‹ Histoire de la confédération suisse (volume 4)Chapitre 43 sur 75 · Nicolas de Di esbach et la trilogie du due de Bourgogne · texte numérisé non relu

Nicolas de Di esbach et la trilogie du due de Bourgogne

Grandson, Morat, Nancy. — (1474 à 1477.)

- Les ducs de Bourgogne, maîtres d'une grande partie du territoire qui longe la Suisse à Touest et qui appartient aujourd'hui à la France*, soutenaient depuis longtemps de bons rapports avec les confédérés. Dix années après la paix d'Ensisheim, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, prince remarquable par sa magnificence et ses libéralités envers les artistes et les savants, ayant passé par Berne pour se rendre en Allemagne, y avait reçu l'accueil le plus brillant et tel qu'on n'en faisait qu'aux têtas couronnées (1454). En 1467,1e même prince s'était allié par un traité aux cantons de Berne, Zurich, Fribourg, Soleure. Les principaux magistrats de ces cantons et leurs fils étaient accueillis à la cour debijon avec toutes sortes de marques d'amitié et de déférence. La Bourgogne fournissait aux Suisses le vin, le blé et le sel nécessaires à un peuple pasteur et agricole. Ces bons rapports s'affaiblirent un peu lorsque Charles le Téméraire ou le Terrible, comme on l'appela d'aboi-d au dire des historiens français*, monta sur le trône ducal. Ce prince sérieux, actif, dévot, fier, entreprenant, perfide et horriblement cruel, avec un mélange de grandeur d'âme et de folie, ne se trouvait pas satisfait des vastes États que lui avait légués son père et qui faisaient de lui le souverain de tous les pays qui s'étendent du Doubs à la mer du Nord. Il usurpa la Gueldre, la Lorraine, convoitait le duché de Milan et méditait la fondation d'un royaume qui se fût étendu de l'embouchure du Rhin à la Méditerranée.

^ Le dacbé de Bourgogne comprenait la Franche^Comté de Bourgogne et la Bourgogne proprement dite, avec les Flandres (comme on appelait alors la Belgique), la Hollande, le Luxembourg, le Charolais et une partie de la Picardie.

■ Michelet, Histoire de France, 17, 95. — Bordier et Charton, Histoire de France d'après les documents originaux et les monuments. Paris, 1362, I, 521.

3i2 GUERRES DE BOURGOGNE.

L'empereur Frédéric III, alléché par la promesse de la main de Marie de Bourgogne pour son fils Maximilien, lui promettait son concours et songeait à tirer parti des armes de son futur gendre pour soumettre les Suisses à sa maison. Mais Charles le Téméraire comptait sans le roi de France, Louis XI, le plus fin et le plus astucieux des monarques qu'il y eût en Europe, à une époque féconde cependant en politiques sans conscience et sans scrupule. Louis XI ne jugea pas a propos de se brouiller ouvertement avec un prince aussi violent que Charles de Bourgogne. Il préféra lui donner pour ennemis ses voisins de la Haute- Allemagne dont il avait expérimenté l'indomptable courage. Il se servit d'abord pour cela du duc Sigismond d'Autriche, que l'état de ses finances mettait dans l'impossibilité d'acquitter la dette de 10,000 florins contractée envers les Confédérés au traité de Waldshout. Ce prince, ayant recouru à Louis XI, ce monarque l'écpnduisit poliment et le renvoya au duc de Bourgogne, qui accueillit très-bien Sigismond et saisit avec empressement cette occasion d'agrandir ses États. Par le traité de Saint-Omer, conclu le 9 mai 1469, Charles se fit hypothéquer l'Alsace, le Brisgau et le Sundgau, la Forêt-Noire et les villes forestières, moyennant un prêt de 50,000 florins et déclara [)rendre Sigismond sous sa protection contre les Suisses.

Le rapprochement soudain de l'Autriche et de la Bourgogne fit une grande sensation en Suisse. L'émoi des Confédérés redoubla lorsqu'ils reçurent la nouvelle que l'empereur Frédéric III venait d'annuler le traité de Waldshout (25 mai de la même année). Il fut porté au comble, trois mois après, pai' un décret de l'empereur qui mettait les Confédérés au ban de l'empire (31 août 1469). Le duc de Bourgogne, de son côté, était à peine entré en possession des pays hypothéqués qu'il y envoyait comme bailli le chevalier Pierre de Hagenbach, un des hommes les plus durs et les plus corrompus de ce siècle. Ce gouverneur signala son entrée en fonctions en inquiétant Mulhouse pour la punir de s'être alliée avec Berne et Soleure en 1466, et en faisant traîner en prison à Lauflenbourg des gens de Sclienkenberg, dans l'Argovie bernoise.

Les alliances étroites que les Confédérés venaient de conclure, la même année, avec de petits souverains comme les comtes de Wurtemberg et l'évêque de Constance, n'étaient pas un rempart assez fort contre Charles de Bourgogne. Les Bernois, en politiques prévoyants, n'avaient pas attendu ce moment pour entrer en relations avec le seul monarque qui pût les aider efficacement contre une coalition aussi redoutable que celle de l'Autriche et de la Bourgogne, à laquelle on pouvait s'attendre a voir encore se joindre la Savoie qu'un traité unissait à Charles le

Téméraire, depuis le 15 janvier 1468. Vingt jours après le traité de Saint-Omer, deux magistrats très influents, l'ancien avoyer Nicolas d^ Diesbach et Guillaume de Diesbach, son cousin, tous deux chevaliers, s'étaient rendus auprès du roi Louis XI pour réclamer son appui contre le duc de Bourgogne. Quelque temps après, un autre ambassadeur était envoyé au Téméraire lui-même, dont on espérait encore adoucir les dispositions hostiles. On avait choisi pour cette mission difficile l'avoyer Adrien de Boubenberg. Homme d'État habile et guerrier valeureux, Boubenberg ne devait pas être vu de mauvais œil à la cour de Bourgogne où il avait passé plusieurs années de sa jeuqesse comme page du duc Philippe le Bon, père du Téméraire. Mais loin de réussir dans sa mission, Boubenberg n'en avait rapporté que des paroles hautaines dont, en envoyé fidèle, il crut devoir faire part à la Diète de Bàle : « Hagenbach, avait dit le duc, n'est pas là pour faire la volonté de ses voisins et de ses administrés, mais pour faire ma volonté à moi\ » Et c'était sans doute pour donner plus de force à cette volonté que Charles le Téméraire décrétait l'institution d'une armée permanente qui s'organisa en effet l'année suivante (1471).

Encouragé par son maître, Hagenbach ne garda plus de mesure. Résidant alternativement à Ferrette ou àBrisach, et entouré d'une garde étrangère, le Gessier de l'Alsace menaçait de destruction la ville de Mulhouse, rançonnait indignement les habitants soumis à son joug, faisait pendre et décapiter les récalcitrants et déshonorait sans gêne les filles de ses administrés. Les Suisses continuaient à être l'objet de sa haine et de ses sarcasmes : « Si les Suisses ne se tiennent pas tran- « qqilles, disait-il, je ferai écorcher Tours de Berne pour me faire une « fourrure de sa peau. »

Berne et Fribourg avaient aussi a se plaindre des vexations des officiers de la duchesse de Savoie contre les marchands des deux villes qui se rendaient aux foires de Genève et de Lyon. On imputait ces vexations au mauvais vouloir de Jacques de Savoie, que son frère Amédée IX avait fait baron de Vaud et comte de Romont. Par un curieux contraste, on voyait a peu de temps de là les principaux magistrats de Berne et Fribourg, Nicolas de Diesbach, Pierre de Wabern, Jean de Praroman et Raoul de Wuippens jouer le rôle de médiateurs à Montmélian et Chambéry entre la duchesse régente, Yolande de Savoie et ses beaux- frères, Philippe de Bresse et le comte de Romont, qui cherchaient à la renverser du trône. Même intervention officieuse des deux

^ Segesser, eidg. Abschiede de 1421 à 1477, 409. La déclaration de Boubenberg est du 10 mai 1460.

villes dans les conflits qui s'élevèrent ensuite entre la Savoie et le Vallais. Aussi la duchesse de Savoie semblait-elle empressée à renouveler Talliance conclue par Amédée IX avec Berne, et choisissait-elle pour plénipotentiaire un seigneur ami de Berne et Fribourg, le comte François de Gruyère.

En prévision d'une guerre avec la Bourgogne, Louis XI avait conseillé aux Suisses de se réconcilier avec l'Autriche et de signer un traité rédigé par l'évoque de Constance, Hermann de Landenberg, leur allié. Les nlles s'y montraient bien disposées ; mais les vallées forestières, qui voyaient dans la maison d'Autriche l'ennemie héréditaire et se souvenaient du rôle de Frédéric III dans la guerre civile de Zurich, avaient bien de la peine à s'y résoudre.

La Diète de Zurich recommanda au roi, comme l'homme capable de ramener les Waldstaetten et d'exercer une utile influence, Jost de Sihnen, prévôt de Béromûnster, qui, aux belles manières et à un extérieur imposant, alliait un grand esprit d'intrigue '. Silinen devient dès lors l'homme de confiance et le premier pensionnaire de Louis XI dans la Suisse centrale, comme Nicolas et Guillaume de Diesbach étaient les agents les plus actifs et les principaux pensionnaires du roi de France dans la Suisse occidentale*. C'est Berne qui prend alors l'initiative dans les diètes. Bien que rien n'eût été décidé à cet égard, et que Zurich continuât à garder la préséance dans le Conseil de la nation, la ville des Erlach et des Boubenberg avait en quelque sorte remplacé celle des Schœno et des Stûssi, comme Vororl des États confédérés.

Sous l'influence de Berne et des Diesbach, un premier traité d'alliance avait été conclu entre Louis XI et les Ligues suisses à Berne, le 13 août 1470, et avait reçu la ratification du roi à Tours (23 septembre). La politique cauteleuse de Louis XI n'avait pas pu empêcher la guerre d'éclater entre lui et sop redoutable rival, le due de Bourgogne dont la cruauté se manifesta surtout à Nesle où il entrait dans l'église tout joyeux de voir tant de cadavres, et se vantait en se signant d'être entouré de bons bouchers^. Le nombre des villes, villages et châ-

^ Jost de Silinen, plus tard fait par le roi évêque ou administrateur du diocèse de Grenoble, recevait 1000 livres de pension, son frère Albin 400, les deux avoyers de Luceme, Henri Hassfurter et Gaspard de Hertenstein, le premier 890, le second 400. Le rôle des pensions pour MM. de Luceme porte 3000 livres.

'Nicolas de Diesbach recevait 1000 livres, ainsi que son cousin Guillaume, ancien avoyer. Adrien de Boubenberg lui-même retirait une pension de 860 livres. Le Conseil entier de Berne recevait 4745 livres , celui de Zurich 2000. Restaient 9000 livrés à distribuer aux particuliers. Bôle des pensions dressé par Favre, commissaire du roi, et Nicolas Diesbach, avoyer. Segesser, eidg, Abschiede, 934.

• Bordier et Cliarton, Histoire de France, I, 524.

teaux détruits dans cette guerre atroce par Charles de Bourgogne ne s'élevait pas à moins de 2072.

Dans leur zèle pour le service de leur nouveau maître, les Diesbach voulaient courir sous ses drapeaux. Berne les retint. Les Ligues suisses avaient besoin de tous leurs enfants et la Diète avait sagement interdit le Reislaufen ou service étranger*.

En avril 1473, plusieurs marchands suisses qui se rendaient à la foire de Francfort furent enlevés par un gentilhomme autrichien nommé Bilgeri de Heudorff. Mais les Strasbourgeois, en fidèles alliés des Ligues, tombèrent sur les ravisseurs et délivrèrent les prisonniers. Les Confédérés ayant fait entendre des menaces, Hagenbach déclara que, si on touchait à l'Autriche, on aurait affaire à la Bourgogne. Le 5 mai, des ambassadeurs bourguignons se rendaient à Berne et rappelaient avec hauteur à la Diète suisse que le duc Sigismond était le conseiller, le serviteur et le protégé de leur souverain. Les magistrats des Ligues répondirent que le duc devait aussi savoir que les Confédérés étaient sous la protection de Dieu, et que. de concert avec leurs alliés, ils se défendraient tant qu'ils auraient biens et vie. La Diète décida ensuite que réparation serait demandée à l'Autriche, avec des dommages intérêts pour l'affaire Heudorff. Des ordres furent expédiés de toutes parts pour qu'on se préparât à la guerre et surveillât les opérations de l'ennemi '. L'envahissement de la Gueidre dans les Pays-Bas par Charles de Bourgogne et l'annexion de ce pays à ses États, accomplis en juin, n'étaient pas faits pour diminuer l'inquiétude et les appréhensions des Confédérés. Adrien de Boubenberg fut envoyé le mois suivant à l'empereur dont on espérait encore quelque chose, contre tout espoir semblait-il, car Frédéric III avait positivement refusé l'année précédente à la Diète de Ratisbonne de confirmer les franchises des Confédérés comme le lui demandaient les envoyés des Suisses, l'avoyer Nicolas de Scharnachtal de Berne et le conseiller Henri Gôldli de Zurich '.

Les concessions croissantes de Frédéric III au duc de Bourgogne ne paraissaient pas non plus de nature à donner aux Suisses quelque espoir de retour. Dans le contrat de mariage entre Marie de Bourgogne et Maximilien, dressé par l'ambassadeur bourguignon Casanova a Vienne, le duc de Bourgogne était reconnu Vicaire de l'Empire sur toute la rive gauche du Rhin, et devait être couronné en cette qualité à Metz. Le

' Segesser, eidg. Abschiede, 521, 527.

» n)id.,446.

» Ibid., 423.

Vicariat d'empire octroyé au Téméraire embrassant rarchidiocèse métropolitain de Besançon avec les évéchés de BUle et Latisanne pouvait ainsi facilement englober toute la Suisse occidentale. L'impression produite par cette nouvelle chez les Suisses fut telle qu'ils ordonnèrent un jour de prières générales pour implorer le secours du Tout-Puissant dans ces graves conjonctures. « Que la Confédération, écrivaient les Bernois, <c réfléchisse bien à ce mémorable événement et se tienne prêle à défen- « dre sa liberté et son indépendance *. »

L'empereur avait manifesté à Boubenberg l'intention de se rendre k Bâie pour entendre les Suisses et se transporta en effet le 3 septembre dans celle ville, où parurent aussi Adrien de Boubenberg, Nicolas de Diesbach et d'autres magistrats des États confédérés. L'empereur leur signifia qu'ils eussent k restituer k TAutriche tous les pays qui lui avaient été indûment enlevés. Nicolas de Diesbach, l'orateur désigné par la Diète répondit en termes fermes et respectueux k Frédéric IIL II ne se gêna pas pour faire le tableau des violences de tous genres commises par les baillis et gouverneurs des ducs d'Autriche dans les pays soumis k leur administration sous le règne d'Albert ^^ Sans rien rabattre de ses prétentions l'empereur accorda aux Confédérés un délai pour se prononcer, jnsqu'k la prochaine diète d'Augsbourg^

Mais au moment où il semblait que tout était perdu pour les Suisses du côlé de l'Autriche et de la Bourgogne, un événement imprévu venait détruire complètement l'accord en apparence si complet de ces deux puissances. Le duc de Bourgogne s'était vu fermer au nez les portes de la ville impériale de Metz où il comptait recevoir la couronne des mains de l'empereur (septembre 1473). Ce dernier, il est vrai, avait désigné pour cette cérémonie une autre ville, celle de Trêves. Les deux souverains s'y étaient rendus en novembre et le couronnement devait s'accomplir le 23. Tous les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne étaient préparés pour la cérémonie. Mais dans la nuit du 22 au 23, l'empereur mécontent de la pompe orientale que déployait le duc de Bourgogne et du mauvais résultat de leur entrevue qui avait duré trois jours, s'enfuit en bateau par la Moselle, laissant le duc de Bourgogne profondément irrité et plein de projets de vengeance. Les cantons les plus exposés k la colère de ce prince, Berne, Fribourg et Soleure jugèrent opportun de lui envoyer en janvier 1474, une nouvelle députation composée entre autres des anciens avoyers Scharnachtal et

* Ochsenbein, Die Urkunden der Belagerung und Schîacht von Mitrien, Freyburg, Bielmann, 1876, XIV.

' Segesser, eidg, Ahachiede, 455.

Wabern. Arrivés devant Charles, à Ensisheim en Alsace, ils fléchirent le genou devant lui, selon le cérémonial d'usage. Le duc les laissa dans c^tte attitude humiliante sans daigner les relever ni leur répondre, et les traîna à sa suite jusqu'à Dijon d'où ils revinrent sans avoir pu remplir l'objet de leur mission. A Milan même, dont le souverain Galeas Sforza, au mépris du CapUulat qui l'unissait aux Suisses depuis 1467, flottait sans cesse entre ces républicains et le potentat bourguignon, on allait répétant ces paroles du duc Charles : « Je détruirai Berne, et je ferai ériger « une colonne avec ces mots : Ici fut une ville appelée Berne. »

Cependant à l'ouïe des négociations qui se poursuivaient depuis un certain temps à Constance et Bàle entre les Suisses, les villes rhénanes et l'Autriche par les soins des envoyés de Louis XI et du fameux prélat Silinen, le duc Charles se ravisait. Une ambassade bourguignonne parcourait plusieurs villes de la Confédération et y recevait un accueil favorable (mars 1474). A Berne, Adrien de Boubenberg et ses adhérents inclinaient à la paix. A Fribourg, l'avoyer Raoul de Wuippens mandait aux Bernois ces paroles significatives : « Nous avoyer, Conseil « et Soixante, nous avons décidé à l'unanimité de ne plus contracter « d'alliance ni avec roi ni avec prince, et de rester à tout jamais fidèles « à votre alliance et à celle des Confédérés*. » Mais l'arrivée d'une ambassade française eut bientôt détruit l'impression qu'avait produite l'ambassade bourguignonne. Les villes rhénanes, alliées entre elles sous le nom de Basse Ligue (Niederer Bund) réunissaient la somme nécessaire au rachat des pays hypothéqués au duc de Bourgogne, et le duc Sigismond sommait son soi-disant protecteur de hii rendre ses pays. Le traité connu dans le droit public de la Suisse, sous le nom de Convention perpétuelle (Ewige Richtung), était signé à Constance et donnait pour ennemis au duc de Bourgogne les Suisses et l'Autriche, sous la médiation des envoyés de Louis XI, de Silinen entre autres, qui avait reçu 21,000 livres a distribuer aux Confédérés. Le crédit de Nicolas de Diesbach allait dès lors croissant à Berne où les élections pascales de 1474 le portaient au rang suprême d'avoyer. Dès le mois suivant, la tyrannie de Pierre de Hagenbach recevait sa récompense. Ce gouverneur inique, manifestant le dessein d'assaillir la ville d'Ensisheim, le 6 avril, provoquait un soulèvement général de la Basse Ligue. Le bailli lui-même était saisi à Brisach sur l'ordre du duc Sigismond, le 10 avril, jeté en prison, appUqué à la torture et condamné à mort par un tribunal dans lequel siégeaient au- nom des Confédérés, Hassfurter,

* Anshelm, Berner- Chronik, I, 128.

Herienstein et Russ de Lucerne. Le 9 mai, il était exécuté à la lueur des flambeaux.

En ce moment-là même, le duc Charles, ignorant encore ce qui se passait, cherchait a s'emparer du comté de Montbéliard, appartenant au\ comtes de Wurtemberg. Berne sauva Montbéliard en y jetant une garnison et en faisant admettre cette ville pour 10 ans dans la combourgeoisiedes Ligues*.

La nouvelle de Texécution de Hagenbach mit le duc de Bourgogne dans une étrange colère contre ceux qui y avaient trempé. Mais dominé par le ressentiment profond qu'il nourrissait contre Tempereur depuis la mystification de Trêves, il avait mis le siège devant la ville impériale de Neuss sur le Rhin, vaillamment défendue, où il perdit i i mois et 15,000 hommes. Une grande ambassade française étant arrivée dans l'intervalle en Suisse, un traité d'alliance offensive était conclu entre Louis XI et les magnifiques seigneurs des huit Ligues de la Haute- Allemagne^, plus leurs alliés de Fribourg et Soleure (26 octobre). Par ce traité, Louis XI s'engageait à payer d'avance 20,000 francs et assurait à chacun des 10 États de la Ligue 2,000 florins de pension annuelle, s'il était obligé de les aider de ses troupes, et 50,000, s'il élait empêché de les secourir en hommes. Ce traité n'avait pas été accepté sans peine par tous les Confédérés. Schwyz, qui avait les yeux tournés du côté de Milan, eût porté la guerre dans ce pays s'il n'en avait été détourné par ses confédérés. A Fribourg, le parti bourguignon leiit emporté, dit-on, sur le parti contraire sans l'opposition des gens du quartier populeux de l'Auge, gagnés par l'or de la France '.

Le traité avec la France porte la date du 26 octobre. Mais il avait déjà été définitivement arrêté le 21 précédent à la Diète de Lucerne composée des députés des huit Ligues, et Nicolas de Diesbach désigné pour

' Michelét dit : « Le duc vengea son gouverneur eu ravageant l'Alsace. Il ne la « recouvra point. Il ne réussit pas davantage à prendre Montbéliard et il indigna « tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à la cour même le jeune « comte Henri, on le mena devant sa viUe, on le mit à genoux sur un coussin noir « et on fit dire aux gens qui étaient dans la place qu'on allait couper la tête à leur < maître s'ils ne se rendaient. Cette cruelle comédie ne servit de rien » (Histoire de France, VI, 344). Voir aussi Menzel (Oesch. der Deutschen, II, 189). Mais l'exécution de Hagenbach ayant eu lieu le 9 mai et la tentative sur Montbéliard le 11, il est impossible, vu l'éloignement du duc qui était à Neuss. d'admettre que la scène en question fût le commencement de la revanche et des vengeances ducales.

* C'est le nom que le roi donne aux États confédérés. Voir le texte latin des traités entre les Suisses et Louis XI dans Segesser, eidg, Abschiede, appendice, 917. On trouve parmi les négociateurs Roïst et Gôldli de Zurich, Nicolas et Guillaume de Diesbach, Pétermann de Wabem de Berne, Henri Hassfurter de Lucerne, etc.

• Archives de Fribourg. Supplique de Jean Guglenberg, 1494.

le porter à la signature de Louis XI. La même Diète avait déclaré la guerre à la Bourgogne au nom des Confédérés, agissant sur l'ordre de l'empereur et en qualité d'auxiliaires de la maison d'Autriche. Berne était chargé de l'exécution. La déclaration de guerre, signée non-seulement' par Berne, comme on l'a dit, mais par les huit États confédérés, plus Soleure, fut lancée le 25 octobre. Le duc de Bourgogne layant reçue devant Neuss montra une colère inouïe et s'écria : « Berne, Berne I » La déclaration de guerre des Suisses fut suivie de celle de celte même maison d'Autriche qui voulait peu de temps auparavant se servir du duc de Bourgogne pour réduire et châtier les Confédérés.

La guerre commença, dès le 27 octobre, par la conquête de la petite ville de Cerlier (Erlach en allemand) située sur le lac de Bienne et que la maison de Savoie avait inféodée aux seigneurs bourguignons de ChAlons-Orange.

Le 28, 3,000 Bernois commandés par les anciens avoyers Nicolas de Scharnachtal et Pétermann de Wabern et suivis des Soleurois, Fribourgeois et Biennois leurs alliés, marchaient sur la Haute-Bourgogne par Porrentruy. Les Confédérés des autres Ligues joints à 1,000 Autrichiens de la Forêt-Noire et des villes forestières, prenaient la même direction en passant par Bâle. La ville bourguignonne d'Héricourt se trouva bientôt investie par 18,000 hommes, Suisses, Autrichiens ou soldats de la Basse Ligue, portant tous, selon le Chroniqueur contemporain Schilling, la croix blanche des Confédérés, en signe de ralliement et de confraternité.

Le 13 novembre, une armée bourguignonne de 20,000 hommes s'approcha pour débloquer la ville. Les Bernois l'attaquèrent les premiers au cri de : « Berne et Saint- Vincent » avec une impétuosité extraordinaire. Malgré leur courage et l'héroïsme surtout des gens de Faucogney, les plus vaillants des Francs- Comtois, et qui de 800 se trouvèrent l'éduits à 80, le^ Bourguignons furent battus et se retirèrent en laissant 3,000 morts et 1,617 prisonniers qui ne furent épargnés que pour procurer une ressource aux pauvres de la ville de Berne. Car aussi cruel que brave, l'avoyer Scharnachtal regrettait qu'on eût fait quartier. La cruauté des Suisses se manifesta encore par l'horrible traitement fait à 18 prisonniers lombards quon brûla vifs à Bâle pour voies de faits, sacrilèges et crimes contre nature.

Héricourt se rendit trois jours après la bataille et fut remis au duc Sigismond parles Suisses, auxquels ce prince distribua 10,000 livres pour leur récompense. Les alliés eurent pour leur part l'artillerie conquise. Douze châteaux et trois villes furent le prix de la victoire.

La guerre interrompue par un froid intense ne devait pas larder à recommencer. Le H janvier 1 475, le château savoisien d'illens, à deux lieues de Fribourg, était emporté d'assaut par les troupes de cette ville et de Berne son alliée. Le même jour, Nicolas de Diesbach revenant par Genève de sa mission auprès de Louis XI y était en butte à de grossiers outrages. Aussitôt Berne de signifier à la duchesse Yolande de Savoie qu'elle eût : 1° à déclarer la guerre à la Bourgogne, 2^ à ouvrir ses forteresses aux Suisses, 3® à payer 12,000 livres de dommages-intérêts à Nicolas de Diesbach et 4<^ à rappeler son beau-frère le comte de Romont du service de Charles le Téméraire* (21 janvier). Pour toute réponse la duchesse donna communication aux Confédérés de la triple alliance conclue contre eux entre la Bourgogne, la Savoie et le duc de Milan, ce même prince qui avait offert son aide aux Suisses quelque temps auparavant. La politique savoisienne cherchait à brouiller les cartes en Suisse et à exciter contre Berne les autres États confédérés. Mais ses efforts furent vains. Apprenant que des troupes lombardes et napolitaines, commandées par le prince Frédéric de Tarente, fils du roi de Naples, un des nombreux prétendants à la main de Marie de Bourgogne, se disposaient à emprunter le territoire savoisien, la Diète de Lucerne décidait le 15 février qu'on marcherait au secours de Berne à la première sommation '.

De son côté l'empereur s'était brouillé aussi complètement avec le duc de Bourgogne, qui refusait de lui obéir et de lever le siège de Neuss. Irrité contre ce prince, Frédéric III appelait à deux reprises les Suisses au secours de cette ville, qu'il allait débloquer à la, tête d'une armée. Mais les États confédérés, après quelqne divergence, s'accordèrent dans les Diètes de Zurich et de Lucerne à refuser toute participation à cette expédition coûteuse et lointaine dans un moment aussi critique pour leur pays (mars 1475). Obwald et Zoug rappelèrent même à cette occasion que l'empereur avait refusé de confirmer les chartes de franchises de ses prédécesseurs. Mais sur une nouvelle sommation de Tempereur,

^ Segesser, eidg. Abschiede, 525.

' Ii»id., 526. On voit par là combien est erronée l'opinion que Berne a tout fait. Plusieurs de nos historiens nationaux, Jean-Gaspard Zellweger, Frédéric de Oingins, par exemple, et M. Kirk, le biographe américain de Charles le Téméraire (Histary of Charles ihe boîd of Burgundy, London 1863) ont prétendu que le duc de Bourgogne ne songeait pas à attaquer les Suisses quand ces derniers lui déclarèrent la guerre, ni surtout quand ils firent leur première alliance avec Louis XI. Mais comme l'a fait observer M. Freeman, l'auteur connu de VHistoire dea Constitutions fédérativeSy et M. le pasteur Ochsenbein après lui dans ses UrJcHnden et le Sonntagsblatt du Bund, les Suisses ne firent, selon toute apparence, que prévenir les desseins secrets de Charles le Téméraire ou le Terrible.

Berne, Zurich, Soleure se déclarèrent prêts à obéir au chef de l'empire (31 mars) \

Les premiers jours d'avril la guerre avait éclaté tout de bon du côté de la Franche-Comté par l'occupation soudaine de Pontarlier. 1,300 gars des Ligues s'étaient jetés dans la place. Ils s'y virent bientôt assiégés par les troupes ennemies. Berne envoie à leur secours 2,500 hommes aux ordres de Nicolas de Diesbach et de Jean de Hallwyl, tacticien consommé et le guerrier le plus expérimenté de la Suisse*. Mais les défenseurs de Pontarlier avaient déjà quitté la place en mettant le feu aux quatre coins de la ville. Diesbach et Hallwyl ramenèrent avec eux au delà du Jura les hardis compagnons qui avaient pris Pontarlier, repoussèrent une armée bourguignonne commandée par le comte de Roussi, maréchal de Bourgogne et s'emparèrent de nouveau de la prévôté et ville de Pontarlier. où ils laissèrent une garnison d'hommes d'élite. Berne avait reçu pour cette expédition le secours des Confédérés. Plusieurs des Ligues, Uri, par exemple, ne se montraient pas moins très-mécontentes qu'un seul État se crût le droit d'engager les autres dans une guerre sans leur consentement préalable (22 avril). Mais la grande bannière de Berne flottait déjà dans le pays de Vaud et les troupes bernoises, suivias de celles de Fribourg, Bâle, Soleure, Lucerne, sous le commandement de Nicolas de Diesbach, s'emparaient de Grandson, Orbe,. Échallens et du château de Jougne, non sans de grandes cruautés contre les défenseurs de ces places. Lorsque les Lucernois firent leur entrée à Berne, on envoya au-devant d'eux les enfants de la ville, au nombre de 400 et en belle ordonnance, pour leur faire politesse, et Tavoyer en charge les complimenta au milieu des acclamations du peuple.

Pendant ce temps, la situation du duc de Bourgogne s'était empirée par l'adhésion de la Lorraine à la coalition formée contre lui et par la reprise de la Picardie au profit de Louis XL Charles de Bourgogne, forcé par l'empereur de lever le siège de Neuss, menaçait de porter ses armes contre Strasbourg dont l'un des premiers magistrats, l'ammeslre Schoit, venait implorer le secours des Suisses. Adrien de Boubenberg faisant opposition à ce vœu des Strasbourgeois, Nicolas de Diesbach en profita pour se débarrasser de ce rival, qui se vil exclu du Conseil et se retira dans son château de Spietz. Avec 1,000 hommes de son canton, Nicolas de Diesbach partait alors de nouveau pour la Haute-Bourgogne, et allait assiéger la forteresse de Blamont aux murs de 18 pieds d'épais-

' Segesser, eidg. Ahschvede.^ 527, 530, 534.

* Selon Texpression de Gingins dans ses Lettres sur la guerre de Bourgogfie, 57. — Rodt, Geseh* des bernischen Kriegswesens^ 1837.

352 GCERhES DE BOURGOGNE.

seur. Il y fut rejoint par cinq cents Lucernois et 2,000 auxiliaires de TAutriche et de la Basse Ligue sous les ordres du comte Oswald de Thierstein.

Blamont, Lille sur le Doubs, Grammont furent pris d'assaut ou se rendirent (juillet-août). Mais la joie des vainqueurs fut troublée par la perte (le leur fameux avoyer, le principal instigateur de la guerre, Tavoyer Nicolas de Diesbach. Blessé d'un coup de pied de cheval au siège de Lille et atteint ensuite d une maladie contagieuse, ce général habile allait mourir à Porrentruy dans la quarante-cinquième année de son âge. Ses restes, transportés à Berne, y furent inhumés en pompe à l'église de Saint-Vincent. L'accusation de vénalité a été souvent portée contre cet homme d'État et guerrier bernois, par la plupart des historiens suissfê, d'Anshelm à ZellwegerMI a été même accusé d'avoir introduit dans notre pays le funeste système des pensions. Mais ce jugement sévère a trouvé des contradicteurs jusque dans les rangs des écrivains les plus passionnés pour la cause de Charles le Téméraire : « Diesbach, dit le « baron de Gingins, était incapable de sacrifier l'honneur ou la liberté « de sa, patrie à un intérêt personnel; il mit son ambition à tirer la na- « tion de son obscurité et à l'élever dans la considération de ses voisins. « Diesbach a fait avancer la Suisse*. »

Un autre écrivain vaudois dit : « En dépit de tout, Nicolas de Dies- « bach était un diplomate honnête, surtout quand on le compare aux « hommes avec lesquels il avait à traiter, à Louis XI, au duc Sigismond, « au gouverneur Hagenbach et même à Charles de Bourgogne \ »

La mort de Diesbach avait produit une fâcheuse impression sur le moral des troupes. Pour le relever, on s'empressa de leur envoyer l'ancien avoyer Pétermann de Wabern qui jouissait de la confiance des soldats.

L'alliance du Vallais vint à propos renforcer les Ligues suisses. Elle fut scellée à Louëche par les députés de ces dernières de concert avec révêque Walther Çupersax et les magistrats de tous les dixains (septembre, octobre 1475).

Mais un coup fatal et imprévu sans doute attendait les Confédérés en lutte ouverte avec trois puissances. Le roi d'Angleterre, Edouard IV d'York, beau-frère et allié du duc de Bourgogne, ayant fait irruption dans la Picardie, Louis XI s'était hâté d'acheter la paix de ce prince et

* Anshelm, I, 118. — Hidber, Adrian von Bubenherg^ 1859, 21,

* Gingins, Lettres sur les guerres de Bourgogne. " Eugène Secrétan, Galerie nationale, I, 133.

la faisait aussi avec le duc de Bourgogne à Soleuvre près de Vervins (i3 septembre)*.

Les Confédérés étaient compris pour la forme dans ce traité^ mais avec la réserve dérisoire que si ces derniers n'y avaient pas adhéré avant le 1®' janvier 1476, le roi de France laissait au duc de Bourgogne ses coudées franches contre les Ligues.

Sans se laisser intimider par la gravité des événements, les Confédérés rejetèrent la médiation de la Savoie, et Berne déclara la guerre au comte de Romont, qui fut réduit à prendre la fuite (15 octobre). Commandés par Pétermann de Wabern et Raoul de Wuippens, les Bernois et les Fribourgeois pénétraient de nouveau en armes dans le pays de Vaud, s'emparaient de Morat, Cudrefin, Avenches, Payerne, Estavayer, Yverdon, les Clées, La Sarraz, et laissaient de fortes garnisons dans plusieurs de ces places. Lucerne et Soleure avaient joint leurs bannières à celles de ces deux villes. Rodolphe de Hochberg, margrave de Rôteln ou Rothelin dans le pays de Bade et comte de Neuchàtel, dont le fils servait dans l'armée bourguignonne et qui avait lui-même des possessions considérables dans ce duché du chef de sa femme, avait d'abord cherché à jouer le rôle de médiateur entre les deux partis. Mais entraîné par les sympathies de ses sujets dont le cœur était suisse, le comte Rodolphe allait prêter serment entre les mains des Bernois et recevait garnison dans son château. Cinq cents archers de Rôteln étaient placés en observation auprès de la Thielle. Le comte François de Gruyère, maréchal de Savoie, s'unissait également aux Suisses. La ville impériale de Bâle, gagnée par la promesse qu'on lui fil de la défendre contre les attaques de la Bourgogne, se déclarait de même en faveur des Confédérés et faisait cause commune avec l'Autriche et les villes rhénanes, Strasbourg, Schélestadt, Colmar, Kaysersberg, etc., les évêques de Strasbourg et de Bâle.

La campagne des Suisses dans le pays de Vaud avait été marquée par un héroïsme extraordinaire. En moins de trois semaines 16 petites villes et 43 châteaux avaient été conquis. A Grandson, on avait vu les soldats, sans attendre l'ordre des chefs et l'arrivée de l'artillerie, escalader les murailles, lancer des brandons et prendre la ville d'assaut. Mais de grandes horreurs avaient souillé cette rapide conquête. En beaucoup d'endroits, les habitants furent massacrés, la garnison jetée pardessus les créneaux et les chefs décapités par la main du bourreau. A Cossonay, le valet du seigneur et commandant de cette place dut faire

* £t non à Soleure, ni le 13 octobre, comme il est dit dans Ochsenbein, Urkunden, X, Yii. — Voir Segesser, eidg. Abschiede^ 561.

1 office d'exécuteur et tuer son maître pour sauver sa vie. A Eslavayer, ville défendue par de fortes murailles, plusieurs donjons et son chevaleresque baron, Claude d'Estavayer, les Suisses ayant emporté la place d'assaut comme celle de Grandson, égorgèrent les 300 hommes de la garnison et 1,000 personnes (15 octobre 1475). Femmes et enfants tout fut hdché et chaplé selon la chronique, ou contraint de se jeter dans le lac. Les prêtres n'avaient pas été épargnés ; on tua jusqu'au pied des autels*. Le gouvernement bernois se vit obligé de rappeler ses guerriers aux sentiments d'humanité qui avaient dicté le convenant de Sempach et dont le soldat chrétien et civilisé ne devrait jamais se départir. « Ce.^ cruautés inouïes, disait la dépêche, contraires à nos anciens « usages, pourraient nous attirer le courroux de Dieu et des saints. » Alliant la cupidité à la cruauté, les guerriers de Fribourg chargèrent 100 chariots des étoffes de drap fabriquées par les gens d'Estavayer dont la concurrence dans cette fabrication les rendait jaloux. Une chronique fribourgeoise du XV!"*® siècle cherche à rejeter les pillages commis à Estavayer sur les habitants des rives neuchâteloises qui seraient accourues avec des barques pour prendre part au butin.

Plus heureuse qu'Estavayer, la ville de Morat, où deux partis, l'un allemand et l'autre romand, étaient en présence, se rendit sans coup férir, renonça à la Savoie qui l'avait enlevée à l'empire, et devint sujette de Berne et de Fribourg. Cette capitulation causa une telle douleur à un gentilhomme nommé Lavigny, qu'il s'écria : « Ne plaise à Dieu que je ne renie mon prince, » et il se fit aussitôt ouvrir les portes pour quitter une ville qu'il regardait comme infidèle à son prince et à ses serments *.

Genève avait refusé de marcher contre les Suisses sous les drapeaux de son évêque Jean-Louis de Savoie. Elle n'en fut pas moins rançonnée par les Confédérés et dut payer 28,000 écus d'or (un million et demi, valeur actuelle) à Berne et à Fribourg, sans compter l'argent distribué aux chefs de l'armée conquérante. Lausanne fut occupée par les

^ Le chroniqueur bernois contemporain Diebold SchiUing raconte qu'il ne se trouva que 26 personnes pour prêter serment aux vainqueurs après le sac de la viUe. n doit y avoir quelque exagération dans ce récit, puisqu'on voit reparaître les mêmes prêtres après le massacre. Il paraît qu'un certain nombre de personnes avaient trouvé un refuge dans la sacristie du couvent des Dominicaines. Extraits du curé fribourgeois François Girard, La communauté des Dominicaines existe encore aujourd'hui.

' M. F. Ëngelhardt, Chronik der Stadt Murten, 1828, 51. Les chanoines de Neuchâtel ajoutent dans leur chronique que Richard Rossel, un gentilhomme, tomba mort de saisissement et de douleur. Mais on voit par les comptes de la ville que Richard Rossel survécut à la conquête de sa ville natale.

Suisses, mais on se contenta de lui demander 2,000 florins, parce que le gouvernement bernois avait dit à ses milices : « Nous n'ôterons rien à rÉglise ; or Lausanne appartient à l'évêque et non au comte de Romont. »

Le Haut-Vallais était également le théâtre de la guerre. Sion, capitale du pays, fut cernée par 10,000 hommes aux ordres de Jean-Louis <le Savoie, évêque de Genève, et d'Amédée de Gingins, capitaine général de Yolande, duchesse de Savoie. Mais aidés de 4,000 Suisses et •Grisons, des montagnards des Ormonts et de Château-d'CEx, les Vallaisans commandés par Jean de Platéa, bourgmestre de Sion, battirent complètement les Savoisiens à la journée de la Planta, où Gingins perdit plus de 2,000 hommes (13 novembre 1475). La bataille de la Planta, aux portes de Sion, suivie de la conquête du Bas-Vallais romand et de la destruction de seize châteaux, anéantit le parti savoyard -ou de Rarogne dans ces contrées et assura la prépondérance au parti allemand ou patriote. Une fêle d'actions de grâces fut instituée par l'évêque patriote Walter Supersax pour célébrer la délivrance du pays *.

Jusque-là les Suisses n'avaient eu à lutter que contre une partie des forces bourguignonnes. Bientôt ils apprirent que Charles de Bourgogne, ie destructeur de Liège, le conquérant de la Lorraine et la terreur de l'Europe, avait quitté Nancy, malgré les rigueurs de l'hiver, et s'avan- "Çait vers Besançon, à la tête d'une armée de 50,000 hommes de toutes nations, bourguignons, picards, belges, anglais, calabrais, milanais, savoyards. Ils apprirent aussi avec indignation que Frédéric III avait traité en secret avec Charles devant Neuss (le 17 juin); que le roi de France, bien loin de secourir les Suisses, comme il s'y était engagé par Talliance, lui avait accordé le passage sur son territoire pour mar- '•cher contre eux. Le comte de Neuchâtel jugea le moment propice pour renouveler ses offres de médiation et convoquer une conférence dans son château. Mais la prétention du duc de Bourgogne d'être remis au préalable en possession des pays hypothéqués fit échouer les négociations (26 novembre).

La situation, inquiétante pour les Confédérés, rendit le cœur à leurs ennemis dans le Pays de Vaud. Avant que le duc de Bourgogne eût quitté Besançon, un gentilhomme vaudois, Guillaume de La Sarraz, <iont le château avait été incendié peu de mois auparavant, surprit Yver- <]on dans la nuit du 1 3 janvier et fit main-basse sur les Confédérés en garnison dans la ville. Le 6 février 1476, l'armée bourguignonne se

* Furrer, I, 220.

met en marche pour la Suisse, tente en vain de forcer Tétroit défilé des Bayards, défendu par les Bernois, et, débouchant par Jougne, parait tout à coup devant le château de Grandson défendu par 400 hommes et deux capitaines bernois, Hans Wyler et Brandolphede Stein. La grande armée de Charles et ses menaces n'effrayèrent point la petite garnison, qui repoussa deux assauts et fit plusieurs sorties. Mais s 'étant laissé emporter par une ardeur excessive, Brandolphe de Stein fut fait prisonnier. Le second capitaine, Wyler, était un lâche ; il propose de capituler et fait intervenir un gentilhomme moitié bourguignon, moilié alsacien, qui annonce l'incendie de Fribourg, la soumission de Berne par l'armée bourguignonne, et promet la vie sauve de la part du duc aux défenseurs de la place, s'ils consentent à se rendre. Ceux-ci acceptent et comptent 100 florins au gentilhomme, qui les avait trompés et trahis; car à peine arrivés dans le camp bourguignon, les 412 hommes de la garnison, la plupart bernois et fribourgeois, furent noyés ou pendus aux arbres voisins, sous les yeux du duc et de l'ambassadeur de Milan, qui exprime son horreur de ce spectacle dans une dépêche expédiée le lendemain à son souverain. « Mgr. le duc, ajoute-t-il, pense par là épouvanter les Suisses et est décidé à faire subir le même sort à tous ceux qui tomberont entre ses mains \ » Maître du château de Vaumareus dont il s'était emparé par surprise, le Téméraire se disposait à marcher sur Neuchâtel et à surprendre les Suisses. Mais déjà altérés de vengeance, les Confédérés et leurs alliés étaient arrivés dans celte ville au nombre de plus de 20,000, et marchaient en trois colonnes vers l'armée bourguignonne campée à Grandson et deux fois supérieure en nombre. C'était le 2 mars 1476. La terre était couverte de neige. La première colonne, formée de 9,000 guerriers de Berne, Fribourg, Soleure, Bienne, Neuchâtel, et commandée par l'avoyer Nicolas de Scharnachtal et Jean de Hallwyl, fait sa prière à genoux et attend de pied ferme l'armée bourguignonne, qui venait aussi d'invoquer, en se signant, le Dieu des armées. Un second corps, fort de 12,000 hommes, s'avance sous les ordres de Gôldli de Zurich et de l'avoyer lucernois, Hassfurter, dont la grande barbe et la longue tunique qui cachait sa jambe boiteuse, frappent les regards des ambassadeurs milanais, specla-

^ Dépêches des ambassadeurs milanais Appiano et Panigatoîa^ publiées par M. de Gingins, 1858, 1, 801. C'était le 28 février. « Gingins excuse le duc et veut faire croire « quMl était absent parce que ce jour-là même il alla à trois lieues de là. Les deux « serviteurs du duc, Olivier et Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maî- « tre ; ils disent tout net qu'il les fit pendre. » Michelet, Histoire de France, VI, 383. Deux soldats bernois de la garnison furent contraints de servir de bourreaux à leurs compagnons. Geschichtsforscher, YI, 280.

teurs de la bataille. L'un des principaux chefs bourguignons, Château- Guyon, sire d'Orbe, charge les Suisses à la tête de la gendarmerie ducale; ne pouvant entamer la forêt de piques qu'on lui oppose, il fait avancer rartilierie. Celle-ci, commandée par le grand-bâtard de Bourgogne, portait le ravage dans les rangs des Confédérés sans briser leur résistance, lorsque la seconde colonne des Suisses, qui avait tourné Vaumarcus, se précipite sur la gauche des Bourguignons. Aussitôt le grand-bâtard, craignant de voir sa division coupée par les Confédérés, se replie vers Corcelles. Les Calabrais prennent ce mouvement pour une retraite, lâchent pied et disparaissent *. Le duc de Bourgogne, .saisissant d'une main son grand étendard et de l'autre tenant sa lance en arrêt, parvenait à rétablir son ordre de bataille, vaillamment secondé par le prince de Tarente, fils puîné du roi de Naples, quand tout à coup retentissent du côté de Fiez les sons rauques du cor d'Underwald et les sombres mugissements du taureau d'Uri. « Qui sont ces gens-lk? demande le duc à son prisonnier, Brandolphe de Stein. — Ce sont les anciens Suisses des montagnes, les vainqueurs des Autrichiens. — Qu'adviendra-t-il de nous, puisqu'un si petit nombre nous a déjà mis sur les dents*? »

Ces sons étranges et cette attaque inattendue ont jeté une terreur panique dans les rangs de Tarmée bourguignonne qui se met à fuir dans le plus grand désordre. Château-Guyon est tué au moment où il venait d'enlever la bannière de Schwyz et cherchait à entamer la masse compacte des piques de 18 pieds des Suisses ; le duc de Bourgogne, qui se croit trahi, est entraîné dans la déroute générale jusqu'à Jougne. Acharnés à la vengeance, les Suisses poursuivirent l'ennemi jusque fort avant dans la nuit. Mais lorsque les soldats de Berne et de Fi:ibourg virent suspendus aux arbres les corps de leurs infortunés camarades, ils ne se possédèrent plus, et s'élançant au château de Grandson, ils en égorgèrent les défenseurs ouïes pendirent aux arbres des environs à la place de leurs malheureux camarades (3 mars) '.

La victoire de Grandson ne coûta, dit-on, au duc qu'un millier d'hommes, mais livra aux Suisses le camp du duc de Bourgogne avec

* Selon les dépêches des envoyés milanais, le duc lui-même aurait provoqué la déroute en donnant Tordre à quelques corps d'artillerie de faire un mouvement destiné à cerner les Suisses, mais que Tinfanterie qui était derrière et les gens des bagages prirent pour une reculade. Voir la lettre de Panigarola du 4 mars 1476.

• BuUinger Chronik.

' La chronique des chanoines de Neuchâtel, qui dit que les Suisses pendirent «ux arbres les Bourguignons occis et non vivants, pèche ici par excès de complaisance.

tous les trésors qu'il renfermait. Plus de 1,000 tentes, 600 drapeaux^ 10,000 chevaux de trait, 419 bouches à feu, 300 tonneaux de poudre^ la chapelle, le trône, la chancellerie du duc et sa cassette particulière,, contenant un million de florins avec des diamants d'un prix inestimable, devinrent la proie des vainqueurs. Le menu butin fut abandonné aux soldats ; la diète se réserva les objets les plus intéressants et les plu:^ précieux qui avaient échappé au pillage. Plusieurs de ces objets existent encore dans les sacristies, les arsenaux et les musées de nos villes. Bâle montre la cotte d'armes de Charles, le chanfrein de son cheval, des machines à jeter l'eau et l'huile bouillante dans les sièges. Lucerne a conservé le sceau d'or ducal*, le scel et le contre-scel du bâtard de Bourgogne, Soleare des étendards dont le plus curieux offre l'image tle Saint-Georges (Charles le Hardi terrassant le dragon) peinte par le fameux VanEyk. Berne possède dix tentures historiques, dont deux ont environ trente pieds de longueur, retraçant avec l'exactitude d'un tableau contemporain les meubles, les armes, le costume et les traits de Philippe le Bon et des principaux seigneurs de sa cour. Fribourg n'a sauvé de la destruction que trois chapes et quelques drapeaux marqués du C et de la croix de Bourgogne.

Tout autre prince que Charles le Téméraire eût renoncé à conlinuer une lutte qui s'annonçait sous de si tristes auspices. Matthias Corvin, roi de Hongrie et le duc de Milan, alliés de Charles contre l'Autriche,, firent tous leurs efforts pour le détourner de celle guerre désastreuse. Mais aigri par la pensée que des paysans avaient pu lui ôter son renom d'Invincible, Charles fit les préparatifs d'une seconde invasion et jura de laisser croître sa barbe jusqu'à ce qu'il eût tiré vengeance de ses ennemis et détruit la ville de Berne. Il mit des tailles extraordinaires, leva un homme sur six dans ses États, enrôla de nouvelles bandes italiennes,, convertit en canons les cloches des églises et les chaudières des maisons bourgeoises. Dès le 15 mars de la même année, après avoir reprispossession du pays de Vaud, il passait en revue à Lausanne une arméepresque aussi formidable que la première, puisqu'elle comptait 6,000- Anglais et 15,000 Italiens outre les soldats belges, savoisiens et bourguignons, qui formaient le gros de l'armée. On y voyait même quelques Suisses infidèles à leur patrie. Entravé dans ses projets par lamaladie et les mutineries de ses soldats mal payés et hostiles les uns aux. autres, il se borna pendant onze semaines à défendre la ville de Boraonl

* Il pèse une livre et porte ces mots en exergue : S (sigillum) Garoli ducis hurgimdicB^ lothringiœ, hrahantÙB^ limburgiœ^ luxemhurgiœ, etc. Ou montre aussi aa musée de Berne le prie-Dieu en or du duc.

assaillie par 5,000 Confédérés. Puis se sentant mieux il passa une nouvelle revue de son armée, le 9 mai, en présence de la duchesse de Savoie, qu'il avait avec lui depuis le 29 mars, et reçut en grande pompe une ambassade de l'empereur venue pour proclamer la paix conclue Tannée précédente avec le duc et pour chercher à réconcilier ce prince avec les Suisses. Des envoyés du pape étaient arrivés dans le même dessein. Mais ni Charles ni les Confédérés n'étaient disposés aux concessions. I.e 27 mai à midi Charles se dirigeait sur Morat, place frontière dont la restitution à la Savoie devait ouvrir la campagne et le cours de ses vengeances.

Berne, comprenant le danger, avait jeté à Morat une garnison de 1 ,500 hommes, dont 80 Fribourgeois sous Guillaume d'Affry. Le commandement de cette place importante fut confié à cet Adrien de Boubenberg que son amour de la paix ou certaine inclination au parti bourguignon avait fait éliminer des conseils, mais chez lequel le sentiment de la patrie en danger étouffait toute autre considération. La chronique de Schilling nous montre Boubenberg arrivant à Morat avec 100 guerriers, sur la tête desquels se déployait une bannière rouge avec une croix blanche qui tenait toute la largeur du drapeau. A peine entré à Moral, cet héroïque général fait jurer aux bourgeois et aux soldats « qu'ils tueront le premier qui parlera de se rendre, fùl-ce leur chef lui-même. » L'énergie était d'autant plus nécessaire qu'un complot était ourdi pour livrer la ville aux Bourguignons. On dut couper douze têtes pour l'exemple \ Boubenberg donne ensuite tous ses soins à la défense de la ville, et, lorsque déjà plusieurs corps ennemis sont sous les remparts, et que la garnison de Morat passe ses journées à réparer les brèches, il écrit au gouvernement de Berne : « Ne vous pressez pas « trop, attendez les Confédérés : je défendrai Morat tant que j'aurai « une goutte de sang dans les veines. » Une petite armée de 1,000 Confédérés étant réunie à Fribourg, Berne et Fribourg auraient voulu que ces troupes se portassent au secours de la place assiégée. Mais Waldmann et les autres chefs de la garnison s'y refusèrent. « Nous « voulons attendre votre arrivée, écrivait Waldmann au Conseil de Zu- « rich. Personne n'a peur, nous les tuerons tous avec l'aide de Dieu*. »

Le 9 juin paraît toute l'armée bourguignonne, déployant ses nom-

^ Ce fait est mentionné dans une lettre du commandant de Côme au duc de Milan, en date du 6 juin 1476. Mais d'après cette dépêche, c'est à Fribourg même et non à Morat que le complot aurait été ourdi. Gingins croit qu'on a confondu, parce que c'est à Fribourg que le complot fut découvert et dénoncé aux Bernois.

* Ochsenbein, UrJcunden, Lettre de Waldmann du 17 juin, 282.

breux bataillons sur deux lieues d'étendue au son d'une musique guerrière. Mais ni cet appareil formidable, ni les plus horribles menaces, ni les assauts répétés des Bourguignons, ne sont capables d'émouvoir Adrien et ses braves. Les brèches faites par l'artillerie bourguignonne étaient aussitôt réparées par les assiégés. Dans un assaut tenté par le comte de Romont le 18 juin, ce dernier eut 60 hommes tués et 100 blessés devant les barricades élevées par la garnison derrière la brèche*. Les assiégés avaient semé de chausse-trapes les décombres de leurs murailles.

Enfin, du 19 au 20 juin, les Confédérés arrivent avec leurs alliés, impatients de combattre, et au nombre de plus de 30,000 hommes. Cette armée, la plus forte qu'eussent levée les Suisses jusque-là, se composait de 10,000 piques, 10,000 hallebardes, 10,000 arquebuses et 4,000 chevaux de Lorraine et d'Alsace '. Avant la bataille, si l'on en croit une chronique, les chefs suisses tinrent conseil sous le tilleul de Villars les Moines. Comme les Bourguignons avaient leur front de bataille couvert d'une haie vive et d'un fossé profond, Guillaume Herter, de Tubingue, commandant des troupes de Bâle et de Strasbourg, proposa d'élever des retranchements pour couvrir de même le front de l'armée fédérale. « Point de barricades, s'écria Félix Keller, de Zurich, « nous attaquerons comme nos pères *. » On décida l'attaque en trois corps ; le premier formant l'avant-garde ou aile gauche, fut confié au Bernois Jean de Hallwyl, avec les deux Fribourgeois Raoul de Wuippens et Jean Fégely (Vôguilli) pour lieutenants; le corps de bataille fut remis au Zuricois Hans Waldmann et k Guillaume Herter; la réserve ou aile droite devait être commandée par le vieil avoyer lucernois Gaspard Hertenstein. Les cavaliers impériaux et lorrains recevaient les ordres du comte Oswald de Thierstein. Le comte Louis de Gruyère, fils et successeur du comte François, commandait un corps de 600 hommes;

* Schilling parle de 1000 hommes. Nous suivons ici la version des ambassadeurs milanais, Panigarola et Appiano, que Rodt a adoptée.

' Comme toiyours, les chiffres varient. Pendant que le chroniqueur flamand Molinet ne parle que de 20 à 22,000 Suisses, Commines porte leur nombre et celui de leurs alliés à 35,000 et d'autres à 50,000.

• Une chronique, celle d'Etterlin de Lucerne, témoin oculairey dit que Herter avait été choisi pour général (zu einem obersten Hauptmann gesezt). Un antre écrivain contemporain, Knebel, chapelain bâlois, le fait aussi commandant en chef; les autres chroniqueurs ne lui donnent pas ce titre. M. J.-J. Amiet (Bund, avril 1876) adopte l'opinion qui lui dénie le commandement en chef à Morat, Peutêtre commandait-il les 18,000 hommes qui livrèrent la bataiUe d'Héricourt. Encore est-il douteux que les Suisses eussent accepté un général en chef pris hors de leurs rangs.

le duc René, dépouillé de ses États par Charles, marchait contre l'usurpateur, la hallebarde sur l'épaule, en simple volontaire des cantons (22 juin).

L'armée bourguignonne était divisée en quatre corps d'armée placés sous le commandement du duc d'Asti, grand seigneur napolitain, du prince de Tarente, du comte belge de Marie et du comte de Romont. Un corps de réserve, composé en partie d'Anglais, avait pour chefs deux officiers de cette nation, sir John Dickfield et Thomas Ebrington \ Mais au dernier moment, la veille même de la bataille, le prince de Tarente, rappelé par son père le roi de Naples, auquel le roi Louis XI avait fait entrevoir un mariage avec sa fille Jeanne, quittait brusquement le duc Charles avec 400 chevaux, ce qui obligeait ce prince à donner le commandement de la seconde division au grand bâtard Antoine de Bourgogne, son frère, et a prendre lui-même la tête de la troisième,

La défaite de Grandson avait été causée par une panique ; k Morat, au témoignage des ambassadeurs milanais qui suivaient le duc Charles, la déroute de ce prince serait due à une surprise et k la dispersion des forces bourguignonnes. Le duc, après avoir attendu les Suisses les jours précédents et tenu ses troupes en armes sous une pluie battante, les avait renvoyées dans leurs campements, assez éloignés les uns des autres. Charles le Téméraire lui-même, accablé de fatigue, s'était retiré dans son pavillon dressé sur la hauteur de Courgevaux, lorsque les Confédérés attaquèrent soudain les troupes bourguignonnes campées visk-vis du village de Cressier.

Hallwyl, qui commandait l'attaque, fit la prière avec ses guerriers. En ce moment, le soleil, perçant les nuages de ses rayons : « Confédérés ! s'écrie Hallwyl en se relevant et en brandissant son glaive vers le ciel. Dieu est avec nous ; il envoie son soleil éclairer notre victoire, comme il y a cent trente-sept ans k pareil jour, il éclairait la victoire de nos pères k Laupen. » Il dit, et toute l'avanl-garde se précipite vers l'ennemi, franchit d'un saut la haie vive, fond sur l'artillerie bourguignonne et massacre les coulevriniers* sur leurs pièces. Pendant ce temps, les montagnards de TOberland et de l'Entlibouch qui, d'un bras nerveux, avaient emporté au delkdu fossé les canons des Suisses, dressent leurs batteries et les dirigent contre l'ennemi. Waldmann avait

* Et non, comme l'ont dit plusieurs historiens, M. Vulliemin entre autres, le duc de Sommerset. Gingins, Épisodes de la guerre de Bourgogne. Mém. et Doc. de la Soc. d'histoire, VIII, 249. — Ochsenbein, Urkundetty 530.

* Couleorinier, de coulevrine, ancienne pièce d'artillerie, pins longue que les pièces ordinaires.

aussi engagé raction au centre; bientôt la mêlée y devient terrible. Il est secouru à propos par Boubenberg, à la tête de la garnison de Morat. Herlenstein, avec la réserve, se tenait un peu à l'écart ; il paraît à son tour sur la scène du carnage et se jette sur Tennemi, dont les colonnes déjà ébranlées par les attaques précédentes, commençaient à se dissoudre. La garde ducale et les archers anglais tenaient seuls encore ferme lorsque, frappé par un homme du Hassli, leur chef Dickfield lombe.Âlors les Bourguignons se débandent, et le duc Charles, voyant la déroute de son armée, abandonne la partie et s'enfuit vers Payerne avec quelques cavaliers seulement, laissant le champ de bataille couvert de morts, de blessés et de malheureux qui cherchent à sauver leur vie en se jetant à la nage ou en se cachant dans le feuillage des grands noyers qui avoisinent le lac *.

Mais les Suisses, exaspérés par le massacre de leurs frères à Grandson, tuent à coups de flèches tous les malheureux fuyards ; ils n'accordent la vie qu'aux vivandières et courtisanes (donzelles) au nombre de 2,000 qui, selon les mœurs corrompues de ce temps, avaient suivi l'armée bourguignonne et n'avaient pas peu contribué à amollir les courages*. On évalue à 15,000 le nombre des soldats de Charles tués dans cette journée ^ « Cruel comme à Morat » fut un dicton longtemps populaire parmi les Suisses. Les vainqueurs avaient perdu 300 hommes. L'armée victorieuse resta trois jours sur le champ de bataille, puis entra en triomplie à Berne dont les enfants se portèrent en cortège au-devant des vainqueurs. Un ossuaire s'éleva sur les bords du lac, pour recevoir les crânes des Bourguignons occis dans cette journée. Un autre monument religieux et national, la chapelle de Cressier, marque la place où Messieurs des Ligues se mirent en prims axant d* engagea* la bataille*. »

La bataille de Morat avait été précédée d'une foule d'escarmouches et d'engagements partiels où s'étaient fait jour la valeur et le dévouement des Neuchâtelois et des Vallaisans, alliés des Suisses. Dans leur

^ De ce nombre, dit-on, plusieurs soldats du comte de Romont; de là le nom û^Écuremls donné aux Romontois par la tradition populaire, qui fait ainsi pendant au sobriquet de Forestiers infligé aux soldats bernois qui avaient lâché pied à Laupen en 1339.

* Chronique des chanoines de Neuchâiely celle de Hugues de Pierre, 37.

^ Le capitaine de Kageneck, de Strasbourg, qui prit part à la bataille, l'évalue à 10,000 dans son rapport adressé au Sénat de cette ville alliée des Suisses. D'autres parlent de 20,000 morts, y compris 300 Confédérés. Jean FOssli de Zurich, un chroniqueur du temps, a prétendu que dans toute la guerre de Bourgogne il n'avait péri que 300 Confédérés. Ochsenbein, Urkunden, 668.

* Paroles de l'inscription allemande placée sur la porte de la chapelle de Cressier.

chronique un peu vantarde, mais dont on n'a aucune raison de contester la véracité, les chanoines de Neuchâtel rapportent que ceux du Landeron, conduits par leur banneret Bellenol, chassèrent le comte de Romont de Cudrefin, que les femmes de ce pays contribuèrent à délivrer Anet occupé par les Bourguignons, et que 24 belles armures et panaches furent donnés par Messieurs des alliances aux Conseillers et aux quatre Minislraux ou chefs de la bourgeoisie de Neuchâtel *. Sous leur populaire évêque Walther de Supersax, les Vallaisans arrêtèrent les auxiliaires italiens que le duc de Milan envoyait au duc de Bourgogne au nombre de 3,000. Ils firent ensuite une diversion dans le pays de Vaud, et ils aidèrent aux Fribourgeois à défendre leur ville comme l'avaient fait leurs pères en 1446 et 1 452. Les prêtres avaient pris une part glorieuse à la lutte nationale. Le curé de Neueneck, à la tête du Landstourm de sa contrée, empêcha les Bourguignons de s'emparer du pont de Gumine.

Le résultat de la défaite des Bourguignons fut une nouvelle invasion du Pays de Vaud par les Bernois et les Fribourgeois. Ces derniers, qui avaient échoué devant la ville de Romont avant la bataille de Morat, la prirent maintenant, bien que défendiie par son comte Jacques en personne, la brûlèrent et en massacrèrent les défenseurs. \s comte Louis de Gruyère, allié des Suisses, parut inopinément aux portes de Lausanne et la livra au pillage pendant quatre ou cinq jours (26 juin). Les Bernois accourus pour mettre un terme à ces excès se livrèrent aux mêmes désordres, malgré les défenses des chefs et du gouvernement. La cathédrale, elle-même, ne fut pas épargnée *. Mais un brillant congrès d'ambassadeurs français, savoyards, autrichiens et de députés suisses se réunissait (du 25 juillet au 16 août) dans les murs de Fribourg à l'instigation de Louis XI. Ce prince craignait maintenant la prépondérance des Suisses et faisait voter la restitution du Pays de Vaud à la Savoie moyennant la somme de 500,000 florins'. Toutefois Morat, Grandson,

* La Chronique des chanoines de Neuchâtel nous a transmis aussi le beau fait d'armes des Montagnons des Brenets, du Locle et lieux voisins, lesquels, appelés aux armes par un hardi compagnon nommé Jehan Droz, assaillirent les Bourguignons à coups de piques, pertuisancs et coulevrines, leur tuèrent 22 hommes et leur prirent le butin dont ils étaient chargés. Chronique des chanoines, 38.

^ Gingins, Épisodes des guerres de Bourgogne, 342.

^ Au congrès de Fribourg, Zurich était représenté par Waldmann et son bourgmestre Henri Gôldli ; Berne par Petermann de Wabern, Adrien de Boubenberg, Nicolas de. Scharnachtal, Guillaume de Diesbach et Thuring Frickard; Lucerne par ses avoyers Hassfurter et Hertenstein; Fribourg par Pierre Pavillard, Pierre de Faussigny, Rod. de Wuippens, Praroman, Techtermann, Fégely. Parmi les princes étrangers, on distinguait le duc de Lorraine, le prince de Bourbon , grand

Orbe, Échallens restèrent en commun aux Bernois et aux Fribourgeois ; Cerlier et les quatre mandements d'Aigle, de Bex, des Ormonts et Ollon aux Bernois seuls, le Bas-Vallais aux dixains du Haut qui l'ont conservé jusqu'à ce jour. Les Confédérés, ceux des Walsdtœtten surtout, ne voyaient pas de bon œil cet agrandissement des Bernois et réservèrent leurs droits sur les pays conquis.

Fribourg, si cruellement traité par la Savoie vingt-neuf ans auparavant au traité de Morat, prit sa revanche au traité de Berne le 23 août 1477. La duchesse Yolande dut lui payer 25,000 florins, et, un an après, renoncer formellement à sa suzeraineté sur cette ville. Fribourg échangea la croix de Savoie contre l'aigle impériale et forma, dès lors, jusqu'en 1481, une république indépendante alliée de Berne et des Suisses. Les Fribourgeois auraient voulu davantage; ils demandaient leur incorporation immédiate à la Confédération, dont leurs députés avaient été admis à fréquenter les diètes à l'instar des Soleurois. Mais les Waldstaetten n'étaient pas favorables à l'accroissement de la Ligue et la demande de Fribourg fut renvoyée à une autre diète \

La France, de son côté, demandait qu'on continuât la guerre et qu'on occupât Genève, la clef du pays. Las Confédérés trouvèrent que la chose était allée assez loin. Ils étaient d'ailleurs mécontents du roi de France, qui ne les avait pas secourus dans la guerre contre la Bourgogne.

Cependant le congrès de Fribourg ne rétablit point la paix avec Charles le Téméraire. Ce prince, il est vrai, cherchait a négocier avec les Suisses et leur envoya à diverses reprises Simon de Cléron, un de ses gentilshommes, pour traiter de cet objet important (octobre et décembre 1476). Mais, s'obstinant à sa ruine, Charles refusait de rendre à René son duché de Lorraine. Aux instances de ce jeune prince; et par le crédit de Waldmann, l'un des généraux de Morat, la diète de Lucerne signe un traité avec René (7 octobre 1476) et lui accorde 8,000 hommes*. Unis a 7,000 Allemands et Lorrains, ces auxiliaires livrèrent sous les murs de Nancy une bataille décisive, où le duc Charles, trahi par le Calabrais Campobasso, perdit la couronne et la vie (5 janvier 1477). Hans Waldmann et Brandolphe de Slein, l'ancien

amiral de France, les électeurs de Mayence ot de Trêves, le comte palatin du Rhin, etc. Zellweger, Geschichte der diplomatischen Verhàîtnisse der Scfnceis mit Frankreich. Berne, 1848 et 49, 1, 63. — Girard, msc.

^ Segesser, eidg. Abschiede de 1421 à 1477, 604. Il en fut question aussi à la diète de Zurich, 8 sept. 1476, et à ceUe de Lucerne, 20 janv. 1477, 11 février et 29 suivant.

* "Voir pour Talliance de Lorraine, Segesser, eidg. Abschiede de 1421 à 1477, appendice, 922.

prisonnier de Charles à Grandson, commandaient les Suisses dans cette mémorable journée où les cornets mugissants d'Underwald et d'Uri glacèrent le cœur de ceux qui les avaient déjà entendus à Grandson et à Morat.

2. liCa FrancB-Comtoia abandonnés par les Suisnea. — Guerre de Milan. — Suite des Guerres de Bourgogne (1477 h 1481).

Tout en redoutant les Suisses, Louis XI ne négligeait rien pour se les attacher. Immédiatement après la bataille de Morat il faisait venir à sa cour les principaux chefs confédérés. Waldmann, Boubenberg, Hallwyl, Imhof d'Uri, d'Affry, Fégely de Fribourget d'autres encore, y reçurent l'accueil le plus empressé et le plus brillant. C'est que Louis XI, prévoyant la complète ruine du duc Charles, espérait à la faveur de Tamitié des Suisses, s'emparer des États bourguignons. La maison d'Autriche, de son côté, cherchait à entraver les projets de la France en s'alliant d'une façon plus étroite avec les Confédérés. Mais après la bataille de Nancy et la mort de Charles le Téméraire, les Bernois, toujours ambitieux et grands dans leur politique, songeaient à faire de la Bourgogne un État allié et tributaire des Suisses. Les Francs-Comtois eux-mêmes demandaient à être agrégés, à perpétuité, a la Confédération de la Haute- Allemagne à titre d'alliés et non de sujets, comme le dit, par erreur, le chroniqueur bernois Tschachtlan^ La question fut agitée dans plusieurs diètes etconférences où Simon de Cléron, l'ancien envoyé de Charles, et d'autres nobles représentaient la Franche- Comté. Adrien de Boubenberg parla dans ce sens à la diète de Zurich. Mais l'esprit envahissant des Bernois était de plus en plus suspect aux Waldslaetten, Louis XI et son agent Silinen surent exploiter ce mécontentement. Moyennant 100,000 florins, ils obtinrent de la diète non seulement qu'elle se désistât de ses prétentions sur la Bourgogne, mais encore qu'elle envoyât des auxiliaires au roi de France pour conquérir celte province. Cependant, aux cris de détresse du peuple franccomtois, un corps franc de 5,000 hommes s'organise parmi les Confédérés pour défendre la liberté bourguignonne. Mais il arriva ce qui devait arriver encore plus d'une fois en pareille circonstance; les Suisses de l'armée franc-comtoise se laissèrent corrompre par ceux de l'armée de Louis XI et livrèrent par trahison la ville de Dole, qu'ils étaient chargés de défendre (14; 7). La diète punit les traîtres et envoya au roi de France, en faveur des Bourguignons, des députés qui montrèrent

* Fleury, Francs- Comtois et Suisses. Besançon, 1869, 16.

d'abord plus de loyauté et de patriotisme. « Ne vous laissez pas prendre « aux douces paroles du roi de France, écrivait à la diète Tun de ces « députés, le fameux Waldmann, je n'ai jamais vu des gens plus four- « bes et plus impitoyables. Les VVelsches nous trompent et nous mé- « prisent. Laissons-là cette perfide alliance française, et soyons bons « Allemands (20 août 1477). »

Adrien de Boubenberg faisait aussi partie de la députation. Ne se trouvant pas en sûreté à la cour de Louis XL il s'enfuit et revint en Suisse déguisé en ménétrier ambulant. Le gouvernement de Berne exprima le mécontentement de ses bourgeois à Silinen que Louis XI avait fait, comme nous l'avons dit, évêque de Grenoble, avec prière d'en parler au roi (40 novembre*). Mais Waldmann s'étant laissé corrompre pai* une pension de 600 livres, se ravisait et tenait dans ses dépêches un tout autre langage : « Avant que nous soyons de retour, la petite « Bourguignonne (il appelait ainsi Marie de Bourgogne) aura perdu tout « son héritage, le roi Louis XI a cent mille hommes. Qui pourrait son- « ger àlui résister? »

Bientôt le héros de Morat et de Nancy poussera l'impudeur jusqu'à se moquer de Boubenberg, « dont les vaines terreurs, disait-il, avaient « empêché la cour de France de le combler, comme lui, d'honneurs et « de présents. » Rien ne montre mieux que ces paroles quelle atteinte profonde la loyale probité des Suisses primitifs avait subie dans leurs descendants du X\^^ siècle. C'était l'œuvre des conquêtes injustes et des guerres mercenaires. Malheureusement tout cela n'était pas près de disparaître. A la diète de Lucerne (9 septembre 1479) les dix cantons cédèrent définitivement leurs droits sur la Franche-Comté au roi de France pour la somme de i 50,000 florins *.

A peine la guerre de Bourgogne terminée, une autre guerre s'alluma. Cette fois c'était contre la duchesse Bona de Milan et pour servir l'ambition du pape Sixte IV. Il n'y avait cependant qu'une année que les Suisses avaient renouvelé avec les Milanais un capitulât acheté par ces derniers au prix de 32,000 florins. Mais le canton d'Uri en était toujours aux regrets de la perte de Belhnzona, et se brouillait de nouveau avec les sujets de la duchesse pour des questions de forêts et de pâturages. Profitant de l'irritation des esprits, le pape Sixte IV fit sonner haut le mot d'indulgences, déploya une bannière bénite et promit butin et pensions. Les mercenaires affluèrent. Le ministre de la duchesse de Milan réclama en vain contre la violation du droit des gens

* Segesser, ddg, Abschiede de 1421 à 1477, 705.

* Segesser, eidg, Abschiede de 1477 à 1499, 48.

et de la justice. Uri requit tous ses coélats de combattre avec lui. 10,000 Confédérés passèrent le Sainl-Gothard (décembre 1478). Cependant Berne, Fribourg et Soleure n'avaient pris les armes que dans l'intention bien arrêtée de jouer le rôle de médiateurs. Lorsqu'ils virent Uri et ses partisans prendre d*assaut Bellinzona, sans souci des négociations entamées avec Milan, ils rebroussèrent chemin et rentrèrent dans leurs foyers. Alléguant le froid et la chute des neiges. Waldmann en fit autant avec le gros de l'armée, au grand mécontentement des Landâf^ ou cantons campagnards, qui firent entendre le mot de trahison. Il ne resta sur place que 200 hommes des Waldstaetten pour la défense de la Levantine*.

Le comte Borelli, commandant des forces lombardes, crut qu'il aurait bon marché de cette poignée de guerriers et marcha contre eux avec 10,000 hommes.

La bataille de Giornico dans la Levantine détrompa cruellement cette confiance. Un officier levantin, qui, à la bravoure helvétique joignait la ruse italienne, le juge Charles-François-Martin Stanga ou Stanghi, avait conseillé aux Suisses de faire déborder les eaux du Tessin sur les prairies qui avoisinent ce village; puis de se munir de crampons et d'attendre l'ennemi sur la colline. Ainsi firent les Suisses; puis lorsqu'ils virent l'ennemi chercher à en gravir d'un pas mal assuré la pente couverte de verglas, ils s'élancèrent sur lui avec impétuosité et le mirent en déroute complète (28 décembre). 1,500 Lombards périrent, leur sang teignit la neige jusqu'à Bellinzona. Borelli était au nombre des morts. C'est ainsi, chose presque incroyable, que 600 hommes en défirent 10,000.

Le héros de la journée avait été Frischhans Theihg, intrépide marchand de toile de Lucerne, qui, tournant dans ses mains sa flamboyante et terrible épée, portait l'épouvante et le carnage dans les rangs milanais, semblable à l'ange de la mort. Le juge Stanga, qui avait brillé aussi par l'héroïsme et dont le corps était criblé de blessures, tomba mort sur le seuil de sa demeure*.

Le duc de Milan fut très heureux d'acheter la paix au prix de 100,000 ducats, non compris 24,000 florins pour les frais de guerre, et de la cession de la Levantine aux Suisses (1479).

La guerre de Bourgogne eut en apparence les suites les plus glorieu-

* Strickler, Lehrhuch der Schweizergeschichte, 108.

* Franscini, le canton du Tessin, dans les l'Meaux de la Suisse. — Théodore de Liebenau, Frischham Teilling ou Teilig. Le chroniqueur contemporain Diebold Schilling fait de Theilig le chef des Confédérés. L'auteur du chant de la bataille, Jean Tiol, qui assistait à Paction, n'indique pas le nom du capitaine.

ses. Les Suisses, regardés dès lors comme le premier peuple militaire de l'Europe, sont fêtés et recherchés plus que jamais par toutes les puissances. Chacune d'elles veut avoir des guerriers de cette nation dans ses armées et se croit invincible quand elle en a. Les ambassadeurs étrangers obsèdent les diètes de demandes d'enrôlements, d'alliances à renouveler ou à conclure. Au premier rang des solliciteurs figure toujours le roi de France qui va se servir des Suisses pour détruire le duché de Bretagne, comme il s'en est servi pour renverser le duché de Bourgogne- Viennent ensuite Milan, la Savoie, le duc de Lorraine, l'empereur, le pape, le roi de Castille, Ferdinand le Catholique, auxquels il faut joindre encore le roi de Hongrie et la république de Venise*.

Profitant d'un moment de froideur entre Louis XI et les Suisses, l'empereur Frédéric III était parvenu à arracher à ces derniers un traité d'union héréditaire {Erb-Verein), traité utile à la maison d'Autriche par la défaite des Vénitiens à Dovedro et la conservation du Tyrol italien qui en fut le résultat (1477). Cela n'empêchait pas les Suisses de se lier presque dans le même temps avec Matthias Corvin, roi de Hongrie, le plus grand ennemi qu'eût alors la maison d'Autriche, et de signer avec ce monarque à Bude, sa capitale, une alliance de 10 années (26 mars 1479). Une seconde ambassade suisse, en 1488, eut les honneurs d'une réception solennelle dans le dôme de Saint-Étienne à Vienne, où le roi de Hongrie arma chevalier de sa main le conseiller et chroniqueur lucernois Melchior Russ l'un des héros de Grandson, Morat et Nancy, et offrit une place dans son palais à son compagnon, le chancelier Jean Schilling. Dans ses messages, Matthias Cqpvin parlait d'opposer les Suisses aux Turcs. Mais le principal but que se proposait le roi de Hongrie était d'empêcher les Suisses de prendre parti pour l'Autriche, puis de se servir d'eux contre l'empereur et sa maison*. Mais les coffres de Matthias Corvin n'étaient pas fournis comme

^ La première alliance avec l'Espagne et Venise date du 11 juillet 1496 (voir plus loin). Mais la chronique d'Isabelle la Catholique, composée parle secrétaire et historiographe de ces souverains, Fernando del Pulgar, nous apprend que précédemment déjà les rois catholiques avaient à leur solde des mercenaires suisses dont Ferdinand se servait pour réduire les nobles révoltés. « Les Suisses, dit Pnlgar, « étaient des hommes de cœur qui avaient l'habitude de combattre à pied, sans « jamais tourner le dos. Aussi ne portaient-ils d- armes que par devant. » Dans son Histoire éPEspagne, M. Rosseeuw-St-Hilaire n'hésite pas à dire que c'e^t sur le modèle des Suisses que se formèrent ces redoutables bandes d'Espagne qui, pendant des siècles, décidèrent des destinées de l'Europe. Kosseeuw-St-Hilaire, Histoire d^ Espagne^ V, 445. —Sur Pulgar, voir Ticknor, ifi^tory ofSpamsh Littérature, 1849, 1, 157.

' Segesser, Die Beziehungen der Schweizer zu Maihias Corvinus, Kônig von Un-

ceux de Louis XI; Melchior Russ revint appauvri et ruiné même de ses ambassades. Un très petit nombre de guerriers suisses accoururent sous ses drapeaux, et Tailiance hongroise tomba en désuétude.

Devenus ainsi les arbitres des combats et comme les gardiens de ]a victoire en Europe, les Confédérés conserveront ce rôle glorieux de Morat à Marignan, c'est-à-dire depuis leur plus grande victoire jusqu'à leur plus grande défaite (1476-4515). Le demi-siècle qui s'écoule entre ces deux journées est le plus brillant de nos annales. Mais cet éclat extérieur est chèrement acheté par les progrès de la démoralisation et le déclin toujours plus rapide des mœurs et des institutions de la vieille Suisse.

La guerre de Bourgogne contribua beaucoup à ce résultat. Auparavant la vénaUté n'avait atteint que les chefs et une faible partie de la nation. L'or de Grandson, mesuré à pleins chapeaux par les soldats, corrompit la masse elle-même. Ce même peuple que nous avons connu si économe, si laborieux, si probe et si fidèle à la foi jurée, se montre, après la guerre de Bourgogne, vénal, dissolu, parjure, égoïste et tout à la fois indompté et servile.

Les chroniques de l'époque sont remplies de scènes de licence et de brigandage. Les vols surtout se multiplient d'une manière effrayante. C'est au point que la diète de Baden ordonnera de pendre quiconque volera pour la valeur de la corde (1480). Plus de 1500 exécutions capitales se succédèrent en quelques mois au sein d'une population qui, au dire d'un chroniqueur contemporain, ne comptait pas plus de 54,000 hommes en état de porter les armes *.

A ces scènes de désordre se rattache l'escapade des compagnons de la Bande joyeuse ou de la Folle oie (Saubanner Zug). L'année de la bataille de Nancy, une assemblée tumultueuse des jeunes gens de Waldstaetten eut lieu au carnaval de Zoug, On y décide, au milieu des libations et des fous rires, d'aller rançonner Genève et la Savoie, et on se met en marche au nombre de plus de 2,000 hommes, à travers le territoire de Berne qui se hâte de fermer ses portes. Fribourg au contraire est obligée de les ouvrir et de recevoir ces hôtes incommodes (26 février 1477). Quelques jours après, ayant à leur tête des chefs schwyzois, les fameux gars pénètrent sur le territoire savoyard*. Les

gam , 1476-1490. Lucerne , 1860. — Theodor von Liebenau, Melchior Euss. Eitter, 9.

^ Bonstetten, moine et doyen au cloître d'Eînsiedeln.

• Segesser, eidg. Absckiede de 1421 à 1477, 654. ^- Berchtold, Histoire de Fribourg, I, 399.

gens de la Folle vie avaient mis sur leur bannière un cochon et des chardons, digne symbole d'une entreprise déshonorante. Pour se délivrer de cette étrange invasion, la duchesse de Savoie dut mettre ses bijoux en gage; Genève, donner à boire et payer deux florins à chaque compagnon. Cette prise d'armes n'était toutefois pas une simple bacchanale. Le bruit s'était répandu dans les Waldstsetten que « MM. de Berne et de Fribourg mettaient en poche l'argent de Savoie, » et le peuple de ces contrées trouvait juste qu'il lui en revînt aussi sa part. L'expédition ne s'était pas faite même sans la connivence de certains" membres de la diète, jaloux de ces deux villes (février 1477). C'est pour échapper à de nouvelles extorsions de ce genre que Tévêque de Genève Jean-Louis de Savoie jugea à propos de contracter, quelques mois plus tard avec Berne et Fribourg, une alliance qui est la première en date des alliances de la ville d'Arve et Rhône avec les Suisses. Mais cette union, dictée par l'instinct de conservation du prince-évêque ne portait pas encore le caractère spontané et populaire qui fait le prix et l'importance réelle de ces sortes de relations. Les citoyens de Genève n'interviennent pas directement dans ce traité conclu pour sa vie durant par Tévêque ou administrateur diocésain en son nom et en celui de ses subordonnés de la cité genevoise*.

La désunion des Confédérés était tous les jours plus saillante. C'était une suite de la dernière guerre et du partage inégal des dépouilles bourguignonnes. Les Waldstaetten avaient vainement réclamé part égale pour tous les États de la Ligue. Berne et les villes se fondaient sur le principe que chaque État devait recevoir en proportion des forces qu'il avait mises sur pied; que Berne, qui pouvait lever 20,000 hommes, devait être mieux traité que chacun des Lcender ou États campagnards qui, tous ensemble, n'en levaient que 14,000. Deux partis se formèrent dans le sein de la Confédération, celui des Lœnder, composé d'Uri, Schwyz, Underwald, Zoug, Claris, et le parti des villes, formé de Berne, Zurich et Lucerne.

La question d'entrée dans la Confédération, de Fribourg et de Soleure, vint encore compHquer la querelle. Ces deux villes avaient mérité leur admission, l'une par sa conduite dans la dernière guerre, l'autre par une fidélité de deux siècles. Mais l'annexion de Fribourg et de Soleure, en portant à cinq le nombre des États-villes, eût établi Y égalité des voix en diète en faveur de ce parti qui avait déjà la prépondérance numérique et qui cherchait sans cesse à s'agrandir par de nouvelles

^ Segesser, eidg, Abschiede de 1421 à 1477. Texte du triiité, 946. Il est du 14 novembre 1477.

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