‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 90 sur 192 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

héva&t nm roviMm, matwjltioii, hAbarqu

Au moment où l'expédition française se préparait à mettre à la voile, on peut dire qu'il y avait deux centres d'activité, deux esprits en France.

Tandis qu'à Paris et dans tous les départements du centre, de TEst et du Nord, la lutte ouverte entre la prérogative royale et la prérogative parlementaire absorbait exclusivement l'attention publique, à mesure qu'on se rapprochait de Toulon en par* ticulier, et en général du littoral de la Méditerranée, on se trouvait entraîné dans le courant des idées qui se portaient vers l'Afrique. Il n y avait là qu'une question ouverte, qu'un sujet de conversation, Alger. Quand partirait-on? Combien durerait la traversée? Quel jour descendrait-on sur le littoral algérien?

Googk

286 fllSTOmE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

Tels étaient les seuls objets de la préoccupation : on ne doutait pas de la victoire.

L'élan était le même parmi les troupes et dans la population. Pour la population méridionale, les Barbaresques étaient des ennemis personnels. C'était sa longue injure qu'on allait venger, ainsi que les douloureuses avanies subies par les générations précédentes. La foi catholique, si vive dans ces contrées, donnait une nouvelle intensité à ce sentiment qui s'exaltait jusqu'à l'enthousiasme. Dans l'armée fatiguée d'une longue paix, on saluait l'expédition d'Afrique comme une glorieuse chance de combats, de périls, de triomphes, de faits d'armes héroïques, de fortunes militaires. La France, comme l'a dit Chateaubriand, est un soldat qui se réveille au bruit de la trompette. Cet esprit belliqueux s'était réveillé à la nouvelle de l'expédition d'Afrique. Le renom d'imprenable si longtemps mérité par Alger, le lointain mystérieux dans lequel on apercevait ces rivages mal connus, la différence des climats, des mœurs, des races, des productions du sol, devenaient un attrait de plus pour la curiosité belliqueuse des soldats français, qui allaient chercher des champs de bataille sur cette terre où tout paraissait nouveau et merveilleux. On savait qu'on trouverait un genre de guerre en dehors des habitudes européennes, des nuées de cavaliers rapides, des tribus intrépides mais indisciplinées, des chameaux, des sables; et les vives imaginations des jeunes marins et des jeunes, officiers leur promettaient, sur cette terre d'Orient toute peuplée de prestiges, des surprises au-dessous desquelles, comme il arrive toujours, devait rester la réalité.

L'empressement avait été grand pour eptrer dans l'armée expéditionnaire» et l'exemple était parti de haut. Le général en chef emmenait quatre de ses fils avec lui, comme s'il avait voulu offirir à la fois tout son sang au roi et à la France. Souvenir touchant des croisades, où des familles entières prenaiesai la croix pour délivrer le saint tombeau I Un seul restait au foyer, un valeureux enfant, querellant son âge qui l'empêchait de se joindre à ses frères, comme s'il prévoyait que, réservé à

Googk

une mort prématurée, il ne retrouverait plus l'occasion de mourir les armes à la main pour èon roi et son pays *.

Ijes jeunes héritiers des plus grandes familles de France avaient brigué Thonneur de figurer dans les rangs de l'armée, afin d'aller chercher en Afrique ce baptême du feu qui sied si bien aux rejetons des races militaires. L'état-major général, grossi par les demandes adressées de toutes parts au roi, contenait beaucoup de ces grands noms, à côté d'autres noms à qui le passé avait déjà donné une auréole de gloire ou qui devaient en trouver une dans l'avenir. Là figuraient le colonel Juchereau de Saint-Denys, qui avait donné d'utiles renseignements pour l'expédition; le lieutenant-colonel Auvray; les chefs de bataillon L'Herminier, de Montlivault, Fernel, Perrin-Sollier, de Lîgniville, Boyer, Chapelié, Pélissier, Berger, de Maussion, qui formaient Tétat-major proprement dit. Les officiers à la suite du quartier général étaient MM. de Bartillat, colonel; de Carné, chef de bataillon ; le prince de Chalais, MM. de Bellevue, de Béthisy, de Noailles, lieutenants. Le commandant en chef avait deux aides de camp, le capitaine de Trélan et le capitaine de Bourmont, aîné de ses fils; cinq ofGciei*s d'ordonnance; MM. de la Myre et d'Artel, capitaines; MM. d'Ault-Dumesnil, de Maillé, de Biencourt, lieutenants. Le lieutenant général Després, chef d'élat-major, avait deux aides de camp, M. de Moncarville, chef de bataillon, et M. Minangoy, capitaine, et un officier d'ordonnance, M. de Trelo, Ueutenant. Le maréchal de camp Tolozé avait pour «des de camp le capitaine Sol et le lieutenant Bernard.

Ceux qui n'avaient pu trouver place dans l'état-major général avaient cherché à se faire agréer conune aides de camp ou officiers d'état-major ou d'ordonnance par les chefs de corps : MM. de Béarn, de Vogué, de Saint-Mars, de Bougé, de Lorge, deFezensac, Barchou dePenhoen, de Tourzel, de Tamnay, de Labouère, de Laverdine, de Sainte-Foy, de Foucault, étaient dans ce cas.

* Le comte César de Bourmont, mort, il y a bientôt deux ans, encore à la fleur de Tâge.

Googk

288 mSTOIRE DE U CONQUÊTE D'ALGER.

Les TÎeux soldais de TEmpire avaient, on Ta vu, ardemment sollicité la faveur de reprendre leur épée pour avoir part à cette guerre. Le général Berthezène, un des demeurants de Waterloo, reçut avec bonheur le commandement d'une division. Le maréchal de camp Poret de Morvan, autre débris des guerres impériales, mit une si vive insistance pour taire partie de l'expédition, que le général en chef, touché de ses sollicitations, lui confia, on Ta dit, une brigade. Parmi les officiers de cette catégorie, plusieurs devaient voir se rouvrir dans le courant de la campagne des blessures reçues à Wagram ou à Austerlitz \ et d'autres rajeunir par des blessures nouvelles leurs vieilles cicatrices. En même temps, tous les officiers et tous les sous-officiers d*avenir demandaient à prendre part, sous quelque titre que ce fut, à cette grande entreprise. Ils étaient ravis de pouvoir dater de la campagne d'Alger leur carrière militaire. Un grand nombre d'entre eux ne soupçonnaient pas que leur première campagne serait en même temps la dernière : martyrs résignés, comme l'a écrit un auteur contemporain, de la religion du drapeau *.

De ces aspirations multiples était sortie cette belle armée, formée à dessein d'un métal d'alliage qui, sous le feu, devait acquérir une forte unité, et dans les rangs de laquelle tout respirait la confiance, Tactivité, la bravoure et l'honneur.

Les puissances étrangères avaient presque toutes désiré que leurs armées fussent représentées dans l'armée expéditionnaire, et chaque gouvernement avait choisi pour cette honorable mission ses plus brillants officiers. Ce désir, accueilli avec empressement par le gouvernement français, conservait à la guerre le caractère européen qu'il avait voulu lui donner. Le commandant en chef recevait successivement des lettres des ambassadeurs qui, après avoir obtenu l'agrément du roi, accréditaient auprès de lui ceux dont leur gouvernement avait fait choix.

Le 13 mai 1830, le comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de

* Nous avons trouvé dans la coiTespondance du marédial de Bourmont plusieurs demandes de congés motivés sur des accidents de ce genre.

* M. Alfred de Vigny, dans Grandeur et servitude militaire.

Googk

Russie, écrivait au commandant en chef une lettre qui contenait les passages suivants : « L'empereur a désiré qu'un officier de son armée pût être admis en qualité de volontaire à l'expédition dont Votre Excellence a le commandement, et le roi a bien voulu accorder à son ami et allié cette faveur. A la suite de cette entente réciproque, Sa Majesté Impériale a nommé le colonel du génie Filosoloff, accompagné du lieutenant Doubensky, pour remplir une si honorable mission. M. de Filosoloff se fera un devoir de mériter l'estime et la bienveillance de Votre Excellence, n sait que ce n'est qu'à cette condition qu'il pourra obtenir l'approbation de l'empereur. Permettez-moi, monsieur le comte, de réunir aux vœux les plus sincères pour le succès de l'expédition que le roi a confiée à votre fidélité et à vos talents, les sentiments S x> etc.

L'Autriche était dignement représentée par le prince Frédéric de Schwartzenberg, major au régiment des chevau-légers de HohenzoUern et fils du feld-maréchal de ce nom.

L'Espagne avait voulu aussi que quelques-uns de ses officiers figurassent dans notre état-major, et M. le vicomte de Saint- Priest, alors ambassadeur de France en Espagne, écrivait au commandant en chef, à la date du 28 mai 1830 : « La lettre que j'ai l'honneur de vous adresser sera présentée à Votre Excellence par le colonel espagnol don Joseph Guerrero de Torres, directeur d'artillerie, que Sa Majesté Catholique a désigné pour conduire à l'expédition d'Alger ceux des officiers de ses armées qui doivent avec lui remplir l'honorable mission à laquelle le roi notre maître a déjà donné son approbation. Ces officiers sont don Antonio Lasanca, colonel du génie; don Joachim Villalonga, chef de bataillon delà garde royale; don Manuel Soria, commandant du régiment d'infanterie de Cordoue ; le comte de Mirasol, capitaine de la garde royale. Le roi d'Espagne désire que je vous recommande ces officiers, afin que Votre -Excellence

* Documents et Gorrespondanoes oommunicpiés par la famille du marcdial de Bouruiont.

Googk

290 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D*ÂLGER. f

veuille bien, en outre, les employer aux occupations qu'elle jugera leur convenir. Il m'est agréable d'avoirà vous exprimer les intentions de Sa Majesté Catholique. Vous y ven*ez une nou^ velle preuve du concours loyal et empressé avec lequel ce monaniue et son gouvernement iavoriseni Texpédition généreiise et toute chrétienne dont le roi vous a confié le commandement. Le choix que le cabinet espagnol a fait du colonel Guerrero et des ofBders qui raccompagnent rend de ma part toute recommandation superflue auprès de Votre Excellence, qui, d'ellemême, leur accordera l'accueil et la confiance que leur mérite l'honneur d'rpparienir au corpç ^es oiïieiers espagnols et<d'âtré, en quelque sorte, appelés à le représenter dans cette mémora»^ ble circonstance ^ »

Dans une autre lettre, d'un caractère plus intime, M. le vicomte de Saint-Priest écrivait au comte de Bourmont pour lui recommander le comte de la Porterie, alors au service de l'Espagne : c< M. le comte de la Porterie, dont le cœur est tout français, disait-il, et dont l'âge n'a point diminué l'activité, se félicite de pouvoir être témoin de la noble et glorieuse entreprise dont le roi a confiç la direction à Votre Excellence, et qui nous promet de si beaux résultats; j'ose espérer qu'il sera accueilli avec bienveillance par ses anciens compagnons d^ armes, et que vos bontés lui sont assurées d'avance; un ancien serviteur des Bourbons comme lui ne saurait manquer de les éprouver, d

Le commandant en chef recevait des demandes analogues de Toscane, en faveur du chevalier Mazzi, par l'intennédiaire du vicomte de la Noue, chargé d'affaires du roi.

U semblait que toutes les nations chrétiennes riveraines de la Méditerranée, qui avaient eu à sodTrir dés pirateries d'Alger, envoyassent des témoins pour assistera son châtiment et à sa chute.

Comme à Tépoque de la campagne d'Egypte, un assez grand

^ IK>cuments et correspoivlances communiqués par la famille du marédnl de Bourmont.

Googk

nombi*e d*artistes, enflammés du désir d explorer à la suite de l'armée une contrée peu connue, avaient demandé à faire partie de Texpédition. On remarquait parmi eux le colonel Langlois» peintre d'histoire, et MM. Gudin et Isabey.

L'embarquement des troupes par divisions commença le 11 mai 1830. Le comte de Bourmont pressait vivement le viceamiral Duperré, parce qu'il espérait investir Alger avant répoque fixée pour le payement du tribut par le bey de Con» stantine, ce qui aurait permis à celui-ci de ne pas joindre ses troupes à l'armée du dey, dont les forces auraient été ainsi diminuées. Le vice-amiral Duperré motivait ainsi, dans une lettre adressée le 14 mai 1830 au ministre de la marine, les regards qu'éprouvait l'embarquement : « Le mauvais temps, diaaitil, continue, il est fort animé; c'est peut-être la fin du temps variable du printemps; mais la prudence commande de le laisser passer. Il faut que l'été s'établisse; une précipitation inopportune compromettrait tout. 11 s'agit bien moins d'arriver vite que d'arriver à point. Avec du beau temps, l'opération peut avoir lieu le jour même ou le lendemain de l'arrivée. En voulant devancer le beau temps de vingt-quatre heures, on courrait le risque 4le faire disperser la flotte, d'en séparer au moins une partie des éléments utiles, sans lesquels on ne pourra agir. Sans attribuer précisément une influence à la lune sur le temps, au moins l'expérience a-t-elle fait reconnaître en marine que telle ou telle lune est mauvaise, et que celle qui commence avec du beau temps en garantit presque toujours la continuité. Un point de la plus liante importance pour le succès des opérations, et qui n'est ni systématique, ni incertain, c'est qu'en arrivant à l'époque où la lune sera pleine, ou du moins après son premier quartier, on aura l'immense avantage d'opérer de nuit comme de jour. Rien n'engage et tout au contraire commande de ne pas compromettre, par un départ précipité, les avantages de cette circonstance. Tout marin portera le même jugement. Ainsi donc, monseigneur, nous ne gagnons rien à tout vouloir hâter. On ne maîtrise point les éléments. J'ai à cœur, autant et peut-être plus que personne,

Googk

292 HISTOIRE DE Lk CONQUÊTE DAL6EB.

puisque je suis en tête des parties intéressées, de ne pas laisser échapper le moment favorable. La hâte serait une faute immense ^ »

Le caractère dont devait être marquée la conduite du commandant en chef de Tannée navale est indiqué dans cette lettre. C'est la lenteur circonspecte de Texpérience qui craint de laisser quelque chose au hasard. Il y a sans doute de la sagesse et de la prudence dans la circonspection; mais, s'il y a des périls dans la hâte, il peut y en avoir aussi dans les atermoiements.

Le 11 mai 1850, à midi, deux brigades de la première division étaient embarquées : l'embarquement eut lieu aux cris de Vive le roi! « Jamais, écrivait le commandant en chef de l'armée dans un rapport au ministre de la guerre par intérim, acclamations ne furent plus spontanées. C'est la plus éloquente réponse que Ton puisse opposer aux déclamations de l'esprit de parti. Si l'enthousiasme des troupes est la meilleure garantie du succès, il n'y eut jamais d'espérances mieux fondées que les nôtres*. »

Le général Després tenait, dans ses lettres intimes, le même langage que le comte de Bourmont dans ses lettres officielles. Il écrivait, à la date du 19 mai 1850, au marquis de Clermont- Tonnerre : « Nos soldats ont fait éclater, en s'cmbarquant, un enthousiasme difficile à peindre. Gela m'a vivement ému. Glouet pleurait en entendant leurs cris de joie. Nous aurions voulu que vous lussiez là*. »

On fut obligé de suspendre l'opération après midi, parce que ^ le vent devenait plus fort. La troisième brigade fut embarquée le lendemain 12 mai. Le même jour, le Nestor, le Superbe et l'itréthuse^ les seuls bâtiments de l'Océan qui ne fussent point encore^ dans la rade de Toulon, arrivèrent. L'armée d'expédition était désormais assurée de ne laisser aucun détachement en arrière.

*■ Lettre du yice^miral Duperré au ministre de la marine. Vie de Vamirat Duperré, par Ghassériau, son chef de cabinet. Pièces justificatives page 431 . * Rapports du commandant en chef.

' Lettres et documents communiqués par M. le duc de Glermont-Tonnerre.

Googk

Le 13 mai, les troupes de la seconde division, arrivée de bonne heure la veille, commençaient à s'embarquer à la pointe du jour, et» à dix heures du matin, l'opération était achevée.

Le mauvais temps, qui iut continuel pendant trente-six heures, suspendit l'embarquement. « M. le général en chef, sur la demande du commandant de Tarmée navale, écrivait le lieutenant général Després dans son rapport du 15 mai 1830, a décidé que la troisième division ne s'embarquerait que demain 16. M. l'amiral prétend que les embarcations de la flottille ont éprouvé de fortes avaries, et que trois jours au moins sont nécessaires pour leur réparation . Ce n'est point la seule cause d'un retard dont l'armée attend le terme avec une vive impatience. Des câbles de fer, expédiés d'Angleterre, ont été chargés sur un bâtiment mauvais marcheur. Ce bâtiment est à Marseille, où des vents contraires l'ont retenu. Un bateau à vapeur est parti pour le remorquer. Toutefois il est vraisemblable que deux jours s'écouleront avant que les câbles soient arrivés à leur destination. Le même temps sera nécessaire pour les répartir. Ainsi on a lieu de craindre que l'armée navale ne soit pas sous voile le 17. » C'était presque le même jour que, trente-deux ans auparavant, la flotte française partait pour l'expédition d'Egypte, sous les ordres du général Bonaparte. Ainsi s*éveillent, comme des échos, dans nos annales, les dates de gloire.

Le 16 mai, on procédait à l'embarquement de la troisième division d'infanterie, et de ce qui restait encore à terre des troupes du génie et de l'artillerie. « Les troupes s'embarquent toujours avec la même allégresse, dit la correspondance ofiicielle où nous retrouvons notés, jour par jour, les incidents et les vicissitudes de l'embarquement. Un soldat du 30** de ligne a fait âur l'expédition une chanson que ses camarades ont chantée en «hœur en quittant le rivage. »

Le 17 mai, le vent, qui avait été pendant tout l'embarquement au sud-est, continuait à souffler dans la même direction, ce qui rendait la sortie de la flotte impossible; toutes les troupes et tous les chevaux étaient embarqués.

Googk

Une dernière dépêche, datée de Toulon et partie de cette ville le 1 8 mai, avertissait le ministre de la guerre que le jour même les états-majors de terre et de mer allaient monter à bord et que Ion n'attendait plus qu'une brise favorable pour mettre à la voile, ce Le vent est ouest -nord-ouest, ajoutait-on; mais il faudrait qu'il soufflât avec plus de force pour qu'une flotte aussi nombreuse pût sortir delà rade en peu de temps. »

Le 18 mai 1850, en effet, le vice-amiral Duperré, montant avec le général comte de Bourmont à bord de la Provetice, adressa l'ordre du jour suivant à l'armée navale :

« Officiers, sous-officiers et uarins,

« Appelés avec vos frères d'armes de l'armée expéditionnaire à prendre part aux chances d'une entreprise que l'honneur et l'humanité commandent, vous devez aussi en partager la gloire. C'est de nos efforts communs et de notre parfaite union que le roi et la France attendent la réparation de l'insulte faite au pavillon français. Recueillons les souvenirs qu'en pareille circonstance nous ont légués nos pères. Imitons-les, et le succès est assuré. Partons! Vive le roi! »

Dans la journée même du 18 mai, la flottille de débarquement sortit de la rade de Toulon, avec ordre de faire voile vers les lies Baléares et de se rallier dans la baie de Palma. Elle se composait de 124 petits bâtiments de différentes espèces. On n'attendait qu'un vent favorable pour faire appareiller les trois escadres et la première division du convoi. Ce vent fevorable ne vint pas. Le 19, les brises solaires furent les seules qui se firent sentir. Le soir, elles soufflaient du nord-ouest, mais trop faiblement pour qu'on put mettre hors la rade la flotte nombreuse qui s'y trouvait réunie. Le 22, un vent de sud-est se déclara et régna sans interruption les deux jours suivants. Sa force et sa direction étaient des obstacles encore plus difficiles à vaincre que le calme des jours précédents ^

' Rapport du 23 mai, h bord de la Provence, communiqué par la famille du maréchal de Bourmont.

Googk

EMBÂRQUEMËÎNT. S95

Ce forent, pour l'ardeur des jeunes officiers, sept jours d'impatience fiéyreuse, presque de désespoir. Cette immobilité matérielle deTenait un supplice pour leur activité morale. Cependant les rapports adressés au gouvernement du roi constatent que la gaieté des soldats n'était point altérée, et qu'il n'y avait pas de malades, quoique rembarquement eût commencé le 11 mai, et qu'une partie des hommes fût à bord depuis onze jours. Avec la sagesse prévoyante qui fut le caractère de tons ses actes administratifs pendant cette campagne, l'intendant en chef avait iait ravitailler de dix jours de fourrage les bâtiments écuries, au moyen d'un approvisionnement de précaution qn*il avait à Toulon, de sorte que le déchet produit par le séjour en rade se trouvait réparé *.

Le 25 mai au matin, un changement eut lieu dans l'état de l'atmosphère. Le vent prit rapidement une nouvelle direction, et, à onze heures» il soufflait du nord-est au sud-est. Peu à peu il fraîchit. Tous les yeux, depuis la pointe du jour, étaient tournés du côté du vaisseau amiral. On distingua bientôt des signaux. A une heure, l'ordre, impatiemment attendu, de mettre a la voile, fut donné à la première division du convoi. Elle était composée de 53 bâtiments de commerce, qui portaient trois bataillons d'infanterie, 310 chevaux et la partie du matériel qu*on avait jugé devoir être d'une nécessité plus urgente après le débarquement*. Le départ de cette première division causa dans-^ l'armée une allégresse inexprimable. Il se fit un immense mouvement sur la flotte. On hissait les embarcations, les gabiers étaient dans les hunes, les voiles se déployaient, les soldats aidaient à l'envi les marins à lever les ancres. Enfin on partait! Celui qui dispose de la mer et des vents envoyait à cette vail-

« Préds historique et administratif de la campagne d'Alger, par le baron Denniée, page 14.

* Le reste du convoi, formant deux autres divisions, ne devait partir que TingtH]uaire et quarante^iuit heures après. (Rapport du général en chef au ministre de la guerre.)

Googk

lante armée la seule chose qu'elle demandât, la brise favorable qui devait la conduire à Alger.

Deux heures après, en effet, à trois heures de l'après-midi, les escadres appareillèrent, et à cinq heures tous les bâtiments du roi étaient au large.

Le coup d'œil que la flotte offrait à la. terre et celui que la terre offrait à la flotte, au moment du départ, étaient magnifiques. La population de Toulon, grossie par des milliers d'étrangers, couvrait au loin les hauteurs du fort Lamalgue et toutes celles qui dominent la rade, et semblait assise sur un immense amphithéâtre, diapré des couleurs les plus variées et éclairé par les tons d'un soleil d'été. La flotte s'ébranlait peu à peu; chaque vaisseau levait l'ancre à son tour, en décrivant une courbe, et se rapprochait du rivage avant de le quitter, comme pour lui dire adieu; puis il s'éloignait, les voiles auvent, et allait prendre en pleine mer son ordre de bataille.

Page 1