Origine des Rliètes on Rliétiens
Aucun écrivain latin ou grec n'a connu les Lacustres de THelvétie, ou n'a daigné en consacrer le souvenir. Il n'en est pas de même des Rhètes, colons primitifs de la Rhétie. Tite-Live le premier, et après lui Pline l'Ancien et Justin ont recueilli la tradition, déjà ancienne de leur temps, qui donnait aux Rhètes une origine étrusque, et aux Étrusques une origine septentrionale.
« L'empire des Étrusques, » dit Tite-Live, « florissait en Italie « avant celui de Rome et s'étendait de l'une à l'autre mer. Mais <r Tarquin l'Ancien régnant à Rome, eut lieu une invasion gauloise, « celle de Bellovèse. On avait vu, quatre cents ans auparavant, les « Étrusques descendre du Nord et dépouiller les anciens habitants du « pays. On vit alors les Gaulois dépouiller à leur tour les Étrusques <t dont une partie reflua vers les Alpes. Telle est l'origine de la plupart c( des populations alpines, et notamment des Rhètes. Mais, rendus « sauvages par les lieux qu'ils habitaient, ils ne conservèrent de la « brillante civilisation de leur patrie que l'accent, et encore bien « altéré \ »
« Chassés de leur patrie, » dit encore l'historien Trogue-Pompée, abrégé par Justin, « les Rhètes fondèrent au sein des Alpes une nation « nouvelle qui prit le nom de Rhaetus, son chef. » Le nom de ce chef des Rhètas se trouve aussi mentionné par PHne*.
L'origine étrusque des Rhètes a donné lieu à de vives controverses entre les savants dont les uns nient cette provenance et d'autres la
ment qui remonte au règne de Caracalla (211-217 ap. J.-C), et les tables dites de Peutinger qui datent du temps de Dioclétien (280-306 ap. J.-C), — Voir sur les tribus valésiennes le beau Mémoire de M. de Saulcy, Bévue archéologique^ III et IV ; Pline, Histoire naturelle, III, 20; Thomann, der franwsische Atlas su Césars gallischem Kriege. Zurich, 1868, 1871, 1874.
* Tite-Live, V, 33.
« Pline, m, 20.
défendent, pendant qu'une troisième opinion veut que les Etrusques soient les fils et non les pères des Rhèles *. Mais ce qui n'a pu êti'e révoqué en doute, c'est la physionomie originale des dialectes rhétiques et surtout l'étonnante ressemblance de noms qu'offrent les bords de rinn et de l'Albula avec ceux de l'Ombrie et de l'ancien Latium. Étrusque ou latine, la Rhétie doit bien certainement son nom et uiie partie de sa population à une colonie italiote égarée au sein des Alpes -. Ces peuplades rhétiques, d'ailleurs, s'étendaient bien au delà Jcs bornes actuelles des Grisons. Elles occupaient d'abord les contrées voisines de Saint-Gall, d'Appenzell et de Glaris, où les noms dos montagnes perpétuent le souvenir de la race italo-rhptienne. Elles s'étaient rendu maîtresses également de la Valteline ei du Tyrol. Le lac de Cftme les séparait des Insubres, ou peuples de la Lombardie. Le lac de Constance, nommé le Grand-Lac, puis lac VéniHe et lac Brigantin (Bregentz), formait une de leurs barrières du côté (l(\s Helvètes, après l'établissement de ce dernier peuple entre le Jura et les Alpes. A côlé des Rhètes habitaient d'autres peuples d'origine celtique ou ligurienne, dont on ne connaît guère que les noms '.
s. CiYllIsatloii des Helvètes, leur état soeial
et politique.
Comme le peuple des lacs, les Helvètes menaient de front la chasse, la pêche, l'agriculture et la vie pastorale. Les troupeaux formaient cependant leurs principales ressources. « Riches en troupeaux et riches
* L'origine étrusque a été niée par le fameux Niebuhr (4»"" édition, I,p. 120). Elle est au contraire soutenue par M. Steub (Munich, 1844). M. Mommsen se rapproche de l'opinion àh Steub dans le passasse suivant : « Les plus anciens habitants des « Grisons et du Tyrol, les Rhètes, » dit- il, « ont parlé étrusque au dire des pre- € miers historiens, et leur nom ne diffère pas sensiblement de celui des Rases. Sans « doute, les Rhétiens peuvent n'être oux-mômes que les restes d'une colonie étrusque « transpadane, une partie de la population demeurée dans ses anciens cantonne- < ments » {Histoire romaine^ traduite par Alexandre. Paris, 1863, 1,9). — Ottfriod Muller admet l'origine étrusque de certaines peuplades celtiques. L'origine dos Étrusques dans les Alpes est incontestable, selon le plus récent historien des Gri* sons, Conradin de Moor (Geschichte von Curi'hœtien und gcmeiner drei Bûnde^ 76. Coire, 1870).
' Thusis (Tusci), Lavin (Lavinium), Ardez (Ardea), Flâsch (Falisçi), Remus, Albula, Rœzuns, Realta, Reams, Samnaun, Sûss, Umbrail, etc.
^ Sarunetes, Calucones, Mesiates (Misox), Suanetes, Vennones, Rugusciens, etc. Quoique peu favorable à l'origine étrusque des Grisons, M. Ferdinand Keller a constaté l'existence de tombeaux étrusques avec inscriptions dans la Valteline et le Tessîn méridional. Des tombeaux étrusques ont été découverts à Arbedo et décrits par J.-C. Planta {Anzeiger, Indicat. des antiquités suisses. Zurich, avril 1875).
en or, » TroXvxpjorot, ainsi les appelle Posidonius, écrivain grec d'une admirable exactitude qui vivait au temps de César.
Mais la vie sédentaire avait moin$ d'attrait pour euK que la vie de combats et d'aventures. On voyait fréquemment des bandes de jeunes guerriers traverser le Rhin à la nage et faire des incursions sur les terres des Germains. Ces derniers parfois usaient de représailles, mais rarement sans expier leur témérité. « Car les Helvètes » (c'est César qui le dit) « surpassaient en bravoure tous les autres Gallois*. »
La passion des voyages entraînait les artisans comme les guerriers. Si l'on en croit Pline le naturaliste, « un jeune charpentier ou forgeron m helvète, nommé Hélicon, fit un tour de pays jusqu'à Rome. Mais la « ville, ornée d'édifices reUgieux et civils par Numa et ses successeurs, <( attira moins ses regards que les belles grappes de raisins, les olives « et les autres productions de ce climat délicieux. » Les récits de l'ouvrier, à son retour au foyer, auraient excité les appétits de ses robustes compatriotes et n'auraient pas peu contribué à nourrir l'esprit d'émigration qui se manifesta par la suite. Selon toute probabihté, nous n'avons à faire qu'avec une légende, mais la légende a ici, comme le plus souvent, un fond historique.
L'importance des Helvètes tenait à leur bravoure bien plus qu'à leur nombre. Toute la nation ne se composait que de 2 à 300,000 âmes cantonnées dans 1 â villes et 400 villages. Aventicum était la capitale du pays*. Les autres villes ou oppides étaient Vitudurum, Eburodunum, Noviodunum, Solodurum, Lausona', etc. Au reste, les villes ou oppides des Celtes ne se distinguaient le plus souvent des villages que par les fossés et les palissades qui en défendaient les approches. Bien que plus avancés en civilisation que les pauvres habitants du lac qui les avaient précédés, les Helvètes avaient une architecture grossière qui trahit leur manque d'habileté dans les arts mécaniques. Leurs demeures n'étaient, pour la plupart, que des cabanes en bois ou en terre, dont
^ « Reliques Gallos virtute prœcedunt, » César I. Tacite n'en parle pas avec moins d'éloges : « Helvetii, gallica gens olim armis virisque, mox memoria nominis clara. » Historiarum, I, 67. — M. Mommsen l'a un peu trop oublié dans son Histoire romairie^ où il sacrifie sans preuves les Helvètes aux Germains.
' Bursian : Aventicum, Mittheiîungen. Zurich, 1867 à 1870, p. 3, où il dit : c Schon < vor der Zeit der rdmischen Herrschaft. >. J'avais dit la même chose avant Bursian. Mon érudit compatriote Gremaud critiqua cette assertion, attendu « qu'on ne connaissait l'existence de cette ville que depuis la conquête romaine. »
' C'est-à-dire Winierthur, Yverdon, Nyon^ Soleure^ Lausanne^ etc. Voir l'important ouvrage de M. Marquardt : Bômische Siaatsverwàltung. Leipzig, 1873. Il cite aussi la ville d'Aquse (Bade), mais qui devait avoir alors un nom celtique que nous ne connaissons pas.
la porte d'entrée avait pour ornements des têtes d'animaux tués à la chasse. Ils ignoraient Tart de tremper leurs armes, et le premier coup faisait ployer leurs glaives.
Tout ce qui se rattachait au luxe et à la toilette était travaillé avec beaucoup plus de soin et avec un goût parfois remarquable. Vêtus de tuniques bariolées de soie flottante et de chausses nommées braies, ils aimaient à se parer d'agrafes, de bracelets, de colliers en bronze, en or ou en argent, selon leur condition et leur fortune. La monnaie leur était connue; on trouvait chez eux des pièces d'or, d'argent, de cuivre, d'électrum et de potin \ Les unes de ces monnaies étaient des imitations des monnaies grecques de Marseille et de celles de Philippe de Macédoine; d'autres, des monnaies consulaires de Rome. Mais il y en avait aussi de purement indigènes et de provenance gallohelvète.
Aventicum était un de leurs ateliers monétaires, et une des plus grandes médailles d'or que nous ayons de cette période a été frappée dans la capitale des Helvètes, où Ton a retrouvé les coins qui servaient à la frappe*. L'avers de la monnaie porte ordinairement une tête de déesse ou de chef; le revers a pour type un coq, un sanglier ou un coursier libre, symbole de l'indépendance sauvage. De petites monnaies d'or de frappe grossière, connues en allemand sous le nom de Regenbogen-Schusselchen, et en français sous celui de petites coupes à l'arcen-ciel, ont été trouvées sur le territoire de plusieurs cantons
De grands honneurs étaient rendus chez ce peuple au guerrier mort les armes à la main. Il était chanté par les bardes ou poètes guerriers de sa tribu, et un tertre funéraire ou tumulus de forme conique et d'une hauteur parfois de 30 à 40 pieds s'élevait à l'endroit où il avait cessé de vivre en cessant de combattre.
Vois ce tertre riant, d'une sombre verdure, C'est là d'un chef de clan la noble sépulture*.
Les chefs qu'on inhumait ainsi étaient enterrés avec leurs armes, leurs bijoux, des vases et des provisions de bouche.
^ li^éledrum est un alliage d'or avec un cinquième d'argent ; le potin, un alliage de cuÎTre, d'étain et de plomb. Henri Meyer, Gallische Mûnzen. — Mittheilungen der antiquarischen GeséUschaJÏ» Zurich.
* Henri Meyer, Indicateur d'histoire de 1866. — Voir les mémoires des numismates français, MM. de Longpérier, de la Saussaye et de Saulcy surtout.
' Ossian, 5«» chant. Un de ces tertres se voit dans la forêt de Birmenstorf, entre Windisch et Bade.
L'organisation politique des Helvètes paraît avoir été celle des tribus gauloises qui n'avaient pas de roi ou qui avaient aboli la royauté. Ils étaient divisés en une foule de peuplades. Autant de vallées, autant de communautés indépendantes. Plusieurs peuplades formaient une tribu ou clan; et les tribus réunies composaient la Confédération des Helvètes. Ces tribus, au nombre de quatre, étaient celles des Tigorins, des Verbigènes, des Toygènes, et peut-être celle des Ambrons '. L'autorité principale était exercée par des magistrats annuels nommés Vergobrets. Ces chefs, dont le nom veut dire en celtique hommes du jugement; étaient élus sur une pierre et rendaient la justice dans une enceinte de pierres.
Mais le pouvoir de ces magistrats était singulièrement affaibli par celui des chefs de clans et de factions, dont les intrigues et l'éloquence disposaient à leur gré de la multitude. Dans plus d'une tribu gauloise on vit ces chefs ambitieux essayer de se faire rois, et la peine du feu, prononcée par la loi contre ceux qui aspiraient à la royauté, ne parvenait pas toujours à contenir l'audace des prétendants. Le seul contre-poids réel à l'influence des grands était le crédit extraordinaire des Druides ou ministres de la rehgion.
Les Druides étaient à la fois les théologiens, les astronomes, les médecins, les secrétaires et les juges de la nation. Ils frappaient d'excommunication les téméraires qui refusaient de se soumettre à leurs sentences. Les Druides ne manquaient pas de connaissances, mais, comme les prêtres de l'Orient, ils cachaient soigneusement leur savoir au vulgaire. Pour la rédaction des actes publics, ils se servaient de l'alphabet grec, introduit dans la Caule par la colonie' phocéenne de Marseille. Quant à la langue que parlaient les Celtes eux-mêmes,
* César parle de quatre tribus (omnis civitas helvetia in iv pagos divisa est), mais il n'en nomme que deux, les Tigurins ou Tigorins et les Verbigènes. Strabon, qui vivait un siècle environ après César, ajoute les Toygènes. Les Ambrons sont cités avec quelque vraisemblance par les historiens modernes. Une grande incertitude règne sur les divers points du territoire occupés par ces quatre tribus ; Mommsen les cantonne dans la contrée de Morat et se base sur une inscription romaine dédiée : Genio pagi Tigorinorutn, Cette inscription se trouve au château de Villarsles-Moines. Mais une inscription analogue a été retrouvée à Kloten, près de Zurich, et porte le nom des mêmes donateurs : J. Graccius Paternus et Scribonia Lucana, sa femme. H résulte de là ou que la tribu ou clan (pagus) des Tigorins s'étendait de Zurich à Aventicum, ou que Graccius Paternus et sa femme Scribonia Lucana avaient une dévotion particulière & ce génie et avaient tenu à l'honorer dans les deux villas qu'ils possédaient dans ces deux contrées. La première alternative a été adoptée par M. Keller, la seconde par M. George de Wyss, et nous paraît la plus admissible. (Indicateur d'histoire. Zurich. — Keller, StcUistik der rômmhen Ansiedelungen in der Osi-Schweie. Zurich, 1864.)
elle ne nous est connue que par quelques noms de villes, de raonlagnes et de fleuves *.
La religion des Helvètes consistait dans Tadoration des forces de la nature. Les forêts de chênes étaient un de leurs sanctuaires. Les Druides, dont le nom en celtique signifie hommes des chênes, y célébraient leurs mystères. Chaque année, au sixième jour de la lune de mars, les prêtres, vêtus d'une longue tunique blanche, les pieds nus et la tête couronnée de lierre, allaient couper en grande cérémonie avec une faucille d'or le gui, plante sacrée, panacée universelle, épouvantail des spectres et de la mort.
Les rochers et les grands cercles de pierre, appelés Cromlech, servaient aussi de temples aux peuples celtiques. Une pierre percée ou fichée en terre (dolmen ou menhir), figurait Tautel. Des sacrifices humains souillaient cette religion ténébreuse. Le sang des prisonniers de guerre rougissait les arbres et les pierres druidiques ; ce sang, recueilli dans des coupes, servait aux invocations magiques des Druide^ et des Druidesses. Aux rites sanglants s'alliaient les croyances superstitieuses. Chaque combattant, à son départ pour la guerre, recevait des prêtres un chapelet d'ambre en guise de taUsman pour détourner les traits de l'ennemi.
C'est aux temps celtiques que remontent les croyances aux fées, aux filles de mai, aux dames blanches et rouges, et la coutume d'allumer des feux sur les montagnes à certaines époques de l'année*.