IV PRÉFACE
On peut dire d'eux, avec François Coppée, que leurs temples
■' Leur font une vieillesse encore ensoleillée,
" Car naguère ils étaient bien seuls et la veillée
'• Leur semblait longue. Aux pieis de l'âtre et rêvant,
'' Tandis qu'ils écoutaient les longs sanglots du vent."
(Poèmes modernes.)
Oui, longtemps nos Canadiens furent bien seuls, les uns sans prêtres, et les autres forcés de franchir des distances considérables pour s'adresser à des missionnaires ne parlant pas leur langue. — Que nos paroissiens qui trouvent toujours leurs églises trop éloignées, méditent la foi de ces Canadiens des Etats- Unis ! — La critique la plus mordante les a suivis sur le sol étrano-er, et leur éloignement de la patrie canadienne a toujours été sévèrement blâmé. Il n'y a pas longtemps qu'on a cessé d'émettre des accusations malveillantes contre ces chers exilés, et des soupçons mal fondés à l'égard des prêtres désireux de voler à leur secours. Pourquoi trouver tant à redire à la sortie de jeunes gens, fils de laborieux cultivateurs ? Ils voyaient l'impossibilité où se trouvaient leurs pères de les établir près d'eux, ou même à distance.
Si le gouvernement, au lieu de dépenser des millions, depuis la conquête jusqu'à nos jours, pour faire venir des étrangers de toutes nuances, fanatiques de loin, et plus encore de près, avait tracé des routes vers nos terres plantureuses éloignées des centres, combien de nos enfants du sol nous seraient restés ! On n'a pas su apprécier la vigueur de ces bras perdus, et on a cru bien faire en blâmant leloignement de nos nationaux sans leur assurer de bons foyers au pays. Sans doute, un grand nombre, cédant à l'engouement des aventures lointaines, sont partis ; mais n'est-il pas vrai qu'il est honorable pour nous de les assigner aux rangs des plus illustres pionniers et des fondateurs des villes les plus importantes des Etats-Unis ? Il y a eu beaucoup de pertes de notre foi, beaucoup de naufragés dans les eaux absorbantes de l'américanisme. Ces pertes, toutes douloureuses qu'elles ont été, n'approchent cependant pas de loin des millions de naufragés, enfants de la vieille Irlande, Ces derniers étaient plus fatalement assimilés, à cause de leur langue anglaise qu'ils ont été forcés d'adopter, et qu'ils savaient d'une façon plus ou moins défectueuse en mettant le pied sur le sol américain. Il a fallu aux Canadiens plus de temps
VI l'REFACE
pour s'exprimer dans la langue anglaise ; et puis, ils pensaient en français de la plus catholique descendance, pour traduire en anglais. Peu à peu, ils ont pensé comme ceux dont ils subissaient l'influence pénétrante. Ils sont devenus, dans leur abandon, forcément dénués d'observances religieuses
Pendant ce temps, au Canada, jusqu'à cinquante ans passés, on se contentait de prier pour les éloignés, pro fratribus abseîitibus, et les écrivassiers de nos feuilles publiques dictaient des complaintes, jusqu'à ce que Rome, sur les instances du saint évêque de Goësbriand, eût intimé l'ordre aux évêques de notre province d'envoyer au secours des âmes canadiennes, des prêtres zélés et généreux. Ils sont partis ces héros du sacerdoce, et ils ont peiné, se sont immolés et s'immolent encore. Nos Canadiens de là-bas les ont
\ accueillis avec une émotion reconnaissante, ils les ont soutenus de leurs efforts, de leur argent de chaque jour, et maintenant, au sein de leurs années vieillissantes, ils contemplent avec une juste fierté leurs clochers s'élançant aux nues, les superbes résidences de leurs pasteurs, édifiées de leurs mains, leurs écoles, leurs couvents qu'ils soutiennent généreuse-
\ ment en dépit des taxes qu'ils paient aux