ETAT DES ESPRITS Â ALGER
dans les bras de TAngleterre et achèteraient sa médiation à tout prix. C'était le dénoûment tragique oflert, un an à peu près auparavant, à M. le baron Hyde de Neuville, alors ministre de la marine, et refusé par lui. Le dénoûment par le meurtre du despote, si fréquent dans T histoire de la Régence algérienne, revenait jusqu'au bout. Cette conspiration était taillée sur le patron banal de tant de conspirations qui avaient réussi. Le premier jour de la fête du Baïram, les conjurés, armés chacun d*un poignard et d'un pistolet, devaient se rendre à la Casaubah« sous prétexte de porter leurs hommages au dey, qui recevait indistinctement, ce jour-là, tous ceux qui se présentaient pour lui baiser la main. Au milieu même de la cérémonie, ils se précipiteraient sur Hussein-Pacha et ses minisires, les mettraient à mort et proclameraient leur chef Mustapha-Fetcha. La trahison, comme cela arrive si souvent dans les complots de ce genre, fît échouer le projet. La veille même du jour marqué pour Texécution, un des conspirateurs dénonça ses complices au dey. Au bout d*unc heure, les sept principaux instigateurs du complot étaient étranglés : Hussein-Pacha se contenta d'exiler les autres; mais, à partir de ce jour, il éprouva pour les janissaires une défiance profonde, mêlée de haine, et sa bienveillance se reporta sur ses esclaves et sur les Maures. Ces défiances et ces ressentiments mutuels affaiblissaient tout à la fois la situation du dey et celle des Turcs. Le bruit confus de ces complots et de ces exécutions sanglantes vint, on s*en souvient, chercher le commandant en chef de l'armée française dans la baie de Palma, pendant la relâche forcée de la flotte.
Tel était l'état des esprits à Alger, quand, le 12 juin I80O, la flotte française parut en vue de la ville. On avait fait de grands préparatifs du côté de la mer; le port avait été mis dans un état de défense imposant; une suite de forts et de bastions prolongée, à droite et à gauche, dans un espace de six ou sept lieues, présentait une formidable ligne de batteries. L'entrée du port était fermée par trois fortes chaînes; au fond se trouvaient les navires algériens, protégés par un bon nombre de chaloupes canonnières
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dont dix-huit armées de mortiers, douze de pièces de gros calibre. Mais les préparatifs faits du côté de la terre étaient moins bien entendus et insuffisants. Le dey avait sur la force de l'armée turque et Tinfériorité des troupes françaises les illusions de l'ignorance : il croyait la milice invincible ; il n'avait aucune idée de Fart des sièges ; il pensait pouvoir tenir des années entières dans la Casaubah, où il avait entassé des provisions et des munitions. Il négligea donc de fortifier la ville. L'avarice venant s'ajouter aux illusions d'une confiance présomptueuse, il ne voulut pas réunir trop tôt les contingents arabes, pour ne pas avoir à les nourrir, de sorte qu'une partie des troupes étaient à cinq et même à dix lieues du rivage, les autres dans les provinces attendant un ordre de marche, quand la flotte française fut signalée à l'horizon.
Quand cette nouvelle se répandit dans la ville, les habitants montèrent à la hâte sur leurs terrasses, pour voir de leurs propres yeux les vaisseaux s'avancer ; le trouble et l'émotion étaient dans tous les cœurs, comme il arrive lorsqu'un grand événement, longtemps prévu et redouté, se fait proche. Deux canons de 60 donnèrent le signal d'alarme, et des messagers à cheval coururent porter, dans toutes les directions, la nouvelle de l'arrivée des Français et l'ordre de marcher vers Alger. Le soleil venait de se lever, et quand ses rayons dissipèrent la brume qui couvre la côte comme d'un voile, les Algériens, dont les murailles blanches apparaissaient, en ce moment même, à nos marins et à nos soldats, virent la flotte française se déployer sur une immense étendue. A la fois spectacle et spectateur, Alger renvoyait les émotions qu'il éprouvait, mais les siennes étaient mêlées d'une crainte étrangère au cœur de nos soldats. Le tableau que présentait la flotte française vue des terrasses de la ville était admirable et terrible. Le vent du matin, qui soufflait dans un sens favorable, lui permettait de marcher toutes ses voiles déployées vers la ville ; puis, lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques lieues, on la vit changer de direction, tourner vei*s l'ouest et défiler majestueusement devant Alger, comme si elle
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voulait mesurer du regard son ennemi avant de l'attaquer. Le nombre, la force des bâtiments de guerre frappèrent les musulmans d'épouvante; mais il y avait parmi les spectateurs des cœurs qui battaient d'une joie secrète : c'étaient ceux des prisonniers et des esclaves chrétiens, et le témoin oculaire qui a gardé à l'histoire ces souvenirs intéressants raconte que, pour dérober son émotion aux Algériens, il fut obligé d'aller cacher dans sa chambre ses larmes de joie et ses espérances. Pour les musulmans, l'arrivée de la flotte française, c'était la domination étrangère et la conquête ; pour les esclaves chrétiens' et les prisonniers, c'était la patrie et la liberté.
Pendant qu'Alger était dans Tattente, la nuit du 15 au 14 juin 1830 se passa, sur la flotte du roi, en préparatifs. On distribua à la troupe les cinq jours de vivres que chaque homme devait porter sur lui. Puis on prit les dispositions nécessaires pour mettre à la pointe du jour l'armée à terre. Le temps était beau, la mer calme, et, à la faible clarté que jetait la lune, on voyait la mer se couvrir d'embarcations. Les troupes de terre quittaient peu à peu les vaisseaux qui les avaient amenées, et descendaient dans les chalands qui devaient les conduire au rivage ; les officiers de marine chargés du commandement des embarcations destinées à remorquer les chalands étaient à leur poste. On n'entendait guère que le bruit des rames. D'alTectueux adieux s'échangeaient à voix basse entre les soldats et les marins ; un" mois de séjour commun sur les mêmes bâtiments avait établi entre eux une fraternité militaire, et les premiers, joyeux de voir
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324 mSTOlBE DE LA CON(JltTE D'ALGER-
enfin s'ouvrir devant eux le champ de bataille, pardonnaient cordialement aux seconds les ennuis de la vie de bord ; on leur avait rendu leurs armes, ils marchaient au combat, tout était oublié. La capote des soldats, au lieu d*ctre roulée sur le sac, était roulée autour du col, en sautoir, et la giberne placée dessous, pour empêcher la poudre de prendre reau,«car on prévoyait que les embarcations n'arriveraient pas jusqu'au rivage. Un avait défendu de charger les fusils, pour que la fusillade ne commençât point au hasard et avant qu'on eût mis de Tordre. L'ardeur des troupes était extrême, et la marine rivalisait avec l'armée de zèle et de dévouement. C'était à qui planterait le premier le drapeau blanc sur le rivage africain. On s'attendait à une résistance vigoureuse, et chacun se promettait de faire son devoir envers le roi et envers la France. Tous avaient dans le cœur cette joie noble et grave qui remplit l'âme de ceux qui vont faire les grandes choses.
Nous retrouvons les émotions de cette nuit d'attente et d'espoir dans une lettre écrite la veille, le 13 juin au soir, par un ardent jeune homme dont le cœur, hélas! devait bientôt cesser de battre, heureux peut-être de mourir au début delà campagne et de saluer de ses derniers regards les derniers rayons de gloire qui devaient éclairer son drapeau. Amédéede Bourmont écrivait donc à M. de Clermont-Tonnerre, le 13 juin 1830, à bord du Breslaw, « le premier en ligne pour balayer le rivage, » disait la suscription, la lettre suivante* : « Mon général, cette belle campagne, à laquelle vous aviez si bien songé, et que depuis si longtemps vous regardiez comme si honorable et si utile pour la France, va eniin s'accomplir. Le mauvais temps nous avait retenus huit ou dix jours à Palma; les allées et venues ont fait que nous arrivons seulement aujourd'hui en vue, à demi-portce de canon dcSidi-Ferruch. Déjà nous nous sommes salués avec messieurs les Africains. Ils n'ont point fait feu d'une batterie
*■ Gommuniquée par M. le duc, alors marquis de Clermont-Tonnerre, ancien ministre de la guerre pendant radministration de M. de Villèlc, et auteur du rapport sur Tcxpédition d'Alger, dont nous avons rcprotluit des fragments.
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qifils ont sur la côte près de Sidi-Ferruch, ni de ce dernier endroit. Ils se servent de batteries placées à un quart de lieue, à une demi-lieue dans les broussailles. Il est quatre heures, et nous espérons débarquer ce soir. Ces gens*là ressemblent à de vrais sauvages, courent à cheval de droite et de gauche aux environs du rivage. Adieu, mon général; je suis terriblement pressé. U y a remuement pour les préparatifs de débarquement, chacun est à son poste. Je vous écris au milieu de tous ces bruits.
a Santé des troupes parfaite, esprit excellent. II n*y a pas un seul malade à mon bord.
« Quel beau jour, mon général! Tout est éleclrisé! tout est grand! tout est beau! C'est aujourd'hui, le 15 juin, jour de la Fête-Dieu. Pouvait-on mieux choisir? Bon vent qui nous promet prochain débarquement. »
Dans cette lettre au style brusque, saccadé, elliptique, oii les mots courent, se précipitent sans s'attendre, on sent passer le souffle de guerre qui animait Tannée. Ces jeunes gens ont entendu le bruit de la trompette et s'écrient comme le cheval dans la description de Job : « Allons ! » Ils vont par la pensée. Leur esprit et leur cœur sont déjà sur le rivage au milieu des combats. L'action qui va commencer dévore la parole et lui laisse à peine le temps de tomber sur le papier. La main serre la plume comme une épée. Puis, à la fin, un beau reflet de l'esprit des croisades, conservé dans cette famille chrétienne, vient mêler ses rayons à ceux de l'héroïsme moderne. La lettre, commencée avec une gaieté militaire, finit exi s' élevant à la pensée de Dieu. Venger l'honneur de la France, voilà le premier sentiment de la lettre; offrir la victoire de la France à Dieu, tel est celui sous lequel elle se ferme.
Le soleil, en se levant, trouva l'armée prête à débarquer. La flotte occupait la baie ouest de Sidi-Ferruch en face de la plage, qui, vue du bord, présentait l'aspect d'un amphithéâtre s'élevant lentement vers le sud-est. La ])ente méridionale de la colline au sommet de laquelle s'élève le tombeau du marabout apparaissait à gauche, avec ses accidents de terrain, formée d'un
nombre infini de monticules d*un sable noirâtre, mouvant, presque impalpable , parsemé d'aloès, de lentisques et de plantes rampantes. De ce côté, non plus qu'au centre de la presqu'île, ou pourtant ils avaient à fleur d'eau une batterie maçonnée, les Algériens ne s'étaient réservé aucun moyen de s'opposer à une descente. C'était à l'oppose de la colline, le long et en dehors de l'isthme, qu'ils avaient établi leur artillerie, à droite de la flotte^ sur le premier gradin de l'amphithéâtre. Les bricks la Bayonnaise, la Badine et YActéon, mouillés dans la baie de l'est, étaient postés de manière à prendre à revers ces batteries de l'ennemi, tandis que le Sphiiix et le Nageur, mouillés en face, attendaient le premier rayon du jour pour les attaquer de front, afin de protéger le débarquement. Les troupes étaient dans les chalands. Les deux premières brigades de la première division, commandées par les généraux Poret de Morvan et Achard, devant descendre à terre les premières, étaient rangées en ligne et attendaient le signal. Les trois premiers bataillons de la brigade Poret de Morvan, formant l'avant-garde de l'armée, occupaient chacun huit embarcations, chaloupes ou chalands, qui faisaient face au rivage. Chaque embarcation était remorquée par un canot monté par douze rameurs, sous le commandement d'un officier de marine. Au centre, le 1*' bataillon du 4* de ligne, à droite le 1^ bataillon du 2* léger, à gauche le l*' bataillon du 5*" de ligne. Un capitaine de frégate maintenait, autant que possible, l'alignement entre les remorqueurs. Au milieu du bataillon du centre, le général Poret de Morvan avait pris son poste de commandement. Là se tenait aussi le général Lahittc, commandant l'artillerie, avec son état-major, dans lequel se trouvait le capitaine Marey-Monge, nom d'avenir. La compagnie portant le drapeau du 2* léger était commandée par le capitaine Changarnier.
Les trois premiers bataillons de la brigade Achard étaient disposés de même.
A la petite pointe du jour, le signal, impatiemment attendu, est donné. Le canon tonne des deux côtés, les chalands s'avan-
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cent vers le rivage sous le feu de l'ennemi, auquel celui des bâtiments embossés repond; à une certaine distance du littoral, on met des matelots dans Teau pour en mesurer la hauteur, et lorsqu'ils n'en ont plus que jusqu'à la ceinture, les capitaines font sauter leur compagnie à la mer; marins, soldats, tous se jettent à fois; le colonel d'Armaillé donne l'exemple, malgré ses soixante-huit ans. En un instant le littoral est couvert de nos troupes, qui se forment promptement avec le plus grand ordre, sous le feu des batteries ennemies. Le fort de Sidi-Ferruch et la batterie de Torre-Chica (la petite tour) sont occupés, deux marins y arborent le drapeau blanc. A quatre heures et demie, la première division, commandée par le général Bertliezène, était descendue avec huit pièces de campagne. A cinq heures et demie, la seconde division, commandée par le général Loverdo, commence son débarquement avec le reste de l'artillerie de campagne. A six heures et demie» le général en chef, qui, depuis la pointe du jour, était monté sur le canot amiral avec son étatmajor, aborde au rocher de la pointe de Torre-Chica, pendant que les chalands, chaloupes et canots achèvent de mettre à terre les dernières compagnies de la seconde division.
La première division était déjà formée par masse en bataillons et attendait ses ordres. Le général en chef commanda au général Berthezène de se porter en avant en pivotant sur sa gauche, pour débusquer l'ennemi qui, placé en dehors de risthme, sur les premières hauteurs de la rampe qui monte vers Alger, nous incommodait de son feu. 11 était debout sur une dune et causait avec son chef d'état-major, le général Després, tout en suivant du regard le mouvement qu'il venait d'ordonner, lorsqu'un boulet vint tomber à ses pieds et le couvrit de sable, ainsi que tous ceux qui étaient à ses côtés, a 11 fut aussitôt, dit un témoin oculaire*, entouré par Tétat-major général.
« Campagne d* Afrique en 1830, par M. Ferael, chef de bataillon alUclu'* i rétatrmajor général de Farmëe, page 36 (Paris, 1831).
Nous trouTons le même fait mentionné dans une lettre écrite à M. le duc, adors marquis de aermonl-Tonnerre, par M. de Villaret-Joyeuse, capitaine de
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qu'il rassura avec son sang-froid et sa bonté ordinaires. Ce mouvement précipite dut faire croire à Tennemi que ses coups nous avaient été funestes, car les boulets se succédèrent à la même place avec une rapidité étonnante et une justesse remarquable, n
On n'avait pas eu le temps de débarquer un seul cheval, de sorte que tout ce monde était h pied. Or Tétat-major générai était nombreux. II se composait non-seulement des aides de camp du général en chef et de Tétat-major proprement dit, mais des jeunes officiers de grandes familles qui avaient brigué Thonneur de faire partie de Tarmée d'expédition, de plusieurs anciens officiers de mameluks ayant quaUté d'interprètes, de consuls français qui avaient habité le pays, et de volontaires russes, anglais, allemands, espagnols, représentant l'Europe auprès de l'armée française. Comme on ignorait quand les chevaux pourraient être débarqués, chacun portait un sac rempli de vivrez et s'était équipé et armé à sa manière. Quelques-uns avaient leur manteau roulé autour du corps et des pistolets à la ceinture, d'autres des fusils de chasse. Il y avait là des savants qui ployaient sous le poids des livres et des cartes. Cette tenue peu correcte devenait le sujet intarissable de joyeuses plaisanteries, qui redoublaient chaque fois que les ordres du général en chef, se succédant avec rapidité, mettaient en mouvement un nouvel officier, obligé de courir dans le sable avec ses armes, sa tenue de cheval et sa charge de vivres.
Cependant le mouvement s'opérait. L'infanterie, s'avançant rapidement, poussait devant elle des groupes de cavalerie qui essayaient en vain de Tentamer. L'artillerie de campagne, construite sur le nouveau modèle, précédait partout nos colonnes en surmontant toutes les difficultés de terrain, et dispersait tous les groupes de cavalerie, de sorte qu'à partir de cette journée sa supériorité sur l'ancien modèle demeura établie. Le général Poret
vaisseau. Cette leUre, écrite le 14 juin 4830, à bord de la Provence, porte ce qui suit : « D'après les rapports qui nous parviennent, cette première journée n'a pas coûté grand monde, mais peu s'en est fallu qu'au début le môme boulet n'enlevât le général en chef et l'excellent général Després. »
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de Morvau, à la tête de sa brigade, composée des 2* et 4* légers et 5"" de ligne, débusqua rapidement Tennemi de toutes ses positions et s'empara de ses batteries. « Charles de Bourmont, troisième fils du général en chef, continue roDicier plus haut cité\ entra le premier dans une de ces batteries, accompagné du jeune Bessières, sous-lieutenant au 3* de ligne. I^s généraux Achard et Clouèt, à la tête de leurs brigades respectives, lièrent leurs mouvements à celui du général Poret de Morvan et prirent leur ordre de bataille, de sorte que le général Berthezène, une fois maître des positions ennemies, occupa avec sa division un arc de cercle dont la gauche s'appuyait à la mer et la droite se liait à la deuxième division. » En effet, les divisions Loverdo et Des Cars, débarquées avec le même bonheur, avaient suivi le mouvement de la première division. A onze heures, le combat avait cessé, et Tennemi fuyait de toutes parts, en laissant dans nos mains treize pièces de canon et deux mortiers.
Ainsi le premier pas de notre armée sur la terre d'Afrique était un succès. Ce débarquement, pour lequel le vice-amiral Duperré demandait un mois quand son esprit, ouvert aux objections de la théorie, mesurait de loin les difficultés, son habileté pratique, aux prises avec elles, l'avait exécuté en quelques heures.
* M. Ferncl, chef de bataillon attaché à Tëtat-major.
Nous trouvons, dans la lettre du général au ministre de la guerre, sous la date du 17 juin 1830, des détails précis sur la journée du 14 juin : « Lors du dernier rapport que j'ai eu Fhonneur d'envoyer à Votre Excellence, dit le général en chef, ceux des lieutenants généraux ne m'étant pas encore parvenus, je n'avais pu évaluer que d'une manière approximative les pertes que nous avons éprouvées dans la journée du 14. 32 hommes ont été tués ou mis hors de combat, un officier a été blessé légèrement. Les régiments de la brigade Âchard sont ceux qui ont le plus souflert. Le général Berthezène cite, comme s'étant l^articulièrcment distingués, MM. Dclaurc, capitaine de voltigeurs du 4* léger; Clouet, capitaine de carabiniers au même régiment; Bâche, sous-lieutenant du 2* léger; Bellecaii, capitaine an 32* de ligne; Abadie, capitaine au 37* de ligne. MM. Bessières, sous*lieutenant au 3* de ligne, et Gliarles de Bourmont, aidemajor dans le même régiment, sont entrés les premiers dans une des batteries ennemies. Le soldat Gcrmi, au 14* de ligne, a été blessé et renversé par un boulet qui avait tué son chef de file, et s'est relevé en criant : Vive le roi! »
Documents communiqués par la famille du maréclial de Bourmont.
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De quatre heures du matin à midi, le débarquement des trois divisions de Tarmée et de son artillerie de campagne avait été opéré, l'ennemi débusqué de ses positions. Nous étions maîtres de la plage.
ce Nos soldats, écrivait le général en chef, ont montré autant de sang-froid sur le champ de bataille que jusqu*alors ils avaient fait éclater d'enthousiasme. Nous avons perdu vingt hommes; aucun officier n'a été atteint. L'aspect du terrain en avant de la presqu'île répond parfaitement à la description qu'en a faite le colonel Boulin; il est sablonneux et légèrement onduleux; de fortes broussailles le couvrent dans presque toutes ses parties. La presqu'île est un rocher calcaire sur lequel s'élève un santon auquel les Espagnols ont donné le nom de Torre-Chica (petite tour). Elle est destinée à servir de plaoe de dépôt pour nos approvisionnements de toute espèce. Le général Valazéy a tracé un retranchement qui aura peu de développement et dont la construction est déjà commencée. »
De son côté, le vice-amiral Duperré annonçait au ministre de la marine le débarquement de l'armée et l'heureux début des opérations militaires. Le Sphinx porta en France ses dépêches et celles du général en chef. Le commandant de la (lotie écrivait ce qui suit : « La Providence a fevorisé d'un succès complet les premières opérations de l'entreprise glorieuse ordonnée par Sa Majesté: le pavillon du roi flotte sur le fort de Sidi-Femich et la tour de Torrc-Chica. Parti de la baie de Palmale 10 de ce mois, avec la flotte sous mon commandement, dont j'étais parvenu à rallier les éléments séparés par les mauvais temps qui l'avaient assaillie en vue de la côte d'Afrique, pour la première fois le 31 du mois dernier, je l'ai abordée de nouveau le 12 au matin. De forts vents d'est-nord-est et une grosse mer m'ont forcé une seconde fois à prendre le large en conservant la flotte ralliée. Hier matin 13, le vent était encore frais delà partie de l'est» mais la mer était peu houleuse. Ce premier moment de répondre à la confiance de Sa Majesté m'a paru propice; je l'ai saisi... Ce matin, à quatre heures et demie, la première division de l'armée
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DÉBARQUEMENT. 55i
a été mise à terre avec huit pièces de campagne sous le feu de Tartillerie ennemie qui a produit peu d'eflet. Un marin de la SurveillaîUe a eu la cuisse emportée^; M. Dupont, lieutenant de vaisseau, a reçu une forte contusion par un boulet mort. Il ne m'est parvenu aucun autre rapport. L'artillerie des corvettes, placées dans Test de Torre-Chica, a été bien servie et d'un bon eflet sur les batteries ennemies; deux matelots, en sautant à terre, ont arboré le pavillon du roi sur le fort et la tour. A six heures, la seconde division et toute Tartillerie de campagne était à terre; à six heures et demie, le général en chef a débarqué à la tête de ses troupes : il a exécuté de suite un mouvement pour touiner les batteries de l'ennemi, qui ont été enlevées après diverses attaques contre des masses de cavalerie. L'armée était entièrement débarquée vers midi; elle occupe les hauteure qui sont en avant de la presqu'île, et le quartier général est établi à Torre-Chica; munitions, vivres, approvisionnements, etc., ont été débarqués, et l'opération va se continuer avec toute l'activité possible. La baie de Torre-Chica ou de Sidi-Ferruch offre à la flotte beaucoup plus d'abri que Je n'osais l'espérer, bien qu'elle soit ouverte aux vents de l'est à l'ouest par le nord; la tenue doit y être bonne, et les bâtiments doivent tenir sur leurs chaînes.
<c Chacun a fait son devoir et s'estime trop heureux si le roi trouve que la marine a répondu à sa confiance '. »
Tandis que ces dépêches respirant la joie et la confiance partaient pour la France, l'aga-efTendi, débusqué des hauteurs de Sidi-Ferruch, qu'il occupait avec plusieurs milliers d'hommes, envoyait, dans Taprës-midi, un messager avertir le dey du débarquement des Français. Ils avaient détruit le fort de Sidi-
^ Ce marin se nommait François-Marie Guilleviii ; il était matelot do première classe de Quiberon. C'était un Breton, un Morbihanais, qui recevait le premier boulet dans cette expédition française et chrétiemic.
« Vaisseau la Provence, baie de ToiTc-Chica, le 14 juin 1830. Le viceamiral commandant en chef de Tarmée nayale h Son Excellence le ministro de la marine. (Voir la Vie de V amiral Duperré, par Chasseriau ; Annexes^ page 458.)
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552 mSTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.
Ferruch, disait le message, malgré la résistance opiniâtre des Turcs, et au moment du départ du courrier, vingt mille d'entre eux occupaient le rivage. Le dey répondit en envoyant à Taga-effendi Tordre de gagner les hauteurs de Staouéli, qui bornent et dominent la plaine de Sidi Ferruch et de s'y maintenir à tout prix, en attendant les forces que les beys et les cheiks allaient lui amener : des courriers étaient en effet partis dans toutes les directions, on s'en souvient, depuis l'apparition de la flotte française devant Alger, et chaque jour, presque chaque heure, allait voir arriver les contingents d'Oran, de Constantine et de Titery. Le général algérien exécuta cet ordre. Il prit position sur le plateau de Staouéli, y dressa plusieurs batteries de canons de gros calibre, résolu à rester sur la défensive, ou du moins à ne point engager d'action décisive avant l'arrivée des renforts *. La position de Sidi-Ferruch forcée, et le débarquement effectué, Staouéli était la seconde position où l'on pouvait essayer d'arrêter notre marche vers Alger.
La nouvelle de l'heureux débarquement de notre armée sur la côte d'Afrique fut reçue avec acclamation dans la partie méridionale de la France qui regarde la Méditerranée ; mais elle fit à Paris moins d'impression qu'elle n'en aurait fait dans d'autres circonstances. Une opposition nombreuse et ardente était trop engagée dans la lutte pour ne point voir avec appréhension tous les événements de nature à donner au gouvernement de la confiance et de la force. Depuis le départ de la flotte, la malveillance n'avait cessé de semer des bruits alarmants sur le sort de notre armée, et une crédulité passionnée les avait accueillis ; la nouvelle du débarquement, arrivée à Toulon le 17 juin au soir et transmise à Paris le lendemain 18 à quatre heures du matin *, fit tomber pour un moment ces bruits, qui se renouve-
* Relation de Prciffer, déjà cité.
* Le 18 juin 1S30, le directeur du télégraphe de Toulon éciivait au génén\\ commandant en chef la lettre suivante : « Général, votre dépêche télé- ^ri-aphique, datée de Sidi-FeniicJi le 14 juin, m'a été remise hier au soir à huit heures ; je Tai transmise ce matin, par le télégraphe, à quatre heures. Les
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DÉBARQUEMENT. 3ô5
lèient bientôt. Il y eut cependant de la joie parmi les nobles cœurs qui savent, à quelque opinion qu'ils appartiennent, sympathiser avec les événements utiles à la cause de riiumanité, de la justice, et à celle de leur pays. Le roi, qui avait tant de sujets de tristesse et d'appréhension à Tintérieur, et voyait grandir les difficultés sous les pas d'un ministère plus propre à les provoquer et à les aggraver qu'à les dénouer ou à les surmonter, malgré ses bonnes intentions, apprit avec bonheur ce premier succès de ses armes. 11 lui semblait que la satisfaction donnée à l'honneur français désarmerait l'opposition, et que la Chambre nouvelle, sortie d'élections accomplies au bruit de nos succès en Afrique, serait plus conciliante que la Chambre précédente *. Le baron d'Haussez, qui vint apporter cette bonne nouvelle au roi, fiit témoin de sa joie, et il reçut Tordre de se rendre immédiatement auprès de M. le Dauphin, puis auprès de Madame, duchesse de Berry, pour leur faire partager le bonheur de leur père. Le baron d'Haussez raconte d'une manière fort piquante l'accueil d'une bienveillance un peu brusque qu'il reçut de M. le Dauphin, qui se promenait, malgré une pluie d'orage, sous l'allée des marronniers, en face du cabinet du roi, et le charmant accueil qu'il reçut chez Madame, duchesse de
excellcnles nouvelles que vous avez consignées étaient attendues avec une grande impatience; elles ont calme bien des inquiétudes et fait taire bien des bruits alarmants que la malveillance répaiulnit sur le sort de l'expédition.»
Documents communiqués parla famille du maréchal de Bom*mont.
* Nous trouvons dans les lettres et les documents qui nous ont été communiqués par la famille du maréchal de Bourmont une lettre du contre-amiral de Martineng, préfet maritime de Toulon, écrite à la date du 25 juin 1850, et qui conticilt le passage suivant, au sujet de la nouvelle de la bataille de Staouéli : « Profitant de la latitude que vous avez bien voulu me donner, j'ai fait demander au directeur du télégraphe une copie de la dépêche qu'il était chargé de transmettre ù Paris. Au moment où elle m'est parvenue, je me trouvais au collège d'arrondissement, au milieu des débats d'une affaire électorale, et lorsque j'en ai donné connaissance, elle a été accueillie aux cris répétés de Vive û roi! L'enthousiasme était à son comble, aussi nous avons obtenu un candidat royaliste à une grande majorité. Cette nouvelle, ayant été publiée à Li ville et dans les théâtres, y a été accueillie avec les mêmes transports. »
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55 i UISTOIRE DE LA CONOUÊTE D'ALGER.
Berry : « Admis chez madame la duchesse de Berry, dit-îl, je la trouvai dans son parterre, occupée à tailler des rosiers. Sa robe était relevée avec des épingles ; une de ses dames, la comtesse de Noailles, tenait sur sa tcte un parapluie, qui semblait ne Tavoir qu'imparfaitement abritée. « Voilà M. d'Haussez, s'écria la « princesse, je suis sûre qu'il vient m'annoncer une bonne nou- « velle ! — Votre Altesse Royale a deviné l'objet de ma visite : « l'armée a débarqué le plus heureusement du monde. — Je « m'en veux bien d'avoir une main de jardinière, j'aurais eu du « plaisir à la mettre dans la vôtre. — J'ose supplier Votre Al- « tesse Royale de ne pas me refiiser une laveur si précieuse. — a Tenez,» me dit-elle; puis elle ôta son gant et me donna sa main h baiser. » M. d'Haussez termine par une dernière réflexion cette gracieuse idylle, jetée au bas d'une des belles pages de notre histoire : « Madame est tout entière dans cet accueil, avec celle saillie de cœur toujours prête à éclater, d
C'est ainsi que, dans leur palais de Saint-Cloud, dont les bonnes nouvelles désapprenaient le chemin, les Bourbons se réjouis- . saient des premiei^ succès de notre armée, gages heureux d'un succès plus décisif. Là les yeux, les oreilles, les esprits et les cœurs étaient tournés vers l'Afrique, d'où il semblait que viendrait le salut de la monarchie sous la forme d'une victoire
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