Pierre de SaToie, le Petit Cliarlemaf^e
Quel que fût le progrès des confédérations, il n'était cependant pas encore arrivé à un degré de consistance qui permît aux villes et aux peuples libres de se passer entièrement de l'alliance ou du patronage de certains seigneurs puissants. C'est ainsi que les Bernois et leurs alliés du Hasli et de Morat, inquiétés par le comte Hartmann V de Kybourg, résidant à Berthoud, se virent réduits à implorer la protection du fameux Pierre de Savoie, comte de Romont, le sixième des huit fils du comte Thomas P"" de Savoie, qui remplissait, dès 1232, dans la terre romande, le rôle décisif que Rodolphe de Habsbourg, plus jeune de quinze ans, commençait à jouer depuis peu d'années dans la terre allemande*. Pierre accéda avec joie aux vœux des Bernois ; mais, aussi habile que brave, il se fit donner par le roi Guillaume de Hollande (7 mai 1255), le titre de protecteur de la Bourgogne, qui légitimait son intervention, puis travailla à agrandir la ville de Berne et posa lui-même la première pierre d'un pont dont le comte de Kybourg, l'ennemi de cette ville, avait cherché à empêcher la construction. Berne, il est vrai, dut payer cher cette protection, en prêtant hommage au comte de Romont comme vassale. Mais après avoir servi fidèlement Pierre dans plusieurs de ses expéditions, les Bernois parvinrent à se délier, après la bataille de Chillon, d'un vasselage incompatible avec la dignité d'hommes investis de la liberté impériale. Moins puissante que Berne, la ville de Morat n'eut pas la même chance et demeura vassale de la Savoie jusqu'au temps de la guerre de Bourgogne.
L'avènement de Pierre à la dignité de comte souverain de Savoie, en 1263, vint accroître beaucoup son pouvoir. La plupart des villes et seigneurs de la région occidentale, Romont, Rue, Payerne, Aubonne,
^ A. Heussler, Verfassungsgeschichte von Basel, 1860, 128.
^ Pierre porta le titre de comte de Eomont depuis 1240 jusqu'au jour de son avènement au trône des comtes souverains de Savoie et Piémont en 1263. Pierre était né en 1203 à Suse et avait été clerc et prévôt des cathédrales d'Aoste, Genève et Lausanne. Il quitta lesDrdres à la mort de son père (1232). Voir Cibrario, Péminent historien delà maison de Savoie, et Wurstemberger, le judicieux biographe du «omte Pierre.
132 LES TEMPS DE l/lNTERRÊGNE.
Estavayer, Moudon, Yverdon, Cossonay, Cerlier, Guminen, Fruligcii dans le Sibenthal, Corbière, Arconciel et Illens aux portes de Fribonrg, furent achetées, obtenues ou conquises sur leurs seigneurs ecclésiastiques ou civils. Plus lieureux que le duc de Zœringen, Pierre contraignit révêque de Lausanne à lui céder plusieurs possessions et celui de Sion à lui rendre ses possessions dans le Vully. Le comte de Neuchâtel-Nidau lui prêta hommage pour plusieurs fiefs (1265). Le comte Rodolphe III de Gruyère, bienfaiteur d'Hauterive, ploya le genou devant Pierre à Romont et lui remit en atlen le chàleau de ses pères que ce seigneur rendit ensuite en fief à un parent du comte. L'avouerie de la ville de Vevey avait été également cédée par Rodolphe de Gruyère au comte Pierre qui l'agrandit vers le port. Le comte du Genevois lui-même, le comte des Vaudois et des Genevois, comme il s'intitulait, auquel le PeUt Charltmmgne (c'est ainsi qu'on nommait Pierre) avait déjà enlevé le comté de Romont, dut reconnaître ce prince pour son souverain. Des châteaux forts construits à Évian, à la Tour près de Vcvey (Tour de Peilz) et sur les murailles ruinées de Chillon, étaient destinés à assurer ses conquêtes.
De tous les peuples environnants, un seul presque restait debout, refusant de servir à quelque titre que ce fût. Deux fois Pierre porta la guerre dans le Vallais ; il prit d'assaut Sion et Martigny et remplit les souterrains de Chillon de prisonniers vallaisans (1266). Enfin la paix se fit et la rivière de la Morge servit de limite entre le Vallais épiscopal et le Vallais savoyard.
Un ennemi plus dangereux, Rodolphe de Habsbourg, assiégea un jour le château de Chillon avec 15,000 hommes allemands et romands. Le plan de Rodolphe était de dépouiller la Savoie de tout ce qu'elle possédait dans la terre romande du chef de Marguerite de Savoie, femme de l'avant-dernier comte de Kybourg, mort en 1264. Mais Pierre fondit à Timproviste sur l'armée habsbourgeoise et la mit en déroute (1266). Il alla ensuite mettre le siège devant Laupen et Fribourg, où il eût fini par arborer la croix blanche de Savoie comme dans tous les bourgs environnants, si la paix, signée au Lœwenberg sur le lac de Morat (8 septembre 1267), n'eût mis fin aux prétentions réciproques des deux grands antagonistes.
Dans toutes ses entreprises, Pierre s'aidait de l'or et des archers anglais qu'il avait pris à sa solde. Le roi d'Angleterre, Henri III Plantagenet, avait épousé sa nièce Éléonore et comblé Pierre d'honneurs et de seigneuries au grand mécontentement des barons et des bourgeois qui se liguèrent pour arracher au roi « l'exécution de la grande charte
et Texpulsion des étrangers *. » Un autre prolecteur de Pierre III était le frère du roi d'Angleterre, ce Richard de Cornouailles qu'une partie des électeurs avaient fait roi des Allemands en 1257; c'est à ce prince, son neveu, que Pierre de Savoie dut la cession du fortin impérial de Guminen sur la Sarine, qui reliait Berne et Morat*. Peu s'en fallut, a comme dit M. Vulliemin, que le Petit Charlemagne, après avoir rejeté « son rival au delà du cours de TAar, ne renouvelât le royaume de « Bourgogne et ne donnât à sa maison une direction vers le nord qui ff l'eût fait entrer dans une voie bien différente de celle qu'elle a suivie '. »
Mais Pierre, épuisé par une vie orageuse, ne songeait déjà plus qu'à se reposer en faisant à Chillon de petites courses en bateau sur le lac, ou en écoutant les chants de son troubadour Ferrato. Peu de temps après il mourut (le 16 mai 1268) et reçut la sépulture à Tabbaye de Hautecombe, la nécropole des princes de la maison de Savoie *.
On peut reprendre dans le Petit Charlemagne une ambition excessive et qui n'était pas toujours scrupuleuse sur le choix des moyens. Mais la postérité lui tiendra compte de l'usage qu'il a fait du pouvoir en faveur de ses peuples. Législateur éclairé et bienfaisant, non moins que vaillant capitaine et habile poh tique, Pierre de Savoie est le premier prince qui ait donné des statuts généraux avec le consentement des nobles et des plébéiens. A lui revient le mérite d'avoir simplifié la procédure, substitué l'enquête à la torture et créé Vavocat gratuit des pauvres qui existait dans les États-Sardes. Sous son règne, le pays fut divisé en bailliages, châtellenies, mestralies, et Moudon devint le siège du bailli de Vaud. Des plaids annuels se tenaient dans chaque chàtellenie où le châtelain jugeait avec le concours d'hommes probes et versés dans les lois'. Une assemblée générale des .seigneurs et des magistrats des villes doit avoir eu lieu à Morges en 1264.