F tu tratf^qne du rot Albert. — Vengeances de la temiUe
royale (!«' mai 1)108 h août 1809).
La guerre avec la Bohême terminée, et trois mois après l'expulsion
' RiUiet, Origines de la Confédération, 69.
« RUliet, ibid., 94.
i84 FONDATION DE LA GONFÉDÉHATION SUISSE.
réelle ou supposée des baillis, le roi Albert arrivait en Suisse par Bâle, vers la mi-avril 1308. L'évêque-prince de cette ville était Othon de Grandson, auquel le roi Albert refusait depuis longtemps d'accorder l'investiture de ses fiefs, celle du comté de Homberg, entre autres, qu'il tenait à procurer à son fils pour assurer la communication entre ses possessions du Sundgau et celles du Frickthal. Le bouillant et audacieux Othon de Grandson, exaspéré par le refus d'Albert, allait se jeter sur le roi et le percer de son épée, lorsqu'un bourgeois de Bâle, Hugues Zur Sonne qui l'accompagnait et faisait l'office d'interprète entre le roi allemand et le seigneur romand, jugea à propos de donner un autre sens aux paroles royales. L'irritation du prélat n'avait cependant point échappé à Albert ; il trouva opportun de quitter Bâle \
Mais Albert n'avait esquivé le fer d'un seigneur romand que pour succomber peu de jours après sous celui de son propre neveu Jean de Souabe, dont le roi persistait également à retenir l'héritage paternel, c'est-à-dire le duché de Souabe qu'avait possédé son père le duc Rodolphe, le vainqueur des Bernois à la Schosshalde. Voyant ses cousins, les fils du roi pourvus d'apanages pendant que lui restait Jean sans Terre, ce jeune prince conçut des projets de vengeance qu'il n'eut pas de peine à faire partager aux chevaliers argoviens qui l'entouraient et qui étaient la plupart si hostiles au roi qu'on a pu croire à une conjuration de la noblesse contre les Habsbourg. C'étaient Rodolphe ou Ulric de Balm, Conrad de Tegerfeld, Rodolphe de Wart, son écuyer Russaling et ce Waltei' d'Eschenbach que la pénurie de sa maison et les menaces du monarque avaient contraint de lui vendre les seigneuries de l'Oberland et des environs de Zurich.
De Bâle, le roi s'était rendu au château de la Pierre, à Bade en Argovie. Apprenant que sa femme venait de Rheinfelden pour le rejoindre, il se dirigea le 1®' mai vers Brugg à sa rencontre. On passa en bac la rivière de la Reuss. Le duc Jean et ses amis s'embarquèrent les premiers avec le roi et prirent soin d'écarter les chevaliers dévoués à Albert, dont un seul, Walter de Castelen, trouva place à côté du roi. Au sortir du bac, Albert remonta à cheval et s'avançait au pas vers Windisch en s'entretenant avec le chevalier de Castelen, quand tout à coup Rodolphe de Wart donne un signal. Aussitôt, pendant que Russaling saute à la bride du cheval du roi, le duc Jean frappe Albert de son poignard, Rodolphe de Wart le transperce de son épée et Ulric de Balm lui fend la tête d'un coup de hache. Walter d'Eschenbach,
' Albert de Strasbourg, cité par Eopp, Bach Yin, 394.
présent à cette scène affreuse, demeura simple spectateur \ Albert tomba sans vie. Le crime commis, l'épouvante saisit les régicides. Ils se dispersèrent dans tous les sens. Le chevalier demeuré fidèle à son maître, Walter de Castelen, les poursuit et réussit à ramener trois hommes d'armes de la suite de ces gentilshommes et sur lesquels on punit un crime qu'ils n'avaient pas commis, en les faisant périr dans les supplices.
Le meurtre du chef de l'empire avait répandu l'alarme dans toute l'Allemagne. À la lugubre nouvelle, les bourgeois de Zurich ferment leurs portes qui ne l'avaient pas été depuis trente ans et se hâtent de Ubérer le prisonnier d'État que le roi défunt avait mis sous leur garde plusieurs années auparavant, le prévôt de Constance Conrad de Klingenberg. Les Bernois renouvellent leur alliance avec le Hasli (18 mai 1308) avec Soleure (30 septembre) * et se mettent en possession du fort de Laupen, de concert avec les habitants de cette villette. A Bâle, les deux partis, celui du roi défunt et celui de l'évêque en vinrent aux mains. Un bourgeois, partisan de ce dernier, Nicolas Zerkinden, ayant été blessé par un gentilhomme du parti d'Albert nommé Schaller, l'évêque, à la tête des bourgeois, dévaste l'abbaye de Saint-Pierre. Les Lucernois.. brouillés avec les Zuricois, cherchent leur sûreté dans une réconciliation sincère *. Une foule de villes et de seigneurs se fortifient par des alUances, dans la crainte des événements.
Pendant ce temps, les députés des villes de l'Argovie réunis à Bade juraient entre les mains du bailli du lieu de sévir contre les meurtriers. De ces derniers, tous étaient encore dans le pays, à l'exception du duc Jean. Ce prince s'était enfui en Ilahe, sous un froc de bénédictin arraché à la pitié de l'abbé de Notre-Darae-des-Ermites. Loin de s'enfuir, les autres régicides songeaient à se défendre dans leurs châteauxforts, Balm à Altbûren, Eschenbach à Schnabelbourg, Wart à Falkensteiu. Ce dernier même était assez osé pour se montrer publiquement à Bâle. Eschenbach, dont le voisinage inquiétait à ce qu'il parait le monastère de Wettingen où les dépouilles mortelles d'Albert avaient trouvé une
^ Tel est du moins le récit da chroniqueur contemporain Albert de Strasbourg. Ce récit s'éloigne un peu de celui d'autres chroniqueurs qui donnent un rôle dans cette tragédie au chevalier de Tegerfeld. Eschenbach, présenté ici comme simple spectateur, aurait frappé Albert au visage selon la chronique rimée d'Ottokar. Voir Kopp, Buch VIII, 400. Ce dernier traite de fable le récit d'après lequel l'empereur aurait expiré sur le sein d'une vieille femme.
* Kopp, Bucîh IX, 13.
» Ibid., Urkunden, II, 176.
sépulture provisoire, faisait acheter sa protection aux moines, au prix de quarante mesures de vin et d'autant de muids de grains.
Effrayés de l'audace des régicides et craignant Texistence d'un vaste complot, les princes de la maison d'Autriche sentirent le besoin de se rapprocher de leurs sujets. Les bourgeois de Fribourg en Uechtland recouvrèrent 1q privilège de nommer leur avoyer et leur curé, dont les avait dépouillés dix-neuf ans auparavant le roi Rodolphe. Les Lucernois reçurent à leur tour du duc Léopold et de sa mère Elisabeth, la veuve du roi assassiné, la confirmation de leurs franchises et l'assurance d'une confirmation analogue du duc Frédéric et des autres fils d'Albert*.
Mais les craintes des ducs ne s'étant pas réalisées, et le nouveau roi Henri VII de Luxembourg, réconcilié avec ces princes, ayant mis au ban de l'empire les meurtriers de leur père, Frédéric et Léqpold d'Autriche se rendirent dans l'Argovie en avril 1309 pour se livrer tout entiers au besoin de vengeance qui dévorait leurs âmes altières. Cette œuvre sanglante prit plusieurs mois et dura jusqu'en août.
Le duc Léopold, ce nouveau Jéhu, selon l'expression d'un sujet et partisan de l'Autriche, Jean deWinterthour, se signala par son acharnement impitoyable : il détruisit les châteaux des régicides et confondit, dans sa fureur, innocents et coupables. La chronique de Matthias de Neuenbourg fait mourir cinquante personnes à Altbûren, la chronique rimée d'Ottokar, quarante-quatre à Schnabelbourg. Plusieurs centaines de personnes perdirent la vie sous la hache des bourreaux ou par l'épée des soldats de Léopold. Quant aux régicides eux-mêmes, trois d'entre eux étaient parvenus a se mettre en sûreté et à gagner la frontière. Balm finit ses jours à BAIe caché dans un couvent de religieux. Eschenbach vécut encore trente-cinq ans sous le sarrau des bergers dans le Wurtemberg. On ignore ce qu'est devenu Tegerfeld *,
Un seul, Rodolphe de Wart, trahi par le seigneur de Blamont, cousin de sa femme, auprès duquel il avait cherché un asile, fut livré aux ducs d'Autriche et condamne à périr de l'horrible supplice de la roue au lieu même où Albert avait péri '. Il eut beau alléguer pour sa défense que celui qu'il avait tué était lui-même un malfaiteur et qu'il s'était souillé par le meurtre du souverain auquel il avait prêté serment de
^ Charte du !•' juin 1308. Kopp, Buch IX, 9-10.
* Kopp, IX, 113.
^ Quelques auteurs disent à Winterthour, dont le manoir était voisin.
fidélilé, la sentence fut exécutée dans toute sa rigueur. « Wart, dit le « moine de Winterthour, fut rompu vif sur la roue et vécut trois jours « entiers pendant lesquels sa femme, la noble Gertrude, ne cessa de « prier pour son salut sous le bois infâme. Ah ! le glaive de la douleur « dut transpercer son âme*. »
Le malheureux Russaling, l'écuyer de Rodolphe, avait coopéré à son crime, il partagea son supplice et expira sur la roue à Ensisheim en Alsace. Les chroniqueurs autrichiens Hagen et Ottokar, prêtent à deux princesses de la maison d'Autriche, à la veuve du roi Albert, Elisabeth, et il sa fille Agnès, reine de Hongrie, un rôle actif dans le drame sanglant accompli pendant Tété de Tannée 1309. En apprenant les exécutions qui avaient lieu, une de ces princesses aurait dit : « Je me baigne dans la rosée de mai. » On sait aujourd'hui par les documents que la reine Agnès a été calomniée et qu'elle ne vint en Argovie que dans Tautomne de Tannée 1310 pour assister à la pose de la première pierre des deux couvents que sa mère fonda aux lieux mêmes où le régicide avait été commis. Ces couvents, Tun de religieux» l'autre de religieuses, reçurent le nom de Kœnigsfelden (Champ du roi). La reine Agnès s'y retira plus tard, probablement vers 1317, et n'est connue dès lors que par sa sollicitude pour les cloîtres et par le beau rôle de médiatrice que nous verrons cette fille du roi Albert remplir à plusieurs reprises dans les guerres des peuples et des seigneurs de la Haute- Allemagne*. C'est donc à la reine Elisabeth, la mère d'Agnès, que revient le triste honneur d'avoir été la principale instigatrice des actes de vengeance commis par les ducs d'Autriche et en particulier par le nouveau Jéhu, le duc Léopold, premier du nom.
Un fait dont l'authenticité n'a été contestée par aucun historien, mais dont la signification n'a pas été relevée comme elle aurait dû l'être, se passa en août 1 309. Au moment où les ducs Frédéric et Léopold d'Autriche allaient mettre le siège devant le château de Schnabelbourg sur
* Vitodurani Chronicon dans Archiv fur schw. Geschichte^ XI, 47.
' Il y a tonte une bibliographie sur la reine Agnès dont se sont occupés en particulier 1° Kopp, Urkunden^ 1835, p. 84 et 85, et Geschichte der eidgenôssisehen Bande, Buch IX, 63, 118, 119, 270, 271, et Buch X, 31, 268, etc. 2» Aebi, Blicke in dos Leben der Kônigin Agnes, 1841. 3<* Hermann et Théodore de Liebenau, Urkundliche Nachweise zur Lebensgtschichte der Kônigin Agnes dams Argovia,y, 1866, et Lébensgeschichte der Kônigin Agnes, Regensburg, 1868. 4<* Georges de Wyss, dans Jahrhuch fiir die Litteratur der SchweizergescMcliie, redigirt von Meyer von Knonau, 1867, 148 et 1868, 282. Hermann de Liebenau, comme l'a fait voir G. de Wyss, a par trop idéalisé Agnès qu'il appelle une perle du beau sexe et la plus grande des princesses de la maison de Habsbourg.
i88 FONDATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE.
TAlbis, ces princes firent, en date du 2 août i 309, avec la ville voisine de Zurich, un traité par lequel celle-ci s'engageait non-seulement à approvisionner l'armée ducale, mais encore à ne pas fournir de vivres au comte Werner de Homberg ou aux Waldstaetten s'il prenait fantaisie à ces derniers d'attaquer les troupes autrichiennes pendant le siège, à moins d'un ordre formel du roi. Ce traité, toutefois, cessait d'être valable pour le cas où les ducs d'Autriche se décideraient eux-mêmes à attaquer les Waldstaetten. Le traité du 2 août démontre de la manière la plus évidente qu'un état d'hostiUté réel existait entre la maison d'Autriche et les Waldstaetten, et a été invoqué à l'appui de la tradition qui fait expulser les baillis en 1 308.
5. li'entperenr Henri VU de liaxembourg. — Proteetion aceordée i^ la liberté des Waldstœtten et des Tilles
Henri VII de Luxembourg que l'unanimité des électeurs avait porté au trône d'Allemagne dans la réunion à Francfort, le 27 novembre 1308 était un prince non moins remarquable par sa douceur, sa circonspectioti que par sa taille élevée et sa bravoure chevaleresque. Mais son esprit entreprenant se trouva sans cesse aux prises avec le manque d'argent qui paralysait souvent les desseins des rois de Germanie. Il y avait une grande rivalité entre les Habsbourg et les Luxembourg. Aussi Uri et Schwyz, apprenant que le nouveau roi se trouvait à Constance, lui envoyèrent-ils des députés pour lui exposer leur situation et solliciter la confirmation des chartes de Frédéric II et d'Adolphe de Nassau, Henri VII y consentit gracieusement et y joignit même pour les vallées le privilège de ne pouvoir être cités hors de leurs limites devant aucun autre tribunal que celui du roi. C'est ce qu'on appelait eu latin, la langue officielle du temps, le privilège de non evocando. Les députés d'Underw-ald s'étaient joints a ceux des deux autres vallées. Bien que cette contrée constituât depuis 1304 une unité politique et administrative sous son landamman, la sanction royale manquait à cet état de choses. Elle lui fut accordée comme à Uri et k Schwyz et l'Underwald se trouve dès lors sur un pied de parfaite égalité avec ses deux sœurs des Alpes.
Les chartes qui consacraient ces Ubertés sont toutes datées de Constance et signées et scellées du même jour, le 3 juin 1309 *. Un
* Bôhmer Begesta, d'après Tschoudi, 275. Kopp, BuchlX, 53.— Wartmann, 178.
seigneur ami des Waldstaetten et leur allié contre TAutriche, Werner de Homberg, leur fut donné comme bailli impérial. L'historien Kopp prétend que par cette immédiateté assurée non-seulement à Uri mais à Schwyz etàUnderwald et le privilège de ne dépendre d'aucun autre tribunal que de celui de l'empereur, les ducs d'Autriche étaient encore une fois dépouillés de leurs droits légitimes et héréditaires. C'est toujours le même système de ne voir que spoliation dans tous les actes des monarques favorables aux premiers Suisses.
Pendant un second séjour que fit Henri VII dans la Haute-Allemagne, les ducs d'Autriche firent de nouvelles instances auprès du roi alors à Zurich, pour l'engager à reconnaître leurs prétentions sur les Waldstaetten, et à révoquer la charte précédente. Mais les députés de Schwyz se rendirent auprès du monarque et exhibèrent des lettres de rachat et d'émancipation à l'appui de leurs libertés impériales. Sans même prendre la peine de les lire, si l'on en croit l'interprétation gratuite de Kopp, le roi des Allemands leur donna gain de cause et les déclara complètement affranchis envers la maison d'Autriche (5 mai VMO)\
Les villes de la Haute- Allemagne n'eurent pas moins à se louer du nouveau roi. Bâie, Berne, Zurich, Soleure, Saint-Gall, Schaffhouse reçurent d'Henri de Luxembourg des droits nouveaux et la reconnaissance des anciens. La ville de Payerne obtint son pardon de la faute (|u'el1e avait commise aux yeux de l'Empire en acceptant la domination des comtes de Savoie. Mais la plus favorisée de ces villes fut Zurich dont Henri VII confirma le droit de glaive pendant les interrègnes en y ajoutant le privilège de ne pas être soumise au même bailli impérial au delà de deux ans. La ville de Berne, la plus favorisée après Zurich, obtint le privilège de non evocando accordé aux Waldstaetten.
A cette époque Henri VII parcourut une grande partie de la Haute- Allemagne et visita la plupart des villes nommées plus haut. A son entrée à Berne, le 30 avril 1309, Henri VII comptait une suite de mille chevaux. Il s'arrêta aussi à Fribourg en Uechtland, où il confirma les privilèges et donations du cloître des religieuses de la Maigrange, et à Laupen dont la bourgeoisie fut gratifiée des mêmes franchises que la ville de Berne (18 mai). Le gouverneur ou bailli du lieu institué par Albert, Othon de Strasberg, parvint à conserver ses fonctions et se vit même enrichi des dépouilles de l'un des régicides, Rodolphe de Balm, à titre de fief impérial.
^ Kopp, Bnch IX, 107.
Les Lucernois avaient donné des sujets d*inquiétnde aux Waldstîetten pendant que les vengeances ducales s'accomplissaient dans TArgovie. On y craignait une attaque de la part de ces sujets de TAutriche. Néannnoins la paix se maintint et la ville de la Renss obtint, par l'entremise du bailli impérial Homberg et du landamman Conrad ab Yberg, la libre circulation sur le lac jusqu'au pont de Fluelen.
L'ancien conflit d'Uri et de l'abbaye d'Engelberg au sujet des pâturages des Surènes et des Slôben et qu'on avait cru aplani par la sentence du juge régional ou Landrichtei- de l'Argovie et du pays de Zurich, sous le règne de Rodolphe de Habsbourg, trente-quatre ans auparavant, avait recommencé de plus belle. Des dévastations et des incendies avaient marqué cette nouvelle phase de la querelle. Mais comme Tabbesse de Schœnnis en 1303, l'abbé d'Engelberg préféra s'en remettre à un tribunal arbitral pris parmi les montagnai'ds euxmêmes. L'abbé d'Engelberg choisit trois notables d'Underv^^ald, savoir le maire Henri de Stanz, le chevaher Jean de Waltersberg, et Rodolphe, l'amman ou syndic de Sachselen ; Uri, de son côté, désigna son landamman Werner d'Attinghausen, le maire et chevalier Arnold de Si!inen et Rodolphe Stauffacher de Schwyz. Les deux parties nommèrent comme sur-arbitre non le bailh impérial ou un délégué du roi, mais tout simplement le landamman de Schwyz, Conrad ab Yberg. Réunis au cloître même d'Engelberg et en présence de nombreux témoins laïques et ecclésiastiques de Zui'ich et des deux vallées, entre autres le curé de Stanz, Pierre de Spiringen, Nicolas de Wiserlon, Jean de Wolfenschiess, Walter de Winkelried, les sept arbitres unanimes prononcèrent à l'amiable sur les difficultés pendantes entre les montagnards et les moines, firent la part des uns et des autres, et marquèrent les bornes des possessions respectives (25 juin 1309) *.
Mais Schwyz dont l'influence s'était fait sentir ici d'une façon prépondérante en faveur d'un compromis, était loin de montrer les mêmes dispositions pacifiques en ce qui concernait sa querelle séculaire avec l'abbaye d'Einsiedeln et continuait vigoureusement sa lutte relative aux pâturages de la Sihl-AIp. Henri de Luxembourg, au tribunal duquel l'abbé de Notre -Dame -des -Ermites avait porté l'affaire, renvoya les deux parties à un arbitrage. Mécontent de cette fin de non-recevoir, l'abbé et la communauté jugèrent à propos de recourir à la cour épiscopale de Constance. Celle-ci, sans con-
* Eopp, Urkunden, I, 109. Th. von Liebenau, Blicke in die geschichte EngeU hergs^ 15.
sulter le Saint-Siège, condamna les Schwyzois et les mit au ban de l'Église. L'excommunication, nous Tavons vu, n'était pas chose dont on pût rire au moyen âge. Plus d'une fois, sans doute, les Waldstaetten l'avaient bravée. Mais si les ducs d'Autriche finissaient par tourner le roi Henri VII contre les Waldstœtten et qu'au ban de l'Église vînt à se joindre, par surcroit, le ban de l'empire, la situation des Waldslaîlten, enclavés dans les possessions autrichiennes et abandonnés par les Zuricois, pouvait devenir extrêmement dangereuse et désespérée même par la rupture des communications et le manque de vivres. On comprend l'émoi des montagnards de Schwyz. Seize des principaux de c^lte vallée se hâtèrent d'adresser au pape Clément V, résidant à Avignon, une pétition où ils protestaient contre les allégués de l'abbé d'EinsiedeIn et en appelaient de l'évêque de Constance mal informé au pape mieux informé*.
Parmi les seize signataires de la protestation des Waldstaetten, on voyait figurer en tête le landamman Conrad ab Yberg et ses deux fils, Pierre Locholf, Rodolphe Stauffacher avec ses fils Henri et Werner, Ulrich Schorno et Werner Reding. C'est la première mention dans l'histoire de deux familles, dont l'une, les Schorno, devait marquer dans son canton, et l'autre, les Reding, sur un théâtre beaucoup plus étendu que les vallées forestières et que la Suisse même. Le pape Clément V ne se trouvant pas assez éclairé sur la question et ne se souciant pas de se prononcer lui-même, trouva plus commode de charger de cette affaire trois dignitaires ecclésiastiques, l'abbé d'Engelberg, celui de Weingarten en Souabe et un chanoine de la cathédrale de Constance*. Le tribunal nommé par le Saint-Siège n'était pas composé de manière à offrir beaucoup de garanties aux Schwyzois. Fort heureusement pour eux, il survint un incident qui donna une tournure inattendue aux choses. L'archevêque de Mayence, le métropolitain de l'évêque de Constance, s'étaitbrouilié avec ce prélat. Il lança l'excommunication contre lui et déclara nulles et non-avenues toutes les sentences émanées de son for.
Mais lorsqu'intervint cette mesure, l'irritation des esprits avait déjà produit des résultats regrettables. Les montagnards s'étaient livrés à des voies de fait de tous G[enres contre les o[ens d'Einsiedeln. Sur les nouvelles plaintes de l'abbé, le roi s'interposa à son tour et défendit toute violence sous peine de sa disgrâce. Mais les esprits étaient trop échauffés pour obéir. Pierre Locholf, l'un des seize signataires
» Kopp, rx, 59.
' Charte datée d'Avignon, le 13 septembre 1309. Kopp, Urhinderij I, 117.
de la lettre adressée au pape, se mit de vive force en possession des pâturages de Rubinen. Deux autres des signataires de la fameuse pétition au pape, Henri Stauffacher et Werner Reding, firent également irruption dans les campagnes soumises à Tabbaye et le meurtre se joignit au pillage dans leurs razzias diurnes et nocturnes. Le landamman Conrad ab Yberg lui-même, à la tète de trois cents hommes, pénétra dans la vallée de la Linth antérieure, qui portait le nom de Minsterthal. Le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ermites ne fut pas épargné davantage. Trois fois, si Ton en croit le rôle des griefs de l'abbaye (Klagrodel) les terribles montagnards envahirent, en armes et bannière déployée, le cloître, pillèrent les caves et s'emparèrent des offrandes déposées sur Tautel.
Au dire de Tschoudi, tous ces excès auraient été les justes représailles des voies de fait commises par les gens de l'abbaye et des moines euxmêmes qui avaient assailli des hommes de Schwyz, sur le Brûhl, à Einsiedein, le 6 avril 1311.
Le roi Henri VU ayant, comme nous l'avons dit, renvoyé la cause à un tribunal arbitral, les Zuricois s'offrirent pour médiateurs. Le tribunal arbitral, composé de deux Zuricois et de deux Scbwyzois, entre autres le landamman Conrad ab Yberg, avait pour sur-arbitre le chevalier et conseiller Rodolphe Mûlner de Zurich, celui-là même qui avait sauvé la vie à Rodolphe de Habsbourg, à la bataille de Marchfeld. Une somme de deux cents marcs d'ai-gent répondait de la fidélité de chacune des parties à respecter le jugement et dix citoyens de Zurich se portèrent garants du payement de cette somme. Un compromis dans ce sens avait été signé par les intéressés le 14 mars 1311. Le jugement définitif intervint le 19 juin suivant et futrendu par le sur-arbitre dans l'église des dominicains à Zurich \ Mais comme il était favorable à l'abbaye et condamnait Schwyz à la restitution et à des dommages-intérêts, les Schwyzois refusèrent d'accepter la sentence et encoururent l'amende fixée de deux cents marcs.
Les cautions de Zurich, prises à partie par les moines, durent se constituer en otages jusqu'à payement intégral de la somme. Les chefs de cet État ayant en vain cherché à ramener les Schw^yzois à das sentiments plus modérés, se mirent en guerre ouverte avec eux.
Un autre danger plus grand encore menaçait les Waldstaetten. Le roi Henri VII avait passé les Alpes et était allé recevoir la couronne de fer à Monza et la couronne impériale à Rome (juin 131^). Mais ses efforts pour rétablir le pouvoir impérial dans la péninsule, bien que
* Segesser, Eidg, Abschiede de 1245 à 1420. — Kopp, Biich IX, 247-252.
FONDATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE. i93
soutenus pai' les Gibelins, le fameux poëte Dante, entre autres, avait rencontré une opposition formidable chez les Guelfes de la Lombardie et de la Toscane, appuyés sur le roi de Naples, Robert. Le duc Léopold d'Autriche, malgré les sujets de mécontentement que lui donnait le roi, avait suivi ses drapeaux et lui avait rendu un service signalé en venant à son secours dans les rues de Milan où Henri de Luxembourg avait failli perdre la vie. Fort de cet acte de dévouement, le duc d'Autriche jugea le moment propice pour revendiquer les droits de sa maison sur les Waldstaetten et demander à être remis en possession de ce qui avait appartenu à ses prédécesseurs.
La reconnaissance des droits de l'Autriche avait déjà fait Tannée précédente Tobjet d'une démarche du frère aîné de Léopold, le duc Frédéric le Beau, auprès de Tévêque Jean de Strasbourg dont on connaissait l'influence sur l'esprit du roi. « On nous empêche, écrivait le « prince à ce prélat, de jouir des droits qui nous appartiennent soit <c dans les pays forestiers, soit ailleurs*. » Pour sortir d'embarras, Henri VII statua qu'une enquête serait faite sur les droits de la maison d'Autriche. Il en chargea deux seigneurs dont l'un était Everard de Burglen, gentilhomme thurgovien, qui cotnbattait sous ses drapeaux et qu'il venait récemment de créer bailli impérial dans la Haute- Allemagne à la place du comte Rodolphe de Habsbourg qui avait succédé à Homberg lorsque ce dernier était parti pour l'Italie à la suite du roi *. Mais, de retour dans ces contrées, le représentant d'Henri VII, loin de travailler dans l'intérêt des Habsbourg, s'appliqua tout d'abord à réconcilier les Zuricois et les montagnards de Schwyz. Il y parvint en faisant grâce à ces derniers de l'amende de deux cents marcs d'argent qu'ils avaient encourue par leur refus d'accepter la sentence des arbitres. En revanche, ils durent s'engager à indemniser les cautions de Zurich de leurs dépenses et à payer neuf cents hvres pfenning de dommages-intérêts sous la garantie de sept notables de Schwyz, de six d'Underwald et d'Uri '. Au nombre de ces cautions, nous retrouvons les ncfms connus de Werner Stauffacher qui avait succédé à son père Rodolphe en qualité de landamman, de Peter de Spiringen, de Walter Fûrst et du maire Pierre de Sihnen (24 avril 1313).
La promesse faite par Henri aux ducs d'Autriche ou la prcmesse de Brescia (ainsi appelée du lieu où elle avait été faite) n'ayant abouti à
* Kopp, UrJfunden, II, 39. « Impedimur in civitatibus silvanis et plerumque aliis « bonis et juribiis nobis pertinentibus. »
* Kopp, Geschichte der eidg. Biïnâe^ BucL IX, 251. ^ Kopp, Geschichte^ Buch IX, 252.
IIISTOIIIE SUISSE. 13
aucun résultat, ces princes s'adressèrent à Jean de Luxembourg, roi de Bohême, qui remplissait les fonctions de vicaire de TEmpire pour son père Henri VIL Jean se borna à renouveler l'engagement pris par son père à Brescia. Mais ce dernier avait autre chose à faire qu'à songer aux droits des ducs d'Autriche. A peine couronné à Rome (29 juin 1312) avec Tappui des Colonna, le nouvel empereur était chassé par la faction contraire des Orsini et luttait avec peine contre les nombreux ennemis qui s'étaient levés contre lui dans la Toscane, quand il mourut le 24 août 1313, consumé par un mal mystérieux, pareil à celui qui avait enlevé Frédéric II de Hohenstaufen, 63 ans auparavant. C'est ainsi que Tltalie redevenait ce qu'elle avait déjà été plus d'une fois : le tombeau des Allemands.
6. Sac de l'abbaye d'£lnsledeln.— liUtte entre I^ouis de Bavière . et Frédéric d'Autrlcbe pour le trdne.— Guerre de Morgarten
La mort d'Henri VII fut le signal de nouvelles hostilités des Schwyzois contre les moines qui avaient tant travaillé et travaillaient encore à leur ruine temporelle et spirituelle par l'excommunication et le ban de l'Empire. L'abbaye d'Einsiedeln, presque entièrement peuplée de gentilshommes, venait de célébrer joyeusement les fêles de Noël, lorsque, le 6 janvier 1314, au milieu de la nuit, elle se vit assaillie de nouveau par trois bandes d'hommes armés que conduisait en personne le landamman Werner Stauffacher. «Toute résistance est inutile, les « caves sont forcées, les archives livrées aux flammes, le sanctuaire violé, « les vases sacrés enlevés ou foulés aux pieds, et cette œuvre de destruc- « tion et de profanation accomplie, les hôtes du monastère sont traînés « à Schwyz où ils font leur entrée au milieu dès huées delà multitude.» Tel est le tableau lamentable que nous a laissé de cette invasion l'un des prisonniers des Schwyzois, le moine et maître d'école Rodolphe de Radegg, dans son curieux poème latin sur Notre-Dame-des-Ermites*.
Arrivés à Schwyz, selon le même annaliste, une bonne partie des moines furent remis à la garde du plus wMan^des citoyens du lieu, Peter Locholf, que nous avons appris à connaître dans les scènes précédentes. Après onze semaines de captivité, les conventuels d'Einsiedeln recouvrèrent enfin leur hberté. Ce fut grâce à la requête de puissants seigneurs du voisinage, leurs parents., comme le baron de Regensberg, les
* Voir le poëme de Rodolphe de Radegg dans le Gcschichtsfreiind X et la trèsremarquable introduction de Kopp au second volume de ses Urkunden, 75.
comtes de Habsbourg-Rapperschwyl et de Toggenbourg dont on communiqua les lettres suppliantes à la landsgemeinde réunie à Textraordinaire, le 2 mars. Encore, pour calmer l'effervescence des montagnards, ces nobles seigneurs durent-ils promettre non-seulement l'oubli du passé, mais protester de leur bienveillance et de celle de leurs amis pour les montagnards de Schwyz. Mais après ce simulacre de conciliation, la question de droit restait intacte. Les ducs d'Autriche n'avaient renoncé ni à leurs prétentions ni à leur vengeance. Le sac d'une abbaye placée sous leur protectorat n'était pas propre à les rendre plus traitables à l'endroit d'une indépendance qu'ils considéraient comme une coupable rébellion. Heureusement pour les Waldstaelten, l'attention de ces princes se portait en ce moment sur une question plus importante à leurs yeux que la possession des vallées forestières et dont la solution favorable aux Habsbourg aurait eu d'ailleurs pour conséquence presque immanquable de faire rentrer sous leur domination tous les pays qui en avaient été distraits. La couronne impériale, vacante par la mort de Henri de Luxembourg, tentait leur ambition. Le fils aîné d'Albert ^^ Frédéric le Beau, se portait candidat au trône des Allemands. Mais il avait deux compétiteurs, le fils du précédent empereur, Jean de Luxembourg roi de Bohême, et Louis de Bavière, un des deux ducs et comtes palatins de ce pays. Les électeurs réunis à Francfort, le 19 octobre, se partagèrent. Louis de Bavière fut élu par cinq d'entre eux, Frédéric d'Autriche par quatre autres*. Quoique en minorité, ce dernier refusa de se soumettre. Ses frères, le duc Léopold surtout, le soutenaient de toutes leurs forces et l'Allemagne entière se divisa entre les deux rivaux armés l'un contre l'autre.
Dans la Haute- Allemagne, Frédéric gagna à sa cause beaucoup de seigneurs, de couvenU, les villes impériales de Zurich, Bâle et celle de Saint-Gall. C'est même la ville de Bâle que Frédéric et son frère Léopold choisirent pour y célébrer leur double hyménée ; le premier s'alliait à la fille du roi d'Aragon et le second à Catherine de Savoie. Il y eut à •cette occasion, en mai 1315, de grandes fêtes et un tournoi où se signala un seigneur thurgovien du nom de Klingenberg. Pendant le mois précédent, Frédéric avait séjourné à Zurich. Pour se concilier ces villes, le rival de Louis de Bavière leur donna de nouveaux privilèges et
* L'archevêque de Mayence, celui de Trêves, Jea ' de Luxembourg, le duc Jean de Saxe-Lauenbourg et Waldemar de Brandebourg tenaient pour Louis de Bavière. L'archevêque de Cologne, le duc de Saxe-Wittemberg, Henri de Carintbie qui prétendait au trône de Bohême, et Roilolphe de Bavière, frère de Louis, donnèrent leur voix à Frédéric le Beau.
confirma les anciens. Ainsi Zurich obtint la confirmation du droit de glaive (Blutbann) que lui avaient concédé Adolphe de Nassau et Henri de Luxembourg, de même que Texemption des tribunaux étrangers et la faculté de ne pas dépendre pendant plus de deux ans du même bailli impérial*. La ville de Saint-Gall fut déclarée exempte des tribunaux étrangers^ inaliénable de TEmpire et soustraite au péril d'être hypothéquée par le prince-abbé (14 avril 1315). Jaloux également de conserver l'affection de ces sujets, le duc Léopold rivalisait de générosité avec son frère et octrovail des libertés à Winlerthonr, Rheinfelden et à d'autres villes autrichiennes de TArgovie et de la Thurgovie.
En dépit des avantages que les ducs d'Autriche faisaient aux citéi de leur adhérence, les deux villes impériales de Berne et de Soleure ne purent se résoudre à suivre leur exemple. Mais elles ne se prononcèrent pas non plus pour Louis de Bavière et gardèrent la neutralité.
Les Waldsta)tten, qui avaient tout à craindre pour leur liberté si TAutriche l'emportait dans la lutte, se jetèrent franchement du côté de Louis de Bavière et envoyèrent une nouvelle députation à ce monarque qui se trouvait à Spire. Louis de Bavière les assura de son appui contre les prétentions des Habsbourg et les exhorta par lettre du 17 mars 1315, à persévérer dans leur constante fidéhté à l'empire, en attendant que, de concert avec les princes et les seigneurs, convoqués en diète à Nuremberg, il pût prendre les mesures propres à réprimer l'arrogance des ducs d'Autriche, ces ennemis de Tordre public *.
Mais, opposant décret à décret, le rival de Louis de Bavière, Frédéric le Beau, déclarait la maison d'Autriche réintégrée dans toutes les possessions qu'elle avait eues dans les Waldsl«tten et les autres contrées. Les montagnards, de leur côté, .persistaient à ne pas reconnaître celui qui n'était que l'élu d'une minorité d'électeurs. Pour enlever aux ducs la vallée d'Urseren, Uri resserrait son alliance avec les gens de cette contrée dont le dévouement assurait ses communications par le Saint-Gothard avec l'Italie'. Le comte Werner de Homberg, cet ancien ami des Confédérés, s'était réconcilié avec les ducs d'Autriche et avait reçu pour prix de sa conversion l'avouerie de Kussnacht, celle d'Einsiedeln et le péage de Fluelen *. Uri s'opposa à la prise de posses-
* Kopp, GeschichtCj Buoh X, 85.
* Segesser, Eidg. Ahschiede de 1245 à 1420, 5. -— Kopp, Geschichte, Bach X, 129.
3 Kopp, BiicliX, 132.
* Kopp, Buch X, 93.
sion par Homberg de ce péage qui aurait pu devenir inquiétant pour sa liberté et pour la libre communication avec Lucerne et les autres lieux situés sur le lac. Schwyz, suivant l'exemple d'Uri, ne négligeait rien pour attirer à lui les hommes de la seigneurie autrichienne d'Arth et s'en faire un boulevard à l'ouest de son territoire *.
Tout en négociant une trêve avec les gens d'Interlaken, TUnderwald se ménageait la possibilité de repousser du côté du Brunig les attaques du comte Othon de Strassberg, bailli du roi Frédéric pour l'Oberland et l'ancien laiidgi'aviat de Bourgogne sur l'Aar. Une pensée politique animait probablement aussi les trois chefs d'Uri, Werner d'Attinghausen, Walter Furst et Peter de Spiringen, dans leurs efforts pour se réconcilier avec Wesen et la vallée inférieure de Claris, armées en faveur des ducs (7 juillet 1315). Dans une de ces conférences tenue à Stanz, on voit figurer pour Uri, Werner d'Attinghausen. Peter de Spiringen, et pour Underwald Tamman ou maire Nicolas de Weisserlen et les deux frères Walter et Henri de Winkelried.
Qu'on ne s'étonne point du soin religieux, avec lequel nous tenons à enregistrer les noms des personnages qui paraissent dans les actes et jouent un rôle dans les événements de la période de 1291 à 1315. C'est que nous sommes convaincus que nous avons k faire ici aux vrais fondateurs de la Confédération naissante.
A l'ouïe de ce qui se passait, l'irritation des ducs d'Autriche et de Frédéric le Beau, en particulier, ne connut plus de bornes. Les Waldstaetten furent mis par ce dernier au ban de l'Empire. En même temps, l'abbé d'EinsiedeIn, Jean de Schwanden, ressuscitait l'excommunication lancée contre les montagnards par l'évêque de Constance. Mais à la prière des Waldstaetten, Louis de Bavière levait le ban de l'Empire et par un édit solennel, daté de Munich le 17 juillet, il faisait savoir à tous les fidèles sujets de l'Empire qu'en considération de l'inébranlable fidélité de Schwyz et d'Underwald, et pour ne pas laisser plus longtemps ces braves gens à la merci de leurs ennemis, il levait de son autorité royale toutes les sentences qui avaient pu être portées contre eux à la suite du ban, et par quel juge que ce fût. Il les informait en même temps que l'archevêque métropolitain de Mayence écrirait aux doyens et curés pour neutraliser les effets de l'excommunication *.
* Le //o/ ou juridiction d'Art comprenait les villages de Goldau, Busingen, Lowerz, Oberdorf, Rôthen, Niederdorf et Genkingen. Cette juridiction avait son droit coatumier spécial. Kopp, Buch X, 140 et suiv.
' Segesser, Eidg, Abschiede de 1215 à 1420. 1874, 6. — Kopp, Geschichte, Buch X, 135.
Mais accoutumés à ne pas se reposer sur autrui et bien convaincus de la vérité contenue dans cette formule moderne d'une vérité ancienne : « Aide-toi, Dieu f aidera, » les VValdstaetten s'appliquèrent à fermer toutes les issues de leurs pays et à compléter le système de défense inauguré en 1310. Des tours semblables k celle de TAltmatt s'élevèrent à Rothenthurm, k Schorno et k Lowerz. Un retranchement solide (Letzi) protégeait le pays de Schwyz du côté de Zoug. Mais non moins pénétrés de cette idée que, sans le secours du Dieu de leurs pères, tous leurs efforts seraient vains, les religieux montagnards cherchèrent k se rendre le ciel propice par la jeûne, les processions, la prière. « Dieu, « s'écriaient-ils, selon le chroniqueur autrichien, Jean de Winterthour, « ne permets pas que nos demeures soient détruites par l'ennemi, que « nos troupeaux deviennent leur proie, que nos femmes et nos filles « tombent dans leurs mains et que leur vertu et leur pudeur succombent « k leurs outrages*. »
Les Confédérés n'étaient pas assez insensés pour ne pas désirer d'obtenir par les voies pacifiques ce qu'ils ne pouvaient attendre, en cas contraire, que des succès toujours hasardeux d'une guerre k outrance. Ils eurent donc recours aux négociations. Le comte Frédéric de Toggenbourg, sous les auspices duquel s'était conclue au château de Windeck la trêve des Glaronnais avec Uri, se prêta de bonne grâce k faire l'office d'intermédiaire auprès du duc Léopold. Mais ce prince reçut avec colère (c'est Jean de Winterthour qui le dit) les humbles ouvertures des Waldstœtten, exaspéré qu'il était contre les pâtres de Schwyz et résolu k les anéantir*. A partir du 3 novembre 1315, Léopold III est k Baden, tout occupé du soin de lever une nombreuse armée de nobles et de bourgeois et se disposant k aller envahir Schwyz, le principal objet de son ressentiment et de sa vengeance. Voici quel était son plan. Pendant qu'il se dirigerait en personne vers leSattel, entre le lac Aegeri et la montagne, le comte Othon de Strasberg, son lieutenant sur les bords de TAar et dans l'Oberland, avait ordre de passer le Brûnig et de tomber sur l'Underwald. La ville de Zoug avait été désignée pour le lieu de rassemblement de l'armée ducale, fixé au 14 novembre. Au jour précis, k côté des contingents des villes autrichiennes de l'Argovie et de la Thurgovie, on vit arriver ceux de Lucerne et de Zurich, liés par
^ « Clara^venint unanimiter ad Deum ne darentur ad prsedam pecora eorum et « uxorcs eorum in divisionem et loca eorum in exterminium et honor, virtus ipso- « rum in poilu ioncm. » Chronicon VitoduranL Wyss, Archio fur schw, Gescfi., XI, 71.
* Vitodurani chronicon, 72.
leur traité avec TAutriche. La noblesse, dévouée en grande partie aux ducs, ne se Gt pas attendre et avait à sa tête les comtes de Toggenbourg, de Habsbourg-Laufenbourg et les Kybourg eux-mêmes, contraints par TAutriche à se reconnaître vassaux des ducs pour le landgraviat de la petite Thurgovie et à les assister dans leurs guerres*.
Le plan du duc s'exécuta à la lettre. Ce prince se mit en marche avec ses troupes, évaluées à 15,000 et même à 20,000 hommes par des chroniques autrichiennes '. Léopold ne doutait pas de la victoire et se faisait suivre de chariots pleins de cordes destinées à emmener les troupeaux et peut-être aussi les rebelles des Waldstaetten comme le conjecture Jean de Muller'. Dans le moment critique, une grande anxiété régnait dans les vallées sur le point du territoire où ^s'effectuerait l'attaque de l'ennemi. Une main secourable que la tradition dit être celle d'un chevalier voisin des Waldstaetten, Henri de Hûnenberg, les tira d'inquiétude et lança dans leurs retranchements une flèche portant ces mots : « Soyez sur vos gardes au Morgarten la veille de Saint-Othmar *. » Postés sur le SalteL au nombre de 1400 hommes, dont 700 de Schwyz, 400 d'Uri et 300 d'Underwalden, les Confédérés attendirent l'ennemi dont ils virent bientôt au matin du 15 novembre, briller les lances, les cuirasses et les casques au soleil. Le duc avec sa noblesse à cheval avait pris les devants et dépassé le chemin étroit qui s'allonge entre le lac et le Morgarten et commençait à gravir les pentes abruptes des monts.
Tout à coup des blocs de pierre et des troncs d'arbres, lancés par des bras vigoureux, roulent sur la cavalerie ducale et y jettent le désordre. C'était, dit-on, l'œuvre de 50 bannis qui n'avaient pas obtenu la faveur de combattre avec leui's concitoyens. Profilant du désarroi des hommes et des chevaux, les montagnards se précipitent sur l'ennemi à grands coups de hallebardes. La cavalerie ayant fait un mouvement rétrograde, la déroute se met parmi l'infanterie qui suivait. Un grand nombre de chevaux et d'hommes sont précipités dans le lac où ils cherchent en vain à se sauver à la nage. Mille cinq cents Autrichiens périrent dans cette journée iiatale à la cause ducale ; la noblesse y perdit beaucoup de vaillants chevaliers, parmi lesquels un Gessler et un Landenberg. Les
^ Wattenwyl-Diesbach, Geschichte der Stadt und Landachaft Bem, II, 18.
' Jean de Winterthonr parle de 20,000 hommes. Ibid., 71.
' Kopp ne veut pas que cela soit et oublie l'expression de nouveau Jéhu que donne à Léopold Jean de Winterthour.
* Ce fait de l'avertissement est positif et se trouve attesté par Jean de Winterthour. Mais le nom de celui qui donna l'avis n'est pas aussi sûr.
Confédérés n'eurent à regretter que 16 braves, parmi lesquels Henri d'Ospenthal, Rodolphe Fûrst et Conrad de Beroldingen. De la ville même de Zurich, il était tombé 10 hommes, de Winterthour un seul *. Le duc Léopold s'était montré digne de son surnom de Glorieux par sa valeur chevaleresque ; mais, entraîné par la déroute générale, il dut prendre la fuite comme ses soldats et arriva le même soir pâle et la mort dans l'âme à Winterthour, selon un témoin oculaire, le moine chroniqueur Jean, souvent cité dans ces pages.
Pendant que cela se passait sur le versant du Morgarten et aux environs, le comte de Strassberg avec les hommes de l'Oberland et les vassaux de Kybourg avait fait invasion dans l'Underwald, dans le dessein de se joindre au duc, quand il aurait subjugué la contrée. Mais à peine victorieux au Morgarten, les guerriers de l'Underwald volaient avec un certain nombre de Schwyzois au secours de leur pays. Assailli par les montagnards, le comte de Strassberg, confus et humilié, se hâtait de mettre le Brûnig entre les vainqueurs et ses troupes et rentrait dans l'Oberland. Mais les guerriers de l'Underwald l'y poursuivirent et firent pour plus de 1000 marcst d'argent de dégâts sur les terres de l'abbaye d'Interlaken, dont l'avouerie appartenait aux ducs d'Autriche.
7. RenouTelleiueiit de l'alliance éternelle.— Suites de la guerre de morgarten.— Siège de Soleure (1815 i^ 1810).
La première chose que firent les montagnards après leur merveilleuse délivrance, ce fut de s'agenouiller pour remercier Dieu, la Vierge et les Saints de la victoire qu'ils avaient remportée. Une fête commémorative d'actions de grâce solennisée par un jeûne fut instituée et placée sur le vendredi après la Saint-Martin *.
L'union qui avait fait leur force, car Uri, Schwyz et Underwald s'étaient montrés tous pour un et un pour tous, ne fut pas oubliée. L'aUiance du 1®' août 1291 reçut une consécration nouvelle et fut jurée a Brunnen le 9 décembre 1315. C'est à cette seconde alhance, ennobhe et scellée en quelque sorte par le sang de ceux qui étaient morts pour elle que fait allusion l'inscription allemande qui frappe l'œil du
* Jean de MuUer s'est trompé, et Bluntschli après lui, en faisant rnourir les 50 Zuricois. Le pins ancien livre d'anniversaire n'Indique que 10 morts et donne leurs noms. Kopp, Buch X, 151. Jean de Muller a commis encore d'autres erreurs en faisant mourir. 4 sires de ïoggenbourg, 2 de Hallwyl et 3 barons de Bonstetten. Voy. Kopp, ibid., 150.
» Kopp, Buch X, 249, d'après les livres anniversaires d'Altorf, Attinghausen et Steinen, en latin et en allemand.
voyageur sur la façade d'un édifice public de Brunnen : « Hier wurde der ewige Bund geschworen » (Ici ftU jurée V Alliance éternelle).
L'alliance du 9 décembre 1315 a été considérée longtemps comme la première des alliances perpétuelles; elle n'est à plusieurs égards qu'une répétition de l'alliance perpétuelle aussi de 1291. Elle renferme cependant quelques adjonctions importaiites. Ainsi, par exemple, il est dit qu'aucun des trois pays forestiers (Laender) ni des ressortissants de ces trois pays ne pourra accepter de maître (roi on bailli impérial), sans entente préalable avec les Confédérés. Comme dans l'acte de 1291, il . est recommandé aux censitaires des seigneurs de leur rendre ce qui leur est dû, mais avec la restriction suivante : « A condition que le seigneur ne se soit pas livré à des hostilités contre un des pays forestiers ou n'ait pas commis d'autres injustices, » S'il est dans ce cas, on n'est tenu à rien vis-à-vis de lui, tant qu'il ne se sera pas mis en règle envers les trois pays. C'était une allusion évidente aux ducs d'Autriche eux-mêmes qui avaient, comme nous l'avons dit, des droits domaniaux et féodaux considérables dans les trois vallées.
Le nouveau pacte interdisait formellement toute alliance et même toute négociation avec les seigneurs du dehors, à l'insu et sans l'assentiment des autres pays confédérés, aussi longtemps que ces derniers • n'auraient pas reconnu de maître.
Par une autre disposition était déclaré infâme et parjure, avec perte de la vie et des biens, quiconque commettrait une trahison k l'endroit d'un des pays confédérés ou violerait une des prescriptions de l'alliance. La proscription locale était ainsi substituée au ban de l'Empire ^
Le pacte du 1®' août 1291 avait fondé le droit public interne de la Confédération naissante. Le pacte du 9 décembre 1315 lui donnait un nouveau développement et consolidait l'édifice élevé par les trois vallées forestières.
En comparant les deux traités de 1291 et de 1315, on sent, dit un historien suisse, les progrès accomplis par les Confédérés dans l'intervalle qui en sépare la rédaction et surtout ceux qu'ils se préparaient à faire encore pour entrer en pleine possession de l'autonomie politique*.
Une alliance d'une nature bien différente avait été conclue trois an-
* Bluntschli, Gesch. des schweiz. Bundesrechis, Zurich, 1846, 73. — Kopp, Geschiehie, Buch X, 153. — Segesser, Ei^fg. Abschiede, 7. Les actes <le l'alliance de Brunnen existent aux archives d'Obwald et de Nidwald avec les sceaux.
' Rilliet, Origines de la Confédération suisse ^ 173.
nées auparavant, lorsque Henri VII de Luxembourg vivait encore et sous les auspices de ce monarque, entre les villes impériales de Zurich, Constance, Saint-Gall et Schaffhouse (24 mai 1312). Cette alliance, d'abord, n'était faite que pour quatre ans. En second lieu, elle ne présentait pas le caractère d'autonomie politique qui distinguait celle des trois pays forestiers ; enfin, elle réservait les rapports de dépendance de Constance envers son prince-évêque et ceux de Saint-Gall vis-à-vis du prince-abbé. C'est que cette alliance avait pour but la sécurité plutôt que la liberté. Aussi voyons-nous les quatre villes accepter pour protecteur Frédéric d'Autriche, avant même son élévation au trône par une partie des électeurs \ Les Waldstaetten, au contraire, avaient recouru de nouveau au roi Louis de Bavière, demandant aide et protection contre les ducs d'Autriche. Par acte daté de Munich le 24 novembre 1315, c'est-à-dire 9 jours après la bataille de Morgarten, ce prince avait promis aux hommes de Schwyz de venir en aide au printemps à eux et à tous ceux qui lui demeureraient fidèles, avec toutes les forces dont il pourrait disposer *.
Alors que toute la protection du roi Louis se réduisait à des promesses stériles, il était heureux pour les Waldstaetten qu'ils n'eussent compté que sur eux-mêmes et se fussent comportés en hommes de cœur et d'énergie.
Pour le moment, les ducs d'Autriche n'étaient pas à craindre. Après avoir songé un moment à la vengeance, le duc Léopold et son frère Frédéric réunis à Bade, le 1 1 décembre, s'étaient séparés pour se rendre, le premier en Alsace, le second dans les États héréditaires d'Autriche.
Louis de Bavière songeait cependant à exécuter, à sa manière, la promesse qu'il avait faite aux Waldstaîtten. Quoique très-occupé du siège de Herriden en Franconie, où, si l'on en croit la chronique de Tschoudi, 200 hommes des vallées forestières seraient allés renforcer l'armée impériale', il trouvait moyen de convoquer à Nuremberg une assemblée où, de concert avec de nombreux seigneurs, il déclarait la maison d'Autriche déchue de tous les droits, biens et possessions qu'elle
* Kopp, Urkimden, II, 200. Le savant historien montre plus de sympathie pour cette alliance que pour Pautre.
* Segesser, Eidg. Ahschiede de 1245 à 142'^, 7. — Kopp, Geschichte, IV, H, 152. Voir Tschoudi pour le texte de la lettre impériale. Chronik, I, 174.
' Kopp révoque en doute ce fait, parce qu'il n€ se trouve consigné dans aucun document à lui connu et qu'il ne comprend pas comment le contingent des Waldstaetten aurait pu se rendre à Herriden. Buch X, 163.
avait dans les Waldstsetten et dans tous les pays d'alentoor et les attribuait à TEmpire sous peine de la disgrâce royale pour tous ceux qui tenteraient d'y contrevenir (26 mars 1316)*.
Quelques historiens suisses blâment cet acte du roi Louis comme entaché d'arbitraire et constituant une spoliation au détriment de la maison d'Autriche. Ils oublient que les princes de cette maison étaient en rébellion ouverte avec l'élu de la majorité et qu'ils faisaient en ce moment même le siège de la ville impériale d'Esslingen à cause de son dévouement à la cause du roi légitime. Le décret de Nuremberg fut suivi d'autres actes royaux par lesquels Louis de Bavière confirmait à chacune des trois vallées toutes les franchises et libertés octroyées par ses prédécesseurs et absolument comme si les mêmes chai'tes eussent été accordées à chacune d'elles. La charte de 1231, on se le rappelle, ne regardait que ceux d'Uri, celle de 1240 ne concernait que les Schwyzois. La vallée d'Underwald ne pouvait produire aucun de ces anciens documents, n'ayant été affranchie que beaucoup plus tard. Elle n'en fut pas moins gratifiée tout comme les autres. « Louis de Bavière con- « firmait ainsi, dit M. Wartmann, des chartes de liberté dont ceux qui « les recevaient n'avaient pas été favorisés. Les trois vallées forestières, « ajoute le même historien, liées par une étroite solidarité et qui avaient « subi en commun Tépreuve du feu à Morgarten, avaient exhibé au « roi les chartes octroyées à Schwyz seul, et Louis tout réjoui les ra- « tifie sans réflexion. Ces chartes avaient été choisies de préférence, « parce qu'elles donnaient une base juridique plus appréciable à la « liberté des vallées et que le pays de Schwyz avait été plus en vue « dans la dernière lutte '. »'
La guerre de Morgarten avait mis aux prises les Schwyzois avec les officiers autrichiens de la vallée de Glaris. Plusieurs châteaux de cette contrée, entre autres Windeck et Reichenbourg, tombèrent entre les mains des montagnards. Mais les deux contrées dont se composait le pays de Glaris, quoique soumises à la même administration, ne formaient pas un tout politique et ne montraient aucun dévouement au duc d'Autriche. Schwyz se réconcilia avec le bailliage supérieur (Oberamt) ou de Glaris proprement dit, pendant que la guerre continuait avec le Gaster et Wesen qui formaient le bailliage inrérieur
' Kopp, Geschichte, Bucb X, 164^. — Segesser, Eldg. Abschiedede 1245 â 1420. * Wartmann. Die kôniglidien Freibne)e von 1231-1316. Archiv Jiir die schweùs, Geschichte, XIII, 155-159.
(Niederamt) *. Le gouverneur de ces contrées était le noble comte Frédéric de Toggenbourg qui avait cherché en vain à réconcilier le duc Léopold et les Suisses ; il fut plus heureux en cette circonstance et opéra un rapprochement entre les Waldstaetten et les hommes du Gaster et de Wesen. Un autre accommodement se négociait sur le Brûnig entre les gens de Thoune et les trois vallées forestières (1317). Un rapprochement s'opérait également entre le clergé et Sch\\7z où un archevêque envoyé d'Avignon venait bénir des autels et des oratoires.
Le comte de Homberg, l'avoué d'Einsiedeln et deKussnacht, brouillé avec Uri depuis son retour d'Italie poui' le péage de Fluelen, jugea également à propos de signer un compromis et de laisser libre le passage du Hacken aux pèlerins qui allaient à Einsiedeln.
Une autre conséquence de la guerre de Morgarten fut l'acquisition de la vallée d'Urseren et dé la Léventine adjacente par un bourgeois d'Uri nommé Conrad von Moos. L'avouerie de ces deux contrées passe ainsi en quelque sorte à Uri avec la possession des passages du Saint- Gothard.
Pour maintenir sa neutralité pendant la crise que traversait l'empire, Berne avait jugé à propos de former une alliance des villes de rUechtland. Berne, Soleure, Morat, Bienne et même la ville autrichienne de Fribourî? étaient entrées- dans celte Confédération nouvelle fondée à Gumminen (27 février 1318)*.
Le duc Léopold, déjà très-mécontent de la neutralité de Berne et de Soleure, le fut bien davantage encore à Touïe de cette alliance qui menaçait la puissance de sa maison sur les bords de l'Aar et de la Sarine. Il se décida à reprendre les ai*mes et k aller attaquer Soleure avec le dessein bien arrêté de tourner ensuite ses armes contre les Waldstaetten, lorsqu'il aurait soumis la ville de Saint-Ours. Le concours da comte Hartmann de Kybourg, landgrave de la Bourgogne allemande, lui paraissait nécessaire pour réussir dans cette double entreprise. Il s'attacha ce seigneur en lui donnant le gouvernement de la ville de Fribourg et en obtint l'engagement écrit de le suivre contre les Soleurois et contre ceux de Schwyz (8 avril 1318) '. Un engagement du même genre fut souscrit par le baron de Weissenbourg et par Jean de
* Blumer, Jahrhuch des hist. Vereins des Kantoiis Glariis^ II. Heft, 1866, 142.
• Wattenwyl-Diesbach, Gtsch. der Stadt wid Landschaft Bern, II, 30, 2, 1867. ' Kopp, Geschichtey Buch X, appendice 2, 31. — Segesser, Eidg. Abschi^de de
1245 à 1420, 9 et 10.
la Tour-Chàlillon, seigneur très-puissant dans le Vallais, TOberland et aux environs de Fhbourg où les seigneuries d^Illens et d'Arconciel reconnaissaient ses lois.
En même temps, pour masquer ses desseins ultérieurs contre Schwyz et assurer le succès de son entreprise contre Soleure, le duc Léopold signait une trêve de quelques mois avec les Waldslœlten (19 juillet f3l8)*. Toutes ces précautions prises, ce prince, à la fui d'août de cette même année 1318, allait mettre le siège devant Soleure avec une nombreuse armée composée des bourgeois et des chevaliers de TArgovie, de l'Alsace, du Brisgau, des troupes du comte de Kybourg, des guerriers de Fribourg en Uechtland et de 3000 Vallaisans que lui avait amenés Jean de la Tour-Châtillon. Les Bernois, que cette expédition menaçait aussi bien que leurs voisins, se hâtèrent de jeter 400 hommes dans la place assiégée et portèrent le fer et la flamme sur les terres de Kybourg. Mais, malgré le secours des Bernois, il est douteux que les Soleurois eussent pu se soutenir longtemps contre les efforts de l'armée ducale sans la circonstance extraordinaire qui sauva leur ville. Une crue subite des eaux emporta le pont que le duc d'Autriche avait jeté sur TAar et précipita dans les flots les soldats autrichiens dont il était couvert. On vit alors un beau spectacle: les Soleurois oubliant qu'ils avaient affaire à des ennemis pour sauver ceux qui se noyaient et les arrachant à la mort à Taide de cordes et de perches*.
Désarmé par la grandeur d'àme de ses adversaires, le duc leva le siège qui durait depuis dix semaines (novembre 1318) et renonça pour le moment à faire aux Waldstsetteç une guerre pour laquelle il avait cependant encore enrôlé des gens pendant le siège. L'année suivante, il jugea à propos de renou\'eler à deux reprises la trêve conclue le 19 juillet 1318 entre les officiers et les Waldliit. Par celte trêve, les ducs et leurs sujets rentraient en jouissance des métairies (hôfe), redevances, tailles et droits domaniaux, ainsi que des juridictions qu'ils possédaient comme propriétaires fonciers dans les vallées avant la guerre et au temps de l'empereur Henri VII de Luxembourg. Les trois vallées s'engageaient de plus à ne porter aucune atteinte aux droits des ducs et de leurs vassaux en contractant des alliances illicites avec ces derniers.
Les princes, en revanche, promettaient de laisser en paix les paysans (Landlût) d'Uri, Schwyz et Underwald '\
^ Segesser, Eùlg. Ahschiede de 1245 à 1420.
^ Ce fait est attesté par Degenscher et Justinger. Kopp semble l'admettre par ces mots : « Es wird erzàhît, » Buch X, 235.
^ Segesser, Eidg. Ahschiede, appendic:», 244.
La libre circulation garantissait le retour du commerce et de l'agriculture. Les Confédérés, comme on le voit, ne crurent pas devoir se prévaloir du décret de Nuremberg, par lequel le roi Louis de Bavière dépouillait de leurs biens les ducs d'Autriche.
La victoire de Morgarten n'avait pas mis fin aux conflits des moines de Notre-Dame-des-Ermites avec les pâtres de Scliwyz. Le prince-abbé, qui était toujours Jean de Schwanden avait renouvelé ses doléances contre les montagnards auprès de la cour épiscopale de Constance, en désignant nominativement Conrad ab Yberg et Werner Stauffacher, sans doute en leur qualité, Tun d'ancien, l'autre de nouveau landamman. La cour épiscopale de Constance, frappant de nullité l'appel fait par Schwyz à l'archevêque métropolitain de Mayence, avait confirmé purement et simplement l'excommunication de 1309. Le pape d'Avignon la confirma à son tour et donna une bulle à cet effet. L'évêque de Constance étant mort sur ces entrefaites, l'évêque Jean de Strasbourg fut chargé de l'exécution de la sentence. Ce prélat cita à sa barre le landamman de Schwyz qui était alors Henri Stauffacher et onze autres montagnards, parmi lesquels nous trouvons, k côté de personnages obscurs, les noms bien connus de Peter Locholf, de Schorno, de Hunno. Mais au jour fixé (26 mars 1319) les douze citoyens cités ne parurent pas, alléguant pour leur justification l'hostilité des comtes de Werdenberg, Toggenbourg, Tengen, qui rendait trop peu sûre la
route de leur pays à Strasbourg, et sollicitant la translation de l'audience dans un autre lieu. Un clerc nommé Ortheb se présenta seul pour soutenir la cause des Schwyzois, et voyant qu'on passait outre malgré ses protestations, il en appela au siège apostolique. L'évêque Jean de Strasbourg, dévoué à l'Autriche, maintint toutes les sentences lancées contre les montagnards et lança des lettres monitoires aux prêtres de Constance, Lucerne, Zoug, Einsiedeln. Mais les ennemis des Schwyzois avaient compté sans l'intérêt que le duc d'Autriche [)renail en ce moment à la paix et sans les renouvellements successifs de la trêve conclue par ce dernier'. Cette trêve finit par s'étendre aussi au conflit religieux qui divisait Schwyz et les hôtes de l'abbaye dont le duc Léopold était l'avoué.
Le duc lui-même insista pour que l'abbaye renonçât tout à fait à faire valoir la bulle papale qu'elle avait obtenue contre les montagnards, et Jean de Schwanden dut par un acte formel, déposé entre les
^ La trêve de 1816 fut renouvelée successivement le 21 mai et le 15 juin, le 2fi juin, le 3 juillet 1319, le G novembre 1320, le 24 octobre 1322.
FONDATIOiN DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE. ' 207
mains du chapitre, se désister formellement de ses plaintes (19 novembre 1319) *. « C'est ainsi, dit l'historien Kopp, que Tabbaye de Notre- « Dame se vit dépouillée par la diplomatie de son propre avoué du seul « moyen qu'elle eût à opposer à la force brutale, c'est-à-dire les armes « spirituelles*. » C'est ainsi, dirons-nous, qu'une petite peuplade contraint les grands de la terre, par son énergie et son indomptable courage, à respecter son indépendance.
8. Relations des Waldstcetten a^ec leurs Voisins de Glarls et de Berne et remperenr liOnis de BaTière (1815 à 1383).
Dans leur lutte avec les Waldstaetten, les ducs d'Autriche comptaient au nombre de leurs partisans et champions les deux comtes de Kybourg, Hartmann et son frère Everard. Ces deux seigneurs s'étaient engagés par serment, le 8 août 1318, à seconder le duc Léopold contre Schwyz et à couper les vivres aux montagnards'. Mais la concorde ne régnait pas entre les deux frères dont le cadet avait été voué à l'état ecclésiastique malgré lui, et que sa famille voulait frustrer de son patrimoine au profit de l'aîné (l^"" décembre 1320). Ce dernier, feignant de se réconcilier avec son frère cadet, l'invita à se rendre auprès de leur mère au château de Landshout, situé entre Berne et Soleure. La, Hartmann accueilHt son cadet avec de grandes démonstrations de tendresse et partagea avec lui sa chambre et sa couche. Mais tout à coup il le fait saisir et garrotter au milieu de la nuit et l'envoie sous bonne escorte au château de Rochefort, appartenant au comte de Neuchâtel, dont Hartmann de Kybourg avait épousé la fille (entre février et mai 1322). Le prisonnier ne recouvra sa hberté qu'au prix d'une renonciation complète à sa part de l'héritage paternel. On ne lui laissait que ses bénéfices ecclésiastiques et la jouissance en viager du château de Thoune, sa résidence habituelle. Mais les deux frères se trouvant réunis à quelque temps de là au château de Thoune pour y dresser l'acte formel de renonciation d'Everard, et le frère aîné ayant fait au cadet l'observation qu'en sa qualité de clerc, la présence d'un tuteur était nécessaire pour valider l'acte, Everard, exaspéré par ce qu'il considérait comme une nouvelle injure, plongea son couteau dans le sein de Hartmann. Un gentilhomme du parti d'Everard acheva le comte en le pré-
* Voir Tschoudi. Segesser, Eidg. Ahschiede^ 12. •— Kopp, Geschichte, Biich X, 309.
* Kopp, ibid., 311.
* Kopp, Geschichte, Buch X, appendice 31.
cipitant par les fenêtres du château. Les bourgeois de Thoune voulaient venger leur seigneur. Mais Everard se couvrit de la protection des Bernois, dont il avait eu la précaution de s'assurer la combourgeoisie, en leur engageant la ville de Thoune. Le duc Léopold, au tribunal duquel l'affaire avait été évoquée dés le début et qui s'était posé en médiateur entre les deux frères, prononça alors une sentence qui taxait Everard de fratricide et le dépouillait de ses biens au profit de sa propre maison. Mais l'opinion publique, tout en condamnant le crime, ne vit dans le jugement rendu par le prince autrichien qu'un acte de convoitise mal déguisé sous ses formes juridiques*. On le rapprocha des actes de spoliation auxquels le meurtre d'Albert avait servi de prétexte et dont avaient été victimes plusieurs gentilshommes des environs de Berne, comme Thuring de Brandis, l'oncle du régicide Rodolphe de Balm, Dietrich de Ruti qui avait épousé une dame de cette famille et Werner de Kien, apparenté à cet autre régicide nommé Eschenbach. On rappelait la manière dont quelques années auparavant les ducs d'Autriche avaient su extorquer aux comtes de Bouchegg la cession du Landgraviat de la rive droite de TAar et de la Bourgogne allemande *.
En Allemagne, la cause du roi Louis de Bavière semblait avoir remporté un succès décisif à la journée de Mûhldorf où Frédéric d'Autriche fut vaincu et fait prisonnier par son rival (28 septembre 1322). Mais l'échec des armes autrichiennes n'avait fait que redoubler l'ardeur du duc Léopold à s'assurer du concours des villes et de la noblesse dévouées à sa maison, dans la Haute-Allemagne. C'est ainsi qu'un des dynastes les plus puissants de ce pays, Jean de Habsbourg-Laufenbourg, comte de Rapperschwyl, seigneur de la Marche et du Waeggithal, consentit au prix de 600 marcs d'argent à combattre ses voisins de Schwyz et les habitants de la vallée de Glaris. Ces derniers avaient excité la colère des ducs d'Autriche en promettant aux Schwyzois de ne pas les attaquer en cas de guerre avec l'Autriche. Cette convention, datée du l*^"" septembre 1323 est la première trace vraiment historique des relations étroites qui s'établirent dans la suite entre les Waldstaetten et les Glaronnais '.
* Solothumer Wochenhlatt, 1825, 264. Wattenwyl-Diesbach, II, 51.
» WattenwyKDiesbach, II, 19.
^ Kopp a voulu mettre en doute l'existence de cette convention, parce que roriginal dont parle Tschoudi manque ; mais son authenticité est mise hors de doute par l'acte relatif à Jean, comte de Habsbourg, dont nous venons de mentionner l'engagement pris envers les ducs d'Autriche. Voir Segesser, Eidgenôssisdie Ahschiede de 1245 àl420, 13.
N'étant soumis aux ducs d'Autriche qu'en tant que censitaires de l'abbaye de Seckingen, les gens de Glaris voyaient d'un œil inquiet les efforts de ces princes pour les assimiler complètement aux sujets de leurs États héréditaires. C'est pourquoi ils s'étaient rapprochés des Waldstaelten et en particulier de Schwy£. Aussi les ducs d'Autriche se disposaient-ils à les traiter en ennemis et enrôlaient des gens contre eux et les Schwyzois. « Nous ne pouvons qu'être réjouis, dit un ff historien glaronnais, en voyant chez nos ancêtres les aspirations couorageuses à l'indépendance qui devait être le prix d'une lutte de « soixante années*. »
Schwyz, Uri et Underwald entrent aussi à la même époque en rapports plus intimes avec les Bernois. Une conférence de ces quatre pays eut lieu à Lungern dans l'Underwald, le 8 août 1323. Les Bernois avaient pris Tinitiative de ce rapprochement, prélude de l'alliance intime qui devait unir les deux peuples trente ans plus tard*.
La précaution n'était superflue ni pour les Bernois ni pour les Waldstœtten, car le duc Léopold était en ce moment occupé d'un nouveau projet qui, s'il s'était réalisé, aurait pu avoir les plus graves conséquences pour tous les pays libres de la Haute-Allemagne. Désespérant de délivrer son frère des mains de Louis de Bavière par ses propres forces, le prince autrichien, cédant aux suggestions du pape Jean XXII, l'ennemi juré du roi Louis, s'était abouché avec le roi de France, Charles IV le Bel, et dans une entrevue avec ce prince à Bar-sur-Aube en Bourgogne (juillet 1324), il avait promis à ce monarque de le faire roi des Allemands à la place de Louis de Bavière. En revanche, Charles IV s'était engagé à aider Léopold à se mettre en possession des Waldstaîtten et de tous les biens d'Everard de Kybourg, l'allié des Bernois. En même temps, le pape Jean XXII avait lancé l'interdit contre Louis de Bavière. Ce monarque, de son côté, se préparait k la guerre, el par lettre du 4 mai 1324, invitait les hommes de Schwyz à lui envoyer leur contingent pour la campagne qui allait s'ouvrir '. Le texte de cette épître nous apprend que les Schwyzois s'étaient servis de l'entremise d'un moine pour réclamer auprès de Louis de Bavière contre la concession des fiefs opérée à leur détriment. Le roi y répondit en redressant les griefs énoncés et en maintenant la confiscation des biens des ducs d'Autriche au profit de l'Empire (5 mai 1324). Dans l'inter-
^ Blumer, Urk, Sammlung zur Geschichte des Kantons Gîarus, II, 165 et 66. * \Vattenwyl-DiHsbach, II, 54. — Segesser, eidgemssische Ahschiede, 12. ^ Kopp, Urkiwden, I, 139.
ralle, un seigneur de la maison de Neuchâtel, Jean d'Aarberg, sire de Valangin, avait été désigné par le roi pour remplir les fonctions de bailli impérial dans les Waldsta3tlen, Il s'était rendu à Beggenried sur le lac de Lucerne pour y recevoir l'hommage des montagnards (7 octobre 1323). La teneur de cet acte indique de nouveaux et importants progrès dans la situation politique des trois vallées. Le bailli impérial y reconnaît positivement que le serment des Waldstaetten ne lie ces derniers qu'aussi longtemps que Tempire acceptera leur inaliénabilité, et que ce serment perdrait toute valeur le jour où Ton entreprendrait de mettre hypothèque sur leur pays. De plus, les trois vallées étaient déclarées affranchies non-seulement de tous les tribunaux situés hors de chez eux, comme sous l'empereur Henri VII, mais même du tribunal de l'Empire dont le for avait été expressément réservé par cet empereur dans sa charte en faveur des Waldstaetten*.
Ces concessions étaient le résultat de la politique de Louis de Bavière pour s'attacher de plus en plus les peuples de la Haute-Allemagne. Après sa victoire à Mûhldorf, le vainqueur avait eu un moment l'idée de faire périr Frédéric d'Autriche, et ce prince qui en était prévenu s'attendait chaque jour à voir entrer le bourreau dans sa prison. Mais abandonné de plusieurs princes et attaqué par d'autres, Louis de Bavière avait pris le parti plus noble de mettre en liberté son rival et même de l'associer au trône (5 septembre 1325).
A peine admis à partager la couronne, Frédéric songea à tirer parti de sa position nouvelle pour améhorer celle de sa maison, et inféodait à ses frères les biens d'Everard de Kybourg (10 février 1326). Mais les dispositions du nouveau roi ne devaient être d'aucune utilité pour le duc Léopold, car quelques jours après, le 28 février, il était enlevé aux siens encore à la fleur de l'âge (il n'avait que 34 ans). Il mourut à Sels en Alsace, et reçut la sépulture au cloître de Kœnigsfelden, fondé par sa famille.
Léopold P"" fut remplacé dans le gouvernement de ce qu'on appelait les pays antérieurs, c'est-à-dire situés dans la Haute- Allemagne, par son frère Albert II, surnommé le paralytique, parce que ses infirmités l'empêchaient de voyager autrement qu'en litière, et le Sage parce qu'il était habile, prudent et magnanime. Le duc Othon, le plus jeune de ces princes, ressemblait davantage à Léopold, et manifestait les mêmes desseins d'agrandissement. Aussi les Waldstœtten, de concert avec Berne et Zurich, jugèrent-ils opportun d'adhérer à la grande asso-
* Voir le texte dans Kopp, Urhmden, I, 13S.
ciation ou Confédération des villes impériales qui s'organisa le 5 juin 1327 et fut renouvelée ensuite pour trois ans, le 14 janvier 1329. Everard de Kybourg, menacé pour le moins autant que ses amis de Berne et les Waldstaetlen, formait de son côté avec ces derniers une alliance de seize ans (1" septembre 1327).
Peu de temps auparavant, Louis de Bavière, laissant le gouvernement de l'Allemagne à son associé au trône, était allé recevoir la couronne impériale à Rome, au mépris des anathèmes du pape Jean XXII. Ce dernier est déclaré hérétique, et le nouvel empereur lui oppose un antipape sous le nom de Nicolas V (1328)*. Mais en Italie comme en Allemagne, les Waldstsetten sont l'objet de la sollicitude de Louis de Bavière. De Côme, en date du l®"^ mai 1327, le roi des Romains déclarait les maintenir dans les franchises et libertés de leurs ancêtres et annonçait son dessein de donner une nouvelle sanction à ces droits quand il aurait reçu la couronne impériale*. C'est ce qu'il fit àPise le 18 octobre de l'année suivante, et huit mois plus tard il y joignit un rescrit daté de Pavie (24 juin 1329) par lequel il confirmait à nouveau toutes les chartes précédentes ; il y ajoutait la défense à tous ses baillis de toucher aux biens et aux personnes de ces contrées autrement qu'ils n'y étaient autorisés par la coutume '.
Les Waldstaetten avaient obtenu ces nouvelles faveurs, si l'on en croit Tschoudi,par l'envoi d'un contingent de leurs vallées à l'armée de Louis de Bavière en Italie. Le péage lucratif de Fluelen enlevé à Homberg par Louis de Bavière, depuis la conversion de ce seigneur au parti de l'Autriche, avait été donné pour cent marcs à un autre seigneur plus dévoué à l'empereur. Ce prince en avisa le landamman et les gens des trois vallées en leur recommandant de se conformer à ses ordres (10 octobre 1329). La mort du roi Frédéric d'Autriche, arrivée en janvier 1330, devait rendre la maison d'Autriche plus hostile encore à Louis de Bavière. Le duc Othon alla assiéger la ville impériale de Colmaravec 30,000 hommes de pied et 1,400 chevaux. Louis de Bavière, de retour de son expédition d'Italie, marche avec une armée nombreuse au secours de cette ville où ses partisans étaient connus sous le nom de noirs, par opposition aux rouges qui étaient les adhérents de l'Autriche. Une collision semblait imminente, lorsque Jean de Luxembourg, roi de Bohème, se posant en médiateur, détermine l'em-
^ Bôhmer, Begesta Karolorum, 59.
' Bôhmer, Begesta Karoîorum, 56.
* Bôhmer, Begesta^ 64. — Kopp, Buch XI, 335.
pereur, le 6 août 1330, à accorder aax ducs d'Autriche en indemnité pour les frais de guerre, évalués à 20,000 marcs d'argent de Constance, une hypothèque sur les quatre villes impériales de Zurich, Saint-Gall, Rheinfelden et Schaffhouse\ Cet événement produisit un émoi extraordinaire à Zurich dont les bourgeois, en perdant leur inaliénabilité, risquaient fort de perdre leur indépendance. Car, ainsi que le fait observer M. Bluntschli, en engageant aux ducs d'Autriche la souveraineté de la ville de Zurich, l'empereur Louis aliénait celte cité de l'Empire pour aussi longtemps que l'hypothèque ne serait pas levée. Les habitants de la ville engagée prêtaient serment de fidélité au détenteur de l'hypothèque et lui restaient soumis tant que le rachat n'était pas opéré. L'effroi redoubla lorsqu'on apprit que les seigneurs chargés de l'exécution du décret proposaient à l'empereur de s'armer avec le duc d'Autriche pour contraindre le> deux villes, si elles refusaient de se soumettre. Le chroniqueur Jean de Winterlhom^ nous décrit la population de Zurich prosternée jour et nuit aux pieds des autels et invoquant avec larmes le secours céleste. Mais tout en priant Dieu, on ne négligeait pas les moyens humains. L'abbé d'Einsiedeln, Jean de Schwanden, s'engagea à plaider la cause de Zurich auprès du duc Othon. Cette démarche n'ayant pas eu de succès, des députés des deux villes se rendirent alors, à ce qu'il paraît, auprès de l'empereur. Ce monarque, en revenant de Colmar, avait traversé l'Argovie et visité les villes de Brougg, Winterthour, Frauenfeld, Baden, mais n'avait eu garde de s'arrêter dans les deux cités si légèrement sacrifiées. Les députés de Zurich trouvèrent Louis de Bavière à Ratisbonne. Mais dans celte cour toujours besoigneuse des césars allemands, l'argent faisait plus que les paroles. Zurich fut déclaré derechef inaliénable à perpétuité, moyennant le paiement de 2,500 livres (27 février 1331). Quelques semaines plus tard, les députés de Saint-Gall obtinrent la même concession (22 avril)*. Deux autres villes impériales, Brisach et Neuenbourg sur le Rhin, furent hypothéquées au duc d'Autriche à la place de Saint-Gall et Zurich. Le duc Othon liii-même déclara se désister de l'hypothèque et chercha à faire entendre aux deux villes que, de môme qu'il ne leur savait pas mauvais gré d'avoir décliné cette situation, elles ne devaient pas lui en vouloir et chercher à tirer vengeance (1331).
* Verpfànduiig der Reichstâdte Zurich und St-GaUen au Oesterreich. Kopp, Geschichtshlàtter, 21, 1. Un premier traité signé à Haguenau le 6 août est suivi d'un second conclu à Bâle le -18 du même mois et relatif à ^hypothèque. Bôhmer, Begesta, 74.
* Bôhmer, Regesta, 78 et 79. — Wartmann, lue, cit.
Tschoudi, dans sa chronique, rapporte que les députés des Waldstaetten avaient accompagné ceux de Zurich, dans leur démarche auprès de l'empereur à Ratisbonne, et contribué à libérer cette cité ainsi que Sainl-Gall, qui était entrée en rapports avec eux par Tentremise de Zurich quelques années auparavant. Délivrés de la crainte de devenir vassaux de l'Autriche, les Saint-Gallois prennent plus de confiance en eux-mêmes et se donnent bientôt un bourgmestre*.
Les Glaronnais avaient dû envoyer leur contingent à Tarméedu duc Othon qui avait fait le blocus de Colmar. Les troupes de cette vallée, armées de hallebardes à la façon de leurs voisins des Waldstœtlen, attirèrent les regards de l'héroïque Jean de Bohême dans la bouche duquel le chroniqueur de Winterthour place ces paroles enthousiastes : « Oh ! « quel terrible aspei^t avait le bataillon des Glaronnais rangé en forme « de coin et pourvu d'armes formidables ' ! »
A cette époque, le roi Louis de Bavière était disposé à se rapprocher complètement des ducs d'Autriche. Le pape Jean XXII, au contraire, ne s'était pas réconcilié avec Louis de Bavière et continuait à lancer ses lexcommunications et ses interdits non-seulement contre l'empereur, mais contre les villes et les seigneurs de son parti. Ce fut d'abord le cas de la ville dé Zurich, frappée d'interdit comme en 1248. Mais en cette circonstance encore, comme au siècle précédent, les cordeliers restèrent fidèles à la ville abandonnée par le reste du clergé.
Un envoyé du saint-siége s'était présenté à Bàle pour afficher des sentences 'dirigées contre Louis de Bavière et ses partisans. Les bourgeois irrités le saisirent elle précipitèrent dans le Rhin, du haut de l'esplanade qui entoure la cathédrale. Jean de Winterthour, qui rapporte le fait', nous apprend que les cordeliers de Bàle et Tordre tout entier étaient dévoués à l'empereur et considérés comme hérétiques par le pape Jean XXII qui destitua leur général, Michel de Cesena, et condamna les doctrines du cordelier allemand Eckard parce qu'il rappelait l'église k sa pauvreté primitive et opposait Jésus-Christ au pontife d'Avignon.
9. Premières conquêtes des Waldstietteii en Italie et lenrs relations avec les Yallalsans et les Grisons*
Du règne de Louis de Bavière et de l'année 1331 datent les pre-
* Le premier bourgmestre connu de St-GaU est Bilgeri Spiser (1354). Ce magistrat, ayant été accusé de péculat, fut banni pour 10 ans (le 31 octobre 1378).
* Vitodurani Chronicon, 82.
" Archiofur Schweizerqesch.^ XI, 92. Heussler, Verfa88unj!i^esch, (1er Siadl liasel, 193.
mières conquêtes des Waldstaetten en Italie. Les relations des Waldlût avec leurs voisins du Milanais avaient été jusque-là essentiellement commerciales. Les montagnards allaient vendre leur bétail, leur beurre et leur fromage sur lés marchés de la Lombardie et en rapportaient le blé, le vin et autres produits. L'extension des pouvoirs du bailli d'Urseren dans la Léventine semblait devoir favoriser ces relations pacifiques. Mais c'est cette extension elle-même qui probablement aura mécontenté les Milanais. Quoi qu'il en soit, des marchandises en transit par le Saint-Gothard furent saisies et C6ux qui les transportaient, maltraités. Le bailli d'Urseren appela Uri à son secours. Uri, de son côté, requit le secours de ses voisins de Schw^yz, Underwald et même celui des Zuricois, intéressés à la chose par leurs relations commerciales.
Les Confédérés en armes descendirent dans la Léventine et, sans se laisser arrêter par les anciennes tours des rois lombards à Airolo et à Quinto, marchèrent sur Faido, le chef- lieu de la vallée, qui se rendit sans coup férir. Les Confédérés poursuivaient leur marche vers Giornico, lorsque Franchino Rusca, seigneur de Côme et plus tard de Bellinzona, qui remplissait les fonctions de vicaire général et de défenseur de ces contrées, intervint et s'aboucha avec le chef de l'expédition, le landamman d'Uri, Jean d'Attinghausen. La paix fut signée à Côme le 12 août 1331, à des conditions équitables pour les deux parties. On convint entre autres qu'aucune ne serait tenue de transporter les marchandises plus loin que l'hospice du Saint-Gothard. La liberté des communications était rétablie pour tous, sauf pour 26 personnes désignées et qu'on voulait punir. La Léventine fut rendue au Milanais. Mais Rusca et ses deux frères se virent contraints de signer l'engagement d'unir leurs forces à celles des Waldstaetten contre celles des Léventins, si ces derniers enfreignaient le traité. Une amende de 6000 florins d'or était prononcée contre les contrevenants*. Le prix que les Rusca mettaient à la continuation des bons rapports avec les Confédérés se montra encore dans un traité subséquent, où ces seigneurs, de concert avec Beccaria, podestat de Côme, et le Conseil communal de cette ville, affranchirent les commerçants de Lucerne, Urseren et des Waldsta3tten des péages qu'on acquittait à Côme et à Bellinzona (30 janvier 1335).
A la même époque, une chapelle s'élevait près de Thospice du Saint- Gothard par la munificence d'Azzo Visconti, le protecteur des Rusca,
* Segesser, eidgenossische Abschiede de 1245 à 1420, 16.
dont rinfluence devint prépondérante dans le Milanais, aprè^Ja^chute de la faction opposée des Délia Torre.
Des querelles de famille, pareilles à celles des factions des Montaigiis et des Capulets, qu'a immortalisées le drame de Shakespeare, désolaient depuis des siècles les belles contrées qu'arrosent le Pô, TAdige et leTessin. Les familles des Muralto et des Orelli dominaient à Lugano, les Quadro et les Paravicini dans la Valteline ; mais la puissance de ces familles était souvent éclipsée par celle des évoques de Côme, alliés des évêques de Goire. Ces derniers étaient, dans le principe, les plus puissants seigneurs de la Rhétie ou des Grisons ; mais leur pouvoir avait bien diminué au XIV"® siècle, où les'barons de Vaz jouent le principal rôle et se montrent souvent favorables à la liberté et au progrès. Ils protègent le peuple des campagnes, affranchissent les colons Vallaisans de Davos, les colons allemands du Rheinwald et s'allient avec les Waldstaetten contre la maison d'Autriche*.
Le grand baron Donat de Vaz, chef gibelin et partisan de Louis de Bavière contre l'Autriche, battit les troupes de Tévêque de Goire, partisan de l'Autriche, à Greifenstein et dans la vallée de Dischma, grâce aux secours des guerriers de Schwyz (1325). Neuf ans après on l'enterrait avec le casque et le bouclier comme le dernier de sa race^. Ge que le moine Jean de Winterthour raconte de sa férocité naturelle (il aurait fait ouvrir le ventre à des prisonniers pour savoir comment ils avaient digéré), paraît une calomnie inventée pour noircir ce seigneur qui aurait refusé, selon le même chroniqueur, de recevoir les sacrements, en disant: « Je ne me confesserai pas, parce que je ne me sens aucun repentir de ce que j'ai fait. »
Les biens des Vaz passèrent, en l'absence d'enfants mâles, aux comtes de Toggenbourg et Werdenberg-Sargans, gendres du grand baron. Enhardis par la mort de Donat, les ennemis des Waldstœtten lèvent la tête dans les Grisons. Martin de Sax, abbé de Dissentis, se laisse engager par l'Autriche k fermer les passages entre Uri et Urseren, partant entre Uri, la Léventine et l'Italie. Mais les troupes de l'abbé et de la noblesse du Rheinthal-antérieur sont battues à Urseren et laissent 500 hommes sur le carreau. L'abbé qui succéda à Martin de Sax était un Attinghausen d'Uri ; il fit avec les Waldstaetten une alliance offensive et défensive (1339).
^ D'après la charte accordée à ceux de Davos, le non- acquittement <Ie la censé n'autorisait pas le seigneur à exproprier le serf établi sur ses terres. Cette charte est peut-être de Tan 1270.
^ Moor, Hiêtorisch-chronologischer Wegwdser, 14 et 16. Chur, 1873.
Les relations du Yallais avec les Grisons étaient devenues déjà assez fréquentes au XIII"'® siècle où nous voyons Tévêque de Sion, souverain de ce pays, signer des alliances avec les évêques de Coire contre Rodolphe de Habsbourg. Plusieurs milliers de Yallaisans auraient émigré aussi à la même époque pour les Grisons et le Vorariberg, où Ton reconnaît encore aujourd'hui leurs descendants aux noms qu'ils portent et au dialecte parlé par les Walser (c'est le nom qu'on donnait à ce peuple en souvenir de son origine étrangère). Couches et Viége avaient fourni le principal contingent à cette migration volontaire ou forcée, on ne sait, car il se pourrait qu'ils eussent été vendus au puissant comte grisou de Montfort, dont ils ont conservé la bannière, comme le furent plus tard, en 1346, plusieurs centaines de paysans cédés à l'abbé d'Interlaken par les seigneurs vallaisans de la Tour, pour coloniser les montagnes de Gsteig.
Les nobles vallaisans, les sires de la Tour - Châtillon en particulier, étaient en guerre continuelle avec Tévêque, leur suzerain, auquel ils refusaient de prêter hommage. Cette noblesse hautaine voyait aussi à regret s'accroître le nombre des hommes libres et la force des communes et dizains, Sion et Viége en particulier. L'évêque, s'appuyant à la fois sur Berne et sur le peuple, avait bâti plusieurs forteresses, entre autres celle de Tourbillon sur l'emplacement, dit-on, d'un castellum romain. Les nobles de la Tour, unis à des Rarognes et à des sires de Saxon, conspirèrent pour livrer la forteresse à la Savoie. Mais la trahison fut découverte et vingt des conjurés eurent la tête coupée sur le grand ponl à Sion (30 avril 1 300). Les Rarognes perdirent l'office de vidomnes ou avoués de l'évêché. En 1318, une armée conduite par des nobles vallaisans et oberlandais envahit le Vallais ; elle fut surprise et mise en déroute par les montagnards dans la journée de la Prairie des Soupirs. Pierre de la Tour, les seigneurs de Wimmis et Weissembourg restèrent sur le carreau. C'était un peu avant le siège de Soleure, où Jean de la Tour, échappé au massacre, n'en amena pas moins, comme nous l'avons dit, 3000 hommes au duc d'Autriche pour combattre les Waldstœtten. La défaite des nobles profita non-seulement aux dizains en général, mais aux communautés de Sion et Viége dont les franchises prirent un nouvel essor. La ville de Sion, par exemple, avec son bourgmestre et ses syndics, siégeait de droit comme arbitre dans les querelles qui s'élevaient entre Tévêque et les pays voisins.
' Furrer, Geschichte von Wallis, I, 123. M. Roger de Bons en a traduit le premier volume avec quelques modifications. Sion, 1373.
D'après les statuts de Sien, personne ne pouvait être jugé par le tribunal épiscopal sur de simples soupçons, sans avocat, sans la présence de quelques bourgeois, ni mis arbitrairement à la torture. Si quelque serviteur de Tévêque s'avisait d'employer la violence contre un bourgeois, la résistance était permise à chacun. Les libertés de la ville reçurent en 1339 la sanction de l'empereur Louis de Bavière.
10. Ijncerne forme le quatrième État (Ort) de la Confédération
(Vlerwaldstaf^ttebnnd) (1388.1848).
Pendant les luttes du trône et de l'autel, qui avaient marqué le XIII"»® et le XIV"® siècle, ainsi que plus tard, pendant les guerres des ducs d'Autriche avec les' Waldstaetten, Lucerne, alors la ville principale de l'Argovie, avait été tour à tour l'amie ou l'ennemie des montagnards, selon qu'elle suivait sa propre impulsion ou celle des ducs d'Autriche et des nobles du voisinage.
Pendant la guerre de Morgarten, elle avait beaucoup souffert des incursions de ses voisins et de l'interruption du commerce qu'elle faisait par la voie d'Uri et d'Urseren avec l'Italie. La cession de leur ville à Rodolphe de Habsbourg par les abbés de Murbach, le H avril 1285, accomplie contre leur gré et au mépris de droits acquis à prix d'argent, avait aussi laissé un ressentiment profond au fond du cœur des Lucernois *. Les progrès de la liberté dans les Waldsta^lten étaient d'ailleurs d'un contagieux exemple. Un parti suisse existait depuis longtemps à l'état latent dans la cité de la Reuss ; il leva la tête. Prenant une initiative hardie, vingt-six citoyens, tous membres des conseils, jurèrent une alliance de cinq ans pour le maintien des droits de la ville contre le bailli autrichien de Rothenbourg, dans la juridiction duquel se trouvait la ville de Lucerne (28 janvier 1328). Parmi ces citoyens figuraient des nobles et des chevaliers comme Jean de Bramberg, Jacques et Ortolf de Littau, Jean de Malters, des bourgeois et des artisans comme Peter de Hochdorf, nommé ainsi du village dont il
* La question de savoir si ï'abbé de Murbach avait oui ou non violé son serment a beaucoup occupé les anciens historiens suisses, et tous se sont prononcés pour r affirmative. L'un d'eux, le Lucernois Balthasar, raconte même dans son explication des Tableaux de Lucerne que deux moines du cloître de St-Léger, qui s'opposaient à la vente, subirent la prison pendant une année. Mais les documents faisant défaut, Kopp en a pris occasion de prêter aux bourgeois de Lucerne une indifférence complète à l'endroit de ce changement. M. de Segesser ne partage point cette opinion et, en ce qui concerne la question de droit, il fait observer avec raison que l'abbé de Murbach s'était engagé par un traité synallagmatique à ne pas aliéner Lucerne. R^chtsgesch. der Stadt Luzern, ï, 126 et suiv.
218 FONDA TIOxN DE LA CONFÉDÉRATIOiN SUISSE.
était originaire. Cette alliance reçut l'appoint, le 13 octobre suivant, de douze nouveaux citoyens, tous conseillers également, entre autres de Werner de Gundoldingen, encore un simple bourgeois, et reçut deux ans après la sanction du conseil et de toute la commune, réunie dans la chapelle du pont de la Reuss (21 octobre 1330) '. Vainement le bailli de Rothenbourg chercha-t-il à dissuader les Lucernois d'une association qu'il estimait préjudiciable aux intérêts de son maître, leur souverain. En vain aussi le duc fit quelques concessions aux bourgeois. Elles n'étaient pas suffisantes pour contre-balancer les sentiments contraires qu'avait fait naître en eux l'aspiration à l'indépendance, jointe au souvenir pénible de l'injuste aliénation dont ils avaient été l'objet de la part des abbés de Murbach. Un des auteurs de l'alliance avec les Waldstselten, l'ancien avoyer Jean de Malters, ayant fait défection au parti patriote, fut puni par l'exil et la confiscation de ses biens. L'un des chefs du parti suisse, Jean de Rramberg, avait été élevé, le 25 décembre 1328, aux fonctions d'avoyer sans l'assentiment du duc et du bailli de Rothenbourg, son représentant dans ces contrées. A l'expiration de ses fonctions, fixée k une demiannée, on le remplaça par le chevalier Ortolf de Littau, un autre chef du même parti et l'ennemi personnel de Malters qu'il avait osé poursuivre de ses menaces jusqu'à Zofingue, sur le territoire autrichien. Les prières et les supplications de Malters pour rentrer en ville et amadouer ses compatriotes demeurèrent infructueuses.
Voyant l'inutilité de tous les efforts tentés pour ramener les Lucernois à l'obéissance, le bailli de Rothenbourg essaya de surprendre la ville dans une attaque nocturne (le 29 juin 1332). C'est là ce qu'on appelle la conjuration des manches rouges (Mordnacht) de Lucerne *.
Mais cette tentative échoua et n'eut d'autres résultats que d'amener
^ Kopp, Urkumîen, I, 142.
^ L'épisode des Manches rouges est racontée comme suit par la chronique : A une heure un peu avancée de la nuit, les conjurés en armes et portant des manches rouges pour signe de ralliement, attendaient le signal du massacre dans un souterrain au bord du lac, sous une salle de l'abbaye des tailleurs. Un jeune garçon avait, par aventure, suivi les conjurés et entendu leurs projets. Découvert, on voulut le mettre à mort. On se borna cependant à lui faire prêter serment qu'il ne révélerait à âme qui vive ce qu'il avait entendu. Le jeune homme ne pouvait laisser périr sa ville natale. Pour concilier son patriotisme et son serment, il se rendit à l'abbaye des bouchers, où se trouvaient encore attablés à boire et à jouer un certain nombre de bourgeois. Là, s'adressant non aux buveurs, mais au poêle inanimé, il raconta ce qu'il avait vu et entendu. En un instant l'alarme fut donnée, on s'empara des conjurés et on requit le secours de TUnderwald.
(le nouvelles représaifles suivies de Tadhésion définitive de Lucerne à l'alliance perpétuelle des Waldstaetten, le 7 novembre 1332 '.
Deux communes voisines, Wiiggis, soumise jusqu'alors au duc, et Gersau, qui s'était maintenue indépendante, entrèrent également dans la ligue des Trois- Vallées*.
Cette alliance des Orte ou quatre premiers Etats confédérés est connue sous le nom de Ligue des Quatre Waldstaetten (Vierwaldstaettebund).
Lucerne, en sa qualité de ville et dont l'importance primait celle des vallées forestières, obtint le premier rang dans Talliance et devint l'Etat dirigeant {Vor-Ort) de la Confédération nouvelle. Mais en même temps les confédérés des montagnes prirent la sage précaution de lui interdire la conclusion de toute alliance sans le consentement des pays confédérés.
L'obligation pour chaque État ou Ort de secourir immédiatement ses alliés menacés est aussi nettement indiquée dans l'alliance du 7 novembre. Ce recours est accordé à la requête positive (Mahmmg) de rÉtat menacé.
Dans leur traité avec les Waldstœtten, les Lucernois avaient formellement réservé les droits des ducs d'Autriche et leur juridiction dans le pays. Mais, comme le fait observer l'historien Kopp, c'était là une réserve illusoire et une situation fausse qui, en cas de guerre, les exposait à l'alternative ou de manquer à la foi jurée aux Waldstaetten ou à la fidélité envers les ducs d'Autriche, dont ils réservaient les droits également jurés par eux le 4 mai 1252 et plusieurs fois depuis lors'.
« Les droits des peuples et de la nature sont sacrés, dit à ce sujet « un ancien historien lucernois, Balthasar ; mais il sera toujours assez « difficile de fixer le point précis où le salut public permet de s'éman- « ciper et de rompre les Uens de la fidélité et de l'obéissance. »
L'alliance des Lucernois fut considérée comme une félonie par la noblesse et les villes d'Argovie et par les partisans de l'Autriche à Lucerne. Le refus d'accepter la monnaie ducale frappée à Zofingue contribua k envenimer les querelles. La guerre éclata entre les ducs et la ville de la Reuss, soutenue par les Waldstaetten seuls ; car les villes, Zurich, Berne, Soleure, Saint-Gall, plus tard alliées de Lucerne et des
^ Segesser, eidgenôssische Ab^ichiede de 1245 à 1420, 17 et appendice, 256. '* On n'accorda cependant à ces deux communes ni le droit de requérir le secours des Confédérés (Mahnung), ni celui de siéger dans les diètes. * Kopp, UrkimJen^ I, 164.
trois vallées, avaient fait la paix avec la maison d'Autriche (le 20 juillet 1333).
Au bout d'un an, désirant ramener les Lucernois, le duc Othon jugea à propos de leur faire une concession importante : il leur octroya le droit de nommer leur avoyer sur une quadruple présentation du bailli de Rothenbourg. Au conseil des douze, il accordait, en outre, la latitude de se compléter lui-même, avec simple droit de remontrance de la part du bailli ducal contre les nominations qui seraient déplaisantes au prince, au lieu du droit d'exclusion qu'avait précédemment l'Autriche. Mais ces concessions tardives n'ayant pas abouti, la guerre se ralluma. C'est du moins k cette époque que l'on place le combat de Buona ou Buchenas, sur la Reuss, où le bailli de Rothenbourg, qui était alors Ulric de Ramschwag, aurait fait essuyer une défaite sanglante aux Lucernois, le 17 mars 1336, et les aurait amenés à entrer en arrangement avec le duc d'Autriche (12 mai)*. On convint de s'en remettre à un arbitrage de neuf citoyens de Bàle, Zurich et Berne. Ces villes, qui venaient de souscrire un traité pour la sûreté publique (Landfrieden) avec TAutriche et les villes impériales, se trouvaient alors en bonne intelligence avec les ducs. Les neuf arbitres, parmi lesquels siégeaient les chevaliers Conrad de Bérenfels, de Bàle, et Jean de Boubenberg le jeune, de Berne, assemblés à Lucerne en juin, prononcèrent le 18, diaprés les parchemins et le droit écrit du temps. Ils condamnèrent Lucerne à se reconnaître vassale des ducs, à recevoir leur monnaie, à amnistier Jean de Mallers et trois autres citoyens proscrits pour leurs opinions favorables à l'Autriche, et enfin à renoncer à toute association tant extérieure quintérieiire, par conséquent à l'alliance de 1330 conclue entre bourgeois et à celle de Lucerne avec les vallées.
Pour quelques années alors, les Lucernois se voient séparés de leurs amis des Waldstaîtten et replacés sous la domination autrichienne, qu'ils subissaient encore en 1340, lorsqu'un affreux incendie dévasta leur ville. A la vue de la sinistre rougeur qui empourprait l'horizon, les hommes de l'Underwald, si l'on en croit les chroniques, s'embarquèrent aussitôt pour porter secours à leurs anciens alliés. Mais la défiance avait remplacé l'amitié confédérale. Les gardes de la ville demandent à leurs voisins ce qu'ils veulent. Ceux-ci, les larmes aux yeux, répondent:
^ Kopp, UrJcHnden, I, 180. Casimir Pfyflfer et Otto Henné après lui, placent le combat de Buchenas en mars 1333 et racontent que les Lucernois, battus par Rothenbourg, mais secourus par 200 Schwyzois, reprirent l'offensive et tuèrent 200 hommes à Pennemi.
Vous porter secours en bons amis et confédérés. Vos souffrances sont nos souffrances (1340) \
De tels procédés étaient faits pour réveiller, si même elle avait pu s'éteindre, la sympathie des Lucernois envers les Waldstaetten. Cette sympathie ne fut pas étrangère aux mouvements tumultueux dont la ville de Lucerne fut le théâtre trois années plus tard, le jour de la Saint- Jacques, le 25 juin et le 16 novembre suivant et qui aboutirent k une nouvelle expulsion des principaux partisans de TAulriche et à un renouvellement définitif et irrévocable de Talliance avec les Waldstaetlen (1343). Défense fut faite alors sous peine de mort de répéter avec les amis de l'Autriche : 1" que le serment prêté aux confédérés était nul et 2" que Lucerne était vassale des ducs au même titre que Sempach et Sursée*.
Le gouvernement de Lucerne éprouva un changement notable par suite de son incorporation à la ligue des vallées forestières. On commença par établir, à côté de l'ancien et du nouveau conseil des Douze, un grand conseil des trois cents, qui fit place bientôt après à une assemblée réduite de cent membres. L'avoyer, conseil et cent de Lucerne, tel est dorénavant le titre que prend l'autorité souveraine.. L'avoyer ou chef de l'État ne devait être, comme le reste du conseil, qu'une demi-année en charge. A l'époque où Lucerne s'émancipait de la puissance des ducs d'Autriche, TUnderwald se séparait en deux parties, ayant chacune son gouvernement. Du moins les premiers documents constatant la séparation de cette contrée en Obwald, pays situé au-dessus de la forêt de Kerns, et Nidwald, situé en dessous de celte forêt, datent du milieu du XIV™° siècle'.