‹ Histoire de la confédération suisse (volume 4)Chapitre 16 sur 75 · I^es Othons de Saxe · texte numérisé non relu

I^es Othons de Saxe

Henri I®*' l'Oiseleur eut pour successeur son fils Othon P', surnommé le Grand à cause de ses victoires sur les Slaves, les Hongrois, les Danois et les Italiens. Il assura la prépopdérance de la race germanique sur tous ces peuples, et sut même la faire reconnaître du roi de France.

Dominé, comme Charlemagne, par la grande idée de l'unité du monde chrétien, Othon le Grand se fit couronner à Rome empereur d'Occident (962). Il usa de sa puissance pour mettre fin aux scandaleuses factions qui ensanglantaient la ville éternelle; il déposa et fit plusieurs papes. Dans ses États il nommait les évêques et introduisit la coutume de leur donner l'investiture par la crosse et Vanneau^ symbole de la juridiction spirituelle, et par le sceptre, signe de l'autorité temporelle. En revanche^ il combla les évêcbés et les monastères de biens immenses qu'il fit régir par des avoués ou vidomnes (Kastvôgte en allemand).

Les églises de notre pays les plus richement dotées furent celles de Coire, de Zurich et le couvent d'Einsiedeln, fondé entre 934 et 945, au lieu occupé par la cellule de saint Meinrad *. Einsiedeln obtint de l'empereur la fibre élection de ses abbés (946).

Le mariage d'Othon le Grand avec Adélaïde de Bourgogne, fille du roi Rodolphe II, l'avait rapproché de nos contrées (954). Un nouveau Ken se forma lorsque ce monarque donna le duché d'Allemannie avec la main de sa nièce, la savante Hedwige, à Bourcard II, fils de l'ancien duc Bourcard K Ce dernier prince résidait souvent à Zurich et y fit avec l'empereur une entrée triomphale, lorsqu'il eut vaincu sur le Pô

^ « In ducatu aUemanico, in Comitatu Bourcardi ducis Targove. » Gall More], Die jRegesten der BenedicHner Ahter Einsiedeln. Chur, 1848, 8.

les Italiens insurgés (965). Un bas-relief du grand Moûtier de Zurich a perpétué le souvenir de cette victoire. Les plus anciennes monnaies qui aient été frappées dans cette ville appartiennent, à ce qu'il parait, au règne de Tempereur Othon le Grand ' et portent une croix dans le champ.

Une sculpture qui ornait autrefois la façade de la cathédrale de Saint- Pierre, à Genève, représentait une entrevue d'Othon le Grand et d'Adélaïde, sa femme, avec l'architecte qui avait dh*igé la reconstruction de cette église au X°^' siècle. Adélaïde donna aussi plusieurs marques de sa sollicitude au couvent de Saint-Gall, qu'Othon le Grand traitait, au contraire, avec assez de dureté, comme on le voit par les enquêtes injustes qu'il fit faire à diverses reprises dans ce cloître, où il était cependant fort aise de trouver des hommes pour ses écoles, pour ses ambassades et même pour ses conseils. On reprochait aux moines de Saint- Gall l'usage de la viande et leur attachement aux coutumes irlandaises importées par Columban.

Les empereiu-s Othon II et Othon III, fils et petit-fils du précédent, continuèrent aux cloîtres la protection que leur avait accordée leur aïeul et père par l'intermédiaire des ducs d*Allemannie. Einsiedeln, sous son illustre abbé Grégoire, Anglo-Saxon d'origine, fils du roi Edouard I*^ et petit-fils du grand roi Alfred, obtint de nouvelles donations dans tous les pays voisins "; Payerne, sous son abbé Mayeul, la confirmation de tous les domaines concédés au monastère. Othon III, depuis son mariage avec Théophanie, princesse de Constantinople, était un César grec et romain plutôt qu'un souverain germanique. Il trouva la mort dans la campagne de Rome (1002), où l'avait suivi Bourcard II, abbé de Saint-Gall, qui mourut de la peste dans le même pays. Henri II de Saxe, duc de Banère, succéda à Othon III et fut successivement reconnu par les Bavarois, les Franconiens, les Lorrains, les Saxons et les Souabes.

s* lies rois de Bourgogne. — IjS bonne reine Berthe*

Rodolphe ^^ le fondateur du second royaume de Bourgogne ou Bourgogne transjurane, était mort en 912, laissant à son fils nommé

^ Henri Meyer, Die Denare und Bracteaten in der Schweis. Zurich, 1858*1860.

* Grégoire, abbé de Notre-Dame des Ermites ou Einsiedeln (964-996), reçut entre autres d'Othon I«' la possession de l'Ile d'Uffnau, dans le lac de Zurich (965) (Mulinen, Hdveiia sacra, 79). Mais M. de Mulinen se trompe en disant que l'abbé d'Einsiedeln fut créé prince du Saint-Empire. C'est V immunité qui fut accordée à l'ab-

Rodolphe comme lui^ la souveraineté des contrées juranes qu'il avait si vaillamment défendues contre les empereurs d'Allemagne.

Rodolphe II, qui à une valeur égale à celle de son père, ne joignait pas moins d'ambition, entra en guerre avec Bourcard P', duc d'Allemannie, au sujet des limites de son royaume qu'il voulait étendre dans l'Helvétie allemannique (919). Dans un combat livré près de Winterthour, Rodolphe eut le dessous et dut rendre le pays conquis entre l'Aar et la Reuss; mais son courage inspira tant d'estime à Bourcard qu'il préféra traiter avec lui et lui donna sa fille Berthe en mariage (922). Quelque temps après, les Lombards, mécontents du roi usurpateur Bérenger, proclamèrent Rodolphe II.

Ce prince passa les Alpes avec son beau-père Bourcard et réussit d'abord à étendre sa domination jusqu'à Venise. Mais le duc d'Allemannie ayant trouvé la mort dans une embuscade près de Novarre (926), Rodolphe II, effrayé par la mort de son beau-père, se hâta de repasser les monts et fut très-heureux de céder ses prétentions à Hugues, comte d'Arles, qui lui donna en échange la Provence. Henri l'Oiseleur, le roi des AUemannes, y ajouta la cession d'une partie de l'Helvétie allemannique jusqu'à Eglisau '.

C'est ainsi que l'ancien empire des Burgundes se trouva réuni en grande partie sous le sceptre des nouveaux rois de Bourgogne, appelés aussi rois rodolphiens, parce que trois de ces princes, sur quatre, portèrent le nom de Rodolphe (930).

Après avoir pris part aux guerres de France qui renversèrent du trône Charles le Simple et y portèrent son parent, le duc Raoul de Bourgogne, Rodolphe II mourut en 937 et reçut les honneurs de la sépulture à St-Maurice. Il laissait un fils mineur nommé Conrad et une fille nommée Adélaïde. Othon le Grand qui devait épouser plus tard Adélaïde, enleva Conrad à sa mère Berthe et le fit élever à sa cour, afin de préparer la réunion pure et simple de la Bourgogne à l'empire. Pendant l'absence de Conrad, Berthe, la bonne reine Berthe, gouverna le royaume.

Qui n'a entendu parler de l'humble et gracieuse reine qui, montée sur son palefroi et le fuseau à la main, allait de château en château, de monastère en monastère, de métairie en métairie, semant partout les œuvres de piété et de bienfaisance?

baye- Gelpke, II, 418. — Gall Morel, Die Begisten der Benedictiner-Ahtei Einsiedeln.

* Les limites du royaume de Bourgogne dans l'Helvétie allemannique ont varié; elles s'étendaient même un instant jusqu'au Sentis et comprenaient l'Underwald.

Un jour la reine de Payerne (c'est le nom que lui donnent les traditions de la Transjurane), rencontra dans les pâturages voisins d'Orbe, une jeune paysanne qui filait tout en gardant son troupeau. Berthe, charmée, fit un riche présent à la jeune fille. Le lendemain, les dames de sa suite parurent toutes devant elle une quenouille à la main. Mais la reine souriant à cet aspect : « Mesdames, fit-elle, la jeune paysanne, comme Jacob, est venue la première, et elle a emporté ma bénédiction. »

L'administration de la reine Berthe et de son mari Rodolphe II fut signalée par une foule de fondations pieuses et utiles : églises, monastères, ponts, routes, châteaux, hôtelleries. On lui a attribué avec plus ou moins de vraisemblance la construction ou la réparation des églises de Saint-Ours, à Soleure (930), de Moûtier-Grandval et deSt-Imier (932), d'Amsoldingen, d'Einigen, de Wimmis (933), de Notre-Dame de Neuchâtel (954) et de TAbbaye royale de Payerne (962), où le tombeau de la noble reine se voyait encore en 1519 *. Les tours de Gourze, Moudon, de Bertholo, près de Lutry, celle de la Molière, le prétendu oculus Helveiiœ des Romains sont, à ce qu'il paraît, des monuments de l'époque rodolphienne et auraient été construits pour résister aux aux invasions des Sarrasins et des Hongrois'. Organisées pour la défense et fermées de murailles d'une épaisseur extraordinaire, elles avaient pour entrée unique des portes percées à dix ou douze pieds du sol et auxquelles on ne parvenait qu'à l'aide d'échelles.

Les rois de la Transjurane n'avaient, en général, pas de résidence fixe; ils séjournaient tour à tour à Orbe, Chavornay, Yverdon, Lausanne, St-Maurice, Payerne, Soleure, Bûmplitz près de Berne, Chiètres près de Morat, Straettlingen sur les bords du lac de Thoune et Neuchâtel dont le château est appelé regalissima sedes (le siège trèsroyal) dans un acte de Rodolphe II (401 1).

Le règne de Berthe et de Rodolphe II voit paraître les premières hordes des Hongrois et des Sarrasins. Ces derniers, après avoir pillé et ravagé les campagnes, disparaissaient comme par enchantement à l'ap-

> Indicateur d'histoire de Zurich, 1873,|307.

' La reine Berthe a fait l'objet d'une charmante étude de M. YuUieminf (1843) et d'une notice critique de M. l'abbé Dey, qui a publié aussi une vie d'Adélidde. fille de Berthe et impératrice d'Allemagne (Genève, 1861). L'histoire des rois rodolphiens a été travaillée avec beaucoup de soin par de Gingins dans plusieurs mémoires. Voir aussi l'introduction au Régeste ou Eêpertoire chronologique de documents de la Suisse romande, de M. Forel. Lausanne, 1862. — Au point de vue artistique, voir Bahn, Geschichte der hildenden Kunsie in der Schweiz, 223.

proche des troupes régulières. Selon une tradition, la reine Berthe se vit réduite à fuir devant leurs hordes cruelles et à se réfugier avec son oncle Tévêque Ulric d'Augsbourg au fort de Neuchâtel. Walton, doyen de St-Gall, s'étant mis à la tête des gens de l'Abbaye, parvint à surprendre un jour ces terribles ennemis dans les ravins et les cavernes où ils avaient appris à se tapir comme des chevreuils. Il en tua une partie el emmena les autres prisonniers au cloître où ils se laissèrent mourir d'inanition.

Dans un acte du règne de Rodolphe P' ou de Rodolphe II (900- 923) on voit paraître le nom de Turimbert, comte d'Ogo ou de Gruyère. Turimbert est le premier chef connu de ce petit Étal alpestre'.

Conrad, fils de Berthe et de Rodolphe II, fut couronné à Notre-Dame de Lausanne. La pensée de son salut et la crainte de la fin du monde, annoncée pour Tannée 4000, préoccupaient exclusivement ce prince dévot. Aussi fit-il de grandes donations aux couvents de St-Maurice, Payerne, Romainmôlier, Saint- Victor de Genève. On le voyait, couvert d'un froc, suivre tous les exercices spirituels des moines. Ce prince s'honorait du titre de pacifique ei se borna à faire reconnaître son autorité dans la Provence et le Dauphiné, qui avait été soumis à son père. Il ne crut cependant pas pouvoir se dispenser de marcher avec Othon le Grand, son suzerain, au secours du roi de France, Louis d'Outre- Mer, son beau-père, menacé par les Capétiens (946), qui, avant la fin du siècle, devaient détrôner la dynastie carlovingienne (987).

Conrad fit, quelques années plus tard, une campagne plus profitable à son peuple. Les Hongrois et les Sarrasins s'étaient jetés tous ensemble sur son royaume; l'évêque de Bâie, Rodolphe, avait péri sous les coups des premiers, et l'abbaye de St-Maurice ainsi que le village de ce nom avaient été livrés aux flammes par les hordes sarrasines campées sur le Saint-Bernard (940) *. Conrad excita les Sarrasins contre les Hongrois

^ Ogo (Hochgau) est le plus ancien nom. Celai de Gruyère parait dans un acte de l'an 1177. Hisely, Histoire du comté de Gruyère. Lausanne, 1855, 1, 21, 35.

' Les Sarrasins ou Arabes avaient paru en France presque en même temps qu'en Espagne. On les trouve d'abord à Nîmes (710), à Toulouse ensuite (721), en Provence (730). Battus à Poitiers (7B9) et expulsés de Narbonne (759), on les retrouve en Provence et en Dauphiné (888-906). Le mont Joux ou Saint-Bernard était leur quartier général et leur boulevard dans les Alpes. De là ils portaient leurs invasions jusqu'à Avenches et Neuchâtel. Le fort de Fraxinet, capitale des possessions sarrasines en France, en Italie et en Suisse, fut pris par Guillaume, comte de Provence, et les Sarrasins anéantis par ce seigneur appelé pour cet exploit le Père de la Patrie.

et feignit de vouloir leur porter secours. Puis, quand il les vit aux prises et affaiblis par leurs pertes réciproques, il fondit sur eu.^ avec son armée et les taiHa en pièces (952-54)*. Les Sarrasins ne disparurent cependant pas totalement; car plusieurs années après que le roi Conrad eut transporté sa résidence des bords du Léman dans la cité de Vienne en Dauphiné (960), nous retrouvons leurs hordes barbares occupant le Mont Joux ou Saint-Bernard dans le Vallais. Une bande de 1000 Sarrasins, cantonnés dans les montagnes de ce pays, fil prisonnier, à Orsières, sur la Dranse, le vénérable Mayeul d'Avignon, abbé de Payerne, l'un des conseillers de la reine Berthe. Ils le retinrent pendant toute une année enchaîné dans un antre et ne le relâchèrent qu'au prix d'une rançon de 1000 livres que la congrégation de Cluny, dont Mayeul |était le chef, dut leur faire compter sur place.

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