‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 3)Chapitre 32 sur 77 · Puissance croissante de Berne; guerres de Gomminen · texte numérisé non relu

Puissance croissante de Berne; guerres de Gomminen

et de lianpen (1888-1841).

Berne, l'ancienne forteresse zaeringienne, que les flots de l'Aar défendaient de trois côtés, continuait à croître tous les jours en force et en puissance sous le gouvernement de ses avoyers, de son conseil des vingt-quatre et des deux cents qu'elle avait établi à la fin du siècle dernier. Les avoyers étaient tirés ordinairement de la noblesse et le plus souvent de la famille puissante des Boubenberg * ou des riches familles bourgeoises comme les Miinzer.

* Melchior Russen's Chroniky p. 119. Édition de M. Schneller.

* Segesser, Bechtsgesch. von Luzern, I, 247.

' Segesser, eidgen, Ahschiede de 1245 à 1420, I, 26.

* Le premier avoyer du nom de Boubenberg figure à, la date de 1233. Un autre,

222 FONDATION DK LA CONFÉDÉIlATION SUISSE.

tf Deux occupations principales, dit Jean de Muller, se partageaient « la vie des nobles, lagriculture et les armes. Quatre métiers occu- « paient les mains du peuple, ceux de boulanger, boucher, tanneur et « maréchal. Il n'y avait qu'un commerce, les draps*. »

Mais la jalousie de la noblesse environnante allait grandissant à proportion de la prospérité de la ville de TAar. Une nouvelle coalition pareille à celle qui l'avait assaillie en 1298 était en train de se former contre elle. Elle se composait à peu près des mômes seigneurs allemands et romands qu'elle avait vaincus alors, savoir les comtes de Kybourg, Valan- , gin. Gruyère, Louis de Savoie, baron de Vaud, les sires des Weissenbourg, Montagny,Wuippenset Maggenberg. Ces derniers étaient deux gentilshommes fribourgeois, châtelains de Gumminen et Bumplitz, à peu de distance de Berne.

Le duc d'Autriche, usant de son droit d'élire l'avoyer de Fribourg, avait appelé à ces fonctions le plus grand ennemi des Bernois, le comte Pierre III de Gruyère. Des sympathies bernoises existaient certainement au sein de la population de Fribourg, ville zaBringienne cpmme Berne. Mais cette dernière avait pris soin de paralyser toutes les sympathies fribourgeoises en s 'attribuant la petite ville de Laupen (Loyes en français), située à mi-chemin des deux villes, dont les Fribourgeois avaient cru s'assurer la possession par les liens étroits d'une combourgeoisie qui datait de plus d'un demi-siècle, et par le droit de rachat que leur avait octroyé l'empereur Louis de Bavière. Berne alléguait contre cette concession que les décrets d'un monarque excommunié n'avaient pas force de loi. Tous les ennemis des Bernois se coalisèrent. Les Bernois, de leur côté, s'attendant à une guerre sérieuse, s'étaient procuré le secours des évêques de Bâle et de Sion, du comte Pierre d'Aarberg, du comte Aymon de Savoie, d'Othon de Grandson, ainsi que des villes de Bâle, Soleure, Bienne et Thoune. Rodolphe de Wuippens, châtelain de Gumminen, commence les hostilités en s'emparant des troupeaux appartenant à des bourgeois de Berne. Le château fort de Gumminen sur la Sarine est pris d'assaut et détruit par les Bernois. Le château de Landshout et d'autres forts dépendant des Kybourg tombèrent également sous les coups de ces hommes courageux. Un épisode très-curieux de cette guerre est raconté par le moine de Winterthour. Dans un combat livré par les Bernois et leurs alliés de

Ulrich, en 1292. Xous suivons en partie dans ce chapitre le récit de Wattenwyl- Diessbach, Geschichte der Landschaft Bern, * Jean de Muller, traduction Monnard, II, 407.

Soleure aux troupes kybourgeoises et autrichiennes, un guerrier intrépide, Stûlinger de Regensberg, se précipite sur le bataillon des Bernois et des Soleurois rangé en forme de coin, Tenfonce et tombe percé de lances en ouvrant un passage aux troupes ducales*.

Cette guerre, qui menaçait de prendre un caractère d'acharnement extraordinaire, se termina tout à coup par la médiation de la reine Agnès. Cette princesse, retirée à Kœnigsfelden, intervint à la prière du comte Everard de Kybourg et ménagea à Thoune un accommodement entre les deux parties (8 février 1333). Une œuvre de pacification plus étendue occupait la reine de Hongrie et ^'effectua à Baden, où cette pieuse dame parvint a faire jurer le maintien du Landfrieden ou loi de la paix publique, pour huit ans, à une foule de villes et pays de la Haute-Allemagne. Mais de nouvelles guerres éclataient peu de temps après entre les Bernois, d'une part, les dynastes de Weissenbourg, de la Tour en Vallais et les comtes de Gruyère, de l'autre. Les Bernois prirent d'assaut le château de Wimmis et celui d'Unspunnen, où cinquante paysans du Hasli, cet ancien pays d'empire allié de Berne, expiaient dans les cachots des Weissenbourg une tentative de soulèvement pour lequel TUnderwald leur avait fait espérer son concours. Les dynastes oberlandais se virent contraints non-seulement de mettre en liberté les captifs, mais encore de, céder aux Bernois la vallée du Hasli contre le remboursement de la somme pour laquelle l'empereur Henri VII de Luxembourg leur avait hypothéqué ce pays libre, vingt-quatre ans auparavant. La pénurie d'argent commençait d'ailleurs à se faire sentir rudement à la noblesse, en particulier et aux Weissenbourg, dont plusieurs seigneuries étaient hypothéquées aux Bernois. Tout l'Oberland arrosé par TAar reconnaissait les lois de la république et assurait en cas de guerre ses communications stratégiques avec les vallées forestières.

Mais la grandeur de Berne, en portant au comble la jalousie des voisins, devait être cause d'une troisième coaUtion plus dangereuse que les deux précédentes ; car, cette fois-ci, à tous les seigneurs qui avaient pris part à la guerre de Gumminen, étaient venus se joindre les évêques de Lausanne, de Bâle, de Sion avec les barons de la Tour, de Strasberg, sans parler des ducs d'Autriche et de l'empereur Louis de Bavière. Ce dernier gardait rancune aux Bernois, qui avaient déclaré ne pas le reconnaître tant que le pape n'aurait pas levé l'excommunication prononcée contre lui.

* Vitoduranî chronicon. Archivfur schiceù, Geschichte, XI, 102.

Presque tous ces seigneurs avaient échangé la combourgeoisie de Berne contre celle de Fribourg. Le comte Rodolphe de Nidau, qui hésitait entre les deux, fut sommé par les Fribourgeois de se prononcer dans un délai de quinze jours ; il se rangea sous la bannière de la noblesse, et dut se faire recevoir bourgeois de Fribourg.

L'historien bernois Justinger désigne un vassal de l'Autriche, Jordan de Burgislein, comme le principal artisan de la coalition nobiliaire formée contre Berne. Inquiets sur l'issue d'une lutte si inégale, les Bernois essayèrent d'une conciliation avec les Fribourgeois et la noblesse. Les chefs des deux partis se rencontrèrent dans l'église de Neuenegg, le 25 avril 1338. Les Fribourgeois reprochèrent aux Bernois l'annexion de Laupen, et les seigneurs se plaignirent amèrement de leur facilité à admettre leurs sujets à la bourgeoisie et à les soustraire ainsi à leur domination. Les concessions des Bernois parurent un moment faire impression sur les adversaires; les Fribourgeois surtout s'en montrèrent touchés. Mais les sentiments hostiles reprirent le dessus, et la guerre éclata par des dévastations réciproques au temps pascal de l'année 1339. Le parti autrichien et nobiliaire se préparait sérieusement à châtier les rebelles. Le 10 juin, une armée nombreuse alla camper devant la petite ville de Laupen. Elle se composait de 15 à 20,000 hommes de pied et de 1000 casques*.

Laupen, petit bourg fortifié sur la rive droite de la Singine, non loin du confluent de cette rivière avec la Sari ne, était défendu par une garnison de 600 hommes que commandait Jean de Boubenberg le jeune, fils de l'avoyer de ce nom. Le père présidait en ce moment le sénat de la république, vaillamment secondé par les quatre bannerets ou chefs des quartiers de la ville et par cinq magistrats appelés secrets et chargés du soin de la défense nationale. Les chefs de l'État trouvèrent encore un important auxiliaire dans le curé de Berne, Diebold Baselwind, qui, en véritable chevalier de l'Ordre teutonique, marchait la croix d'une main et l'épée de l'autre. Quant aux secours extérieurs, Berne ne pouvait en attendre que des Waldstoetten, de Soleure, de Bienne, du Hasli et du Bas-Simmenthal dont le sire Jean de Weissenbourg lui était resté fidèle. Le comte Aymon de Savoie, sur lequel Berne avait cru pouvoir compter, détacha sa cause de la leur dans ce moment critique et se renferma dans la neutralité. Il en fut de même de Louis de

* La Chronica de Berne parle de 24,000 hommes ; la Chronique anonyme porte à 30,000 le chiffre des ennemis de Berne.

SaToie^ baron de Vaud^ qui avait fait cause commune avec la noblesse dans la guerre de Gumminen. Les forces bernoises comptaient de 5 à 6^000 hommes, y compris les auxiliaires du Hasli, du Siebenthal, de Soieure, des Waldstœtten. Le Hasli et le Siebentbal avaient envoyé chacun 300 hommes. Soleure, se souvenant du généreux secours de Berne en 1318, avait fourni 18 casques ou cavaliers bien armés, les WaldstâBtten, un contingent de 900 hommes. Ces derniers avaient passé le Brunig et étaient aux ordres du landamman d'Uri, Jean d'Attinghausen. A la demande de secours de Berne qu'un vénérable magistrat avait été chargé de porter aux vallées forestières, celles-ci avaient répondu : a C'est dans le malheur qu'on connaît ses amis; nous vous I ferons voir que nous sommes les vôtres. » Toute l'armée portait en signe de ralliement des croix blanches, qui sont devenues plus tard avec le rouge les couleurs nationales*.

Toutes les chroniques contemporaines, d'accord avec la tradition, donnent pour chef aux troupes bernoises le chevalier Rodolphe d'Erlach. € Les deux cents, disent ces chroniques, étaient à l'hôtel de ville et déUbéraient sur le choix d'un général chargé de débloquer Laupen, quand on vit entrer dans la ville le chevalier Rodolphe d'Erlach, fils de ce vaillant Ulric d'Erlach, qui, quarante et un ans auparavant, avait vaincu la noblesse au Dornbûhl. Rodolphe d'Erlach, tout comme son père Ubic, était vassal du comte de Nidau, mais il était en même temps bourgeois de Berne et avait même obtenu cette combourgeoisie pour les fils mineurs de son suzerain, dont on lui avait confié la tutelle (26 février 1336). Ayant à opter entre deux devoirs, Rodolphe d'Erlach fit part au comte de Nidau de son dessein de combattre avec Berne, pour ne pas s'exposer à perdre tout ce qu'il possédait sur le territoire de cette ville, à moins que le comte ne se chargeât de l'indemniser. Le comte ayant répliqué qu'il ne pouvait prendre un engagement de cette nature, en ajoutant qu'un homme de plus ou de moins ne faisait rien à la chose, d'Erlach se sentit profondément blessé de la conduite du comte et se rendit à Berne. Nommé général en chef, il accepta, mais en exigeant une obéissance absolue des artisans qui combattraient sous ses ordres. « Vous êtes des hommes Ubres, mais

^ C'est la première mention de ce signe de ralliement. Elle se trouve dans la Narratio prœUi lAxupensis^ description de la bataille due à un contemporain anonyme, en manuscrit à la bibliothèque de Berne. Wappen der schtoeiz, Eidgenossenschafly par le B'Stantz. Arch. des îûsU Vereins desKant. Bem, II, 668. On trouve le drapeau rouge avec la croix blanche quelques années plus tard dans la guerre des Bernois contre Jean de Tienne, et au XY"»* siècle dans plusieurs combats des guerres de Bourgogne.

« VOUS ne demeurerez libres que si vous savez obéir. J'ai fait six cam- «c pagnes où le petit nombre a toujours vaincu le grand ; c'est que la « discipline est nécessaire pour vaincre. »

Les chroniques nous montrent ensuite la consternation régnant dans la ville, où les femmes et les enfants remplissaient les églises dans une anxiété profonde sur le sort de la garnison de Laupenjour et nuit occupée à repousser les attaques incessantes de l'ennemi ; chaque jour, la position des assiégés devenait plus critique.

Le âO juin, les Bernois et leurs alliés étaient réunis devant Berne ; le curé de la ville, Diebold Baselwind, monte sur un tertre et harangue les guerriers :

« Bourgeois, dit-il, en mourant pour la patrie on monte au ciel, et « celui qui ne meurt pas acquiert une gloire immortelle. »

Fortifiés par la communion et précédés par leur curé, l'ostensoir en main, tous les soldats, d'Erlach en tête, se dirigent vers Laupen, traversent la forêt de ce nom et arrivent sur la hauteur de Bramberg. Les chroniques que nous suivons * parlent de mots piquants et de bravades échangés avant la bataille, notamment entre les Fribourgeois et les Bernois : « Vous êtes plus nombreux que de coutume, il doit y « avoir des femmes dans vos rangs, s'écria l'avoyer Jean de Maggenberg, « chef du parti autrichien à Fribourg. — Si nous sommes des « hommes ou des femmes, vous allez le voir tout à l'heure, répond « un gentilhomme dévoué aux Bernois. » Le banneret de Fribourg, Pierre Fûlistorf, déconseillait d'inutiles provocations ; Maggenberg lui dit : « Tu as peur, banneret ; tu aurais mieux fait de rester près des « femmes. — Je tiendrai haut ma bannière, répond Fûlistorf. Soyez « seulement aussi ferme que moi. »

L'action s'engagea vers le soir du 21, et, pendant deux heures, on lutta avec acharnement autour de Laupen. Les frondeurs bernois coraraencent l'attaque, puis se retirent et font place aux chariots de guerre, armés de faux, qui rompent les rangs des ennemis ; viennent ensuite les hallebardes et les morgenstern. Prenant l'évolution des frondeurs pour une reculade, un corps de troupes bernoises s'est mis à fuir vers la forêt et menace d'entraîner le gros de l'armée. D'Erlach a raffermi les courages et réparé le désordre en criant : « Laissez fuir les lâches, « ils ne triompheront pas avec les braves. » Puis, se tournant vers les tribus des bouchers et des tanneurs : « Allons, vous, toujours si

• Ces chroniques sont la Chronica de Berno, la Chronique cmonyine et le récit intitulé Conflictiis laupemis.

« ardents au plaisir et à la danse, en avant maintenant pour riionneur « de la ville. Ici la bannière I ici Erlach I »

Animés par ces discours, les Bernois, formés en coin, ont fait des prodiges et mis en pleine déroute les vaillants Fribourgeois, dont un grand nombre jonchaient la terre. Là a mordu la poussière Tavoyer de Maggenberg, aussi brave qu'insolent; là encore, le banneret Fûlislorf s'est fait tuer avec quatorze de ses parents pour défendre le symbole de sa ville natale, que sa valeur n'a pu empêcher de tomber entre les mains des Bernois avec vingt-six autres étendards. Les Waldstœtten, aux prises avec la noblesse, avaient affaire à des adversaires aussi nombreux qu'acharnés et à la fleur de l'armée, dont les Fribourgeois formaient le noyau. D'Erlach, renonçant à poursuivre les Fribourgeois, vole à leur secours et repousse l'ennemi. Beaucoup de seigneurs ont préféré le trépas à une fuite honteuse. De ce nombre étaient deux des chefs de la coalition : le comte Girard de Valangin et le comte Rodolphe de Nidau; avec eux est tombé Jean de Savoie, beau jeune prince, l'espoir de sa maison, que son père Louis, baron de Vand, avait envoyé à Berne pour négocier la paix, avec la défense formelle de prendre part à la guerre. Il paya de la vie sa désobéissance. On évalue à 1,500 le nombre des morts du côté de la noblesse. D'après Tschoudi, les Bernois n'auraient perdu que 22 des leurs et les Waldstœtten 13, ce qui n'est pas du tout vraisemblable '.

La bataille de Laupen, dit un historien, faisait un digne pendant à

^ La critique historique s'est attaquée à un autre point plus important, la ])résence de Rodolphe d^Erlach à Laupen. Dans le récit latin intitulé Relatio conflicim laupensis, et qui a servi de base aux chroniques, Jean de Boubenberg le vieux, l'avo3'er de la République, est indiqué comme commandant de Tarmée à la bataille de Laupen, pendant que Rodolphe d 'Erlach n'aurait paru que l'année suivante dans l'expédition des volontaires contre Fribourg. Quand la grande bannière était déployée, c'était l'avoyer lui-même, dit-on, qui commandait l'armée, comme à Rome elle était commandée par les consuls en personne. Mais, d'autre part, on a découvert la preuve que Rodolphe d'Erlach était la veille de la bataille à Berne, où il ne se serait certes pas montré en ce moment s'il n'eût déjà épousé la cause de la ville, comme nous l'avons vu plus haut. Ensuite il est à remarquer que la Belaiio conflictus, dans le passage relatif à l'expédition contre Fribourg, nomme elle-même Erlach comme le vainqueur de Laupen et le lion qui ne redoutait les a'isauis d'aucune hête fauve. La critique a prétendu que ces expressions n'étaient pas de la même main que l'écrit primitif et y auraient été ajoutées après coup. Mais n'est-ce pas là de la critique exagérée, de cette hypercritique qui, à la moindre dîfficufté, crie à l'interpolation et à l'imposture. Pour les détails de cette controverse voir Studer, Archiv des hernisclien Vereins, IV, 8, § 17. Anzeiger filr schweiz. Gesch., 1870. Wattenwyl-Diessbach pense que la question n'est pas complètement éclaircie et que la controverse n'a pas dit son dernier mot (Geschichte der Landschaft Bem, n, 122).

228 FOiNDATlON DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE.

celle de Morgarten * ; mai^ elle avait exaspéré l'ennemi plus qu'elle n'avait abattu sas forces. La guerre dura encore quatre années. Les Moratois, dont les sympathies pour Berne s'étaient décelées en dépit de la neutralité de leur seigneur, le comte de Savoie, eurent beaucoup à souffrir de leurs voisins de Cerlier et de Nidau et durent renoncer à leur alliance avec cette cité. Les dix citoyens les plus dévoués aux Bernois furent envoyés en exil, et le baron de Vaud coatraignit même les Moratois à leur déclarer la guerre en 1340. Bienne et Payerne, Soleure elle-même, cette amie inséparable, durent renoncer à l'alliance bernoise. Les Soleurois qui, à l'exemple des Bernois, avaient refusé de reconnaître l'empereur Louis de Bavière, consentirent à prêter hommage à ce prince, moyennant libération de l'impôt impérial pendant trois ans et la remise des arrérages. Les Thounois, quoique devenus sujets de Berne, se détachèrent de son parti et firent cause commune avec les Fribourgeois. Fribourg était le principal foyer de la haine contre Berne. Les amis que cette dernière conservait dans la ville de Berchthold IV essayèrent de parler en faveur de la paix; ils furent réduits au silence par la prison et l'amende. Les Fribourgeois prirent pour leur commandant Pierre d'Aarberg, un grand ennemi des Bernois, dont les exploits consistaient principalement dans la dévastation et l'incendie' des villages sans défense. Enfin les Fribourgeois se virent réduits à s'enfermer dans les murailles et à laisser leurs alliés à la merci de leurs ennemis.

Les premiers coups de ces derniers tombèrent sur le comte Everard de Kybourg, dont la défection les avait profondément irrités. L'avoyer de Boubenberg marcha contre la petite ville fortifiée de Huttvi^I, que l'avant-garde prit d'assaut avant l'arrivée du corps principal (10 avril). Deux semaines après, les Bernois, commandés par Rodolphe d'Erlach, tournaient leurs armes contre Fribourg. Campés sur le Schônenberg, qui domine la vallée du Gotteron, ils attirèrent les Fribourgeois dans une embuscade, leur tuèrent 5 à 700 hommes, brûlèrent un faubourg et eussent pris la ville sans l'héroïsme de deux citoyens qui coupèrent à temps le pont de bois (24 avril). La troupe d'Erlach rentra chargée d'un riche butin. Une tentative des Fribourgeois, conduits par un nouveau capitaine, Bourcard d'EUerbach, gentilhomme du Brisgau, que leur avait envoyé le duc d'Autriche, pour surprendre la ville de Berne, échoua complètement. Au son du tocsin, vieillards, enfants, tout le monde enfin s'arme pour repousser Tennemi.

' Berchtold, Histoire de Fribourg^ I, 124.

Les premiers jours de mai, la colère des Bernois atteignit le seigneur Jordan de Burgistein, qui passait pour le principal auteur de la coalition de la noblesse contre Berne. On racontait aussi qu'abusé par la fausse nouvelle d'une victoire des seigneurs à Laupen, il avait laissé voir une joie extrême et dit en ricanant : « Elle élait bien forgée la ff flèche qui a tué Tours de Berne. » Son château fut pris et rasé par les Bernois. On raconte que lui-même, s'étant montré au\ créneaux, tomba sous la flèche d'un archer habile, nommé Wiffli, lequel aurait dit à son tour : « Elle était bien forgée la flèche qui a tué Jordau de Burgistein. » On peut regarder encore comme une des victimes de la guerre de Laupen, l'évêque de Sion, Philippe de Gaston. Ce prélat, qui avait paru en personne à Laupen, à la tête de ses Vallaisans, perdit, à la suite de cet exploit, tout crédit auprès de son peuple, et finit, dit-on, ses jours dans l'exil \ Berne n'en fil pas moins sentir sa colère aux Vallaisans par des incursions répétées.

Les armes bernoises répandirent la consternation dans toutes les contrées environnantes ; paysans et seigneurs disaient en hochant la lête : « Dieu est devenu bourgeois de Berne ; qui oserait lui résis- « ter*? » Cependant, le besoin de la paix se faisait sentir partout. Une trêve fut conclue à Kœnigsfelden, sous la médiation d'Agnès de Hongrie (4 août). Les Bernois, que représentait leur avoyer, Jean de Boubenberg, promirent de ne plus faire de bourgeois externes, c'està-dire de ne plus accorder leur combourgeoisie aux gens des villages soumis à la juridiction des seigneurs.

La paix entre les Bernois et les Fribourgeois se- fit à Ueberstorf, situé entre les deux cités. Les anciennes alliances furent renouvelées, et Fribourg consentit à celle que les Bernois avaient faite avec les Waldstsetten, moyennant qu'ils donnassent le pas à leur association avec les villes.

Tout en s'occupant des intérêts des peuples de la Haute- Allemagne, la reine Agnès n'oubliait pas ceux de sa maison. Elle parvint à entraîner Berne dans une grande coaHtion formée contre l'empereur Louis de Bavière, et qui avait à sa tête, avec les ducs d'Autriche, une partie des princes électeurs. Un nouveau roi, Charles de Luxembourg, fils du roi Jean de Bohême, fut opposé à Louis de Bavière, mais ne trouvait pas grand écho dans l'empire, lorsque l'empereur Louis mourut d'un coup de sang à Munich, le H octobre 1347. Une nouvelle élection

* Furrer, I, 124.

' « Gott ist Bûrger worden ze Bern. »

litigieuse a lieu alors et met aux prises Charles de Luxembourg avec Gunther de Schwarzbourg, dont la mort inopinée assure le trône à Charles, qui prend le nom de Charles IV et gouverne de 1347 à 1378. Sans avoir le caractère chevaleresque de son père, Charles était brave, mais se distinguait surtout par une grande prudence et beaucoup d'empire sur lui-même. La Bohême fut redevable à son administration habile de sa prospérité et de son développement intellectuel. La première université allemande, celle de Prague, est une création de ce monarque éclairé. Mais, comme beaucoup de ses prédécesseurs, Chailes IV eut le tort de mettre les intérêts de sa maison au-dessus de ceux de l'empire. Pendant les trente-trois ans de son règne, Louis de Bavière n'avait jamais pu se faire reconnaître des Bernois. A peine Charles IV élu, Berne envoie une députation lui porter ses hommages, et obtient la confirmation de ses libertés le 15 janvier 1348. Le chevalier bâiois Conrad Mûnch de Landscrone fut chargé par le nouveau roi de recevoir les serments des Bernois.

12. Révolution démoeratiqne de Znrlcli* — Entrée de cet État dans la Confédération* — Zong, Glaris et Berne snivent son exemple (de 1886 à, 1858).

A Berne, chevaliers et bourgeois travaillaient d'un commun accord au bien de la patrie ; à Zurich, un esprit tout différent se faisait jour. Trois ans avant le commencement de la guerre de Laupen, cette ville libre et impériale fut le théâtre d'une révolution qui eut deux résultats importants : le premier fut de rendre le gouvernement plus démocratique k l'intérieur ; le second fut d'incorporer Zurich à la Confédération de la Suisse ou Haute-Allemagne. L'acteur principal de celte révolution fut le conseiller et chevalier Rodolphe Broun. Cet homme d'État célèbre, né en 1285, d'une ancienne famille zuricoise, obéissait moins à ses convictions politiques qu'au désir de se venger d'une amende de 500 livres, qu'il avait dû payer, on ne sait pour quel motif, quelques années auparavant.

Les bourgeois et artisans de Zurich, dont le nombre s'élevait à plusieurs miUiers, se réunissaient deux fois Tan sur la place du Lindenhof, pour assister au renouvellement partiel des membres du conseil ; mais tous les gouvernants, au nombre de trente-six, étaient pris dans les rangs des familles nobles ou des familles bourgeoises, anciennes et riches (Geschlechter). Les simples bourgeois et artisans continuaient à en être exclus comme issus dans l'origine de condition servile. Le

FONDATIOiN DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE. 231

gouvernement avait même cherché, au siècle précédent, à empêcher par des peines très-fortes la formation des tribus ou de corps de métiers, dont l'existence paraissait de nature à compromettre le pouvoir des constables; on appelait ainsi les nobles et les riches réunis. Mais le gouvernement des principaux avait pris lui-même à tâche de se déconsidérer par sa mauvaise administration et des abus dont les gouvernants eux-mêmes avaient fait Taveu en 1335, sans avoir le courage ou le savoir-faire nécessaire pour y porter remède.

Le 1«' mai 1336, la communauté s'étant réunie selon l'usage, et au son de la cloche, sur la place des Tilleuls, un bourgeois invita le conseil à rendre ses comptes. La motion fut appuyée par Broun et ses partisans. Les conseillers feignirent d'accéder au vœu du peuple; mais comme on remarqua qu'ils cherchaient à tergiverser, il s'éleva un tumulte qui fit craindre pour leur vie ; la plupart s'enfuirent de la ville. C'était justement ce que désirait Broun. Il convoqua aussitôt la bourgeoisie dans l'église des Cordeliers et fit adopter une nouvelle constitution.

La constitution de Broun était un mélange de démocratie et d'aristocratie, car Broun n'abolit point, k proprement parler, le pouvoir des constables. Aux treize nobles et riches bourgeois (orfèvres, drapiers; banquiers) qui restèrent au conseil, il se borna à joindre les tribuns ou chefs des treize corps de métiers de la petite bourgeoisie*. Puis, à côté de ce double pouvoir aristo-démocratique, rééUgible tous les six mois, il en étabUt un troisième, qui faisait de lui le chef de l'État, avec le titre de bourgmestre à vie. Deux fois par an, tous les membres de la communauté, réunis au Grand-Moûtier, devaient prêter entre ses mains serment de fidélité et d'obéissance, sous peine de perdre leur droit de bourgeoisie. Le bourgmestre, de son côté, jurait de rendre bonne justice et de protéger les tribus.

Cette nouvelle constitution (erster geschworner Brief), datée du 1 6 juillet, fut soumise pour la forme à l'approbation du prévôt et de l'abbesse, anciens souverains de Zurich;, elle reçut également la sanction de Tempereur Louis de Bavière (1^' mars 1337). La même année,

^ Les treize tribus ou corps de métiers de Zurich étaient ceux : 1) des marchands; 2) des taiUeurs et peUetiers; 3) des marchands de vin, seUiers ; 4) des boulangers et meuniers ; 5) des tisserands de toile et blanchisseurs ; 6) des tisserands de drap et chapeliers ; 7) des maréchaux, forgerons, armuriers ; 8) des tanneurs ; 9) des bouchers; 10) des cordonniers; 11) des menuisiers, charpentiers, tonneliers, vignerons; 12) des pécheurs, bateliers; 13) des jardiniers. Bluntschli, Geschichie der Bep- Zurich, I, 170.

* Bôhmer, Begestay d'après Tschoudi, 113.

Zarich se liait avec Lucerne par un concordat relatif aux droits réciproques des citoyens des deux pays situés dans la même circonscription monétaire.

Le renversement du pouvoir n'avait pas suffi k assouvir la soif de vengeance qui animait Broùn contre ses anciens collègues. Il fit condamner les plus compromis des conseillers, au nombre de douze, à un exil de deux à six ans, pendant lequel la jouissance de leurs biens leur était interdite, et à l'exclusion de tout emploi public pour eux et leurs fils. Dix autres conseillers obtinrent l'autorisation de rester en ville, mais ils étaient également déclarés indignes d'occuper aucune magistrature. Les conseillers qui étaient rentrés à Zurich durent prêter serment de ne rien faire contre la constitution nouvelle et le nouveau pouvoir. Sur les trente-six magistrats qui composaient le précédent régime, dix seulement furent admis à faire partie du gouvernenaent de Broun *.

Mais les magistrats si durement frappés ne purent se résoudre à accepter la situation qui leur était faite ; ils cherchèrent asile et protection auprès du comte de Rapperschv^ryl, de la maison de Habsbourg, et excitèrent ce seigneur à les replacer à main armée sur leurs fauteuils. Ce seigneur se rendit enfin à leurs prières et arma contre les Zuricois ; mais, après quelques avantages, il fut tué au combat de Grynau, et les exilés contraints à la paix (25 octobre i 337). Treize ans plus tard, le fils du comte de Rapperschwyl, nommé Jean comme lui, conçut le dessein de venger son père et s'entendit avec les exilés. Leur plan était de surprendre Zurich par un de ces coups de main nocturnes si communs alors, de massacrer Broun et les principaux partisans du nouvel ordre de choses (23 février 1350).

Au jour fixé, les nobles arrivèrent dans la ville, les uns publiquement, sous toutes sortes de prétextes ; d'autres en secret. On était convenu qu'après s'être rendu maîtres de la ville, on ouvrirait les portes aux troupes qui viendraient de Rapperschvrjrl. La nuit venue, les conjurés se réunirent dans l'auberge de V Autruche, tenue par l'un des affidés. Mais tout cela ne put se faire si secrètement qu'on ne

^ La constitution de 1336 est un chef-d'œuvre aux yeux des Zuricois Hottinger et Bluntsclili, et de Heussler de B&le. Mais si les deux premiers portent un jugement favorable sur Broun, le dernier, d*accord en cela avec Tschoudi et Maller, ne voit en lui qu'un démagogue habile à déguiser sa dictature sous des formes démocratiques. Des révolutions analogues eurent lieu, du reste, à la même époque dans une foule de villes d'Allemagne et furent accompagnées de troubles sanglants à Mayence, Strasbourg, Ratisbonne, etc. Voir Arnold, Verfassungsgesch. der Ereysiàdte Deutscfdanda. — Bluntschli, Geschichte der Repuhîik Zurich^ I, 169.

remarquât quelque mouvement inusité dans les rues. Broun, prévenu par ses espions , était accouru, couvert de sa cuirasse, à Thôtel de ville. Les cris : Aux armes t se firent entendre, et le tocsin donna l'éveil aux citoyens. Les chanoines, qui se rendaient à matines, et les vaillants gars de la corporation des bouchers, furent les premiers au lieu du danger. Les conjurés surpris songeaient à se retirer, mais les femmes se mirent à lancer sur eux, du haut des fenêtres, des pierres, des pots de terre, tout c^ qui leur tombait sous la main. Sur la place du Marché, les conjurés rencontrèrent Broun, à la tête de la bourgeoisie. Un combat désespéré s'engagea. La valeur des bouchers, armés de leurs haches, l'emporta. Un grand nombre de conjurés restèrent sur le carreau ; d'autres furent faits prisonniers. Parmi ces derniers se trouvait le comte Jean de Rapperschwyl, qui fut jeté dans la tour de Wellenberg, prison d'État célèbre dans l'histoire de Zurich.

Broun se montra cruel dans la victoire. Les cadavres des conjurés tués dans le combat furent laissés sans sépulture pendant trois jours et foulés aux pieds des chevaux, de manière à devenir méconnaissables. Trente-sept citoyens qui avaient participé à la conjuration furent décapités ou roués vifs devant leurs maisons. Broun marcha ensuite contre Rapperschwyl, ce foyer de la.consjnration et de toutes les manœuvres de la noblesse. La forteresse, prise d'assaut, fut démolie, h ville brûlée, les habitants, sans distinction d*âge ni de sexe, chassés de leurs demeures au milieu des rigueurs de l'hiver.

La conduite de Broun sauva sa ville natale ; mais elle remplit d'horreur toutes les âmes honnêtes. Les ducs d'Autriche, restés neutres jusqu'alors et dont la médiation avait même terminé la guerre précédente, firent entendre un langage menaçant pour Zurich. L'habile bourgmestre comprit toute l'étendue du péril. Deux moyens se présentaient à lui de le conjurer : ou bien Zurich, renonçant à sa liberté impériale, se reconnaîtrait sujette de l'Autriche et mettrait sa nouvelle constitution sous la protection des ducs ; ou bien, rompant ouvertement avec r Au triche, elle se joindrait aux Waldstœtten et formerait le plus important des cinq États de la ligue. Broun demeura quelque temps itidéds entre ces deux alternatives et fut même au moment de conclure une alliance étroite avec l'Autriche, comme le prouve un projet de traité rédigé par cet homme d'État et retrouvé aux archives de Zurich avec la date du 4 août i350; mais, au moment voulu, des considérations qu'on ne connaît pas changèrent les dispositions du bourgmestre et firent pencher la balance vers les confédérés *. Ses

^ Segesser, eidg. Ahschiede de 1245 à 1420, 29. Le savant historien Hottinger

234 FOiNDATION DE LA CONFÉDÉRATION SOSSE.

offres furent accueillies avec joie par les vallées forestières, dont Zurich allait deveiiir à la fois le marché et le boulevard.

L'alliance perpétuelle des cinq États fut jurée le l®' mai 1351. dans des termes qui révèlent le plan d'une confédération bien plus vaste que ne Tétait alors la ligue helvétique. Broun, qui avait une arrière-pensée, y fit insérer la clause pour Zurich de pouvoir conclure des alliances partielles, contrairement au pacte de Brunnen, qui avait sagement interdit ces sortes d'alliances ou Sonderbund\

L'alliance de Zurich avec les montagnards mit le comble au mécontentement du duc d'Autriche, Albert II. Il alla mettre le siège devant Zurich, à la tête de 20,000 hommes tirés de ses pays héréditaires, des terres de la noblesse (Montfort, Kybourg, Frobourg, Heiligenberg, Aarberg, Wirtemberg, des évêchés de Bâle, Constance, Strasbourg, Freisingen) et des villes alliées, parmi lesquelles figuraient, bien malgré elles, Berne et Soleure à côté de Bâie, Fribourg en Brisgau et Fribourg en Uechtland (septembre 13.51) *.

Le duc avait aussi requis les Glaronnais; mais ces pâtres énergiques refusèrent leur concours en disant : « Nous ne sommes pas tenus de suivre les drapeaux des Habsbourg dans leurs guerres particulières, mais seulement lorsqu'ils agissent en qualité de protecteurs ou avoués de l'abbé de Seckingen. »

A la première nouvelle des armements du duc, les Zuricois avaient député une ambassade à l'empereur pour réclamer sa protection ; mais la meilleure égide était celle des confédérés, qui envoyèrent plusieurs cents hommes à leurs amis de Zurich. Cependant, de toutes parts on demandait la paix et faisait des offres de médiation. C'étaient, du côté des seigneurs, le comte Frédéric de Toggenbourg et Jean de Rechberg, commandeur de Tordre de Saint-Jean à Waedenschw7l ; du côté des villes, les Bâlois et les Bernois, qui servaient dans l'armée du duc. Après quelques pourparlers, les Zuricois et leurs alliés de Lucerneet des

attribue à la Mordnacht de Zurich du 23 février 1350 le changement de Broun et l'annulation du traité. Mais le projet de Broun et ses pourparlers avec les gouverneurs autrichiens Jean de Ferrette et Jean de Waldshout sont postérieurs à la Mordnacht.

^ Segesser, eidg. Ahschiede, de 1245 à 1420, I, 260. Voir aussi du même JRechtsyesch. der Stadt und BepublUc Luzern, II, 28.

' Chronique contemporaine de Matthias de Neuenbourg sur le Rhin, éditée par M. Gott Studer, p. 200 et suiv. Cet écrivain parle de 2000 casques et de 20,000 hommes de pied. La chronique de l'Alsacien Kœnigshoven (1386) extraite par Otto Henné, donne le même nombre. La chronique de Henri Truchsess de Diessenhofen va plus loin et parle de 30,000 hommes de pied.

FONDATION DE LA CONFÉbÉRATION SUISSE. 235

Waldstaetten se laissèrent déterminer par le danger présent à accepter un arbitrage présidé par la reine Agnès de Hongrie, la sœur du duc Albert II.

Sous la réserve de leurs alliances et libertés, les Zuricois, dans leur empressement à voir les Autrichiens lever le siège, se portèrent garants de l'arbitrage et livrèi'ent en otages au duc seize des plus notables citoyens de leur ville.Mais la sentence d'un pareil tribunal était aisée à prévoir. Les arbitres, dont deux avaient été choisis par le duc et deux par les confédérés, ne s'entendirent pas, et ce fut la reine Agnès qui trancha la question dans le sens le plus favorable à sa maison, et parlant le plus fâcheux aux confédérés.

Les Zui'icois étaient condamnés à rebâtir le vieux Rapperschwyl et k indemniser les ducs d'Autriche pour tous les torts qui leur avaient été faits dans la guerre. Les Lucernois étaient tenus de rentrer dans lobéissance des ducs, les Waldstaetten de reconnaître les droits de ces derniers comme landgraves ; enfin, défense était intimée à ceux d'Uri, Underwald, Schwyz, Zurich, Lucerne, de former des alliances avec les sujets de l'Autriche. Lettres patentes de toutes ces choses devaient être dressées par les confédérés et remises au duc dans le délai de quatre semaines, pendant lesquelles les otages demeureraient à Baden ou Brougg, comme garants de la stricte exécution de la sentence.

Onéreuses et humiliantes à la fois, ces dispositions, si elles eussent été exécutées à la lettre, eussent mis en grand danger l'alliance des confédérés que les arbitres avaient juré de respecter. Cependant, non content de ce jugement léonin, le duc d'Autriche exigeait encore des Zuricois qu'ils missent en liberté son vassal et cousin, le comte Jean , de Habsbourg. Sur le refus de ces derniers, leurs otages furent jetés dans les cachots. Les Waldstaetten ne se montraient pas disposés non plus à signer les fameuses lettres patentes. La guerre recommença de plus belle. L'événement le plus important de la reprise de la guerre fut ce qu'on a appelé la conquête, mais ce qu'il serait plus juste d'appeler V émancipation de Glaris, Zurich, Uri, Schwyz et Underwald occupèrent cette vallée avec leurs troupes (en novembre 1351) *.

Au mois suivant, vers Noël, Rodolphe Broun, à la tête de 1,300 hommes, fit une expédition vers Baden pour y surprendre un corps ennemi. Arrivé trop tard pour exécuter ce dessein, Broun se mit à ravager les bords de la Limmat, détruisit le manoir de Freudenau,

* Blâmer, Urkundenmmmlung zur Gesch. des Kantons Gîarus, Jahrbuch des hist. Vereins, IV, 284.

puis se mit à remonter le long de la Reuss jusqu'à Birmenstorf pour passer la Limmat et regagner Zurich. Mais 4,000 Autrichiens, aux ordres de ce Bourcard d'Eilerbach qui avait commandé à Fribourg en 1340, campaient k Taettwyl et se mirent en devoir de couper le retour aux Zuricois. Broun, se voyant cerné par des forces supérieures, crut la partie perdue et s'enfuit vers Zurich. <f Ce n'était pas lâcheté, n dit un historien zuricois, mais calcul, et dans l'intérêt de l'État « qu'il dérobait sa précieuse vie au péril. Mais, dans les moments su- « prémes, les calculs de ce genre sont faux, et Broun, bien que person- « nellement courageux, a passé pour un lâche aux yeux de plusieurs et « a été noté ainsi dans l'histoire *.'» Le rôle héroïque, que Broun n'avait pas pu ou pas su jouer dans cette journée, échut à son lieutenant et ami, le chevalier Roger Manesse. Le soleil était à son couchant lorsque la bataille s'engagea à Taettwyl, lieu élevé entre Baden et Mellingen. Il y allait pour les Zuricois de leur existence. Mais, en dépit de leur bravoure et de l'héroïsme de leur chef, les Autrichiens l'eussent emporté par le nombre, lorsque tout à coup des cris se firent entendre : c'était un détachement de 150 hommes des bords des lacs qui venait au secours des Zuricois.

Les Autrichiens, qui ignoraient le nombre de ces auxiliaires, crurent avoir affaire à des forces considérables et se retirèrent sur-le-champ après avoir perdu 450 hommes. La ville de Baden seule laissait sur le carreau 31 guerriers, entre autres son avoyer von Lienheim. La perte des Zuricois était de 60 hommes. Une foule de drapeaux, parmi lesquels l'étendard du chef même des Autrichiens, Bourcard d'Ellerbach, allèrent orner la salle du conseil ou Rathhaus. Une procession annuelle à Notre-Dame des Ermites fut instituée en commémoration de la victoire et se célébra jusqu'à l'époque de la Réformation, en 1527.

La fuite de Broun ne lui avait pas ôté la faveur du peuple. La bourgeoisie, qui lui était dévouée comme au fondateur du gouvernement démocratique, alla le chercher bannière déployée et au son des trompettes à sa maison de campagne de Schœnenwerth, où il s'était réfugié, et le ramena triomphalement en ville.

Zurich, considérée par les confédérés comme la tête de leur ligue, n'avait pas cessé, pendant tout ce temps, d'être occupée par une garnison tirée des divers États confédérés, bien que ceux-ci fussent eux-mêmes exposés aux attaques de l'ennemi. Les Glaronnais, les vassaux du duc, avaient fourni 200 hommes.

* Bluntschli, Geschichte dtr Republik Zurich, 1847, I, 210.

Au commencement de Tannée 1352, Walther de Sladion, le bailli aairichien, chassé de Glaris, entreprit d'y rentrer de force, mais ce fut pour essuyer une sanglante défaite et pour perdre la vie avec nombre des siens au Rutifeld, près de Naefeis, dont le château fut pris et rasé par les pâtres victorieux *.

Les Glaronnais, délivrés de leurs ennemis, mais exposés à leur vengeance, demandèrent et obtinrent leur entrée dans l'alliance perpétuelle (le 4 juin 1352). Le sceau appendu à l'acte d'alliance porte ces mots : SigUlum cammunilatis provinciœ Glaris (sceau de la communauté de la province de Glaris), avec l'image de saint Fridolin, le patron du pays*.

Dans le même temps, les Lucernois prenaient d'assaut et ruinaient \e Nouveau Habsbourg, près de Lucerne, et, réunis auxZuricois, faisaient des incursions dans l'Argovie. Les troupes ducales incendièrent par représailles le village schwyzois de Kussnacht et emmenèrent beaucoup de bêtes à cornes. Les confédérés, en petit nombre, ayant attaqué l'ennemi, fort de 1,400 hommes, furent repoussés avec une perte de 17 des leurs.

Les Zougois, dévoués aux ducs d'Autriche, ayant voulu pénétrer à leur tour sur le territoire schwyzois, durent se retirer avec une perte de 1 2 hommes. Le pays de Zoug, séparant les territoires de Zurich de ceux de Sch wyz et de Lucerne, la Confédération naissante avait peine à se maintenir si cette contrée leur demeurait étrangère ou hostile. Des sympathies d'ailleurs pour la cause des confédérés, existaient dans la campagne zougoise surtout, amie particulière des Schwyzois. En juin, 2,000 confédérés environ allèrent mettre le siège devant la ville de Zoug et firent pour la première fois usage du canon, dont on s'était déjà servi six ans auparavant, à la fameuse bataille de Grécy, si funeste à la France. Les citadins de Zoug, fidèles à leur prince, demandèrent un délai de trois jours et implorèrent le secours du duc Albert, qui se trouvait alors à Kœnigsfelden ; mais ce prince, tout occupé de chasse et de fauconnerie, répondit avec hauteur que si les confédérés prenaient la ville, il saurait bien la leur reprendre. Blessés au vif de ces paroles méprisantes, les bourgeois de Zoug ouvrirent leurs portes aux confédérés et demandèrent leur admission dans l'alliance perpétuelle. Elle leur fut accordée le 27 juin, quelques semaines après l'admission de Glaris. Ce dernier

^ Blâmer, Staots- und Bechisgeach. der Democraiien, 221* M. Strickler indique le 2 février 1352 comme le jour du combat de Rûti, 65.

' TJn sceau plus ancien et attribué au X]II°>« siècle porte l'image de Marie avec l'enfant Jésus, et doit avoir été octroyé par Tabbesse de Seckingen.

pays n'avait été admis dans la Confédération qu'avec des clauses restrictives qui le plaçaient dans des conditions bien inférieures à celles qu'on avait faites aux autres États confédérés. Ainsi, aux termes de l'acte du 4 juin, Tamman et les paysans de Glaris prenaient rengagement de ne conclure aucune alliance sans le consentement des autres Etats de la ligue. Leurs alliés se réservaient, d'autre part, le droit de ne leur prêter le concx)urs de leurs armes dans leurs guerres que dans le cas où, après examen de leur cause, ils la ti'ouveraient juste et légitime. La position faite à Glaris par ce traité ressemblait beaucoup à celle de ces alliés du corps helvétique qu'on appellera plus tard, dans le droit public suisse : les Étals associés (zugewandte Orte). Cette position s'explique par la circonstance que la vallée de Glaris était un pays conquis sur l'ennemi et dont l'émancipation récente avait besoin de confirmation*.

Les conditions faites aux Zougois étaient beaucoup plus favorables. C'est que la ville fortifiée de Zoug jouissait déjà de franchises municipales considérables sous les ducs d'Autriche. Elle donnait aussi d'autres garanties de consistance que les pâtres de Glaris, plus novices dans la vie poH tique.

Malgré le dédain apparent avec lequel le duc Albert II d'Autriche avait accueilli le siège de Zoug, il n'en fut pas moins très-irrité de l'admission de ces deux pays dans l'alliance des confédérés. Trois semaines après l'incorporation de Zoug, il revint mettre le siège devant Zurich (juillet 1352) avec 30,000 hommes. Berne et Soleure avaient dû fournir, comme la première fois, leurs contingents. Le duc avait avec lui le margrave Louis de Brandebourg, fils du défunt empereur Louis de Bavière, le comte Everard de Wurtemberg, le burgrave de Nuremberg et une foule de seigneurs de la Haute et Basse-Allemagne. Mais les Zuricois, renforcés par 2,000 confédérés, se défendirent avec intrépidité et détruisirent pendant la nuit un pont que le duc avait fait élever sur la Limmat. Le margrave de Brandebourg, bien vu des Waldslselten à cause de la protection dont l'empereur Louis les avait couverts, se posa en médiateur et réussit à conclure une trêve sur des bases plus équitables que l'arbitrage de la reine Agnès. Toutefois, la convention acceptée était encore bien dure, puisqu'elle imposait à Zurich l'obligation de ne plus admettre à sa combourgeoisie aucun sujet du duc et de mettre en liberté le prisonnier du Wellenberg, Jean de Habsbourg ; à Zoug et à Glaris le devoir de rentrer sous le joug autrichien, dont

* Blumer, Jahrbuch des hist. Vereinsdes Kantons Glaris, III, 219.

Ltieeme et Schtcgz étaient tenus également de respecter les droits, et à Uri la tâche de faciliter la perception des revenus ducaux partout où Ton y mettait obstacle (1 septembre 1352).

Pendant le siège de Zurich, Berne avait pu se convaincre encore une fois par ses propres yeux de la force et du courage des confédérés. Le 6 mars 1353, Tavoyer, le conseil et les bourgeois de Berne formèrent une alliance perpétuelle avec Uri, Schwyz et Underwald \

Zurich et Lucerne étaient représentés Tun et l'autre dans la Diète où fut négociée l'alliance des WaldstaBtten avec Berne. Sans s'alHer directement avec Berne, Lucerne et Zurich promirent aux Waldstaetten de prendre las ai^mes en faveur de cette ville, lorsqu'ils en seraient requis (gemahnt) par les premiers. Berne, de son côté, promit de s'armer en faveur de Lucerne et de Zurich à la requête des Waldstaetten. Les relations directes de Berne avec Zurich ne s'établirent qu'un siècle plus lard. Par une alliance directe avec Zurich et Lucerne, Berne eût craint peut-être de s'attirer des complications avec les ducs d'Autriche. On a voulu y voir aussi la répugnance que devaient éprouver les gouvernants bernois pour la constitution démocratique et la prépondérance des tribus et corps de métiers à Zurich. L'alliance de Berne avec les Waldstaetten n'avait pas non plus le caractère étroit de celle des autres États de la ligue. Ainsi, au heu de s'engager à prendre les armes à la première requête de ses alliés, cette ville se ménageait la latitude d'examiner chaque cas particulier. Le village de Kienholz, dans l'Oberland, était désigné comme le lieu des conférences des deux parties contractantes.

Lorsque s'accomplit l'admission de Berne à l'alliance éternelle, la noble famille des Boubenberg avait cessé depuis trois ans de présider aux destinées de la république. De 1350 à 1364, le fauteuil des avoyers est occupé par des magistrats assez obscurs pour la plupart, et dont un seul, Pierre de Balm, paraît avoir été une personnaUté remarquable. Il avait porté le grand étendard de la répubHque à la bataille de Laupen et figuré au nombre des deux arbitres nommés par les confédérés en 1351, lors du jugement de la reine Agnès. La disgrâce des Boubenberg a été racontée comme suit par le chroniqueur bernois Justinger : « L'avoyer de Boubenberg le vieux gouvernait avec trop d'or- « gueil et était accessible aux présents. Il fut déposé desa charge et banni « pour cent ans et un jour avec d'autres magistrats honorables. Mais « au bout de quatorze ans on s'aperçut que les successeurs de Bouben-

* Segesser, eic/^. Abschicdede 1245 à 1420, 36. Les actes à Vappendice^ 285 etsuiv.

« berg ne gouvernaient pas mieux que lui, et Pierre de Schwar- « zenbourg, qui remplissait alors ces fonctions, s'étant rendu tout à fait <c impopulaire, la bourgeoisie, réunie selon l'usage dans l'église des <c Cordeliers, témoigna le désir de voir rappeler son ancien chef. Mais « le greffier ne trouvant pas, ou affectant de ne pas trouver le passage «( de la Handfeste qui donnait à la bourgeoisie le droit d'élire l'avoyer « comme elle l'entendait, un bourgeois jeta une poignée de cerises noi- « res contre la charte qui en fut maculée. L'article se trouve enfin, ou « en fait lecture et la bourgeoisie court au domicile de l'avoyer de « Schwarzenbourg pour y prendre la bannière de l'État et aller en « grand cortège chercher son ancien avoyer qu'elle promène en triom- « phe à Berne, où, pour l'honorer davantage encore, on faisait son fils « avoyer ou chef de la république. »

L'histoire et la légende sont venues se confondre dans ce récit. Le fait que pendant l'espace de quatorze ans les Boubenberg demeurèrent exclus de la suprême magistrature est réel. Mais les documents nous apprennent d'abord que l'ancien avoyer de ce nom a conservé ses fonctions jusqu'à leur expiration légale aux élections pascales de i350. En second lieu, Jean de Boubenberg et son fils Ulric, loin d'être frappés d'ostracisme, siègent l'un et l'autre au conseil. Tout se réduit donc à une éclipse momentanée de la première dignité de l'État, à laquelle nous voyons Jean de Boubenberg le jeune porté de nouveau en 1364.^ La cause de cette éclipse se rattache probablement à la lutte des familles patriciennes contre les artisans qui travaillaient à obtenir, comme à Zurich, une part aux affaires publiques. Mais pendant qu'à Zurich la démocratie triomphe, l'inverse a lieu à Berne où le pouvoir reste aux mains des familles nobles comme les Boubenberg ou des bourgeois enrichis. Les associations destinées à procurer plus d'influence aux tribus ou abbayes furent interdites et punies d'une amende. La réintégration des Boubenberg à la première magistrature marque le triomphe de l'aristocratie, tempéré cependant par quelques concessions aux métiers, comme l'institution des Seize et celle des Bannerels ou chefs de quartiers, qui datent de la révision constitutionnelle de 1294*.

^ Gottlieb Studer, Studien ûber Justinger, Arch, des hist Vereins des Eantans Bem, VI. und VIL Heft.

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