit comté de Thierstein et de celui plus important de Neuchitel. L'occupation de ces deux contrées était motivée par le fait que Tun des comtes de Thierstein et le prince Henri d'Orléans-Longueville, souverain de Neuchâtel par son mariage avec Jeanne de Hochberg, servaient dans l'armée de Louis XIL Soleure avait été chargé par la diète de mettre la main sur les deux châteaux appartenant aux Thierstein. Ce même canton, ainsi que Berne, Lucerne et Fribourg prirent possession de Neuch&tel, en juillet 1512. Mais la jalousie des 8 autres États n'aurait pas permis qu'ils gardassent à eux seuls l'administration de ce pays. Neuchâtel devint une province sujette des 12 cantons suisses, et fut gouverné par des baillis élus à tour de rôle par les membres de la Ligue helvétique. Â l'ouïe de ces événements Louis Xn avait jugé à propos de demander la paix par l'organe de quelques-uns des premiers du royaume, comme l'évéque de Marseille, le premier président de Bourgogne, le bailli de Troyes, et le fameux La Trémoille, prince de Talmont, l'un des meilleurs généraux de France. Mais la diète de Lucerne mettait pour condition première l'abandon dé la Lombardie aux Suisses et exigeait, en outre, que le roi ne prît aucun Suisse à sa solde, sans l'assentiment de la diète (11 février 1513). Le roi trouvant ces conditions inacceptables, la guerre recommença*.

Les Français, commandés par La Trémoille, et joints aux Vénitiens qui s'étaient détachés de la sainte-ligue, tentèrent de reconquérir la Lombardie. Mais la grande bataille de Novare brisa une seconde fois

* Quadrio, Storià cU Oamo, 1830. En 1330, il y avait déjà eu trois invasioDB d» la Yalteline. >*•.

' SegesBer, ddg, Abschiede, 683.

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