‹ Histoire de la confédération suisse (volume 2)Chapitre 8 sur 72 · Coup d'œll sur la clTllIsaUon romaine · texte numérisé non relu

Coup d'œll sur la clTllIsaUon romaine

Les Helvètes ont formé la première nationalité au sein des Alpes ; ils y ont établi une confédération plus importante que celle des peuplades vallésiennes et donné au pays son plus ancien nom, celui de Cmlas'Helvetia, restreint toutefois, comme nous l'avons dit, aux quatre tribus nomméa"^ plus haut.

La civilisation, au contraire, est un produit de la domination romaine et pénètre dans les Alpes avec la servitude. Rome, en ôtant aux Helvètes et aux peuples voisins la liberté politique, leur donna la vie intellectuelle, mais, hélas! avec ses raffinements et ses excès. Des cités florissantes prirent la place des bourgadas primitives. La Suisse occidentale surtout voit s*élever successivement trois centres de la culture latine : Noviodunum (Xyon, la colonie julienne) ; Raurica (Basel- Augst, la colonie auguste) ; Avenlicum, la colonie flavienne.

Chaque colonie était une petite Rome ; elle avait, à i*instar de la grande, son forum, ses temples, sa<^ arcs-de-triomphe, ses aqueducs, ses thermes, ses portiques, das villas disséminées dans les campagnes environnantes et ornées de colonnes, statues, hypocaustes, pavés mosaïques.

Raurica devait son origine au général romain Munatius Plancus, que César avait fait proconsul de la Gaule chevelue. Une inscription trouvée à Gaëte, dans le royaume de Naples, nous fait connaître qu'il avait fondé également la colonie de Lugdunum (Lyon)\

Le Vallais avait aussi sa ville privilégiée, c'était Octodure, favorisée

* La fondation doit remonter aux années 44 et 43, où Munacias gouvernait la Gaule. LMnscription de Gaëte parle d'une victoire remportée par lui sur les Rhètes et dont le butin aurait servi à la construction d'un temple de Saturne.

DOMINATION ROMALNË. 23

de réLablissement d'un tribunal par l'empereur Claude^ et appelée dès lors Fortim Claudii \

Outre ces quatre cités, la Suisse occidentale comptait encore un grand nombre de bourgs importants, quoique simples vici, c'est-à-dire ouverts et sans juridiction propre. Parmi ces localités, on cite Eburodunum (Yverdon), Lausonna, Vibiscus (Vevey), sur le Léman *.

La Suisse orientale, quoique moins peuplée et moins florissante, renfermait cependant la riante bourgade d'Aquœ (Bade), l'Aix helvétique, avec ses eaux thermales célébrées par Tacite ; la forteresse de Vindonissa, quartier-général des troupes romaines^; la station de Turicum (Zurich), siège d'un péage, le quarantième de la Gaule, selon l'épitaphe deTaffiranchi Unioqui y remplissait les fonctions de percepteur; Tenedo (probablement Zurzach), avec son fort démantelé, dont, grice au voisinage des soldats romains, on avait pu, sans danger, confier la garde aux milices indigènes^. A l'extrême limite des Helvètes, là où le Rhin s'échappe du lac d'Untersee, se trouvait le village de Tascaetium (Burg- Eschenz) *, avec un fortin surveillant le passage du fleuve. Cette loca- Uté fut, dans le cours du 11"^ siècle, annexée à la Rhétie qui comprenait de nombreuses bourgades : Ad Fines (Pfyn), Arbor Félix (Arbon), sur le lac de Constance (lacus Brigantinm)^ et Ad Rhenum (Rheineck).

Les lettres et les sciences avaient suivi les colons romains dans leur nouvelle patrie. Aventicum, capitale des Helvètes romanisés, avait une académie où s'enseignaient le droit, la médecine, et un théâtre

* Le mot Forum, employé de cette façon, désignait à la fois le droit de foire, ane place de délibération et un lieu de sacrifice. (Marquardt, rœnische SioatscerwaUung.)

* n est à remarquer que Capua (Capoue), capitale de la Campanie et la seconde Tille de l'Italie, n'était qu'un simple vicus,

' Les légions cantonnées successivement à Yindonissa et dans les environs furent la XXI" (la Bapace) et la XI" (la Fidèk). La première y vint sous Claude et y resta jusque sons Domitien. Mais après sa destruction dans la guerre contre les Germains, elle est remplacée par la XI" qui resta à Yindonissa jusque sous Trajan. La présence de ces légions est attestée par les nombreuses briques romaines qu'on a découvertes dans leurs cantonnements. Chaque légion avait son légat ou général, ses tribuns militaires qui en étaient comme les colonels, ses centurions ou capitaines, ses primipilaires ou lieutenants, ses porte-étendards de divers ordres, ses vétérans, son médecin, ses trompettes. (Voir Henri Meyer, Geschichte der XI^ und XXJ" Légion. Miitheaungende Zurich, 1853.)

* Voir, dans KeUer, rômische Ansiedelungen, Nittheilungen de Zurich, XII" vol., p. 286. Les raisons sur lesquelles s'appuie ce savant pour prouver que la garnison helvétique était placée à Tenedo et non à Aquse. — Gisi, Quéllenbuch, 419.

^ J.-J. Millier, Indicateur d^antiquitéa suisses, 1875 no2, 1876 n" 2, etCh.Morel, CatieUwtdvicusTascœtium inRatien, dans les Commentationes phUoîogœ in honorem Th, Mammseni, p. 151 et suiv.

poar 8,000 spectateurs. On distingue encore très-bien les fondations de la scène et du pourtour \

Raurica possédait un théâtre plus vaste encore ; Noviodunum, un barreau ou collège d'avocats dont Tun des plus jeunes membres. Auréiius Repertus, mort à Tâge de i 8 ans, jouissait du droit de cité dans la colonie julienne et à Forum Claudii, dans le Vallais'. Un riche personnage de Miunodunum (Moudon), Âelius Âunus, prêtre d'Auguste ou sévir augustaliê, légua 750 sesterces pour TétabUssement de jeux gymnastiques dans cette ville, avec la clause expresse que si Ton n'était pas exact à ^accompUr les volontés du donateur, le legs reviendrait aux habitants d'Aventicum '.

Mais les vices des Romains et ces sanglants plaisirs que le peuple-roi réclamait comme son pain quotidien, panem et circenses, avaient pénétré sur leurs pas dans leur patrie adoptive. Les bas-reUefs représentant des gladiateurs et des histrions ne sont pas rares dans les monuments de Tépoque romaine, et des vestiges d'amphithéâtres ont été découverts dans plusieurs cités de l'Helvétie : à Aventicum, Raurica et Vindonissa, Octodurum, Aquae ^.

L'amphithéâtre de Vindonissa, destiné aux soldats, avait été construit par eux. Dans toutes les contrées où séjournaient des garnisons, c'étaient les soldats qui exécutaient les travaux publics: castels, retranchements, arsenaux, aqueducs, ponts. Les architectes de ces édifices appartenaient également aux légions, c Les légionnaires, » dit M. Rahn, c ont été les principaux représentants et propagateurs de la culture c romaine. »

Avec leur littérature et leurs arts, les Romains introduisirent aussi leur religion. Aux rites barbares des Celtes, ils substituèrent un culte magnifique, emprunté aux Grecs et aux Étrusques. L'usage des temples, des sacrifices, des cérémonies, des processions, de l'eau lustrale, des tableaux votifs ; plusieurs ordres de prêtres des deux sexes, distincts par le rang et le costume, furent introduits chez les Helvètes avec une foule de divinités nouvelles. Chaque maison eut ses dieux pénates; chaque tribu, chaque locaUté, son génie tutélaire. Les empereurs eux-

^ Bursian, Aventicum, Mittheilungen de Zurich,

* Mommsen, InscripUones ConfœderaHoma hdvetica, Zurich, 1854. Gaspard d'Orelli en aTait donné un premier Recueil qui a été complété et revu dans celui de son successeur. Des suppléments à ces Recueils ont paru par les soins de MM. Keller et Meyer.

* Mommsen, InscripUones.

^ Rahn, Oeschichte der bildenden Kûnste in der Schtceiz, Zurich, Staub, 1873,

mêmes (Auguste, par exemple), la maison impériale tout entière, furent placés sur les autels et adorés comme les dieux de TOlympe \

L'industrie, Tagriculture et les arts mécaniques participèrent de la Tie nouvelle qui s'ouvrit pour l'Helvétie. La charrue grossière des premiers temps fut quelque peu perfectionnée. Les vaches et le fromage des Alpes acquirent du renom. La vigne fut plantée sur les bords du Léman. On tira de l'Italie l'huile, le vin, des objets d'art et de toilette. On exportait en échange de la poix, de la cire, du miel et du bois.

Les grandes routes ou voies militaires, tracées par les Romains, servirent à écouler les produits agricoles, comme à établir des relations commerciales dans les pays voisins. La plus belle, la plus large des chaussées romaines traversait le Vallais, longeait le Léman, conduisait à Aventicum, la capitale du pays, et de là à Salodurum par Petinesca (entre Nidau et Bienne). De Salodurum, la route se dirigeait vers Yindonissa et de là à Augusta. Une seconde route mettait en communication Côme et les Grisons avec Augusta Rauracorum et Augusta Vindelicorum (Augsbourg). Le Julier, le Septimer dans les Grisons et le Simplon dans le Vallais furent rendus praticables comme le Saint- Bernard. Le Saint-Gothard n'était pas connu à cette époque. Les pierres milliaires mesuraient les distances *.

* Les anciennes divinités gauloises furent confondues avec les divinités romaines. Ainsi Tentâtes devint Mercure ; Belenus, Apollon ; Hésus, Mars. Jupiter était adoré sur le mont Pennin (Saint-Bernard) et près de Thoune ; Junon à Moudon ; Apollon à Avenches, Lausanne, Genève, Windisch (Yindonissa), Soleure; Mercure à Soleure, Baden (Aquœ), Windisch ; Minerve à Genève, près de Soleure, à Lucens, Windisch ; Mon à Avenches, Yverdon, Cressier près Neuchàtel ; Neptune à Avenches et près de Thoune; Bacchus à Sainte-Croix et à Cully (libero patri Cocliensi); Epona (déesse des haras), à Soleure; elle faisait partie des déesses mères, des déités champêtres comme Naria et Artio que l'on représente tenant d'une main une patère, de l'autre des fruits sur son sein, avec une corbeille de fruits et un chêne. Les marbres hel- ▼éto-romains renferment beaucoup d'invocations aux dieux mânes, aux dieux sylvains, aux sylphes, aux dieux des chemins et des carrefours (Biviis, Triviis, etc.).

Le culte des divinités orientales s'alliait & celui de l'Olympe gréco-romain. L'adoration d'Isis, par exemple, est attestée par l'inscription d'un temple qu'avait érigé à cette déesse égyptienne un citoyen de Baden (Aquse), Anusius Magianus, de concert avec sa femme Alpina Alpinula. Le culte persan de Mithra a laissé égalemeat des traces à Augusta et à Genève.

Les vestiges de la mythologie indigène proprement dite sont malaisés à saisir dans cette invasion de religions étrangères. La déesse éponyme Aventia, patronne d' Aventicum, et les génies locaux des diverses tribus des habitants de la colonie helvétique sont les seules divinités auxquelles on a cru pouvoir attribuer un caractère indigène et national. Peut-être faut-il ajouter ces Lugoves, dont le nom est écrit en grandes lettres de bronze uni sur le chapiteau de marbre blanc d'un temple que les habitants d' Aventicum avaient érigé à ces divinités mystérieuses. — L'adoration des fleuves (celui du Rhin, par exemple) était probablement empruntée à la religion primitive. Yoir Mommsen, Inscriptiones. — Gelpke, Kirchetigeschichte,

* M. Mommsen compte cinq lignes de pierres milliaires conduisant de Sedunum

% DOUXATION IMMAEVE.

Les Toies d'eaa forent utilisées pour le coouneree. Les (loueurs de la partie supérieure du lac Léman coupaient dans les forêts de Lau- >onna le bois nécessaire à la construction de leurs nacelles. Les bateliers de l'Aar axaient à Aventicum un portique élevé à leurs frais et consacré à la Maison impériale Mn bonorem domus dmnse). Les sapins, transportés à Eburodunum (YTerdonX étaient conduits de là par le lac lie Nendiâtel, la Thielle, le lac de Bienne et TAar dans le Rhin, pour ^ervir à la construction des navires. Les Helrètes primitifs ne connaissaient que les métiers les plus indispensables, ceux de charpentier, forgeron, potier, cordier, etc. Les Romains naturalisèrent chez ce praple tous les arts connus aujourd'hui et leurs corps de métiers ou corporations d'artisans ressuscitées ensuite au moyen âge sous le nom de tribus ou abbaves.

La manière de vivre des Helvètes, leur vie privée et sociale était aussi complètement changée. Il en fut de même bientôt de la vie politi«iue et nationale.

s. ±imâ fl«eiml et p^Uti^ve «•• Helvètes et «e lei veisims «•«§ la «•■UMitiev wa

bans le traité conclu avec les Romains, les Helvètes, au témoignage tie Cicéron, avaient poussé le souci de leur indépendance au point de rè^^ver qu'aucun des leurs ne recevrait le droit de cité romaine'.

Il ne parait pas non plus que, dans le principe du moins, les Helvètes aient été tenus à d'autres servitudes «]u'â l'acquittement d*ua tribut annuel envers les Romains, à la sunreillance des frontières du otîé des Germains, et peut-être aussi à Tobligation de fournir des troupes auIiliâi^es^

Le pays des Helvètes, diminué du territo'u^ situé entre le Rhône., le lac Léman, TAubonne et le Jura, consene pour chef-Ueu Aventicum, <;tii prend le titre de Ciciias Hetretiomm : son surnom de fœderûla inilii|ue qu'on lui avait laissé certains privilèges importants ^ Les anciens

à ATenticnm, du SAmt-Bernanl par Octodore à LausoiiBA, le long de la rire dionale da lac de Génère, dans les chanps de Noviodoniioi, de Lansoiuia à Tîndooissa et de là aa Khin et jiisqa*aii lac Brigaaim. On B*a trooTé aociiBe pâenre milliaire antour d^AofQSta Baoraconim, bien que de là trois rootes eoodiiîsissent certainesient à ArgentoratiiiB, Tindonîssa et Salodnnuoi {Imaiptiome»j 63 1.

' Ci<-en> pro Balbo, 14. « Ne qnis eomm a nobis cms recipiatiir. » Waller, Bùmisd^ SedUsçntkidUe. Bonn, 1S67. p. 97.

' Georges de Wfss, Vtber das Bûmixhe Btlntiem^ ArMc fitr âk Schtreùeryegekickte. XII, 43L

' Les àcUateifŒderaùe cooserraicnt en général une adanûstration et une jinrîdic-

pagi, qui subsistenl comme subdivisions rurales, et les nombreux bourgs (cici) qui se relèvent peu à peu de leurs ruines, sont placés sous la juridiction et l'administration municipale du chef-lieu, siège des autorités et des archives'. La direction générale de l'administration appartient à deux syndics chargés également de rendre la justice (duoviri juri dicundo) ; deux autres magistrat^ portant le titre d'édiles sont préposés à la police et aux constructions. Un questeur remplissait les fonctions de trésorier. Le soin du culte principal de l'empire était confié à un prêtre ou ilamine d'Auguste, choisi parmi les grands personnages de la cité. Toutes ces autorités étaient nommées (pour un an) et contrôlées par un sénat (ordo) de décurions siégeant dans la curia (hôtel de ville) ; le sénat désignait aussi, parmi les grands de Rome, un patron chargé de défendre les intérêts des Helvètes dans la capitale de l'empire. Plus tard on institua en outre un curateur, qui devait exercer un contrôle spécial sur la situation financière de la ville.

Des corporations, des corps de métiers ne tardèrent pas à se former sur le modèle des corporations analogues d'Italie. La plus importante de ces associations était celle des Augustales, vouée au culte des lares de Rome et des empereurs, et qui comprenait, à côté de personnages de condition libre, de nombreux représentant^^ de la classe des affranchis; leurs préposés, au nombre de six, portent le titre de sévirs augustaux et sont souvent mentionnés dans les inscriptions des moindres bourgades*.

Les pagi et les vici du territoire des Helvètes avaient pour préposés des magistri, des préfets ou des curateurs, dont les attributions étaient restreintes aux nécessités locales les plus urgentes.

A Aventicum se réunissaient probablement aussi les membres du Convenues hebeticus, qui ne serait point, comme on l'a cru, une assemblée politique, mais une association pour la protection des citoyens romains établis dans le pays*. A Aventicum résidait également un percepteur des impôts, comme ce Salvianus, affranchi de l'empereur Auguste, dont il est parlé dans une inscription *.

tion pins fodépendantes que celles des autres cités; eHes étaient exemptes de l'impôt foncier et de logements militaires, pouvaient percevoir des droits de péages pour leur compte, battaient monnaie et avaient le droit d'asile, le plus bel apanage d'une ville libre. Voir Marquardt, Rômische SiaatscerwaUung^ I, p. 847 et suiv.

' Tabularium est le nom qui désigne les archives, Mommsen, Inscript., 195.

' Sur toute cette organisation, voir Marquardt, Rômische Staatsverwaliung, I, p. 454 et suiv. et l'index des Inscinpi, de Mommsen.

' Morel, dans les Mémoires et documents de la Soc, d'histoire de la Suisse romande, tome XXXIV, p. 181 et suiv,

* Mommsen, Inscriptiones, 7, 78.

28 DOMINATION RUMALNC.

Augusta Rauracorum et NoTiodunum, complètement indépendantes d'Aventicum et des Helvètes, avaient des institutions analogues ' ; mais comme colonies de vétérans romains, elles étaient plus directement soumises à Rome, dont elles devaient observer toutes les lois. Les quatre peuplades du Vallais", les Sédunois, les Vibères, les Véragres et les Nantuates formaient une confédération à part dont le chef-lieu des Véragres, Octodure, on Forum Claudii, était le centre administratif ^ A côté de cette ville on rencontrait chez les Yallésiens quelques bourgs importants tels que Tarnaia (Saint-Maurice) et Pennelocus (Villeneuve).

Quant à Genava, elle avait suivi le sort des AUobroges ; elle était devenue un viens dépendant de la colonie de Vienne en Dauphiné, mais vu son importance elle possédait des autorités de police, c'est-à-dire des édiles.

Sous Auguste, lorsque les mœurs et les institutions romaines commencèrent à se répandre parmi les indigènes, les divers pays qui forment aujourd'hui la Suisse furent englobés dans les grandes divisions administratives de l'empire, mais sans offrir plus d'unité qu'auparavant. Ainsi les Grisons, avec les bords des lacs de Constance et de Wallenstadt, faisaient partie de la province de Rhétie, dont Augsbourg (Augusta Vindelicorum) était la capitale ; le Tessin appartenait à la Gaule cisalpine ; le Vallais était réuni à la Rhétie. Genève et le pays des AUobroges étaient incorporés à la province de Narbonnaise (Provence) avec Narbonne pour centre. Le reste de la Suisse fit partie de la Gaule belgique dont le gouverneur résidait à Reims. Toutefois les troupes stationnées dans THelvétie furent placées sous les ordres du légat de la Germanie supérieure qui avait son quartier général à Mayence *.

On a \{\ les précautions prises par les Helvètes pour sauvegarder leur nationalité. Au bout d'un siècle, elle était déjà cependant forte-

^ On trouve aussi à Koviodunum un prœfectus arcendis latrociniis, qui n'est point un magistrat permanent, mais un commandant chargé, dans une occasion donnée, de combattre le briganlage aux environs de la ville (Mommsen, Inscript. ^ 119).

' Œvitates IIII valUs Pœninœ. Mommsen, InscripU^ 17. Civitas ValUnsa^ ibid,

' Forum Claudii VaUensimn Octodiinim. Mommsen, JnATtpt.,314, 316,316,317.

* Il y a quelques contradictions et obscurités à cet égard. Pline et Ptolémée attribuent les villes de Cologne, Koviodunum et liaurica à la Gaule belgique, Strabon, au contraire, à la province lugdunaise. La plupart des savants modernes admettent que les Helvètes auraient dépendu pour le militaire de la Haute-Germanie dont le légat résidait à Mayence, et de la Gaule belgique, cheMieu Reims, pour Tadministration civile. Voir Mommsen, Die Schtceiz in râinischer Zeit, 1856. Mitiheilungen, IX.

ment entamée par le contact des colons, et des soldats romains répandus dans tout le pays. Les colonies romaines ne se composaient pas seulement d'une ou deux classes de personnes. On y voyait des hommes de tous les états et de toutes les conditions, flamines, prêtresses, affran* chis, scribes, avocats, médecins, architectes, artisans, joueurs de flûte et comédiens, dont les spectacles étaient faits pour amollir les âmes et les façonner à la servitude.

Aussi, éblouis par le luxe et les jouissances qui les environnaient, les Helvètes eurent-ils promptement perdu, avec leur énergie sauvage, leur individualité et leur patriotisme. Les principaux de la nation donnèrent le mauvais exemple et allèrent jusqu'à prendre des noms romains ou à mettre à leurs noms celtiques une désinence latine. < Malheur au peuple, » dit l'historien Zschokke, « qui oublie les tradi- « tions de ses pères. » Les Helvètes devaient payer cher les avantages trompeurs d*une culture extérieure sans dignité et sans indépendance *.

Peut-être faut-il voir un de ces Helvètes dénationalisés dans ce chef de clan, Camulus ou Camillus, dont parle Âppien, et qui mit à mort dans sa propre maison lancien consul Décimus Brutus, le cousin et le complice du régicide, Tami politique de Cicéron et que César lui-même, qui l'appelait son premier ami, avait investi précédemment du gouvernement de la Gaule. Proscrit et réduit à s'enfuir chez les Helvètes, Brutus aurait demandé à être conduit à Aventicum devant Camillus, son ami et protégé d'autrefois. Ce dernier fit un accueil favorable au suppUant, mais prit les ordres de Marc-Antoine qui lui ordonna de le faire périr et de lui envoyer sa tête, ce qui valut à Camillus les bonnes grâces du triumvir '.

Ce qui est certain, c'est que les Camilli étaient une des plus grandes familles du pays, la principale même de la colonie flavienne à la fondation de laquelle ils avaient probablement contribué. On s'explique ainsi les honneurs inusités rendus à l'un d'eux, à Valérius Camillus, par les Éduens et les Helvètes qui célébrèrent à frais communs ses funérailles. Ses compatriotes y ajoutèrent des statues érigées tant au nom de la civitas Helvetiorum que de chacun des pagi en particulier. La persistance de ces tribus ou clans sous la domination romaine est attestée par ces monuments \

* Comparer Mominsen, InacripHones^ 192, avec Appien, YeUeias Paterculus et la dissertation de M. Zûndel dans JahrbûcJier des Vereins von Alterthumsfreunden im Rhemlande, 39 et 40. Bonn, 1866.

• Appien, B. 0., III, 98. — Zûndel, dissertation citée.

^ Un autre Camillus, Julius, fils de Caïus, grand prêtre d'Auguste, tribun mili-

S. Désastres 4es HelTétes. — €la«dl«s €oss«s.

(69 ap. J-€.)

L'un des fléaux attachés k la perte de l'indépendance, c'est le séjour des garnisons étrangères. La légion Rapace, stationnée à Vindonissa, profitant des troubles occasionnés par l'assassinat de l'empereur Galba, à Rome (le 19 janvier 69), mit la main sur la solde destinée à la garnison helvétique. Les Helvètes, indignés, interceptèrent les lettres de la légion Rapace et apprirent par leur contenu qu'il s'agissait de placer Vitellius sur le trône. Fidèles à Galba, dont ils ignoraient la fin tragique, ils jetèrent en prison le centurion et les soldats chargés de porter ces lettres à Tarmée du Danube. L'un des chefs de cette armée était Cécina, jeune et athlétique général dont le portrait, tracé par l'historien romain Tacite, est celui d*un chef impétueux, avide de sang et de butin. < Cécina, » dit Tacite, c qui ne cherchait qu'un prétexte, se met sou- « dain en marche, porte le fer et le feu dans les campagnes de THel- « vétie, dévaste un manicipe célèbre par ses eaux minérales et la « beauté de ses sites \ et ordonne aux auxiUaires de la Rhétie de « prendre les Helvètes à dos pendant qu'il les attaquera en face avec « ses légions.

« Intrépides avant Faction, les Helvètes avaient choisi pour leur « général Claudius Sévérus. Mais ne sachant plus ni manier les armes « ni ganler leurs rangs et manœuvrer avec ensemble, ils se montrèrent € timides dans le danger et incapables de se mesurer avec des vétérans. « Des villes ouvertes et des remparts tombant en ruines ne pouvaient « leur offrir aucun refuse assuré. Attaqués à la fois par les lésons ro- * maines. les auxiliaires de la Rhétie et la milice même de ce pays, « dont h jeunesse est rompue aux armes, les Helvètes sont battus et

taire «ie U IV"» lè^îoa nucèdomqae, reçut de IViiiivrear CUaJe une ccxironne d\>r et one Unce san$ ter poar aToir consenti à reprendre les armes soos cet empereur qiii rarait tait Tenir dans la Grande-BrvtJwme. A sa mort. la colonie de Tttenas d'ATenticum. dont nous parlions tout à T heure, lui c rîjrea on monument. La nile de ce Caicî!La:>. Festilla, tlamixre o<i prètresî» d* Auguste, probablement à ATentk'am. ftit une s: K^nne voisine p^^ur Eburvslunuai lYterdoîiK q*ie les no<wi*. ou liab::dnts de c* xicus, lui élevèrent un moniiarent. lYoir pour les Camillî. Mommsen, /.*.<crii c- «s. avec les add:tk>as de Keiler et Meyer, dans les Jfittktiîttn- *j»fn, et un article sç^^iai dans V InKVCM'^jtr San:.'i aUs^ de J.*J. Maller, pnjîesseur à rr^iveràte de Zurich- >

' « In modum municrrii exstmctus locus » iTaci;e. fli^v-.^r., LvT . Eade Aqojei n'est pas &.'mnie. ma» il est aise de recoiisai;re ùri TAix hclvrti^iue.

« fuient, eu jetant leurs armes, vers le mont Vocétius\ Les cavaliers « thraces les poursuivent et les soldats rhétiens et germains les tra- « quent dans les forêts et les lieux les plus sauvages, Des milliers « d'Helvètes sont tués, d'autres vendus comme esclaves.

« Cécina, dont la vengeance n'était pas assouvie, se dirige sur Aven- « ticum, la capitale du pays. Les citoyens épouvantés offrent de se « rendre à discrétion. Cécina exige avant tout la mort de Julius Al- « pinus, un des chefs de la nation et qu'il désigne comme Tinstiga- « teur de la guerre. Cela fait, il déclare laisser à Vitellius le soin de « pardonner à l'Helvétie ou de sévir contre les restes de cette nation « malheureuse*. »

Une députation, composée des hommes les plus considérés de la nation, part en toute hâte pour essayer de fléchir le nouvel empereur, qui résidait dans une ville de la Gaule. « Il est difficile à dire, » raconte Tacite, dont nous continuons à traduire le récit, « qui de l'empereur < ou des soldats se montra le plus implacable envers les envoyés des « Helvètes. La soldatesque demande Textermination de la nation en- « tière; les épées nues brillent sous le visage des ambassadeurs ; la € bouche de Vitellius proférait des menaces, lorsque Claudius Cossus, « l'un das envoyés, doué d'une éloquence remarquable (vir not» fa- « cundiae) et cachant habilement l'éloquence sous les pleurs, parvint à « toucher le cœur des soldats. Ceux-ci passant alors, comme il arrive « en pareil cas, de l'extrême fureur à l'attendrissement, réclament avec <t larmes et obtiennent la grâce de l'Helvétie entière'. »

Cécina, après avoir attendu quelques jours en Helvélie la décision de Vitellius, quitta ce pays k la nouvelle du pardon accordé par ce prince.

« C'est ainsi, » dit un éloquent historien, « qu'un seul homme « sauva la nation *. »

Le trait de Claudius Cossus est en effet l'un des miracles de l'éloquence patriotique. Il n'e-^t pas le seul qu'auront à enregistrer les annales de notre patrie.

^ Tous les historiens suisses ont placé ce mont Vocétius au Bôtzberg, colline qui sépare le Frickthal de la vallée de l'Aar. Dans son Histoire de Vancien imys de Berne (i^TL allemand), M. L. Wurstemberger, seul, penche pour placer le théâtre de ce combat à Buchegg, près de Soleure (II, 361).

» Tacite, Lffwtor., 58. Pas un mot de Julia Alpinula, fille d'Alpinus, dans ces lignes. L^épitaphe, souvent citée et si touchante de Julia, est Tœuvre d'un faussaire.

» Tacite, Histor,, 69.

* Jean de Muller (trad. par Monnard), I, 63.

é. GlQlre d*A¥e«tlcam «•«« Yespasles et ses svccesseors.

(De ras 70 ap. J-C. h Taa MO.)

Le règne réparateur de Vespasien et de quelques-uns de ses succès- ^eurs releva l'Helvétie de ses désastres et lui procura même un certain éclat extérieur ; mais elle ne recouvra pas la dignité morale qui seule peut rendre un peuple libre et honorable à ses propres yeux comme aux yeux des autres.

Vespasien n'était pas né à Aventicum, mais son père Sabinus avait vécu bien des années dans cette ville où il faisait la banque et où il finit ses jours*. Reconnaissant des bons procédés dont son père avait été lobjet chez les Helvètes, et peut-être aussi de leur fidélité pour Galba* Ve^^pasien commença par éloigner la légion Rapace et la remplaça par la légion XI"^ appelée Fidèle (Claudia pia fidelis). Ce prince s'empressa ensuite de rebâtir Aventicuro qui avait souflert dans la guerre de Céoina, et la peupla d'une colonie flavienne*. Une population nombreuse se presse dans son enceinte agrandie, embellie de somptueux édifices et flanquée de 80 à 90 tours. Des colonnes miliaires reliaient tout le territoire des Helvètes à la métropole.

Après la mort de Vespasien, son œuvre de protection et d'embellissement fut continuée par son fils et successeur Titus (79-81).

Touchée des bienfaits de Vespasien, l'Helvétie éleva dfô statues et des arcs-de-triomphe à ce resiawraiewr de la patrie. Lorsque Titus marcha contre Jérusalem, 9,000 Helvètes, si l'on en croit une tradition, suivirent ce prince à ce fameux siège où périrent 1,100,000 Juife. Au retour, frappés d'une ressemblance qui paraît bien réelle même aux voyageurs d*aujourd*bui, ils auraient donné le nom de lac de Génézareth au lac d*Avenches, et de Galilée à la contrée environnante*.

Les bons empereurs, Trajan, Adrien, Antonin le Pieux, Marc- Aurèle (de 98 à 380\ ne se montrèrent pas moins bienveillants pour

^ D*après Suétone* dont le texte dit positiTement exeraiU fœnm, M. VnUiemin i Histoire de la Cvm/fdtnUiom suisse^ 33 1 se trompe en attribuant à Sabinus les fonctions de percepteor général qo*il araît exercées en Asie où on loi ér^çea des statoes avec cette inscription en grec : « An receTeor intègre > ^K^\.ift2 TEAn>HSA5n\ Suétone, h.

' Dans les InscriptiiyteSn Arenticum porte le titre de Co\mia pia^ Flaria, eomstamg^ emerita Se2c€tiormm finierata, D*autres fois elle est toat simplement appelée Colo**M Hticetiontm iMommsen).

> Frédégaire et Fréculphe. dans la Bibli*^. Max. Pat XIT. Indicattur éTkigix>f<lfZicr»<:Ai décembre ISôv»). — Voir sur Aventicum, le substantiel mémoire de M. Hâgen, pr.'te<sear à B^me, 1S7»\

l'Heivétie. Des ponts^ des routes, des colonnes milliaires, des médailles, attestent leur munificence.

Le règne de Marc-Aurèle voit Genève relever ses murs détruits par un incendie. Les inscriptions parlent d*un Marcianus» mort édile dans cette ville, qu'une main cruelle aurait enlevé à sa famille.

Bien que simple vicus, Lausanne n'avait guère moins d'importance que Genève. Elle avait pour curateur P. Clodius, sévir augustal et du Conventus helvétique. Le lac Léman porte le nom de Lousanna dans l'Itinéraire d'Antonin. Cet Itinéraire, qui est, comme nous l'avons dit plus haut, du Ul^^ siècle (2H -21 7 ap. J.-C), nous révèle l'existence d'un nouveau vicus, celui d'Urba (Orbe) dans le pays de Vaud *.

Un monument érigé au corps enseignant d'Aventicum par deux citoyens de cette ville nommé Hygin et Hermès, est un beau témoignage du mérite des professeurs et de la gratitude des habitants. Les noms de ces admirateurs du savoir révèlent une origine hellénique ou massaliote.

Les noms grecs sont très-communs pendant cette période dans les monuments de l'Heivétie; on en trouve plusieurs dans la liste des citoyens qui rempUssaient les fonctions de sévirs à Genava, et Aventicum. Des médailles grecques, frappées en l'honneur d'Hercule ont été découvertes près de la route romaine de l'Étraz, au canton de Vaud. Sur les rives du Léman et de la Broyé, parait avoir fleuri toute une petite Grèce helvétique, dont Aventicum était le centre, comme Massalia (Marseille) formait celui de la Grèce gauloise.

Une délicatesse athénienne respire dans les inscriptions de cette époque. Tantôt elles peignent d'une manière touchante le bonheur domestique*, tantôt elles révèlent une gaieté railleuse; tantôt elles trahissent une insouciance maladive qui touche à l'affaissement moral et signale le raffinement des esprits, mais aussi le déclin des nations.

C'est que, sous des dehors séduisants, la corruption morale, comme un ver rongeur, dévorait la société romaine et cachait le trépas cruel sous ces fleurs de l'arrière-saison.

^ La carte de Peutinger (280-806) renferme le même nom.

' < A son épouse incomparable et sainte, affranchie bien-aimée, Mansuetinia Jaliana, son patron Mansuetinius Patemus. » Cette épitaphe se trouve encastrée dans le mur de St-Pierre à Genève. Cette autre inscription : < A ^lia Modestina,

< qui a vécu deux et six mois ^lius Cladeus et Caninia Modestûia, ses parents à

< leur fille très-douce, » se voit à Avenches sur la paroi de la chapelle de Ste Marie-Madeleine. Parmi les noms grecs des inscriptions on trouve ceux de Marathonias, Carpophore, Amphion, Philogenes, Anchialus, Dœdalus, Philagathus, Diadumenus.

3i DOMINATION ROMAINE.

5. Cliote de l'empire romain et dn paganisme- Rome, frugale, laborieuse, craignant les dieux, avait donné les plus beaux exemples de désintéressement, de bonne foi, de probité, de patriotisme. Mais une fois mailresse des peuples et des trésors de l'univers, elle s'énerva dans la mollesse et n'eut plus d'autres pensées que la bonne chère et les spectacles. Spectacles impudiques et sanglants, où des milliers de malheureux expiraient dans l'arène sous le glaive des gladiateurs ou sous la dent des bêtes féroces, aux yeux avides de spectateurs des deux sexes. Dépouillé de tous les droite de l'humanité, l'esclave n'était qu'un animal, qu'une chose, dont le Romain corrompu et cruel pouvait disposer au gré de ses passions. Le sort de la famille n'était guère plus tolérable. Une polygamie honteuse avilissait la femme et livrait l'enfant au contact impur de l'affranchi et de l'eunuque. Les histrions, les cuisiniers et les danseuses étaient les personnes les plus recherchées de cette société livrée entièrement aux plaisirs des sens. Le chef de l'empire, auquel le pouvoir illimité qu'il exerçait eût permis de porter quelque remède aux plaies de l'état social, était souvent choisi parmi les hommes les plus vils de l'empire. Quinze de ces Césars improvisés tombèrent sous le fer même de la soldatesque appelée à les défendre. Les nobles Romains étaient à la fin tellement dégénérés qu'on en vit se couper le pouce pour se faire exempter du service miUtaire.

Un grossier matérialisme avait remplacé la croyance aux dieux, et Rome entière applaudissait au théâtre ce passage de Senèque : c Après « la mort il n'est rien, et la mort elle-même n'est rien. » Mais les mêmes hommes qu'enivrait la pensée de leur anéantissement total étaient attentifs aux moindres présages, et fouillaient avidement les entrailles de malheureux enfants, victimes d'une superstition cruelle.

Quand une société est descendue à ce point de démoralisation, il faut qu'elle périsse sous les coups de la force brutale, ou qu'elle se renouvelle sous l'empire de doctrines régénératrices. Les deux choses s'accomplirent pour la société romaine. Détruite par les Barbares, elle fut en quelque sorte renouvelée par le christianisme et sous l'action vivifiante d'une race jeune et énergique, étrangère à la civilisation, mais aussi aux excès qui avaient perdu l'empire romain.

6* lie elirlstlanlsme* — Son Introdnetlon dans les eentrées

situées entre les Alpes et le Jura.

Le christianisme, né à Jérusalem sous l'empereur Auguste, se ré-

pandit proraptement dans toutes les parties de Tunivers. L'Église chrétienne à son berceau offre un spectacle unique dans les annales de l'humanité, et forme un contraste admirable avec les crimes et les excès du paganisme. Chastes, humbles, animés du plus saint amour de Dieu et des hommes, les premiers chrétiens vivaient en frères, mettaient leur bien en commun et supportaient avec résignation les outrages et les supplices. « Les chrétiens, » disait Athénagore, « ne « frappent point ceux qui les frappent, et ne font point de procès à < personne. Si on leur donne un soufflet, *ils tendent encore l'autre « joue. Les personnes âgées sont parmi eux entourées de respect. Dans « Tespérance d'une autre vie, ils méprisent la vie présente. »

Leurs seuls divertissements étaient les agapes ou repas communs, auxquels tous étaient admis sans distinction de pauvres et de riches. Leurs lieux de réunions étaient les forêts, les cimetières et les catacombes, qui leur servaient de temples. Une l^mpe d'étain, un autel en bois orné de fleurs avec quelques vases également en bois ou en verre, telle était la primitive Éghse. Les pasteurs étaient dignes du troupeau. « Les évoques, les diacres et les prêtres, dont les noms signifiaient « président, serviteur et vieillard, ne se distinguaient pas par leurs « habits du reste de la foule — S'ils étaient mariés, ils devaient « n'avoir qu'une femme; ils devaient être en réputation de bonnes « mœurs, de pères de famille exemplaires, d'une renommée sans tache « même parmi les païens \ »

Le peuple, réuni au clergé, choisissait lui-même ses pasteurs et les prenait dans tous les rangs de la société. On vit des évêques laboureurs, bergers, charbonniers. L'assemblée des fidèles, c'est-à-dire le peuple entier, formait l'Église, véritable république fédérative.

Les vertus des premiers chrétiens ne les empêchèrent pas d'avoir des ennemis implacables parmi ceux que leurs préjugés ou leurs vices attachaient au paganisme et parmi ceux encore que leur athéisme rendait hostiles à toute morale sévère, à toute croyance profonde. La politique vint en aide aux ennemis du christianisme, et ne voulut voir dans l'Église naissante qu'une faction dangereuse pour le repos de l'État. Aussi plusieurs empereurs romains persécutèrent -ils avec fureur les premiers chrétiens et épuisèrent-ils contre eux toutes les formes de la persécution et des supplices. Des milliers et des milliers de chrétiens de tout âge et de tout sexe préférèrent la mort la plus cruelle à l'apostasie. Plusieurs dès premiers papes ou évêques de Rome échangèrent leur houlette pastorale contre la couronne du martyre.

^ Chateaubriand, Études historiques.

36 DOMINATUIN ROMAINE.

Malheureusement le fanatisme, un ascétisme révoltant et Tintolérance religieuse se mêlèrent de bonne heure aux croyances chrétiennes et vinrent gâter ce qu'il y avait d'admirable dans cet esprit de sacrifice et de renoncement. Un empereur célèbre par ses victoires, Constantin le Grand (306-337), avait mis fin aux persécutions et embrassé le christianisme. Mais ce prince, plus politique que religieux et peu fidèle à l'esprit de la nouvelle doctrine, persécuta les païens comme ceux-ci avaient persécuté les chrétiens. En dotant TÉglise de grands biens et en donnant aux évêques le gouvernement temporel des villes de leur résidence, il contribua beaucoup à altérer la pureté évangélique de la primitive Église. Les religions d'État commencent à cette époque. On ne peut nier néanmoins que Tautorité des évêques n'ait eu des résullat«i heureux pour les peuples soumis à leur gouvernement, surtout au moment de l'invasion des peuples du Nord. « Souvent la voix < d'un évêque, » dit un éminent historien, « parvint à inspirer des « sentiments humains aux Barbares V » — « L'humanité, » dit un « autre écrivain, peu suspect de complaisance pour tout ce qui touche aux croyances religieuses, « est une conquête presque exclusivement « due aux ^siècles chrétiens*. »

Le règne de Constantin voit aussi commencer les Conciles, ces États- Généraux de la chrétienté, comme les appelle M. Guizot. Le premier concile général, réuni à Nicée (325), anathématisa Thérésied'Arius qui niait que Jésus-Ch. fût consubstantieletégal k son père. L'arianisme ne s'en répandit pas moins dans une partie de l'Empire et fit des prosélytes parmi les peuples germaniques à leur appai'ition sur le territoire romain.

Le concile de Nicée vit aussi se fixer la hiérarchie ecclésiastique. L'évêque de la ville était subordonné à celui de la province ou métropolitain; celui de la province aux patriarches, au nombre de trois d'abord : Rome, Alexandrie et Antioche; puis de cinq : les trois précédents, plus ceux de Constantinople et de Jérusalem. Le clergé, dans les premiers siècles, était formé de plusieurs ordres qui allaient du clerc au diacre et du diacre au prêtre. Ce dernier seul remplissait les fonctions pastorales. Le diacre était chargé du soin des pauvres et des aumônes. Les clercs servaient à l'autel et assistaient le prêtre dans ses divers offices.

Le christianisme pénétra en Helvétie presque en même temps que dans les Gaules. De Lyon, de Vienne en Dauphiné, le christianisme remonta le Rhône jusqu'aux bords du Léman ; de Milan, il fut apporté dans les Alpes vallaisannes. Dès le III™® siècle, probablement, de petites

* Cibrario, DelV Economia politica del medio evo. 4« édition, 1854, p. 22. ' HeHwald, Culturgeschichte. Augsburg, 1875, 9.

DOMINATION ROMAINR. 37

communautés fleurirent à Avenches, à Genève, Augusta Rauracorum, Vindonissa, Nyon, Octodure, Sion ou Sedunum, Coire ou Curia qui sort de l'obscurité où elle avait vécu dans les premiers temps de la domination romaine*. L'existence de ces sociétés chrétiennes au jVme siècle est attestée par la présence dans les tombeaux et sur les monuments, de monogrammes, d'emblèmes chrétiens et de la croix en particulier, symbole de la foi nouvelle.

Mais en Helvétie, comme ailleurs, la persécution s'appesantit sur les premiers disciples et les confesseurs du Christ. Les martyrologes et les actes légendaires du IX"*® siècle parlent de tourments endurés au château de Zurich (C<istrum Turicum) par un missionnaire chrétien nommé Félix et par sa sœur, appelée Régula. Des récits plus anciens encore nous font connaître le martyre de la légion thébéenne * égorgée en Vallais sous le règne de l'empereur Maximien, associé à l'empire par Dioclétien, le plus cruel persécuteur qu'ait eu le christianisme (22 septembre 285 ou 302) '. Ours et Victor, deux officiers appartenant au même corps, furent martyrisés à Salodurum (Soleure).

Las soldats de cette légion, intrépides comme ils étaient, eussent aisément pu se défendre ; mais les lions se laissèrent égorger comme des agneaux : « Nous aimons mieux mourir, » disaient-ils, « que de tuer. »

Les premiers évêques aulhentiquement connus datent du IV"™* siècle ap. J.-C. Justinien, le plus ancien évêque d'Augusta souscrit les actes du concile de Cologne (346). Théodore, premier évêque d'Oclodure, fonde à Agaune la première église en l'honneur des saints martyrs thébéens et assiste au concile d'Aquilée (381). Un siècle après, Abondio, évêque de Côme, signait les actes du concile de Chalcédoine (451) pour son frère Asimon, évêque de Coire. D'après la liste la plus ancienne des évêques de Genève, le premier aurait été Diogène, qui prit part au concile d'Aquilée avec Théodore d'Octodure (381).

Un curieux monument de la propagation de la foi chrétienne dans les Alpes, c'est l'édifice élevé en 377 k Sion par le gouverneur ou préteur de celle contrée. Ponce Asclépiodote, avec le monogramme du Christ et l'inscription suivante : « Inspiré par la piété, le préteur Ponce

' Caria on Coire, cependant, figure déjà dans l'Itinéraire d'Ântonin et dans la carte de Pentinger, ces denx documents géographiques du III""* siècle. Les monnaies décoaTertes en cet endroit sont du même siècle et du suivant auquel appartient peutêtre également la Tour-Carrée appelée Marsoeil. Keller, JDie rômischen Ansiedelungen in der Ostschioeijs. — Voir aussi la carte archéologique de Keller, et Ge»chichte von Currltœtien de Moor.

• La légion XXII»'.

• Il y a controverse sur ces deux dates. Voir Greniaud, Documents sur V histoire du Voilais, p. 1.

.38 DOMINATION ROMAIME.

« a rebâti ce temple et beaucoup plus beau qu'il n'était aupara- « vant. Puisse la République trouver toujours de tels hommes. » Ce monument dont on avait contesté le caractère religieux est considéré aujourd'hui comme l'irréfragable témoignage de Tancienneté relative du christianisme dans le Vallais et les pays voisins, puisqu'il y est question d'églises reconstruite> *.

7. Invasion des Barbares. — Ijear établissement en HelTétie (200 à 400 ap. J-C).

Trois ans après la soumission des Helvètes, César avait transporté les aigles romaines au delà du Rhin et réduit en province romaine toute la Germanie méridionale. Mais les Germains du Nord, race indomptable, avaient résisté k tous les efforts des empereurs. Bientôt même, prenant l'offensive, ils attaquent les provinces les plus éloignées de l'empire et deviennent plus entreprenants a mesure que l'empire va s 'affaiblissant davantage.

Notre pays, pays limitrophe des Germains, eut beaucoup à souffrir des invasions de ces peuples : Allemannes, Huns, Burgundes, Goths, Suèves, Vandales, Francs. Les villes de l'Helvétie sont en grande partie saccagées et détruites. Aventicum, l'ancienne reine du pays, devenue une petite ville (Aventiculum), est brûlée par les Allemannes (260). Ses ruines majestueuses frappaient au siècle suivant les regards de l'historien Ammien Marcellin, secrétaire de l'empereur Julien, qui traversa la contrée à cette époque (356).

Quelques empereurs énergiques essayèrent de repousser l'invasion.

^ « Devotione vigens augustas Pontius œdes restituit.... » Mommsen, Inscr. 10. — M. G. «le Wyss a prouvé le caractère religieux de ce monument contre le savant cardinal Mai qui Pavait révoqué en doute. Le célèbre archéologue romain Rossi le considère comme un monument unique en son genre du christianisme primitif. Pour les commencements du christianisme, nous suivons la savante Histoire critique de V Église en Suivie (en allemand), par M. Gelpke. Berne, 1856. Voir aussi VHelve- Ha sacra de M. de Mûlinen, les Recueils de Trouillat (pour l'évéché de B&le), Schmidt, Dey et Gremaud (pour l'évêché de Lausanne), Moor (pour l'évêché de Coire), d'Edouard Mallet (sur les évêques de Genève), de Gremaud encore pour Tévéché de Sion, dans le XXTX"*'' vol. des Mémoires de la Société romande. — Gelpke donne pour fondateurs à la communauté chrétienne de Genève Paracodus et Denis, prêtres de Vienne en Dauphiné vers 201. Le même auteur nomme saint Valentin comme Tapôtre de la Rhétie (474). Un autre apôtre de la Rhétie parait avoir été le Breton Lucius, dont le couvent et Téglisc de ce nom tirent leur nom, ainsi que le Luciensteig où il aurait fait sa demeure pendant quelque temps. Le premier évéque de Vindonissa, Bubulcus, ne parait qu'en 517. Des évêques d'Avenches, antérieurs à Marins, un seul est connu ; c'est Salutaris, qui signa au concile d'Épaone (517).

Septime Sévère expulse une première fois les Germains. Dioclétien relève les murs de Tancien fort de Vitudurum (Ober-Winterlhour).

Un monarque non moins vaillant, Julien l'Apostat, proclamé empereur à Paris (360), défait une troisième fois les Allemannes ; Valentinien leur oppose une nouvelle ville fortifiée, la cité royale de Bàle ( Basilia), à la place où s'élevait auparavant le fort nommé Robur par les habitants (374) \ Toute la ligne du Rhin est fortifiée; des camps romains et des postes d'observation s'élèvent de distance en distance ; une flottille romaine stationne sur le lac de Constance*. Une flottille aussi mouillait sur le lac de Neuchâtel et avait son centre et son chef ou préfet à Eburodunum (Yverdon), dont le territoire avait fait partie de la Sabaudia (Savoie) *.

Mais de nouvelles invasions rendent vain tout ce système de défense. Le pays est dévasté de plus belle, la population décimée^ les survivants forcés de se retirer sur les hauteurs. Les Allemannes font surtout la guerre aux villes et aux forteresses. Des dix-sept villes et forts que comptait la carte de l'empire dressée sous les empereurs Dioclétien et Constantin, il n'en reste que six dans la Notice des provinces et villes des Gaules, dont trois villes et trois forteresses *. Ces six villes et forteresses faisaient partie de la province appelée Maxima Sequanorum, instituée peu de temps avant Dioclétien. Le nom des Helvètes disparaît insensiblement.

A la fin, les Allemannes se lassèrent de cette existence nomade et aventureuse. On a dit que, battus près de Colmar par les généraux de l'empereur Gratien (379), une partie d'entre eux obtinrent l'autorisation de s'établir au pied des Alpes, des rives de la Birse et du Rhin au lac de Zurich. Cependant ce n'est qu'un siècle après que la nation entière se fixait dans les pays qui s'étendent entre le Neckar, la Saal, l'Aar et la Reuss, c'est-à-dire dans les contrées connues depuis sous le nom A'Attemanme ou de Souche.

Ils furent suivis des Burgundes '. Ce peuple, originaire des bords

^ Fecbter, Basilia et Baburj dans le Schto. Muséum de Gerlacb, Hottinger et Wakernagel, III, 134. — Heussler, Verfasmngsgeschichit der Stadt Basél, 1 et 2.

' Binding, I, 5, 10. — Bœcking, Notitia dignitatum, II, 1014. — VSTalckenaer, Géographie ancienne des Gaides, 1839.

' Les établissements militaires des Romains en Helvétie ont été décrits par M. Ferd. Keller et M. Quiquerez, de Delémont, dans les Mittheilungen de Zurich,

* Civitas Equestriom Noviodunum. — Civitas Elvetiorum Aventicum. — Civitas Basiliensium. — Castrum Yindonissense. — Castrum Ebrodunense. — Castrnm Rauracense.

^ Nous disons Bargandes et non Bourguignons. Les Burgundes sont les ancêtres

40 DOMLNATION BOMAINE.

de la Baltique (dont une ile, Bornholm, porte encore le nom), avait consenti à servir sous les drapeaux romains comme auxiliaires. Il obtint, en revanche, une cession de terres près de Worms et sur les bords du Rhin, puis une seconde en Savoie. Enfin, vers 443, un traité formel conclu à l'amiable avec les magistrats romains lui livra d'abord cette partie de la Gaule qui porte le nom des Allobroges et des Helvètes. Attila, roi des Huns, ayant envahi la Gaule, les Burgundes se liguent avec les Romains, les Francs et les Visigoths contre cet exterminateur de peuples et de villes et contribuent à la victoire des nations coalisées (451). Cinq ans plus tard, les troubles de l'empire favorisèrent l'extension de leur territoire auquel ils joignent successivement le pays des Éduens et des Séquanes (Bourgogne et Franche-Comté, le Dauphiné et une partie de la Provence).

Dans le pays nommé aujourd'hui la Suisse, la frontière des Burgundes se trouva transportée d'Avenches à l'ancienne Vindonissa. Le Vallais tout entier en faisait partie \

Un troisième peuple, les Ostrogoths (Goths de l'Est), ayant soumis l'Italie (de 489 à 493), s'empara en même temps de la Rhétie, considérée déjà par les empereurs romains comme une dépendance de la Péninsule.

La province des Goths s'étendait au delà des confins des Grisons jusqu'au lac de Wallenstadt et dans la vallée de Claris, comprise dans la Rhétie.

De l'arrivée de ces trois peuples et de leur mélange insensible et progressif avec les débris des populations helvéto-romaines, date une ère nouvelle dans l'histoire de la Suisse et qui correspond à celle du moyen âge dans l'Histoire générale.

germaniques des Bourguignons frcmciséa du X°^ siècle. On oppose de la même ma> nière le nom de Francs à celui de Français. Les Allemannes sont les pères des Allemands. Les Burgundes occupèrent ainsi les contrées appelées depuis la Bourgogne (Dijon), la Franche-Comté de Bourgogne (Besançon), le Lyonnais, le Dauphiné, la Savoie et la Suisse occidentale jusqu'à la Reuss. L'histoire des Burgundes, défrichée par Gingins et £d. Secrétan, a fait l'objet d'un savant ouvrage de M. Binding : Dos hurgundisch-romanische Kônigreich, Leipzig 1868, et d'un ouvrage plus complet en deux volumes de M. Albert Jahn, notre compatriote: Oeschichie der Burgundionen und Burgundiens, Ces deux ouvrages ont chacun leur mérite propre, M. Binding écrivant en juriste et M. Jahn en philologue.

» Jahn, U, 324-25.

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