Anarchie de l'empire. — Développement de la féodalité
après la mort de Charlemagne.
Louis le Débonnaire régna d'abord avec force et sagesse, mais ses nombreuses réformes ayant mécontenté les grands, ses propres llls se révoltèrent contre lui et le renversèrent du trône de la manière la plus indigne (830). Un parent de l'empereur, Wala, abbé de Corbie, était d'accord avec les rebelles. Louis le Débonnaire ayant été rétabli momentanément sur le trône, fit saisir Wala et l'envoya sous bonne escorte dans le fort de Chillon, au sein d'une contrée alors si sauvage qu'au dire d'un chroniqueur contemporain on n'y voyait que la terre et l'eau*. Wala y demeura enfermé jusqu'à ce qu'une nouvelle révolution vint précipiter définitivement du trône le fils de Charlemagne, qui finit ses jours dans une île du Rhin en 840.
La mort de Louis le Débonnaire ne rendit point la paix à l'empire. Ses fils s'entre-déchirèrent avec fureur. Le traité de Verdun en Lorraine (843) semblait devoir accorder les prétentions rivales. L'Italie, l'Allemagne et la France devinrent autant d'États séparés et indépendants. Charles le Chauve, roi de France, et Louis le Germanique, premier roi (les Allemands, échangèrent, en présence de leurs armées, des serments solennels pour lesquels ils se servirent, le premier de la langue tudesque et le second de la langue romane, transition du latin à la langue française. Mais la lutte recommença de plus belle sous leurs successeurs et rempHt de troubles la seconde moitié du IX"*^ siècle. L'empereur Charles le Gros, fils de Louis le Germanique, réunit de nouveau un
' Pertz, IL
^ Paschase Hadbert, dont M. Yuniemin a suivi la version favorable à Wala dans son docte et piquant livre sur Chillon. Lausanne, 1854.
moment tout Tempire sous «on sceptre. Mais, méprisé par ses sujets parce qu'il avait acheté la paix des Normands, au lieu de les combaltre, ce monarque fut déposé par les seigneurs comme Louis le Débonnaire Tavait été par les prélats (888). Les rois carlovingiens qui suivirent n'eurent aucune autorité et ne se maintinrent que par le secours des armes étrangères.
Pendant ces désordres. Tordre puissant établi par Charlemagne disparaît. Plus de gouvernement central, plus d'assemblées nationales, plus de plaids généraux et populaires. Les sept comtes les plus puissants se font rois dans leurs provinces respectives ; les autres cherchent à se rendre perpétuels et héréditaires. Chaque baron se croit roi dans sa terre, et la maxime nulle teire sans seigneur commence à être invoquée contre les simples hommes libres pour les obliger à se placer sous la protection d'un seigneur, auquel, en échange de son patronage, ils sont tenus d'acquitter une redevance en argent ou en nature.
Un homme libre refusait-il de se mettre sous la protection d'un grand, laïque ou ecclésiastique, on se hguait pour le ruiner et le perdre. « Du VII"^ au X™^ siècle, les propriétaires de terres franches ou alleux « furent en grande partie dépouillés ou réduits à la condition de vas- « saux *. » Une conséquence naturelle de cet état de choses fut qu'un grand nombre d'hommes libres, ayant perdu leurs propriétés, perdirent aussi le droit de porter les armes qui y était attaché et qui constituait la principale différence entre le serf et celui qui ne l'était pas.
Le IX"™® siècle donna naissance à l'institution des avoués de l'Église. Ces fonctionnaires (appelés aussi vidomnes, vidâmes) avaient pour principale mission de protéger les domaines ecclésiastiques, de les défendre en justice et d'en soigner les intérêts comme administrateurs temporels. En échange de leurs services, ils avaient droit à certains bénéfices et au tiers des amendes. Mais que de fois ces protecteurs attitrés et gagés des évoques et des monastères furent les oppresseurs et les ennemis les plus cruels de ceux qu'ils avaient juré de défendre et de soutenir de tout leur pouvoir. Outre les avoués des églises (Kastvôgteen allemand ), le droit public de l'empire reconnaissait encore des avoués ou protecteurs de villes et de pays (nommés Schirmvôgte en allemand) et des avoués ou baillis impériaux (Reichsvôgte), d'un ordre plus relevé encore, parce qu'ils représentaient directement l'empereur et exerçaient k sa place le droit de glaive et de haute justice (Blutbann).
L'époque carlovingienne voit s'élever un certain nombre de châteaux-
* Éd. Secrétan, Essai sur la féodalité, p. 54.
forts destinés a servir aux familles nobles de refuges, de boulevards, et qui trop souvent aussi devaient être les repaires de Foppression et des rapines des gentilshommes.
« Sous les faibles descendants de Charlemagne, i> dit l'historien des Chdteatix de la Suisse, « plus l'anarchie, les guerres privées, le droit du « plus fort, la puissance et l'arbitraire même allèrent en progressant, « plus aussi les châteaux se multiplièrent. Il s'en établit non-seulement <r dans les passages des montagnes les plus importantes, mais dans le « voisinage des villes mêmes, comme le Freihof et la tour de Rohr, à « Aarau*. »
6. État do pmys sons les derniers emperenrs carloTinglens. — Rétablissement da royaame de Bourgogne et du daehé d'Al« lemannie (814-919).
La Transjurane avait eu à se louer du gouvernement de Louis le Débonnaire. La cathédrale de Lausanne en avait obtenu le petit cloître de la BaumettB d'ÉcIépens, avec des terres sûr les bords de la Venoge * ; Saint-Gall, délivrée de la tutelle oppressive des évêques de Constance, et affranchie du tribut annuel d'une once d'or et d'un cheval que lui avait imposé Charlemagne, prit un essor extraordinaire et atteignit à un haut degré de prospérité matérielle, base de sa grandeur scientifique et littéraire*. L'immunité ou exemption de la juridiction civile fut accordée à ce cloître * et à celui de Pfeffers, que Louis le Débonnaire protégeait contre le comte Roderic. L'évêque de Côme, dépouillé par ce seigneur, trouva la même protection. Le cloître d'Agaune, école de vertu et de lumière au VII°** siècle, était devenu l'asile de vices affreux. Louis le Débonnaire en chassa les moines et les remplaça par trente chanoines réguliers avec le consentement du pape Eugène II '.
Louis le Germanique, premier roi des Allemands, fonda à Zurich le célèbre Frauenmunster où moûtier des religieuses, dont ses deux filles, Hildegarde et Berthe, furent successivement abbesses (853). L'immunité octroyée à cette abbaye princière s'étendit à ses ressortissants et
^ J.-J. Hottinger, Les châteaux de la^Suisse (préface). Coîre, Dalp, 1828 (en allemand).
* Hidber, Urkundenregister^ à l'année 817.
^ Le petit territoire de l'abbaye s'enrichit de nombreuses donations sur les bords <le la Sitter, de la Tfaour, de la Glatt, de la Limmat, du Rhin, des lacs de Zurich et de Constance. En tout, 160,000 arpents. Von Arx, Histoire de Saini-Gaîl,
* L'acte d'exemption de Saint-Gall est daté d'Aix-la-Chapelle, 3 juin 818; celui de Pfeffers de 819. Voir Hidber, 53 et 57.
* Jahn, II, 323.
80 DOHINATIOxN FRANQUË.
contribua au développement des franchises municipales de Zurich. Cette ville eut dès lors son juge et avoué particulier et indépendant, comme Saint-GalP.
Avec le règne de Louis le Germanique coïncide la fondation de l'église de Beromùnster, ainsi nommée de son fondateur, le comte Béro de Lenzbourg (850). Outre la maison de Lenzbourg, il se forme alors en Helvétie un certain nombre de maisons souveraines, comme celles des Montfort dans les Grisons, des Toggenbourg, des Nellenbourg à Schaffhouse, fondateurs du cloître de Tous-les-Saints, et des Kyboiirg, fondateurs du cloître de Rheinau (778), et dont les possessions s'étendaient alors sur les rives de la Thour et de TAar.
Les désordres de l'empire eurent leur contre-coup dans ces contrées et y enfantèrent des brigandages et des dissensions de toute espèce.
L'évêque David de Lausanne était un de ces prélats belliqueux qui endossaient plus volontiers la cuirasse que la chasuble. Il entra en guerre avec un de ses vassaux, le sire argovien de Tegerfelden, et dans une rencontre furieuse qui eut lieu au village d'Anet, entre Morat et Neuchâtel, l'évêque et son rival se transpercèrent Tun l'autre du fer de leurs lances (850). Sur le mont Etzel, entre Schwyz et le lac de Zurich, un pieux ermite de race illustre, Meinrad de HohenzoUern, tomba sous les coups de vils assassins (février 863). Découverts et saisis, les meurtriers furent jugés sous la présidence du comte Adalbert, dans la cour des Tilleuls à Zurich, et expièrent leur crime sur la roue (866).
Une année après, une guerre acharnée éclatait dans la Transjurane. Un seigneur nommé Hugbert, abbé de St-Maurice et beau-frère du roi de Lorraine Lothaire II, avait été investi par lui du gouvernement d'une partie de la Bourgogne. Mais Lothaire ayant répudié la sœur d'Hugbert, celui-ci se révolta contre ce prince et défit des troupes dans trois combats. Mais dans une quatrième affaire, le comte Conrad, général de l'empereur Louis II qui avait succédé à Lothaire, vainquit Hugbert, dont un dard perça la langue et occasionna le trépas (864-860). Cet événement arriva près du château d'Orbe, déjà célèbre par le séjour de Brunehaut et par les fréquentes entrevues des petits-fils de Charlemagne, qui y firent même un partage de l'empire (856).
Le gouvernement de la Transjurane, vacant par la mort tragique de
^ Georges de Wyss, Histoire de Vàbhaye des religieuses de Zurich. L'acte de iondation est daté de Ratisbonne, 21 juillet 853.
Hugbert, fut donné à son vainqueur, le comte Conrad, et passa ensuite au fils de ce dernier, nommé Rodolphe. C'était un seigneur fort ambitieux. Non content de s'être emparé de l'abbaye de St-Maurice à titre également d'abbé laïque ou commendataire, comme on disait alors, il cherchait une occasion de s'agrandir encore et la trouva bientôt dans la situation déplorable de l'empire sous le règne de Charles le Gros*
Ce prince, remarquable d'abord par sa puissance et en même temps par sa sollicitude pour les lettres, était tombé si bas qu'il ne put parvenir à faire reconnaître comme évêque de Genève son partisan Optandus, bien que ce dernier eût été canoniquement élu par le clergé et le peuple. Oltramne, archevêque de Vienne et métropolitain de Genève, refusa son consentement et se saisit même d'Optandus qu'il mit en prison en donnant pour motif l'origine étrangère de ce prélat, bien que la sienne ne le fût pas moins. Le pape Jean VIII, dont Charles le Gros réclama l'intervention, se chargea de la lui rappeler en y joignant une menace d'excommunication qui fit enfin ouvrir à l'évêque de Genève les portes de sa prison et rendit ce prélat à son diocèse (vers 882).
Charles le Gros, déposé par les princes allemands à Tribur et confiné dans le monastère de Reichenau, y était mort (888). La même année, à l'exemple de Bérenger qui s'était fait roi d'Italie, et du comte Boson qui avait pris la couronne en Provence, le comte Rodolphe se fit reconnaître roi de Bourgogne transjurane à Saint-Maurice en Vallais, aux acclamations des grands et des prélats, parmi lesquels Dietrich ou Didier de Sion tenait le premier rang. Ce second royaume de Bourgogne embrassait les pays que Rodolphe et son père avaient gouvernés comme margraves, c'est-à-dire les deux versants du Saint-Bernard, le Val d'Aoste, le Vallais, les contrées de Vaud, Neuchâtel, les vallées nordouest du Jura avec Bâle, Gex, Genève, le Chablais.
L'empereur d'Allemagne, Arnoulf, neveu de Charles le Gros, voulut s'opposer à ce démembrement. Il marcha contre le nouveau roi et porta le fer et le feu dans le pays de Vaud. Lausanne fut occupée par les Allemands. Mais, harcelé et manquant de vivres, Arnoulf traita avec Rodolphe. Celui-ci conserva la couronne, mais dut se rendre à Ratisbonne pour y faire hommage à l'empereur comme à son suzerain (octobre 888) \ Ainsi fut fondé le second État de Bourgogne, lequel embrassait une partie des pays qu'avait possédés Gondebaud *.
^ Chronique contemporaine d'Hermann le Paralytique, moine de Reichenau (Pertz, VU, 110).
' C'est-à-dire qu'il s'étendait du Jura à l'ouest jusqu'à l'Aar supérieur, comprenait l'Oberland bernois, le Vallais, la Savoie, Genève, une grande partie de la
HISTOIBE SUISSE. B
Une révolution bien différente amena, vingt-neuf ans après ces événements, le rétablissement du duché d'ARemannie supprimé par Pépin le Bref en 746. Deux frères, Erchanger et Berchthold, dont l'empereur Conrad I®' avait épousé la sœur, gouvernaient ce pays depuis quelques années avec le titre de gouverneurs royaux. Mais ces deux seigneurs voyaient de très-mauvais œil la prospérité croissante de Tabbaye de Saint-Gall. Ils portaient surtout envie au chef de ce cloître, le beau, spirituel et magnifique Salomon III, évèque de Constance, fondateur de Bischoffszell, et en crédit auprès de cinq rois successifs. Ils persécutèrent ce prélat et se firent mettre au ban de Tempire. Salomon intercéda pour eux et obtint leur grâce. Mais peu sensibles à ce procédé généreux, Erchanger et Berchthold enlevèrent le prélat après avoir tué un de ses gardes, et le retinrent prisonnier dans un de leurs châteaux. Les parents de l'abbé levèrent des troupes. Les ravisseurs furent saisis, traduits devant un tribunal d'empire et condamnés à mort.
Salomon, toujours magnanime, pria le comte Bourcard qui présidait le tribunal de surseoir à la sentence. Mais Bourcard, qui comptait hériter et du pouvoir et des biens des condamnés, se montra inexorable et fit trancher la tête aux deux gouverneurs à Aldingen en Souabe. Bourcard obtint alors pour sa vie durant le duché d'Allemannie, rétabli en sa faveur par Conrad I" (917).
La Thurgovie, qui comprenait outre le pays qui porte ce nom, ceux de Zurich, Saint-Gall, Appenzell, Claris, Zug, Schwyz, probablement aussi Underwald, plus Lucerne et Argovie, faisait partie de ce grandduché d'Allemannie avec le territoire actuel du grand-duché de Bade> du Wurtemberg, une partie de l'Alsace et de la Bavière jusqu'au Lech. La Thurgovie elle-même se scinda bientôt en deux parties ou comtés du Zurichgau et du Thurgau.
Conrad P' étant venu à mourir peu après, désigna pour son successeur le vaillant Henri de Saxe, surnommé l'Oiseleur.
Henri P' de Saxe était un prince jeune et habile, comme il le fallait poui' sauver l'empire, menacé à la fois par l'insubordination des grands et par l'invasion de plusieurs peuples, Slaves, Normands, Hongrois ou Madgyares, Maures ou Sarrasins, dont l'apparition est le plus grand fléau du X"« siècle. La ville de Bâle venait justement d'être dé-
Franche-Comté et plus tard la Savoie du nord et la Suisse orientale (Jalin,II, 483). — Le nom de maison de Strœtilingen, donné par une chronique du XV™« siècle à la dynastie rodolphienne et employé depuis par Jean de Muller et tous les écrivains quil'ont suivi, n'est appuyé sur aucune donnée authentique.
truite par les Hongrois (917). Acclamé pour leur roi par les Franconiens et les Saxons, deux des cinq nations qui composaient alors l'empire germanique, Henri !•' eut un peu plus de peine à se faire reconnaître par les Bavarois et par les Souabes, dont les ducs convoitaient pom* eux-mêmes la couronne impériale. Mais quand on le vit bien résolu à agir contre ses adversaires, ces quatre peuples se réunirent et leur exemple fut même suivi par les Lorrains, nation toujours un peu flottante entre l'Allemagne et la France (920).