NOTRE SEIGNEURIE
Pury de Rive, sans être aussi profond, avait des vues saines en politique, et les exprimait avec bonhomie. On lui doit de piquants détails sur la bataille de St-Jacques et la connaissance du mot sublime d'un chef bernois : c Nous baillerons nos âmes à Dieu et nos corps aux Armagnacs. »
Hugues de Pierre est le plus intéressant des annalistes du chapitre. Ce chanoine était presque un historien à la manière de Philippe de Commines, pittoresque, énergique, plein de sel et de pénétration. Ses descriptions des batailles de Grandson et de Morat ont été citées, louées par les meilleurs hi.^toriens. Le récit de l'apparition du duc de Bourgogne a déjà quelque -chose de dramatique: « A grandes chevauchées c venait le duc Charles avecque moult gens d'armes de pied et de cheval^ c espandant la terreur au loin par son ost (armée) innumérableV »
Après avoir narré l'arrivée à Neuchàtel des 20,000 Suisses, qui marchaient sur Grandson, « tous hommes de martial corsage, faisant peur et pourtant plaisir à voir, » le chroniqueur conte ainsi la bataille à laquelle avaient pris part 300 de ses concitoyens neuchâtelois, de la boQche desquels il avait recueilli les détails de son récit :
Tost apparaissent devant les batailles des ligues, les gens d*ànnes bourguignons superbement accoutrés ; là se trouve le duc avec ses plus armés chevaliers ; tost
^ Chronique des chanoinea de Neuchàtel, 124. Michaud, 1839, 25.
font charge ; tost sent frottés et déjettés dessu^iev chartreux de la Lance ; en afirès de ce coup, les ligues descrovant toute la formiliére des Bourguignons proche Coa* cise, font planter en terre piques et bandiéres, et par commun accord requièrent Miveur du Dieu fort. Le duc voyant ce jeu jure disant : par gaint Georges ces vtlaim crient mord. Gens des canons^ feu sur ces vilains. Toutes et telles paroles ne lui servent de rien; les ligues comme grêle se ruent dessus les siens, taillant, dépiéçant de çà, de là, tous ces beaux galants. Tant et si bien sont déconfits en vaux déroutte ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils fumée, épandue par vent de bise.
Des nombreux bardes que vit éclore l'époque des guerres de Bourgogne, de Souabe et d'Italie, vingt environ ont signé leurs pièces. Lucerne, lieu natal du chantre épique de Sempach, Haibsuter, est aussi le berceau de Hans Ov^'er, le chantre de Ragaz, et de Hans Viol, Tua des trois ménestrels qui célébrèrent la journée de Morat après y avoir glorieusement manié la lance ou la hallebarde.
Fribourg avait vu naître Lenz, acteur d'une chronique en rimes allemandes de la guerre de Souabe, et maître d'école dans cette ville.
Le plus fameux chantre des guerres suisses, le chef inspiré de la pléiade qui tenait le luth d'une main et le glaive patriotique de l'autre, c'est Veit Weber. Né sur les confins des ligues, dans cette Forét-Noire peuplée d'hommes vaillants et sympathiques aux Confédérés, il s'était épris d'enthousiasme pour ce peuple dans la guerre de Bourgogne, où les fils de l'Alsace, du Brisgau et de la Suisse combattaient confondus sous le drapeau de l'Union héréditaire. Veit Weber, après avoir para en brave à Héricourt, à Grandson, à Morat, célébra en vers sanglants la triple défaite des Welsches. Le chant de Morat est le triomphe de Veit Weber et le chef-d'œuvre de la poésie guerrière. C'est un hymne sauvage et cruel, mais étincelant d'audace et d'héroïsme. Ainsi chantait l'Athénien Tyrtée lorsqu'il conduisait les Spartiates électrisés à la victoire. Dans le rayonnant tableau qu'un grand ami de notre pays, M. Xavier Marmier, de Pontarlier, aujourd'hui membre de l'Académie française, a tracé des chants de guerre de la Suisse pour la Revue des Deux Moades, Veit Weber est appelé le TaiUefer de la Suisse^. Mais Taillefer ne faisait que chanter les vers de son compatriote et devancier Turold ; Veit Weber, le soldat qui se fait poète pour chanter le chant des combats est à la fois le Taillefer et le Turold de la Confédération. Une chose donne un charme particulier aux tableaux de bataille de Veit
' Taillefer, le chantre de la bataille de Hastings (1066), qui aUait à cheval en chantant devant Gnîllaame le Conquérant, « de Karlemagne et de Roland, et d'OU- € Tier et des vassaux qni monrorent k Roncevaax. > Bévue des Deux Mondes du 16 janvier 18S6.
LA aVILISATION AU XV"** SIÈCLE. 443
Wdi)6r, ce soBlles descriptions de la nature dont il entremêle ou fait précéder ses récits. Une riante peinture du printemps ouvre son poème sur la prise de Pontarlier qui suivit la bataille d'Héricourt:
L'hiver a été bien long au gré des oisillons en soufirance. Mais aujourd'hui quels joyeux ramages ils font entendre sur les rameaux de la forêt. Les rameaux sont verts ; la campagne a refleuri au loin. Maints braves se mettent en campagne et vont venger dans les larmes du duc de Bourgogne le cruel outrage fait à leur honneur.
L'ouverture du poème de Morat est une effusion naïve des sentiments d'un soldat victorieux :
Mon cœur déborde d'allégresse ^ ; je puis de nouveau chanter et faire des vers. 11 est vengé enfin l'affront cruel dont le souvenir ne me laissait de trêve ni nuit ni jour.
Vient la peinture animée de la bataille, de la déroute des Bourguignons et du carnage affreux qui suivit. Dans ce récit, composé sans doute sur le champ de bataille et dans le délire de la victoire , une exakation farouche s'empare du poète; sa plume se colore d'une teinte de feu et de sang dont l'expression a quelque chose d'étrange et de presque intraduisible dans notre langue :
On les voit fuir deçà, de là, en haut, en bas, dans les champs cultivés et dans les vignes; tel se dérobe dans le taillis qui n'est pas cerf; tel s'élance dans le lac qui n'est pas poisson et n'a aucune envie de boire. Il s'y enfonce jusqu'au menton.
On tire sur eux comme s'ils eussent été des canards sauvages. On leur donne la chasse dans des barques... Les eaux du lac sont rouges de sang... rouges les barques des chasseurs.
D'autres ont grimpé sur les arbres; mais ces pauvres oiseaux n'ont pas d'afles, on les bJmX comme des corbeaux. Â grands coups de lance on les fait dévaler, sans crainte de gâter leur plumage ou de voir leurs ailes s'enfler au vent.
Deux lieues au loin ce n'était qu'une même bataille. Deux lieues au loin gisait foulée et broyée la puissance du Bourguignon. Deux lieues de sang répandu vengèrent le trépas de nos frères iniquement égorgés à Grandson*.
De tels chants devaient plaireà une nation belliqueuse. Aussi étaient-ils extrêmement populaires. Les camps, les tirs, les dédicaces retentissaient des miles accents de Veit Weber et des autres bardes helvétiques. Vieillards, enfants, femmes se faisaient les échos de cette poésie et s'en allaient, chantres ambulant^, les colporter de ville en ville, en s'accompagnant du violon et de la guitare. Populaires par leur contenu, ces
^ « Min hem îst aller frdden voU. »
* < Zwei Mciil^n lang war eine Schlacht. »
chants relaient aussi par la manière dont ils avaient pris naissance. Ils n'étaient point le fruit d'un travail opiniâtre, ni éclos dans le silence du cabinet. La tente du soldat, le foyer rustique, le coin du poêle, voilà les lieux qui les avaient vus naître. Les chantres eux-mêmes, gens peu lettrés pour la plupart, étaient des artisans, des pâtres et des laboureurs. C'est ce que nous apprennent leurs poèmes, dont la dernière strophe est ordinairement consacrée à révéler le nom de l'auteur, sa patrie, ses inclinations et jusqu'à son arme favorite. Une invocation pieuse termine parfois l'hymne guerrière* :
Celui qui composa cette chanson a nom Mathys Zoller. Il brandit fièrement sa lame d'acier à Berne en Uechtland. Dieu et la Vierge viennent en aide à la chrétienté !
La Suisse avait d'autres poètes composant en latin ou dans la langue vulgaire, des ouvrages savants ou satyriques. Le latin avait cessé d'être la langue de l'État, mais il était encore celle de TÉglise et de la science. Le meilleur poète du temps est le Glaronnais Henri Loriti, surnommé Glaréan, de son lieu d'origine (1488-1563). Son bel éloge des XIII cantons de l'Helvétie : Descriptio Helvetiœ nec non Panégyrieon, publié en 1514, était dans toutes les bouches et s'apprenait par cœur dans les écoles*. A Cologne, l'empereur Maximilien avait voulu poser luimême la couronne du poète lauréat sur sa tête (1512). Versé dans les langues, les mathématiques et la géographie, Glaréan mérita encore, comme éducateur, l'estime et la reconnaissance de ses contemporains.
Il ouvrit, en faveur des étudiants glaronnais et des autres cantons qui fréquentaient l'université de Bâle, un pensionnat remarquable qu'il transporta à Paris lorsque ceux-ci s'y rendirent pour y compléter leurs études. L'excellence de sa doctrine et de son enseignement, les soins paternels qu'il prenait de ses élèves, lui firent de chacun d'eux un ami. Tout ce que la Suisse possédait alors d'hommes éminents, Zwingli, Watt« Érasme, s'honoraient d'entretenir des relations avec Glaréan. Pendant le séjour de cinq ans qu'il fit à Paris, cet humaniste distingué fut jugé
^ ZoHer n'était cependant pas Bernois, mais originaire de Lauffenbourg, une des Villes forestières alliées des Suisses dans les guerres de Bourgogne. Meyer de Knonau, Indicateur d^ histoire suisse, 1873, 318.
* Par quelques beaux vers, où Guillaume Tell est célébré comme le Brutus de la Suisse, Glaréan a beaucoup contribué à accréditer Pidée que la Confédération avait eu en lui un père et la liberté primitive un vengeur. Le commentaire dont Myco* nius, Pami de Glaréan, a accompagné le poème national de ce dernier, est toot aussi fidèle à la tradition qu'ils tenaient l'un et l'autre du chroniqueur Etterlin et qu'Etterlin lui-même avait empruntée à Pûntiner et Friind.
digne par ses leçons sur César et Tite-Live d'occuper la première chaire de belles-lettres qui ait existé au collège de France \ Attaché ensuite, comme professeur, à l'université de fiàle, il contribua à en faire l'un des premiers centres intellectuels de l'Europe.
La fondation de l'université de BAle marque comme l'un des événements les plus importants de notre histoire littéraire^^ Ce fut l'un des heureux fruits du çpncile de Bàket du pontificat éclairé de Pie II, qui avait été secrétaire de ce concile. Apprenant l'avènement au saint-siège de l'homme éminent qui avait longtemps séjourné parmi eux et dont les écrits, rendus publics par la presse nouvellement inventée, témoignaient d'une haute estime pour les Suisses en général et pour Bàle en particuher, l'évêque Jean de Venningen et les magistrats de cette ville s'adressèrent au nouveau pape. Ils sollicitèrent, en 1459, non des indulgences ou une image miraculeuse, mais la création d'une de ces hautes écoles comme l'Italie en avait a Bologne, la France à Paris, et comme l'Allemagne venait d'en fonder à Vienne, Heidelberg, Erfurt, Cologne, Leipzig, et plus récemment presqu 'aux portes de Bàle, à Fribourg en Brisgau (1 457). Deux desprincipaux magistrats bàlois, l'ancien bourgmestre Hans von Flachsiand et le chancelier Kûniin, se rendirent à plusieurs reprises auprès de Pie II alors à Mantoue pour en obtenir les mêmes privilèges universitaires que Bologne (en Italie) et l'incamération d'un certain nombre de prébendes et de bénéfices ecclésiastiques au profit de l'institution nouvelle. La réponse du pape ne se fit pas attendre et la bulle que promulgua Pie II à cette occasion est un monument de la sagesse des pontifes de ce temps et de la protection accordée aux lettres par ces précurseurs de Léon X ; car les paroles de Pie II ne sont que la reproduction de celleâ de son prédécesseur Calixte III dans la bulle d'érection de l'université de Greiffswald (1456).
« Rien de plus précieux que la perle de la science, dit Pie II dans cette € bulle. Par elle, le fils du pauvre se rend nécessaire au monarque. Elle « tire de la poussière l'esprit immortel, infini. C'est le seul trésor qui « s'agrandisse en se disséminant. Comment le saint-siège apostolique, « destiné à l'avancement du bien, n'exaucerait-il pas une telle prière 1 « Oui, au nom de Dieu (et que ce soit au plus grand avantage de la foi, « de la justice et de toute culture intellectuelle), le bourgmestre, les « conseils et les bourgeois de la belle et salubre ville de Bâie, reçoivent
^ ^ Biographie universelle, — Biographie de Glaréan, par Hanhart et Schreiber, de Fribourg en Brisgau, 1837, — Yiscber, Gesch. der UmnersitâJt Baseî^ 1860. — Freuler, Das Leben und Wvrkm Glareans, Jahrh, des hist, Veeeins des Santons Glarus, heft XII, 5 et XIU, 10.
« par les présentes et pour toujours une université, où s'enseignera « toute science permise, divine et humaine. Notre vénérable frère, « l'évéque de Baie, et après lui chacun de ses successeurs, sera chan- « ceiier de l'institution nouvelle » (12 nov. 1459).
Le 4 avril i 460, l'université de Bâie fut inaugurée avec pompe et organisée, comme celle de Bologne, en quatre facultés: celles de théologie, de médecine, de droit et des arts libéraux. Un recteur magnifique, Georges d'AndIau, avec le sceptre d'argent pour symbole dé sa dignité , fut mis à la tête du corps académique. Pour peupler la nouvelle école, on lui accorda de grands privilèges, comme celui d'être jugé par le corps universitaire lui-même. En 1477, l'évêque-chancelier ayant voulu Eaiire saisir et juger devant son tribunal un étudiant convaincu de voies de fait sur la personne d'un prêtre de ses amis, le corps des étudiants réclama contre la violation de ses privilèges auprès des chefs suisses, qui revenaient victorieux de Nancy. Ceux-ci prirent avec ardeur la cause des étudiants, et l'évéque fut obligé de respecter une indépendance qui n'était ni sans abus, ni sans danger.
Sous les auspices des Confédérés, qui la considéraient comme le joyau et l'orgueil de leur patrie, Tuniversité de Bàle prospéra. Les magistrats, les hommes influents de presque tous les cantons y envoyèrent leurs fils. Nicolas de Flûe, dont le patriotique génie, pour être sans culture, n'en comprenait que mieux le prix de l'instruction, y plaça Jean, laîné de ses dix enfants \ De savants professeurs venus de Strasbourg, de Paris, de Cologne, de Constantinople même, y enseignèrent avec éclat les différentes branches. Mais la grande illustration de Bâie depuis f 521 était le Hollandais Érasme, l'esprit le plus élégant, le plus étendu, le plus aimable et le plus railleur aussi du XVI"^® siècle; celui dont les papes, les rois, les savants de tous les pays captaient la faveur et recherchaient la corra^^pondance, et qui écrivit la spirituelle satire intitulée : Éloge de la folie. La satire était l'arme dont se servaient les lettrés de l'époque pour flageller les imposteurs et les charlatans qui déshonoraient l'école et l'Église.
L'un de ces derniers était l'alchimiste Paracelse, d'EinsiedeIn, plus tard professeur à Bâie, qui prétendait posséder la pierre philosopbale, c'est-à-dire l'art de prolonger la vie et de changer tous les métaux en or.
On doit cependant à Paracelse des découvertes importantes dans les
^ Le nom du fils de Nicolas de Flûe ne se trouve pas porté sur le livre matricale de rUniversité, mais se trouve en revanche mentionné dans les comptes de l'État où il est question d'une gratification de 8 livres accordée à l'alnl des cinq fils de Bruder Claus, Jean de Flûe.
sciences naturelles. Il fît, le premier, l'application de la chimie à la médecine, et montra les propriétés de l'antimoine, da mercure, du laudanum et de plusieurs autres corps. La philosophie religieuse lui est aussi redevable de belles et graves pensées sur Dieu, le monde et la nature humaine. S'ennuyant à Bàle, il se mit à parcourir les grandes villes de l'Europe, vêtu d'un costume écarlate pour faire plus d'effet, et n'en mourut pas moins de misère à l'hôpital de Salzbourg en f 540.
Un esprit de la même trempe était Corneille Agrippa, de Cologne» qui exerça successivement les fonctions de médecin de ville à Genève (1521 à 1523), à Fribourg (1523-1524) et à Bâie. Fait prisonnier par les Suisses à la conquête de Pavie, en 1512, il avait reçu un tel accueil au milieu d'eux, qu'il les suivit dans leur pays où il eût trouvé une seconde patrie, s'il avait su fixer quelque part sa course vagabonde. Le séjour de Fribourg, en particulier, parut peu lui sourire. Dans un moment d'humeur, il datait une de ses lettres de Fribourg, viUe dépowvue de toute espèce de science et de littérature^. Cette boutade ne Tempêchait pas de dire dans une épitre postérieure: fai laissé à Fribourg € des amis pour la vie. »
A côté de ces savants bizarres et pédantesques, l'université de Bàle comptait des hommes d'un vrai mérite, comme Geiler, de Kaysersberg, près de Schaffhouse, prédicateur et écrivain célèbre dans le genre humoristique; Louis Baer, professeur de théologfie, fort estimé d'Érasme, qui Uii légua sa montre d'or; Jean de Stein (Johannes à Lapide), que son origine suisse n'empêcha pas d*être promu à la dignité de recteur de l'université de Paris, où il fut mêlé aux querelles philosophiques des réalistes et des nominalistes qui troublèrent cette institution pendant plusieurs siècles. A Râle il brillait surtout comme prédicateur et a laissé cinq volumes de sermons manuscrits qui sont conservés à la bibliothèque. On le trouve plus tard installé comme prédicateur à Berne, où il avait pour ami l'historiographe Anshelm, et il marqua, comme à Bàle, par l'ascendant qu'il exerçait sur les esprits et par son influence réformatrice'.
C'est au Bâiois de Stein et à son ingénieux compatriote, Élie de Lauffen, que revient Fhonneur d'avoir doté la Suisse de la première imprimerie, et d'avoir naturalisé ensuite cet art naissant dans la capitale de la France (1470). Le berceau de la typographie en Suisse fut la petite ville de Munster, dans le canton de Lucerne. Élie de Lauffen y
^ A. Daguet, Cornélius Agrippa chez les Suisses. Arch. de la Soc. éPhistoire du canton de Fribourg, 1856.
* Wilhelm Yischer, OeschichU der Universitàt Basel, 159.
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était chanoine et y avait formé un aide intelligent dans Ulrich Gmng« natif de la même ville et maître es arts de l'université de Bàle. Appelé par Stein à Paris, Gering fut l'un des trois premiers introducteurs de l'imprimerie dans cette grande \ille. 11 y acquit une belle fortune qu'il légua à la Sorbonne et aux autres établissements d'instruction de cette capitale.
L'art typographique, établi à Bâle à la même époque, s'y éleva à une hauteur extraordinaire par les soins des Amerbach et des Froben, savants éditeurs des œuvres d'Érasme, et comparables aux Étiennes et aux Aides, c'est-à-dire aux imprimeurs les plus éminents de Paris et de Venise'. Aussi un vif enthousiasme pour l'essor intellectuel de la cité du Rhin respire-t-il dans certaines lettres du célèbre humaniste de Rotterdam \ Le Grec Jean Lascaris, l'an des beaux génies réfugiés de Bysance, partageait cet enthousiasme.
L'université de Bàle n'absorbait pas tous les talents indigènes. Zurich, l'ancien foyer des muses, voyait fleurir Zwingli, non seulement comme orateur sacrée mais comme chroniqueur, et poète. Cet ami de Schinner, qui avait fait avec lui la campagne d'itahe en 1512, en qualité d'aumônier, composa une relation de cette expédition, respirant le plus vif enthousiasme pour ce prélat et les exploits de ses compatriotes au service du pape Jules 11. Plus tard, à la vue des plaies cruelles que la vénalité fait à l'indépendance et aux vertus helvétiques, l'indignation s'empare du prêtre patriote et lui dicte ces beaux vers z
Quand Tâme avide et grossière Se prend au vil appât de For, Elle trahit la foi jurée, Elle se vend déshonorée, Et perd la liberté sacrée, Notre plus précieux trésor.
La liberté n'a de soutien Que dans les vertus héroïques.
^ Parmi les imprimeurs de Bàle se signalèrent encore les Pétri, les Bischoff, les Oporin, Herwagen, Gratander, etc.
* « n me semble, disait le grand Érasme, vivre dans le Musée le pins délicieux.
< Combien de savants distingués j'ai appris à connaître ici. Tout le monde corn- « prend le grec, le latin. Plusieurs y ajoutent l'hébreu. L'un excelle dans l'his-
< toire, l'autre dans la théologie; plus loin on trouve un mathématicien profond,
< on un ami des lettres classiques, ou bien encore un jurisconsulte consommé. Ren* « contre unique. Du moins n'ai-je rien vu de pareil ailleurs. Puis, science à part, € que d'union, d'aménité, de cordialité; on dirait le même cœnr. > Épitres d'Erasme, I, 85, cité par Hottinger, MsUrire de la CoitfédértUian (traduction dé M. YalUemin, 166).
Dans le portrait que les contemporains tracent dé Zwingli, le curé de Zurich nous est représenté comme un homme plein de gaîté, jouant du luth et de la flûte à ravir, affable envers chacun, admettant les paysans à sa table avec les grands, assez épris des sages de l'antiquité pour leur donner une place dans le paradis à côté des plus saints patriarches.
Érasme, dont Zwingli était alors Tami et l'admirateur, écrivait: « Je félicite la nation helvétique d'avoir un homme qui travaille, par « ses études, à l'ennoblir et à polir ses mœurs. » Un autre ami de Zwingli, l'avoyer fribourgeois Falk lui offrait en 1515 la jouissance de la belle maison qu'il avait acquise à Pavie et de la campagne qu'il avait à douze milles de cette ville. Falk était un grand ami des livres et des savants. Mais de ses relations avec Zwingli on ne saurait conclure, avec quelques auteurs, J. J. Hottinger, par exemple, qu'il eût abondé dans le sens de ses doctrines, s'il eût encore vécu quand le réformateur rompit avec Rome. Falk mourut dans l'île de Rhodes en 1519, au beau milieu du second pèlerinage qu'il avait entrepris à la Terre-Sainte, en expiation de ses péchés dont le plus mince n'était pas la part qu'il avait prise au meurtre judiciaire de l'avoyer d'Arsent.
A Berne brillait le chanoine Wœlflin, professeur de Schinner et de ZwingH, auteur d'une vie de Nicolas de Flue en latin, dédiée au cardinal de Sion, éditée en 1508; àLucerne, le cordelier Myconius, auteur d'un commentaire instructif sur VEloge de l'Helvétie de Glaréan. Saint- Gall, sous son abbé Ulric VIII, redevenait le sanctuaire des muses (histoire, éloquence, poésie, calligraphie). Saint-Gall était aussi la patrie de ce Watt ou Vadian, poète et orateur, couronné par l'empereur Maximilien P^ et autour duquel se pressaient à Vienne des auditeurs de toutes nations.
Genève, ville politique et guerrière plus que littéraire et scientifique, n'était cependant pas dépourvue d'hommes de savoir et de talent, comme ce Jean Alarmet de Brogny, natif de Savoie, qui y devint évêque-cardinal, et fut l'un des vice-présidents du concile de Constance. Brogny voulut fonder une université à Genève, mais ne trouva pas le concours nécessaire parmi les citoyens*. Cependant une preuve que la culture de l'esprit n'était pas aussi dédaignée dans cette ville qu'ont voulu le dire certains historiens de la réforme religieuse, c'est l'existence d'une imprimerie en 1478, c'est-à-dire un quart de siècle avant l'introduction de cet art à Zurich, en 1504.
^ Senebier, Hist. littéraire de Genève, Brogny mourut à Rome en 1426, mais il est inhumé dans la chapelle des Macchabées, à Genève.
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Un fait curieux et qui n'a pas été assez relevé, montre le prix que les Confédérés mettaient aux choses de Tesprit. C'est le soin qu'ils prenaient dans leurs traités avec la France et les autres pays, de stipuler en faveur de leurs jeunes gens la création de bourses universitaires. D'après le traité signé avec François P^ en 1516, chaque canton avait droit pour un de ses étudiants à une bourse de 100 écus à l'université de Paris. En 1521, parle traité de Lucerne, le chiffre de 100 écus fut porté à 120. La diète suisse se faisait également un devoir de protéger ceux de ses concitoyens qui honoraient le pays par leurs talents. En 1514. lorsque parut \d. Description de r Helvétie, Idi diète, k laquelle ce livre était dédié, avait accordé à l'auteur, le poète Glaréan, une gratification de 20 florins du Rhin. Elle lui procura, en outre, une pension annuelle de 100 florins du duc de Milan pour le cas où il se rendrait à l'université de Pavie comme il en avait alors le projet. Lorsqu'il se fut décidé, au contraire, pour celle de Paris, la diète lui obtint une pension et un accueil favorable (1517). Quand le poète eut quitté Paris pour retourner à B;lle, les cantons suisses, à la demande des Glaronnais, intervenaient encore auprès de François P'" pour que ce prince daignât lui conserver sa pension. Le roi consentit à lui payer 120 écus par an, en se déclarant prêt à lui maintenir tous ses avantages précédents, s'il consentait à retourner à Paris et à reprendre la chaire qu'il avait au Collège de France*.
Les Beaux-Arts, favorisés par les richesses et le luxe, héritage de Grandson et des guerres mercenaires, suivirent le progrès des sciences et des lettres. LeXV"^ siècle voit s'élever une foule de temples, d'hôtels de ville, de clochers, de statues, de ponts, de fontaines et d'édifices publics et privés de tous genres. La collégiale de Saint- Vincent, à Berne, et la tour de Saint-Nic(ïlas, à Fribourg, sont les produits les plus remarquables de l'an religieux à cette époque. Les hôtels de ville de Bàle, de Lucerne, de Berne, de Fribourg, de Sursée et de Zoug datent également des premières années du Xyi™® siècle comprises dans la période de la renaissance.
Les artistes qui ont travaillé à ces édifices, architectes et sculpteurs, étaient des penseurs hardis, dont le ciseau satyrique sculptait sur la pierre ou le bois des scènes allégoriques et des figures grotesques, peu flatteuses pour les grands et le clergé du temps, dans le genre de celle de certain cardinal dans le Jugement dernier de Michel- Ange k Rome. Grande était alors la liberté de l'art. Les artistes suisses appartenaient
^ Segesser, eidg. Abschiede, de 1500 à 1520. 1051.
LA CIVILISATIOxN AU XV** SIÈCLE. 45i
k la vaste association des Francs-maçons ou Tailleurs de pierre (Steinmelzen) très répandue en Allemagne et dont les principaux centres étaient Strasbourg, Vienne, Cologne et Zurich. A la loge maîtresse de Zurich étaient subordonnées celles de Berne, Lucerne et BAle. Pour devenir associé, il fallait connaître son art, avoir de bonnes mœurs et remphr les devoirs de sa religion et de son étal. On cile parmi tes meilleurs architectes du XV'"® siècle, Mathias ŒInsinger, connu par sa coopération à la bâtisse de Saint-Vincent de Berne et Georges du Jordel, qui a travaillé à la tour de Saint-Nicolas de Fribourg. Un architecte berjiois, Sléphan Hurder, jouissait d'un grand crédit dans l'association maçonnique.
L'architecture militaire luttait de hardiesse et de majesté avec l'architecture religieuse et civile. On peut s'en faire une idée en contemplant ces remparts qui courent sur les rochers de Fribourg, descendent dans les abîmes et en remontent à tire d'ailes, entourant la ville de Berthold IV de Zsehringen d'un triple rang de murailles que flanquaient alors seize tours à l'épreuve de l'artillerie du siècle. Les étrangers s'extasiaient devant ces prodiges de l'art comme on s'extasie aujourd'hui devant Torgue de Mooser; et le Tyrtée des batailles suisses, le Souabe Veit Weber, saluait d'un hymne radieux la cité fortifiée et imprenable qui allait servir de clé et de boulevard à la Confédération du côté de la France :
Allégresse! Fribourg est pleine de braves! de braves fermes comme des lions. Donnez-vous l'assaut quelque part, vite, vous voyez courir à Tenvi les fiers gars de Fribourg.
Âh ! solides sont tes murailles et bien doublées de tours ! tu ne laisses pas chômer ton or et tu bâtis sans cessa nouveaux bastions et remparts. Bourgogne ne pourra te nuire.
Les maisons particuUères rivalisaient à Fribourg avec les édifices pubhcs. Quelques-unes de ces maisons existent encore au quartier de la Neuveville et attiraient récemment l'attention du savant auteur des arts plastiques en Suisse par leurs façades gothiques artistemenl ornées*.
^ Rahn, ATl. Les constructions gothiques les plus importantes et les mieux conservées de la Suisse romande se voient à Genève dans la Cité, à Komont (Pauberge du Cerf et la maison Pugin), à Moudon (Phôtel de la Poste) et à Sion la maison Supersax. M. Rahn cite encore l'Hôtel do ville à Bienne, les maisons de la rue du Château à Cerlier, à Berr.e même l'Hôtel de ville avant la déplorable restauration dont il a été l'objet, et la maison des Boubenberg avec sou arcade aux voûtes étoilées.
La peinture à l'huile, cultivée à Bâle, à Berne, à Lucerne, à Fribourg, avait pour représentant le plus illustre, Hans Holbein, auteur plein de génie du Christ mourant, du portrait d'Érasme et de ceux des rois Charles-Quint et Henri VIII *. Ces monarques, à la cour desquels Holbein fit de fréquents séjours, traitaient cet artiste de génie comme un ami et un égal. Il régnait en effet par le talent comme eux par la naissance, et fut, avec Lucas Cranach, le chef de l'école allemande. Antérieurement à Holbein, avait brillé le peintre fribourgeois Hans Friess, auteur de tableaux remarquables, que leur coloris et certaine analogie de monogramme ont fait confondre avec les œuvres du grand maître de l'école allemande. La chronique des cordeliers de Fribourg appelle Friess « pictor celeberrimus totiuH Helvetiœ. L'ancienne danse des morts dont on découvre encore quelques vestiges sur la peinture plus récente qui la recouvre a été attribuée sans preuve à Hans Friess*.
D'autres artistes moins connus, mais inspirés par le patriotisme, décoraient les murailles des chapelles historiques, les galeries des ponU et la façade des maisons particulières, de peintures reproduisant les traits de la vie de Guillaume Tell et des héros de la Suisse primitive. C'est à quelque peintre ou poète du XV™® siècle qu'est due la touchante légende de Guillaume Tell donnant sa vie pour sauver celle d'un enfant qui se noyait dans le torrent du Schsechen, et se dévouant ainsi pour un seul, après s'être dévoué pour tout un peuple. Cette légende, recuei Ilie par Uhland, a fourni à ce grand poète contemporain le sujet de son admirable ballade intitulée « La mort de Guillaume Tell. »
Malgré les progrès de la culture intellectuelle, l'amour du merveilleux et les croyances superstitieuses faussaient les meilleurs esprits et étendaient leur empire jusque dans le domaine des sciences naturelles '. Mais grâce aux découvertes de véritables savants, la lumière ne devait pas tarder à poindre dans cette partie des sciences. Ici encore, le grand rénovateur sera l'un de nos compatriotes, l'illustre Conrad Gessner, dont les beaux travaux font même aujourd'hui l'admiration du monde scientifique.
^ On lui a attribué aussi vlwq' Danse des Morts^ peinture à la fresque beaucoup plus ancienne et qui date du milieu du XV® siècle. Les peintures murales abondaient dans les couvents de Bâle. Au XV** siècle appartiennent aussi les belles stalles gothiques de Fribourg et de Hauterive.
' A. Daguet, Hans Friess, peintre fribourgeois des XV« et XVI« siècles dans VÉraulation, Bévue fribourgeoise, chez Schmid-Roth, Fribourg, 1855. Voir aussi les articles de M. His-Heusler de Bâle, dans Zahn, Jahrbuch fur Kunst^ 1869.
^ Le prévôt Hsemmerlein ajoutait foi aux enlèvements de personnes par le diable et à la vertu de la lettre N contre la peste. A la requête du gouvernement de Berne, Pévêque de Lausanne excommunia les hannetons.
Les MOGURS du peuple suisse offraient alors un étonnant mélange de jovialité bouffonne et de sensualité raffinée, de bonhomie naïve et d'audace guerrière. La sobriété avait été longtemps une des vertus distinctives des Confédérés. Un proverbe expressif flétrissait Thomme intempérant, qui, au lait succulent des troupeaux et à Teau pure des fontaines et des sources, préférait las boissons fermentées et les jouissances dangereuses qu'elles procurent : « Beaucoup boire est d'un pourceau ou d'un lansquenet '. »
Mais les dernières guerres, celles d'Italie particulièrement, avaient bien modifié les idées et les habitudes à cet égard. Bientôt les Suisses n'eurent rien à reprocher aux lansquenets et un autre proverbe moins honorable pour notre nation se répandit en Europe*.
La frugalité des repas, la simplicité dans l'habillement et la manière de vivre, en général, furent atteintes du même coup. Rien de plus -commun dans la vieille Suisse, même au sein des maisons féodales, comme celle des barons d'Attinghausen, que de voir toute la famille, sans distinction de maîtres et de valets, s'asseoir à la même table, servie pour tous de légumes, parfois d'un plat de viande, et boire à la ronde dans la même coupe. La place d'honneur appartenait aux cheveux blancs. Heureux et béni l'aïeul encore vert, autour duquel prenaient place des générations d'enfants et de petits-enfants! On dînait à 9 heures du matin; on prenait plus tard le pain de la vêprée (Vesperbrod). Chaque repas commençait par la bénédiction et se terminait par les grâces que prononçait, recueilli et nu-tête, le patriarche de la famille.
Au XV™® siècle, plusieurs de ces touchants usages disparurent avec les progrès de l'immoralité et du luxe. Pour réprimer les abus, on prodigua en vain les lois somptuaires. Les pourpoints de soie aux agrafes d'argent, réservés jusque-là aux nobles, les chapeaux de feutre et les barettes rouges ornées de panaches devinrent d'un usage de plus en plus général. Le haut-de-chausses de toutes couleurs et à raies s'élargit indécemment; le pourpoint s'ouvrit pour laisser passer une chemise bouffante ornée de chaînettes d'argent. Les femmes surtout se firent remarquer par le raffinement et l'extravagance de leur toilette.
Les mauvais lieux se multiplièrent et jouirent d'une faveur révoltante dans des villes qui n'avaient pas même d'écoles pour les enfants. Le centre de la corruption étaient les bains de Baden, où affluaient des personnes de toutes les classes et de tous les pays, attirées par la
^ « Viel trinken ist s&uisch, landaknechtisch. > * < Boire comme an Saisse. »
séduclion du vice et Timpunité la plus complète. L'inconduite engendra des maladies affreuses que tout l'art des charlatans et des juifs qui pratiquaient alors la médecine se montra impuissant à guérir.
Un peuple gai et loyal se fait pardonner bien des choses. Les étrangers qui parcouraient les cantons au XV™« siècle, louent tous la franchise des Suisses, la gaîté de leurs propos et de leurs fêtes, La joie générale éclatait avec le plus d'entrain dans les folies du carnaval, où la danse, la lutte^ les cortèges ridicules alternaient avec des festins auxquels prenaient part toutes les classes de citoyens. Les plus gais des Suisses étaient les Lucernois. Leur bouffon Fritschi, le Tribovlet de la Suisse, faisait par ses contorsions et ses saillies les délices de tous les cantons. Les Bâlois ayant enlevé Fritschi et refusant de le rendre aux Lucernois, ces derniers s^ avisèrent d'aller le chercher en gi'ande pompe, les deux, avoyers et tout le conseil en tête.
Vours figurait dans les écussons et les drapeaux de Berne, depuis que Berthold V (selon la légende) avait tué un de ces animaux sur l'emplacement même où s'éleva cette ville. A la fin du XV"** siècle, les Bernois voulurent avoir vivant leur animal symbolique, et construisirent la loge et la fosse que Ton voit aujourd'hui [Bœrengraben). Les premiers hôtes du Bœrengraben furent ou bien les petits ours qu'un vaillant guerrier bernois, Rodolphe Nsegeli, père du célèbre avoyer de ce nom, avait pris au général français La Trémoille pendant la guerre de 1512, ou le fameux ours apprivoisé qui suivait partout le duc René de Lorraine. Ce prince l'avait dressé à gratter à la porte de la salle où se tenait la diète, dans l'espoir, sans doute, de se rendre propices messeigneurs par cette gentillesse d'un nouveau genre.
L'originaUté était^ dans les mœurs ; elle se retrouve dans la vie des hommes les plus cultivés de l'époque. La biographie du célèbre Glaréan en offre plus d'un exemple. Au commencement de son séjour à Bâle» les professeurs qui étaient jaloux de son mérite ne lui ayant pas assigné une place convenable, un jour de thèse et de concours académique, il parut dans l'auditoire monté sur un âne, aucuns disent sur un cheval. Une autre fois, des touristes italiens (il s'en trouvait déjà à cette époque) ayant demandé à voir le célèbre Glaréan, il se montra à eux, assis dans un fauteuil de parade, revêtu des insignes du poète couronné, et le.s congédia sans avoir échangé avec eux une seule parole \
L'originalité ici n'est pas exempte d'affectation et d'orgueil. Nous aimons mieux le trait de Jean de Brogny qui, devenu évèque de Ge-
^ Schreiber (Heinrich), LoriU Glareanus. Freiburg, 1878, 23.
nève et cardinal, ne rougissait point de rappeler dans une peinture de sa chapelle des Macchabées les pourceaux qu'il avait gardés dans son enfance. Un autre prélat, le fameux cardinal Schinner, mettait son originalité dans la reconnaissance. Dans sa jeunesse, lorsqu'il était encore pauvre étudiant, il avait reçu les secours d'une brave femme de Berne, presque aussi pauvre que lui. On rapporte que, passant dans cette ville un grand nombre d'années après, il se souvint delà pauvre veuve, fit servir dans sa mansarde un splendide festin, auquel il assista avec les personnes de sa suite, et laissa en cadeau à sa bienfaitrice toute l'argenterie qui avait paru sur la table*. On éprouverait quelque embarras à concilier ce trait de générosité avec ce que nous avons dit plus haut du cardinal de Sion, si on ne savait par l'histoire et la psychologie quel abîme de contradictions peut receler le cœur humain.
^ Le père Farrer a fait, en passant, aUusion à cette anecdote qui se trouve rapportée dans les chroniques du temps et dans l'ouvrage curieux et rare du jésuite Angelinus Gazseus. Fia Hilaria. Dillingen, 1623.