‹ Histoire de la conquête d'AlgerChapitre 4 sur 128 · ORIGINES DE LA PIRATERIE · texte numérisé non relu

ORIGINES DE LA PIRATERIE

Quarante ans avant l’époque où Grenade tombait (1499) et où la domination musulmane expirait en Espagne, un fait grave s'était produit sur la côte septentrionale de l'Afrique. C'est alors qu’une course de guerre et de piraterie commença à y être organisée sur une grande échelle. On comprend tout ce que l’humiliation et la colère qu'éprouvèrent les musulmans à la nouvelle des défaites de leurs coreligionnaires, et de la disparition prévue ou réalisée du mahométisme, proserit par les rois espagnols, put ajouter d’ardeur et de violence au

fanatisme musulman et à l'attrait de la cupidité. La nouvelle destinée de cette côte d'Afrique commençait à se dessiner, et la piraterie, qui devait y établir pour plusieurs siècles le centre de ses entreprises, s’y essayait.

Bientôt les côtes de l'Espagne et de l'Italie furent désolées par des incursions subites, inattendues, qui, menaçant une vaste étendue de littoral, ne pouvaient être prévenues nulle part. Des expéditions, parties de Velez-de-Gomera, de Djigelly, de Cherchel, d'Oran, de Bougie, de Tunis, sur la Méditerranée ; de Salé, Rabat, Azamor, Saffi, Mahmore sur l'Océan, allaient porter partout le ravage.

Les Portugais essayèrent les premiers de mettre un terme à ces entreprises. Don Manuel de Portugal échoua, en 1501, dans ses efforts. Les Espagnols, qui avaient vamcu les Maures en Espagne et qui en avaient repoussé les Berbères, ne pouvaient souffrir patiemment cette nouvelle forme de guerre. Pleins de confiance dans leur supériorité, 1l élait indiqué qu'ils viendraient chercher en Afrique ces adversaires qu'ils avaient domptés en Europe. Les rôles étaient intervertis : l'Espagne chrétienne, jadis conquise, entreprenait de faire des conquêtes sur le sol de l'Afrique, d’où étaient partis ses anciens conquérants.

Don Diego de Cordoue ouvrit la voie par un succès suivi d'un grand revers provoqué par limprudence des Espagnols. Ce qu'il avait commencé fut achevé par un homme plus fort que lui; le cardinal Ximenès, qui joua un si grand rôle en Espagne, entreprit de mettre un terme aux déprédations des Maures et des Berbères, en faisant assiéger l’une après l'autre les villes du littoral africain d’où partaient les expéditions des pirates, ou en bâtissant devant ces villes des forteresses qui les commandaient. Ses efforts furent couronnés de suceès. Dans la Méditerranée, Oran, Velez de Gomera, l'ile du phare d'Alger, tombèrent ainsi à la merci des Espagnols ; Tunis

ORIGINES DE LA PIRATERIE. 5) seul conserva son indépendance. À la même époque, don Manuel de Portugal détruisait, au moins pour un temps, la piraterie sur l'Océan, en s’emparant de Saffi et d’Azamor., Ximenès avait voulu lui-même prendre part à une de ces expéditions, pour laquelle le roi d'Espagne fit, par son conseil, des préparatifs considérables, car 1l réunit dix nulle hommes d'infanterie, quatre mille de cavalerie et une flotte de quatre-vingt-dix vaisseaux. Il semblait que ce grand homme d'État, prévoyant les dévastations que les pirates de- “vaient commettre pendant trois siècles, se hâtait de consacrer ce qu'il avait de force, de vie et de génie à écraser la piraterie dans ces nids d'oiseaux de proie, d’où elle allut sortir plus redoutable, au moment où lon croyait l'avoir pour Jamais vaincue.

Quel était donc l’événement qui, donnant des proportions inattendues à la piraterie sur la côte septentrionale de l'Afrique, créait ce nouveau péril que le cardmal Ximenès s’efforçait de conjurer dans les derniers temps de sa vie? Un nouvel élément apparaissait sur cette côte occupée par les Arabes et les Berbères; les Turcs, vers le milieu du quinzième siècle, jetaient les bases de leur établissement,

C’est ici que l'histoire d'Alger commence, et elle s'ouvre sur la vie des deux pirates les plus terribles dont les mers aient conservé le souvenir, nous voulons parler des Barbeberousse !. Quelle était leur origine, leur pays? D'où venait leur nom ? Questions controversées et controversables. On a fait d’eux tour à tour les fils d’un Lesbien, d’un Albanais, d’un Sicilien, d’un Français. On a longtemps répété que leur nom venait de la couleur de la barbe de F'ainé ; puis on a dit

4 Pour tout ce qui concerne les Barberousse, la part prise par eux aux querres de leur temps et les expéditions de Charles-Quint, nous nous sotnmes très-utilement servi du consciencieux ouvrage de M, de Rotalier, intitulé Histoire d'Alger.

plus récemment que ce nom de Barberousse pourrait être dérivé de ces mots arabes Baba-Haroudj, mal prononcés par les Européens. Les Arabes, en effet, faisaient précéder le nom de l’ainé des deux frères Haroudj du mot Baba, qualification qu'ils donnaient et donnent encore à tous les Turcs. Toujours est-il que Baba-Haroud}, que nous appelons Barberousse, était un de ces génies singuliers entre le grand homme et le brigand, souillé de trop de crimes pour mériter entièrement le premier de ces titres, doué de trop éminentes qualités pour être flétri d’une manière absolue de la seconde de ces deux appellations, un de ces caractères vigoureux et entreprenants qui, dans les époques troublées, s'ouvrent une large place, comme ces boulets que rien n’arrête.

Les premières années de Baba-Haroudj sont remplies d’entreprises hardies, de coups de main violents, d'aventures. Il connut les hauts et les bas de la fortune. Chef de la chiourme à bord d’une galère turque, 1l est pris à la hauteur de Candie par les chevaliers de Rhodes. Après deux ans de captivité, pendant lesquels il rame sur les galères de l’ordre, 1l parvient à briser sa chaine au milieu d’une tempête, et atteint, à travers nulle périls, la côte à la nage. De retour à Constantinople 1l est repoussé par les trésoriers de la marie, qui lui reprochent sa galère perdue et, pour gagner son pan, il devient successivement portelaix, Journalier, conducteur de barque. Un meurtre et un vol lui fournissent les moyens de commencer sa vie de pirate. Engagé comme limonmier à Constantinople, à bord d’une galère armée en corsaire avec un brigantin, il tue d'un coup de hache son maître endormi, soulève l'équipage, et.se fait reconnaitre par lui comme chef. Avant de commencer ses courses, 1l aborde à l’île Mételin, sa patrie, dit-on, et où du moins résidait sa mère ; 1l promet à celle-ci de grandes richesses, emmène son frère Khaiïr-el- Dinn, aussi audacieux que lui, lui confie son brigantin, fait

LES BARBEROUSSE. ù

monter sur son propre navire Ishaac, un autre de ses frères. Il est, dans ce moment, l’ennemi des Turcs, dont il redoute la justice, comme l'ennemi des chrétiens ; c’est un outlaw à qui tout est bon comme proie.

Sa première prise est même une galiote turque. À grand”peine il laisse la vie au capitaine qui la lui demande en promettant d’être, jusqu'à la fin de sa vie, son fidèle esclave, Sa fortune commence avec sa seconde prise, qui est bien plus “importante ; c'est un navire qui transportait à Naples trois cents Espagnols, et parmi eux soixante gentilshommes. La rencontre eut lieu devant l’île de Lipari. Le combat dura trois jours. Après une résistance acharnée, les pirates triomphèrent. Le butin était considérable. Baba-Haroudj, habile à profiter de ses avantages, entre en grande pompe à Tunis, conduisant en triomphe son butin, ses esclaves, au nombre desquels on remarque quatre jeunes filles d’une grande beauté, montées sur des mules ; les corsaires, couverts de riches habits, fermaient le cortége, en agitant leurs étendards. Cette espèce d’ovation, qui avait l'avantage de frapper vivement l'esprit des populations, se termina par un - beau présent en esclaves et en marchandises offert au souverain de Tunis, qui reconnut cette offrande politique en permettant à Barberousse de choisir, parmi ses navires, celui qu'il jugerait le plus propre à la course.

L'histoire de Barberousse est, à partir de ce moment, une suite d'entreprises hardies jusqu’à la témérité, tentées avec le concours d'hommes sans foi ni loi, mais aussi sans peur. Tantôt ce sont des rencontres de mer qui mettent l'intrépide pirate aux prises avec des bâtiments supérieurs en force et en nombre, les galères du pape, les vaisseaux de l'Espagne, dont cependant il s'empare par des prodiges de courage, de ténacité, de présence d'esprit; tantôt ce sont des descentes imprévues sur le littoral de la Méditerranée et de ses îles,

avec des pointes rapides vers des châteaux que l’on pille après des combats sanglants.

Barberousse trouve dans les pirates de l'ile de Gelves d’utiles auxiliaires pour ses entreprises. Cen’est point seulement un voleur de mer, c’est un énergique soldat, un habile capitaine qui compte pour rien le danger, les obstacles, quand il s’agit d'atteindre une riche proie. L'intuition de son avenir jette déjà de brillants reflets sur sa vie de brigandage. Il étudie en passant les fortifications d'Alger, comme sal pressentait que ce lieu sera le théâtre de sa puissance. Il propose au roi de Tunis le siége en règle de Bougie, occupé par les Espagnols depuis lexpédition du cardinal Ximenès. C’est ainsi qu'il s'apprête à franchir la limite qui sépare la fortune du pirate de celle du conquérant.

Le trait le plus marqué de ce singulier caractère, c’est une énergie mdomptable, une infatigable ténacité. Il échoue une première fois dans le siége de Bougie, tenté de concert avec le roi de Tunis et un cheik arabe, son allié ; 1l y perd même un bras atteint par un biscaïen. Depuis ce temps, les chréliens l'appelèrent Barberousse le Bras coupé. Loin de céder au découragement, il tente, tout blessé qu'il est, une descente sur la côte d'Espagne, et, l’année suivante, il recommerce le siége de Bougie. Cette fois son frère Ishaac y périt ; la canonnade, les assauts, tout demeure inutile, et une expédition partie d'Espagne le menaçant du côté de la mer, il ne lui reste qu'à brûler ses vaisseaux engravés par la baisse des eaux, dans l’Oued-el-Kebir. Pour le coup, sa situation semblait désespérée. La plupart de ses compagnons, enchaïînés à leur chef par le succès seulement, l'avaient abandonné, luimême il se croyait perdu sans retour, quand le cheïk arabe Ben-el-Kady lui demanda s’il voulait le suivre à Gigel.

Ce fut pour Barberousse un port de salut où il put attendre un retour de fortune. La difficulté de sa position consistait

en effet dans la nécessité où il était de tenir sans cesse la mer sans avoir d'autre refuge que les ports du littoral africain, ouverts devant ses succès et ses prises, mais qui se fermaient devant ses revers. L'obligation de toujours réussir est une obligation pesante aux hommes les plus forts, quand on considère l'mconstance naturelle des choses humaines, et ce qu'il y a de plus malheureux pour un individu ou pour un gouvernement, c’est de ne pouvoir vivre qu'à condition d’être toujours heureux.

De là sans doute ce désir si vif de s'emparer de Bougie et cette préoccupation clairvoyante qui avait engagé de bonne heure Barberousse à étudier la situation d'Alger. C'était à Gigel, comme l'a dit l'historien espagnol Sandoval, que « la fortune devait venir le chercher ‘pauvre et affligé pour le lure roi. »

Quand les habitants d'Alger apprirent, en 1516, la mort de Ferdinand roi de Castille, le vainqueur des Maures de Grenade, ils espérèrent secouer le joug des Espagnols qui, du château construit par eux sur le rocher qui commandait la ville {, la tenaient en échec. Leur seule industrie était la piraterie ; depuis qu’elle leur était interdite, la ville était appauvrie. C'est en vain que, dans l'espoir de chasser les Espagnols, elle s'était donnée à un cheik arabe puissant dans la plane, Selim Eutémy. Le nom de Baba-Haroudy était populaire dans toutes les villes barbaresques ; les Algériens et Eutémy lui-mêmé pensèrent que seul 1l pourrait faire réussir une entreprise à laquelle la mort de Ferdinand et l'âge avancé du cardinal Ximenès semblaient devoir donner des chances. Barberousse mesura d’un coup d'œil la grandeur de l'occasion offerte à son audace et accepta la proposition sans hésiter. Il arma ce qu'il put de bâtiments et fit voile pour

1 Le Peñon d'Alger, aujourd’hui réuni à la ville par nne jetée,

Alger, tandis que son hôte, Ben-el-Kady, à la tête d’un certain nombre des siens, s’y rendait par terre.

Alger, dont l’enceinte était, au seizième siècle, ce qu'elle est restée de nos jours, n'avait ni le port qu’elle devait avoir sous la domination des Turcs, ni les forts qu'ils élevèrent sur les différents points de la côte pour en défendre les approches, ni les formidables batteries qu'ils dressèrent sur le Pegnon, ni le château de l'Empereur. La ville devait s’embellir en raison des richesses qui y affluèrent ; mais sa situation en amphithéâtre au bord de la mer, sur la rive ouest d’une rade foraine, dont le cap Matifou et le cap Caxine forment les deux extrémités, était ce qu'elle est encore aujourd'hui, avec les hautes montagnes qui l’avoisinent, l'aspect pittoresque de leurs pentes ravinées et, derrière le massif qui la porte, la vaste plaine de la Mitidjah, qui longe l'Atlas pendant une étendue de vingt-cinq lieues, et dans laquelle de nombreuses tribus arabes plaçaient leurs demeures, à la proximité des immenses pâturages où ils envoyaient leurs troupeaux. Les gorges les plus abruptes de l'Atlas étaient, comme elles le sont aujourd’hui, occupées par des tribus de Kabyles ou Berbères, jaloux de leur indépendance maintenue sous les diverses dominations qui avaient passé sur ce pays, dont ils étaient vraisemblablement les habitants primitifs, comme on le reconnaît à la forte empreinte du type de leur race, si différente de la race arabe.

En arrivant à Alger, Barberousse avait déjà conçu la pensée de s’en emparer. Mais 1l fallait essayer d’abord de déhivrer ses habitants de la forteresse espagnole dont la vue, dit la chronique arabe, « était pour eux comme une épine qui leur perçait le cœur. » Barberousse l’entreprit. Il ne lui était pas réservé de réussir, mais le siége de Pegnon lui servit de prétexte pour appeler de tous côtés des Turcs que l’appât

d’une solde élevée, le goût de la guerre, l’espoir d'arriver

promptement à la fortune sous le commandement d'un homme de cette trempe, attiraient en foule dans Alger. Son frère Khaiïr-el-Dinn qui, depuis leur désastre commun devant Bougie, habitait Tunis, lui en envoya un grand nombre, et vint bientôt l’aider de sa personne.

Le cheik arabe Eutémy s'aperçut trop tard qu'il avait introduit dans Alger un auxiliaire plus dangereux pour lui que les Espagnols eux-mêmes. Les Turcs, supérieurs aux Arabes par leurs armes (car ceux-ci ne se servaient encore que d'arbalètes et de lances et n'avaient point de canons), par leur discipline, par leur habitude de la guerre, étaient en réalité les maîtres d'Alger. Barberousse, qui avait la conscience de sa force, s'empara de la ville, qui devait être le centre de sa domination, comme il s'était emparé de sa première barque, par la trahison et le meurtre. Il étrangla Eutémy avec la toile de son turban, se fit proclamer roi d'Alger et, pour affermir son pouvoir naissant 1l le plaça, par une inspiration vraiment politique, sous la protection de la Porte, en demandant l’investiture au Grand-Seigneur, qui la lui accorda. Maître d’Alger, 1l abandonna le siége du Pegnon pour fonder d’abord sa domination sur ce point de la côte d'Afrique, fortifia la Casaubah, l'arma de pièces d'artillerie, appela sous son drapeau tous les Turcs qui voulurent s’enrôler. Sans cesse en guerre avec les tribus voisines et avec les villes situées sur la côte, il triomphe des unes et s'empare des autres, tantôt par la force, tantôt par la trahison. C’est ainsi que Tenez et Cherchel tombent dans ses mains. De sanglantes exécutions établissent son pouvoir et le maintiennent. Les Arabes de la plaine et les habitants d'Alger, poussés au désespoir, regrettent les Espagnols, entrent en pourparler avec eux pour se délivrer de leur nouveau tyran; Barberousse, qui découvre leurs menées, fait tomber des têtes et éteint les

révoltes dans le sang. Le brigand et le pirate se laissent tou-

jours voir derrière le soldat, le souverain et le conquérant.

Bientôt un péril plus grand le menace. Le cardinal Ximenès, voyant lés côtes d'Espagne de nouveau insultées et pillées par les corsaires qni avaient trouvé une rade assez éloignée du Pegnon pour y abriter leurs navires, fait les préparatifs d'une expédition. Mais les troupes, levées à la hâte, mal disciplinées, mal conduites par Diego de Vera, qui s’était pourtant fait une réputation dans les guerres d'Afrique, ne reparaissent devant Alger que pour essuyer un désastre (1515). Trois mille Espagnols sont tués, quatre cents faits prisonniers, et Diego de Vera, qui n’a pas même honoré son malheur par son courage, étant de retour dans son pays, entend les enfants répéter à ses oreilles des refrains populaires dans lesquels on lui reproche de s’être laissé battre, lui qui avait ses deux bras, par Barberousse le Bras coupé. Le désastre des Espagnols met le comble à la renommée de celui-ci, Son pouvoir grandit par la terreur qui s'attache à son nom et par le prestige du succès, puissant partout, plus puissant encore chez des populations qui admettent le dogme de la fatalité.

Ge centre de force qu'Haroudj, aidé de son frère Khaïr- el- Dinn, avait créé au milieu de l'anarchie qui régnait sur cette côte d'Afrique, exerce une puissante attraction, et c'est ainsi que sa domination tend sans cesse à s’accroitre. Il est appelé à Tlemcen par une des factions qui déchirent cette ville ; il y entre après avoir gagné une bataille sur les Arabes, qui tiennent pour le parti dominant ; l'autre parti se confie dans le serment qu'il a prêté sur le Coran de rendre le pouvoir à Abou-Zian, le prince détrôné. Qu'était-ce qu'un serment pour la conscience d’un pirate qui avait monté le premier degré de sa fortune par la trahison et par le meurtre et qui, depuis, n'avait cessé de s'élever par les mêmes moyens ? . Il viole son serment, fait périr indistimetement tous les prim-

ces dé la famille régnante en les faisant jeter dans un lac, et prend, au spectacle de leur agonie, un plaisir de bête féroce, Il couronne ces exécutions en faisant mettre à mort les soixante-dix principaux habitants de la ville afin, dit-1l, qu'ils né trahissent: pas leur nouveau maître comme ils ont trahi leur roi naturel. En même temps, ses exactions et ses violences contre les Arabes de la plane augmentent chaque Jour.

= Cette politique de crime et de sang, qui lui a réussi jus- .que-à, tourne enfin à sa perte. La crainte qu'il mspire devient moins forte que l’indignation et le désespoir ; les tribus arabes se soulèvent et demandent le secours des Espagnols.

Don Carlos, depuis Charles-Quint, qui venait de monter sur le trône, ordonne à don Diego Fernandez de Cordova, quicommandait pour lui à Oran, de leur porter secours. Barberousse est assiégé, en 1518, dans le méchouar ou citadelle de Tlemcen par les Arabes et les Espagnols unis. Les Turcs envoyés À son secours par son frère Kheïr-el-Dinn, qu'il a préposé à la garde d'Alger, ne peuvent arriver jusqu’à lui; après un premier succès qui les emivre et leur ôte toute prudence, ils sont surpris à leur tour et exterminés à Kala des Beni-Rached! par Martin d’Argote, parti d'Oran à la tête de deux mille Espagnols. I n'y a plus d'espoir pour Barberousse. La ville où il se défend le haït, la plaine qui l'entoure est au pouvoir des tribus d'Arabes ses ennemis. Martin d’Argote et ses Espagnols, après avoir détruit le corps auxiliaire que le Turc attendait, se sont hâtés de marcher sur Tlemcen pour concourir à sa perte. Il faut fuir. Barberousse s'échappe avec les fusiliers turcs et quelques Kabyles qui lui restent, par une

1 C’est une petite ville suspendue aux flancs d’une montagne abrupte ct située à une journée Est de Mascara, sur la route qui conduit de cette ville dans les vallées de la Mina et du Chelif,

brêche faite dans la muraille et mal surveillée ; mais, bientôt découvert, il est suivi de près par ses ennemis. Quinze mille Arabes ou Kabyles, armés seulement d’arbalètes, sont tenus à distance par la crainte des fusiliers turcs ; mais les Espagnols sont plus audacieux. Dans cette extrémité, Ben-el- Kady, cet utile et constant ami qui lui était resté fidèle après et depuis son désastre devant Bougie, se sépare de lui. C’est le signal de sa perte. En vain, pour retarder la poursuite des Espagnols, fait-1l répandre sur la route de l’ouest où 1ls le suivent les trésors qu'il avait emportés avec lui. « Les Espagnols, dit Sandoval, s'ils avaient des mains pour prendre, avaient des pieds pour courir. » Barberousse, atteint par eux à vingt-trois lieues de Tlemcen, probablement près de la rivière de l'Ouchda, dans sa fuite désespérée, se jette accablé de fatigue, mourant de soif, dans un ancien parc à bestiaux entouré d’un mur de pierres sèches où, suivi d’un petit nombre des siens, il se retranche et ne songe plus qu’à vendre chèrement sa vie. Après une résistance à outrance, 1l est jeté à terre d’un coup de lance par un enseigne espagnol, Garcia Fernandez de la Plaza !, et, combattant encore, quoique blessé, il ne cesse de frapper ses ennemis qu'en cessant de vivre. Sa tête, coupée, fut portée à Oran comme un trophée. S'ii faut en croire un historien, on fit plus, on l’envoya en Espagne. « La tête de Barberousse, lit-on dans une ancienne traduction de Paolo Jovio, transmise et portée sur une lance

1 On a encore la lettre de Charles-Quint qui accorde des armoiries à l'enseigne de la Plaza pour ce fait d'armes : « Vous, Garcia Fernandez de la Plaza, enseigne dans la compagnie de Pedro de Andrada, un de nos capitaines, lui dit-il, nous vous accordons par ces présentes pour armoiries, un écu avec Ja tête et la couronne dudit Barberousse, sa bannière et son cimeterre au naturel et avec cinq autres têtes de Turcs, pour orle ledit écu, le tout en signe et souvenir que vous avez gagné ces armes au service de Dieu et au nôtre de la manière suivante. » La lettre de Charles-Quint, à laquelle sont empruntés ces détails, se trouve tout au long dans la Cronica de los Barbarojas de Gomara.

tout à l’entour de l'Espagne, apporta liesse singulière aux peuples, et principalement maritimes, pour ce que la sûreté, dès longtemps souhaitée, semblait être rendue à leur rivage. »

Ainsi finit, en 1518, à l’âge de quarante-quatre ans, cet homme de combat et de lutte, haï et craint par ses ennemis, aimé et suivi avec enthousiasme par les compagnons de ses

aventures, qu'il récompensait magnifiquement et qui avaient foi dans son courage à toute épreuve, sa fortune et son génie. Soldat intrépide, capitaine expérimenté, politique habile, rusé, perfide, sans scrupule et sans entrailles, c'était une forte intelligence ; mais 1] lui a manqué un grand cœur pour être un grand homme. Ses vices, comme ses qualités, trouvèrent leur emploi dans le temps et le milieu social où 1l parut, et c’est à cette circonstance qu'il dut de pouvoir fonder sur la côte d'Afrique ce gouvernement étrange comme lui, et profondément empreint de son génie, dans lequel la souveraineté et le brigandage, la guerre et la piraterie, la politique et la violence, le fanatisme et le pillage, se trouvaient si singulièrement et cependant si puissamment mêlés, que l’œuvre de Barberousse a duré trois cents ans.

Il est vrai qu’il eut pour successeur un homme aussi intrépide que lui, peut-être plus habile à se concilier les populations arabes en s'appuyant sur le ressort religieux et en gardant pour les chrétiens toutes ses rigueurs, son frère Khaïr-el-Dinn, qui avait d’ailleurs l'avantage de partir d’un échelon plus élevé de la fortune et de profiter des efforts heureux tentés par son prédécesseur, de sa position acquise, de la renommée attachée au nom des Barberousse. Différence considérable, il ne commençait pas, il continuait.

Son premier mouvement, en apprenant la mort de Baba- Haroud}, avait été d'abandonner Alger et de recommencer sa vie de pirate ; mais, encouragé par les conseils des corsaires

dont 1l était entouré et surtout par la lenteur des Espagnols, qui ne profitèrent pas de leur succès, il reprit confiance, exeila les passions religieuses de la population de la ville en lui livrant un grand nombre de prisonniers chrétiens qui furent mis à mort, et se fit proclamer souverain d'Alger. Suivant la politique de son frère, 1l demanda au Grand Seigneur et obtint de lui la confirmation de son titre. Il est remarquable que les Barberousse ne faisaient qu’étendre la pensée première qui avait présidé à leur fortune naissante ; ils s’appuyaient sur Constantinople, comme ils s'étaient d’abord appuyés sur Tunis, et se servaient à peu près de l'appui moral du Grand Seigneur, comme les chefs barbares s'étaient servis du patronage moral des empereurs romains, auxquels ils demandaient le titre de patrice pour se rendre plus recommandables aux yeux des populations.

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ALGER SOUS LE SECOND BARBEROUSSE. — SON HISTOIRE MÊLÉE A L'HISTOIRE GÉNÉRALE.

Khaïr-el-Dinn tira de Constantinople un concours plus efficace. Il comprit qu'avec ses seules ressources il ne pourrait longtemps résister à une puissance comme l'Espagne et à des forces militaires bien disciplinées, surtout tant que ia ville où 1l commandait serait dominée par le fort du Pegnon, qui livrait, pour ainsi dire, la porte d’Alger aux Espagnols. Il revint à la première pensée de son frère, qui avait été de s'emparer à tout prix de cette position. À l'avantage de le rendre maître chez lui, cette conquête devait ajouter celui

de donner une éclatante satisfaction aux populations mauresques, singulièrement gênées dans leurs courses par la forteresse espagnole. Il eut l'adresse de persuader au Grand Seigneur que la prise du Pegnon serait d'une grande utilité à lislamisme, qui acquerrait dans Alger affranchi une puissante position d'offensive et de défensive contre le christianisme. Le Grand Seigneur envoya à Khaïr-el-Dinn deux mille Turcs bien disciplinés, et promulgua un firman pour autoriser les hommes de bonne volonté à s’embarquer aux frais de l'État, en leur promettant à Alger une organisation semblable à celle des janissaires. L'esprit de religion, l'esprit militaire, l'esprit d'aventure, allaient donc concourir à former autour des chefs d'Alger une formidable milice, leur force dans les jours de lutte, leur danger dans les jours de calme, et instrument de leur puissance jusqu’au jour où elle devenait l'instrument de leur perte.

Khaïr-el-Dinn avait bien jugé sa situation, Gharles-Quint, averti du succès de ses armes à Tlemcen, résolut d’expulser définitivement les Turcs de la Barbarie, et une flotte portant une armée de sept mille hommes de débarquement vint mouiller dans la rade d’Alger, au mois d'août 1518, sous les ordres d'Hugo de Moncade, vice-roi de Sicile. Le général de cette armée, Marino de Ribera, au lieu de presser le débarquement, prit position, avec un corps de quinze cents hommes seulement, sur l'emplacement où l’on construisit depuis le château de l'Empereur ; il laissa le reste de l'armée sur la flotte, en attendant le concours promis par le chef de Tlemcen, allié et vassal de l’Espagne, qui venait de le rétablir dans sa puissance. Ce fut la cause de.sa perte: une tempête effroyable s’éleva le jour de la Saint-Barthélemy, jeta à la côte la plus grande partie des navires, noya quatre mille hommes de l’armée espagnole, et ne laissa aux quinze cents qui étaient à terre que la ressource de se rembarquer,

au milieu de mille difficultés, sur les vaisseaux qui avaient échappé au naufrage. Ce désastre des Espagnols vaincus, sans combat, par la mer, cette fidèle gardienne d'Alger la bien gardée, comme l’appelaient les Arabes, augmenta le prestige de Khaïr-el-Dinn et la faveur dont il jouissait à Constantinople. Les populations crurent que la destinée prononçait en sa faveur. Le Grand Seigneur déclara son territoire province turque et l’autorisa à battre monnaie.

Khaïr-el-Dinn se hâta de profiter de ce souffle de la fortune, et résolut de tenter l’œuvre où son frère avait échoué, c'est-à-dire la conquête de la riche province de Tlemcen. Le chef rétabli par l'Espagne était mort, et l'ambition avait divisé ses deux fils. Khaïr-el-Dinn favorisa le cadet au préjudice de son frère, et l’aida à s'emparer du pouvoir; l'Espagne protégea l'aîné et le rétablit. Mais, après une courte lutte, celui-ci, abandonné par la population qui ne pouvait lui pardonner d’être le protégé des chrétiens, dut laisser le pouvoir à son frère, le sultan Messoud qui, obligé de s’appuyer sur les Turcs, les reçut d'abord comme auxiliaires, bientôt comme maîtres. Mostaganem, où régnaient les Arabes Mehal, subit peu de temps après le sort de Tlemcen. La puissance de Khaïr-el-Dinn s’agrandissait ainsi avec sa renommée. (

Ses succès lui créèrent de nouveaux dangers. Le souverain de Tunis prit ombrage de cette puissance qui ne cessait de orandir, et parvint à soulever les Arabes de la plaine contre la domination de Khaïr-el-Dinn, dont se sépara alors le plus ancien allié des Barberousse, le cheik Hamed-ben-el-Kady.

En même temps une conspiration fut tramée dans Alger. C'était le flux et le reflux de la destinée de ces souverainetés échafaudées sur la force. Les efforts qu’elles faisaient pour s'étendre amenaient des coalitions entre les intérêts lésés où menacés, et elles retrouvaient contre elles, à un jour marqué,

toutes les inimitiés qu'elles avaient accumulées derrière elles. Les Tures envoyés par Khaïr-el-Dinn contre les Arabes et les Tunisiens furent battus, et un lieutenant de Khaïr-el-Dinn, qui avait obtenu sur eux quelques avantages, fut amené par les intrigues du cheik à séparer sa cause de celle de Barberousse. |

Mais la conspiration éventée fut réprimée par des exécu tions sanglantes. Après quoi, Khaïr-el-Dinn, assiégé, dans une ville sur laquelle il ne pouvait compter, par de puissants ennemis, abandonné en: partie par les Turcs découragés, et menacé par la disette, résolut de quitter Alger pour un temps. Il reprit sa vie de pirate, en emmenant avec li douze galiotes armées. La mer lui était un plus sûr asile que la terre.

Les trois années qu'il passa loin d'Alger comptèrent parmi les plus mauvaises qu'eurent à traverser les populations riveraines de la Méditerranée, et le commerce européen, profondément troublé, en conserva un long souvenir. Pendant l'absence de Khaïr-ei-Dinn, Hamel-ben-el-Kady s'était emparé de la ville, et les bâtiments des corsaires avaient été plusieurs fois reçus à coups de canon. Au bout de trois ans, Khaïr-el- Dinn, qui s'était associé les pirates de l’île de Gelves, tira une sanglante vengeance de ses ennemis. Chose étrange, il dut surtout son succès à soixante Espagnols que l'expédition de Moncade avait laissés dans ses mains et qui, armés de mousquets, chargeaient résolûment les Maures au cri de Saint- Jacques! La confusion commençait à se mettre parmi les diverses forces engagées les unes contre les autres sur la côte d'Afrique. Ben-el-Kady voulut renouveler la lutte; mais sa tête avait été achetée par Khaïr-el-Dinn aux Arabes : elle fut livrée. Le lieutenant, qui s'était séparé de lui et qui avait établi sa puissance à Cherchel, fut également abandonné par la plupart des siens et décapité avec ses principaux complices. La terreur reconstruisit ainsi la puissance qu’elle avait créée.

Redevenu maître d'Alger et de la plaine qui l'entoure, le second des Barberousse qui, par les vicissitudes de sa fortune, égalait et surpassait celles de la fortune de son frère, réussit, en 1529, treize ans après le jour où celui-e1. était devenu maître d'Alger, à s'emparer de cette citadelle du Pegnon, objet de terreur pour les Maures d'Alger, obstacle permanent à la puissance des pirates obligés d’abriter leurs navires et leurs prises dans des anses sans sûreté, et enfin pierre d’attente sur laquelle la domination espagnole pouvait sans cesse se relever.

C'était moins la force réelle de cette citadelle que l'ignorance profonde des corsaires dans l’art des siéges qui avait si longtemps retardé sa chute. Elle fut défendue avec une rare intrépidité par Martin de Vargas, à la tête d'une garnison de cent cinquante hommes, vaillants soldats qui suppléèrent au nombre par le courage et la discipline. Par surcroît, les munitions leur manquèrent bientôt, car Charles- Quint, quoique averti par Vargas, ne prêta point une assez prompte attention au message pressant de ce vaillant capitane, sentinelle perdue placée sur la côte d'Afrique, tant l'empereur était absorbé à cette époque, par les grandes affaires de l’Europe !! Les Espagnols n’en firent pas moins

1 Le secours fut envoyé tardivement au Pégnon d'Alger. On en a la preuve dans une lettre écrite de Barcelone, le 12 mai 1529, par l’empereur Charles-Quint à l’impératrice, pièce qui porte le numéro 24 dans l’Appendice de la Chronique de Gomara,

Par lettre du 8 mai, l’impératrice avait annoncé à son mari que Kheired-Din assiégeait le Pegnon d’Alger et les mesures qu’elle avait prises à ce sujet. L'empereur approuve et ajoute que la personne chargée de conduire le secours sera Jorge Ruiz de Alarcon, corrégidor de Murcie et Carthagène ; attendu qu'il a été pourvu de ces fonctions précisément en prévision d’éventualités de guerres de ce genre. Il dispose qu’au lieu des deux navires de 300 tonneaux désignés par l'impératrice pour cette expédition, on enverra deux caraques génoises, actuellement à la solde de l'Espagne dans le port de Carthagène et qui sont bien armées et pourvues d'artillerie, «Jorge Ruiz s’y embarquera, dit-il, avec deux cents hommes

leur devoir : tant qu'ils eurent des munitions, ils s’en servirent; quand elles vinrent à manquer, leur commandant refusa la capitulation avantageuse qui lui était offerte. Enfin le moment arriva où Khaïr-el-Dinn, qui avait lui-même manqué de boulets, ayant appris d’un juif l’art de les fabriquer, battit les murs du fort, dont les feux étaient éteints ; il y ouvrit une large brèche. La garnison, bien réduite déjà, la défendit pendant tout un jour contre cimq mille hommes, et à la fin Martin de Vargas, demeuré seul sans blessures, se plaça sur cette brèche, armé d’une épée à deux mains et, renouvelant les exemples de prouesse des temps héroïques, il la défendit seul, jusqu’à ce que, couvert de sang, il fut renversé par quatre Turcs. On ne trouva dans la place que vingt-cinq soldats presque tous atteints de blessures morelles. Quant à leur chef, Barberousse, frappé d’abord d’admiration pour sa valeur surhumaine, lui avait laissé la vie; mais l’année suivante, lui ayant donné, dans un instant de colère, l'option entre l’apostasie et le supplice, le noble et pieux Espagnol, qui avait eu l'honneur de prodiguer son sang pour sa patrie et pour son roi, eut le bonheur de le donner

valides qui soient bons escopetiers et arquebusiers avec les vivres et munitions nécessaires. Si don Beltran de la Cueva, qui levait 500 hommes dans le marquisat de Villena pour cette expédition, n’est pas parti, qu’ils s'embarquent sur ces navires. Vous manderez à ceux qui ont charge d'envoyer des vivres et des munitions au Pegnon d'Alger, qu’ils préparent leur envoi,sans délai, afin que le secours qu'on envoie ne soit pas retardé par ce fait. ,

« J'écris aussi à l’archevêque (de Bari, pourvoyeur général de l’armada de Malaga) et au comte don Hernando de Andrada, notre capitaine général de ladite armada, qu’il mette une grande diligence à embarquer son monde et mette à la voile le plus tôt qu'il pourra et que s'il leur est possible de venir dans la direction d’Alger sans perte de temps ni navigation inutile, qu'ils le fassent, parce que la seule vue et l'importance de cette armada suffiraient pour dégager le Pegnon, »

Pendant que Charles-Quint prenait ces dispositions, le Pegnon d’Alger sontenait depuis quelques jours les attaques de Barberousse et n’était pas éloigné de tomber anx mains de l'ennemi,

tout entier pour son Dieu. Les membres palpitants de ce martyr héroïque furent trainés par les rues.

La prise du Pegnon d'Alger était un événement considérable pour l'islamisme, pour les Maures et les Arabes, pour les pirates, pour la fortune de Barberousse lui-même. C'était une position d’offensive que le christianisme et l'Espagne perdaient sur la côte d'Afrique; un arsenal, un port de refuge pour la piraterie qui allait y préparer ses armements et devait y trouver un abri pour ses prises ; une satisfaction pour les Maures et les Arabes, qui y avaient vu flotter, pendant si longtemps, le drapeau espagnol ; un danger pour les côtes d'Espagne et même pour l’intérieur de ce pays‘; enfin pour Barberousse, la consolidation de sa domination, toujours menacée, toujours précaire, tant que le fort chrétien menaçait la ville musulmane.

On vit bientôt se dessiner les conséquences de cet événement. Les chefs les plus fameux parmi les pirates de Gelves accoururent à Alger, entre autres Cacchi Diablo, Salahh, Tabac, Hassan et Soliman. Plus que jamais l'Espagne et les autres côtes de la Méditerranée furent désolées par ces hardis corsaires. La population d’Alger se recruta d'hommes intrépides et dévoués au maïître de cette ville, et le jour arriva bientôt où Cacchi Diablo vainquit et prit le général des galères d'Espagne, Rodrigo Portondo, avec huit de ses galères. La piraterie installée dans Alger n’était plus seulement un fléau pour le commerce, elle devenait une puissance militaire,

1 Le duc de Calabre, vice-roi de Valence, écrivait à l’impératrice dans une lettre datée du 12 novembre 1529 : « Très-puissante dame, les ennemis de notre cause demeurent forts et puissants et en possession incontestée de ces mers. On prépare contre nous de nouvelles entreprises. Les nou— veaux convertis relèvent la tête et songent à se réunir et à s’embarquer… Les classes populaires sont gâtées, et paraissent voir dans ces malheurs un acheminement vers des troubles qui leur permettraient de reprendre les armes, » (Appendice de la Chronique de Gomara.)

Barberousse, enivré par ce succès qui avait porté la joie jusqu’à Constantinople, où 1l avait envoyé l’étendard royal de l'Espagne, pris sur la galère capitane, ne balança point à tenter une entreprise plus considérable que les coups de main qu'il avait jusque-là essayés. IL s'agissait de sortir de la Méditerranée, théâtre ordinaire des expéditions des pirates, de traverser le détroit de Gibraltar avec une flotte de soixante bâtiments, dans laquelle se trouvaient dix galères, pour aller assiéger Cadix. Dans ce moment même, Doria, le plus illustre marin de cette époque, cherchait par les ordres de Charles-Quint, jaloux de venger l'échec récent de ses armes, les vaisseaux des pirates, avec une flotte de trente-huit galères portant le drapeau de l'empire et celui de la France ; car François I, en vertu de l’alliance récemment jurée, venat d’unir contre les Barbaresques ses forces maritimes à celles de Charles-Quint. Doria eut avis qu'une division de Barbaresques attendait l’autre dans le port de Cherchel; 1l ne resta à Ali-Caraman, qui la commandait, d’autres ressources que de faire couler bas ses navires, de faire enfermer les esclaves chrétiens dans une caverne, et de s’enfermer lui-même dans la Casaubah avec ses Turcs, en envoyant des émissaires dans les campagnes pour appeler les Arabes à la défense de la ville. Doria entra donc sans coup férir dans le port, s’empara du petit nombre de bâtiments qui y restaient, fit délivrer les capufs chrétiens dont on découvrit la prison, et 1l aurait terminé cette heureuse expédition sans perdre un homme, si les soldats italiens qu'il avait débarqués pour atteindre ce dernier but, indociles, comme de nouvelles levées, à ses ordres précis et à l'appel du canon, ne se fussent pas répandus dans la ville pour la piller. Les Arabes accourus en foule et les Turcs qui sortirent de Ja citadelle, pour se Joindre à eux, firent une boucherie de ces hommes surpris, chargés de butin, et d’ailleurs peu aguer-

ris. Néanmoins lexpédition de Cadix fut manquée: Barberousse s’en vengea en véritable corsaire, en faisant: périr dans les supplices les captifs chrétiens qui avaient formé le complot de s'emparer d'Alger ; ce complot n’échoua que par la dénonciation d'un Espagnol qui, déjà deux fois, avait renié. Cest alors que périt Martin de Vargas, égorgé avec Domingo de Portondo, fils du général de galères dont la présomption avait amené le désastre de l'année précédente. Ce grand nombre de captifs enfermés dans le bagne, et les projets continuels qu'ils formaient naturellement pour recouvrer leur Hberté, étaient un des périls permanents de la puissance algérienne.

Barberousse avait conquis une si éclatante renommée, que le Grand Seigneur, cherchant un homme de mer digne d'être opposé à l'illustre André Dorit, qui venait de s'emparer de Coron, de Patras, du château de Lépante, et de battre la flotte turque, songea à l’habile et heureux pirate. C'était le plus grand honneur qui fût réservé à Barberousse. Il reçut, avec une joie qu'il ne déguisa pas, le message du sultan et, après avoir réuni dans un divan les officiers de lamulice, les muftis, les cheiks, les imans, les gardiens des mosquées, il leur communiqua les ordres qui lui arrivaient, sa résolution d'y obéir sans retard, et les mesures qu'il avait prises, afin de pourvoir au gouvernement pendant son absence. Tchélébi- Radaman, son parent, et l’eunuque Hassan-Aga, qui jouissait de toute sa confiance, devaient exercer le pouvoir et veiller sur son fils, trop jeune pour qu'il lui confiât le gouvernement. Par une prévoyance digne d’un politique, 1l avait, avant de partir, signé la paix avec le frère de Ben-el-Kady et une trêve de trois ans avec François [*', en rompant ainsi li coalition qui l'avait menacé peu de temps aupara- Vauil.

Barberousse parut devant le Grand Seigneur avec un éclat

LES BARBEROUSSE. 25 qui rappelle les féeries des contes orientaux. Il avait utilisé son voyage en vrai corsaire; parti avec sept galères et onze fustes, il avait rallié dans la mer Tyrrhénienne le pirate Delizuf, qui commandait quinze fustes et une galère et, de concert avec lui, 1l avait surpris dans l’île d’Elbe la ville de Rio, dont 1l réduisit (ous les habitants en esclavage ; puis, à la hauteur de Piombino, il attaqua et prit onze galères aux Génois ; Delizuf périt dans cette affure, et les pirates, qui soupçonnèrent Barberousse de l'avoir fat assassiner, le quittèrent. Il n’en arriva pas moms dans le port de Constantinople avec quarante bâtiments chargés de butin. Quand il parut devant le sultan, il reproduisit sur une plus grande échelle les magnificences de l'entrée de son frère à Tunis, au début de sa carrière : deux cents femmes, pompeusement parées et tenant chacune un vase d’or, des eunuques, des Jeunes garçons, marchaient derrière lui; venaient ensuite des chameaux chargés des dépouilles de l'Espagne et de l’Itahe, et enfin les lions du désert, digne présent d’un pareil homme, fermaent la marche,

Quoique le sultan eût reçu Barberousse avec faveur, son élévation au poste éminent qu'il devait remplir rencontra des obstacles. Un paru s'était formé contre lui dans le divan; on rappelait son origine, ses brigandages, ses crimes, en représentant qu'il y aurait honte à confier une des premières dignités de l'empire à un pirate. Barberousse, sans se décourager, entreprit, malgré l'hiver et le poids des années (1l avait alors soixante-six ans), un voyage en Syrie, pour aller y trouver Ibrahim, le plus zélé de ses protecteurs auprès du sultan. 11 lui exposa avec tant de supériorité ses plans, tant pour combattre les chrétiens que pour réduire l'Afrique sous la domination de la Porte, qu'Ibrahim écrivit à l'instant mème à Soliman que Khaïr-el-Dinn seul pouvait rendre lascendant à ses flotiés. Ce témoignage déterhima Soliirian.

Barberousse fut nommé quatrième pacha avec l'autorité la plus étendue. Les arsenaux, le trésor, furent mis à sa disposition ; le droit de lever tous les hommes de mer nécessaires à une grande expédition lui fut conféré, en même temps qu'il recevait des mains du Grand Seigneur, létendard, le sceptre et le glaivé, marques de sa dignité. Une nouvelle ère s’ouvrait ainsi dans la vie du pirate; 1l entrait dans l’histoire générale de son temps. Il allait jouer son rôle dans la lutte du mahométisme contre le christianisme, de l'empire ottoman contre la chrétienté, et aussi de l'empire d'Allemagne contre la France, de Charles-Quint contre François [*'. Le théâtre s’agrandissait avec l'acteur.

Vers le milieu de l’année 4533, Khaïr-el-Dinn sortit de Constantinople avec une des plus formidables flottes qui eussent encore pris la mer; elle ne comptait pas moins de quatre-vingts galères et vingts flûtes, montées par huit cents janissaires et sept mille hommes de débarquement. Le but caché de cette expédition était Tunis, et Khaïr-el-Dinn avait préparé les voies à l'établissement de l'autorité du Grand Sergneur sur ce royaume, en emmenant avec lui à Constantinople le souverain dépossédé de Tunis, auquel il avait fait espérer la restauration de son gouvernement, car la ruse s’alliait à la force dans toutes ses entreprises. Néanmoins, tant pour donner le change au nouveau chef de Tunis qu'afin de frapper de terreur les États chrétiens que les dernières victoires d'André Doria avaient remplis de sécurité, 1l fit d'abord voile vers le littoral de l'Italie et la Sicile, qu'il ravagea, détruisant les villes et réduisant les habitants en esclavage. Lucideo, Capello, Citrario, Spelonca, furent détruits. Naples trembla, comme les jours où le Vésurxe jette ses flammes. Fondi, quoique située à trois lieues dans les terres, et Terracine, furent pillées et saccagées. On dit qu'un des

motifs de Barberousse pour attaquer la première de ces deux villes était l'espoir de s'emparer de Julia Gonzaga, jeune femme célèbre par sa merveilleuse beauté, dont il comptait faire un agréable présent au Grand Seigneur. C'est ainsi qu’il méêlait toujours les idées de pirate aux projets de politique et aux plans de campagne de l’homme de mer. Heureusement pour elle, la jeune femme, objet de ce dangereux empressement, put sauter à cheval, à moitié nue, et s'éloigner à temps de cette ville désolée. La nouvelle de tant de dévastalions arriva à Rome qui, sans défense, croyait voir déjà les hordes de Barberousse à ses portes. Mais, après avoir laissé ainsi des traces de son passage sur la côte d'Italie, il cingla tout à coup vers Tunis !.

Moitié par ruse, moitié par violence, il s’empara de cette ville et, après avoir livré plusieurs combats sanglants aux babitants; qui reconnurent trop tard qu'il ne leur amenait pas leur ancien souverain, 1l y fit proclamer l'autorité du Grand Seigneur. Trois mille Maures périrent dans cette lutte, qui resta quelque temps indécise. Barberousse, soit par les armes, soit par les négotiations, dans lesquelles 1l excellait, réussit en peu de temps, à étendre sa domination aux autres villes du royaume et à se concilier les tribus arabes. Ainsi tombait le royaume de Tunis, après avoir duré quatre cents ans. On conservait encore dans la ville les trophées de sa victoire sur le sant roi Louis, mort en celte terre infidèle.

1 Tout le bassin de la Méditerranée se trouvait exposé aux mêmes déprédations, Aussi voit-on au seizième siècle les Génois élever une soixantaine de tours sur les promontoires de la Corse, pour défendre les rivages de l'ile contre les incursions des corsaires, Un poste de quatre soldats en formait la garnison. Sur les plates-formes, 11 y avait des amas de bois qu'on allumait dès qu'une barque suspecte pointait à l'horizon, et les habitants s’enfuyaient à l'intérieur ou couraient aux armes. On avait pris des précautions analogues sur le litloral napolitain, (Voir Berbrugger, Le Pegnon d'Alger, et de Mercey, la Toscane.)

Ses souverains se vantaient d’avoir recu d'Omar lui-même le titre d’émir; mais leur amour pour le luxe, leurs pompes efféminées et leur mollesse en avaient fait une proie facile.

Khaïr-el-Dinn s’occupait déjà d'améliorer le port de cette ville, qu'il venait de conquérir au sultan et qu'il comptaut posséder en son nom, lorsqu'un orage terrible fondit sur lui. Charles-Quint, en personne, vint assiéger Tunis. La chrétienté s'était émue à la nouvelle des succès de Barberousse. L'Itahe, la Sicile, les côtes d’Espagne, Malte, Rhodes, étaient dans l'effroi. En même temps, l'empereur pressentait que la paix conclue avec François [° ne serait pas de longue durée. Le roi de France armait de tous côtés, et maintenait ses prétentions sur le Milanais et sur Gênes. L'empereur voulut se hâter pour prévenir la coalition de ses ennemis chrétiens et musulmans. Îl réunit une flotte de quatre cents voiles, qui ne comptait pas moins de quatre-vingt-dix galères : Marmol la compare à une forêt flottant sur les eaux. Elle portait vingtcinq mille hommes de débarquement, presque tous vieux soldats ; deux mille cavaliers complétaient cette armée conduite par Charles-Quint, suivi de l'élite de la noblesse. Il écrivait avant de partir au comte de Nassau : « J'ai bon espoir, avec l’aide de Dieu, que ladite armée fera tel exploit, qui peut-être retirera le roi de France de sa mauvaise volonté. » |

On voit percer ici le changement encore imaperçu qui s'opérait dans les affaires générales. D'abord la lutte s'était franchement dessinée entre le christianisme et le mahomé- Hisme ; la chrétienté craignant pour son existence, chacun sc rangeait sous son drapeau, les nations chrétiennes sous la croix, les nations musulmanes sous le croissant : c'était l'époque des guerres religieuses. Puis le péril s'étant amoindii, surtout depuis la fin de la domination arabe en Espagne,

les intérêts tendaient à dominer les sympathies et les antipathies de croyances. Dans les cabinets, sinon parmi les populations, on commençait à considérer l'empire ottoman moins comme une menace perpétuelle contre le christianisme que comme une force qui pouvait entrer dans le jeu des affaires européennes et dans l'équilibre des puissances. On ne peut dissimuler que François I n'ait réglé sa conduite sur cette idée, d’une moralité équivoque ; mais 1l faut ajouter que Charles-Quint, de son côté, cherchait à faire des mtérêts catholiques un auxiliaire de son ambition, un imstrument de sa puissance. Il s’en servait plus encore qu'il ne songeait à les servir. C’est aiusi qu'on allait entrer dans les guerres politiques. Néanmoins 11 y avait là un indice certam de l’amoindrissement de la puissance mahométane, Elle arrivait peu à peu, sans s'en douter, à ne plus être qu’une pièce sur l’échiquier des affaires de la chrétienté qu’elle avait voulu détruire. Le changement que nous signalons n'éclatait pas encore au grand jour. Il y eut, dans l'expédition de Charles- Quint, quelque chose du mouvement d’une croisade. La bénédiction solennelle donnée par le pape à la flotte et à l’armée dans les derniers jours d'avril 1555, l’empressement de tous les gens de guerre, l'enthousiasme des populations, prètient encore à cette expédition l'aspect d’une guerre religieuse. d

Barberousse n’était point en mesure de disputer longtemps Tunis aux forces imposantes que Charles-Quint conduisait contre lui. Néanmoins 1l fit avertir le Grand Seigneur de la posihon critique où 1l allait se trouver et, bien que la Porte, engagée dans une guerre en Asie, ne pût lui donner aucun secours, il résolut de résister. L’effort des assiégeants, débarqués sans coup férir vers la mi-juim de l’année 1535, se porta d’abord contre le fort de la Goulette, placé en dehors de la ville de Tumis, et dont on fit le siége en règle ; car, si

les fortifications étaient insuffisantes, il contenait une garnison de sept mille hommes aguerris, parfaitement approvisionnés, et commandés par’les chefs les plus intrépides des corsaires. Il y eut des sorties fréquentes, des surprises, des combats sanglants, et les troupes impériales firent des pertes sensibles jusqu'au 15 juillet, jour où les travaux du siége étant assez avancés, les canons commencèrent à battre les murailles, qui ne purent résister longtemps au feu de quarante-six pièces tonnant en même temps, sans parler des galères qui leur envoyaient des bordées. Bientôt la brèche fut praticable, et, à midi, les trois colonnes espagnole, allemande, italienne, commandées pour l'assaut, s’y précipitèrent, « précédées, dit une relation contemporaine, par un frère frantiscain portant à la main un crucifix. » Les assiévés essayèrent en vain de résister au flot des assaillants, qui les emporta en un moment, et 1l ne leur resta plus qu’à opérer, à travers un étang, une difficile et périlleuse retraite, dans laquelle ils perdirent quinze cents hommes. Charles, qui entra dans le fort avec le roi de Tunis, dépossédé par Barberousse, put voir que les voiles des corsaires, et jusqu'aux boulets, étaient marqués de fleurs de lis, ce qui révélait l’entente secrète de Barberousse avec François [°r.

Le fort de la Goulette une fois pris, le marquis de Guast, général de l’armée de terre, fut d’avis de ne pas pousser plus loin la campagne. Les difficultés d’une marche à travers des terrains boisés d’oliviers, sous un soleil brûlant, en présence d'un ennemi qui disposait d’une cavalerie nombreuse, car les Arabes faisaient cause commune avec Barberousse, alarmaïent la prudence de l’homme de guerre espagnol. Il alléguait, en outre, que la prise du fort de la Goulette, dont on avait relevé et complété à la hâte les fortifications, avait amené celle de la plus grande partie des vaisseaux de Barberousse, et qu’elle assurerait, dans un temps donné, la prise de Tu-

nis; qu'il était dès lors inutile de commettre l'armée pour obtenir un résultat qui viendrait plus tard de lui-même.

Charles-Quint, arrivé sur la côte d'Afrique pour frapper un grand coup, et comprenant que les résultats devaient être proportionnés à la grandeur des préparatifs, refusa d'accéder à cet avis. [l était venu pour prendre Tunis et abattre la puissance de Barberousse ; il déclara qu'il était résolu d’accomplir jusqu’au bout son œuvre, et il annonça à l'armée que, le 4 juillet, à la pointe du jour, il se mettrait en marche sur Tunis, dont il avait fait reconnaître Le chemin, entre les oliviers et l'étang ; chaque soldat devait porter avec lui des vivres et de l’eau pour trois jours.

Quoique les historiens fassent monter à quatre-vingt-dix mille hommes les troupes à la tête desquelles Barberousse attendait Charles-Quint devant Tunis pour lui livrer bataille, le combat ne fut ni long ni indécis. La force réelle de cette armée consistait dans les neuf mille Turcs placés à l’avantgarde. Ils ne purent tenir contre les vieilles bandes que Charles- Quint conduisait en personne et qui les chargèrent à grands coups de pique, d'épées, après en avoir couché à terre un grand nombre par une décharge faite à propos et à portée. Dès que les Turés culbutés eurent fui en désordre, en laissant leur arhllerie aux mains des vainqueurs, ce ne fut plus qu’une déroute. La confusion passa bientôt de l’armée dans la ville. Chacun songea à la fuite, et les esclaves chrétiens, toujours si nombreux à Tunis, profitèrent du désordre général pour s’armer et s'emparer de la citadelle qu'ils livrèrent à Charles- Quint. On ne put préserver la ville du pillage qui avait été promis aux soldats pour exciter leur ardeur et qu'ils réclamèrent hautement. Pendant trois jours et trois nuits, Tunis fut livré à toutes les misères d’une ville prise d'assaut. On y commit tous les excès et tous les crimes que peuvent com-

mettre des hommes exaltés par les périls qu'ils ont courus et

l'ivresse des passions à laquelle viennent s'ajouter celle du vin et celle du sang, la plus terrible de toutes les ivresses. Ges soldats qui, au commencement de l'expédition, étaient animés de sentiments chrétiens, n'étaient plus même des hommes. Maître de Tunis, Charles-Quint y rétablit le souverain dépossédé, mais en l’obligeant à un tribut et en mettant garnison espagnole au fort de la Goulette.

Cependant Barberousse, suivi d'une partie des Turcs, était parvenu à effectuer sa retraite, à travers mille fatigues et mille dangers, longtemps harcelé par les Arabes prompts à se tourner contre le vaincu, À la fin, la fière contenance des Turcs leur imposa, et leur supériorité militaire, constatée dans tant de combats, parut encore dans cette retraite. Ils purent arriver à Bone, où Barberonsse avait fait cacher dix galères dans la rivière. Les retirer du fleuve, les équiper pour les réunir à trois galères qui étaient dans le port, remplir d'enthousiasme ses soldats si récemment vaincus, en leur annonçant qu'il allait reprendre avec eux la mer, construire une batterie pour défendre les approches du port, tout cela fut l'œuvre de deux jours. Quand le capitaine, envoyé par André Doria, à la tête de quatorze galères, pour achever la ruine de Barberousse qu'on croyait sans ressources, le trouva à la tête d’une flotte égale à la sienne et prêt à accepter la bataille, il n’osa l’attaquer et se retira. Barberousse, après avoir songé un moment à le poursuivre, se rangea à l’opmion de ses officiers, qui jugeaient plus opportun et plus prudent de profiter de la mer restée libre pour cingler vers Alger. Plus tard, au moment où André Doria lui-même, envoyé par Charles-Quint, arriva devant Bone avec trente galères, le port était vide.

L'empereur eut la pensée de suivre Barberousse jusque dans Alger, car il comprenait que tant que le grand corsaire aurait là une place d'armes et un port de refuge, la victoire

des chrétiens demeurerait incomplète. Mais 1l rencontra encore une fois les objections qu'il avait dû repousser pour marcher contre Tunis, après la prise du fort de la Goulette ; et cette fois les objections étaient plus vives, plus spécieuses, présentées avec un assentiment plus général : la saison qui avançait, les vivres qui commençaient à manquer, les fatioues des soldats, l'inconvénient de compromettre, par une nouvelle tentative, un premier succès.

Ces objections pouvaient avoir de la force. Cependant la première impression de Charles-Quint était juste, son expédition restait incomplète ; il devait être obligé de la renouveler, et1l devait apprendre, par une chère expérience, qu'il vaut mieux achever une victoire qu’avoir à recommencer une expédition.

L'année n’était pas encore terminée que Barberousse, reprenant la mer, s’emparait, par une surprise, de Mahon, emmenait tous ses habitants en esclavage, et, après avoir déposé à Alger un immense butin, faisait voile vers Constantinople. Il laissait sa domination toujours debout en Afrique. Alger, en effet, conservait son nom d’Imprenable, et même plusieurs villes du royaume de Tunis avaient déjà secoué l'autorité de Muley-Hassim, le protégé et le vassal des chrétiens, pour rappeler les Tures, dont la domination était plus sympathique à leur croyance, plus favorable à leurs intérêts, à cause des marchandises et des esclaves que les corsaires leur vendaient à vil prix, à la suite de leurs courses. La mer, comme le prouvait le voyage même de Barberousse, restait ouverte devant les navires algériens.

lei l'histoire particulière d'Alger se perd dans l’histoire générale. La grande lutte de François Ie" contre CGharles- Quint, de la France contre l'empire, remplace la lutte de la chrétienté unie contre les Ottomans. Ceux-ci entrent dans cette lutte comme une force aveugle, mue par la politique

de la France. La capitulation de 1536 entre François [er et le sultan ouvre une nouvelle ère. Barberousse et les corsaires d'Alger sont donc entraînés dans ce mouvement nouveau qu'ils servent sans le comprendre. L'influence de la réforme protestante qui a compromis l'unité du monde catholique, là où elle ne l’a pas détruite, se faisant partout sentir, le cabinet français commençait à ne considérer l'empire ture que comme un contre-poids à l'empire d'Allemagne. Quant aux ravages terribles que commirent les flottes turques, commandées par Barberousse, sur toute la côte de l'Italie, où Castro et tout le pays furent dévastés jusqu’à Tarente, 1l les acceptait comme une diversion politique, que l'infériorité des forces et des alliances de la France explique, sans l’absoudre. j Cette guerre fit grandir encore la puissance de Barberousse. Plusieurs fois 1l se trouva en face d'André Doria et, dans le golfe de Larta, l'attaquant par une manœuvre aussi brusque qu'habile, avant que sa flotte fût en ordre de bataille, 1l lui fit éprouver des pertes considérables (1538), et eut l'honneur de faire fuir devant lui, tous ses fanaux éteints, l'illustre homme de mer dont s’honorait la chrétienté, et auquel le corsaire railleur n’épargna pas les ironies. Les années 1539 et 1540 furent remplies d'entreprises et d'engagements, dont la côte d'Italie fut souvent le théâtre, et c’est alors qu’un élève et un lieutenant de Barberousse, le pirate Dragut, destiné à de grands succès, commence à faire ses premières armes. Les avantages furent balancés. Castelnuovo perdu et reconquis par les Turcs; Dragut surpris sur le rivage de Corse pendant qu'il partageait son butin, et fait prisonnier par Gianottino Doria, neveu du grand amiral ; la côte de Gibraltar insultée et pillée ; les corsaires d'Alger qui avaient accompli ce hardi coup de main vaincus à leur tour, après un combat acharné, à la hauteur de l’île d’Arbalon, par le général des galères d'Espagne, Bernard de Mendoza, qui leur

tua sept cents hommes, leur reprit sept cents esclaves chrétiens et une grande partie de leur butin ; Venise bientôt lassée de son alliance avec Charles-Quint, qui l'avait entraînée dans une coalition contre les Turcs, afin de l’appauvrir et de l’affablir, sans lui prêter un concours sincère : tels furent les principaux épisodes de la lutte.

Ce n'était point là un dénoûment. Après des succès partagés, les corsaires reparaissaient toujours. Charles-Quint résolut, en 1541, de mettre un terme à leurs entreprises par une expédition dirigée contre Alger. La guerre qu'il entretenait contre François I n’était interrompue que par de courtes trêves, décorées du nom de paix ; 1l voulut profiter d'une de ces trêves pour ruiner la position d'offensive que les Turcs, alliés de son ennemi, occupaient dans la Méditerranée, et à l’aide de laquelle, menaçant à la fois ses possessions espagnoles et italiennes, ils opéraient, pendant ses guerres continuelles, des diversions dont l'expérience lui avait révélé le danger. Cette expédition lui paraissait un coup de partie, à tel point que rien ne put l'en dissuader, ni le danger que semblait courir l'Allemagne menacée par les armées de Solhiman, qui envahissait la Hongrie, n1 les remontrances de Doria, qui l'avertissait, avec son expérience de marin, qu'à l’époque de l’année où l'on était arrivé, et avec les vents qui régnaient pendant cette saison sur la côte d’Afrique, un débarquement devenait une entreprise chanceuse jusqu’à la témérité. « Il n'y a que deux ports en Afrique, répétait ce grand homme de mer, juin et juillet. »

On comprend que l’empereur ne s'émut pas beaucoup du péril plus apparent que réel que courait l'Allemagne, où la présence du Turc servait à étendre l'esprit de contention et de discorde, et à rallier les populations autour de l’étendard du saint-empire. Mais les représentations d'André Doria, sanctionnées par sa haute expérience, étaient plus graves.

Seulement, en demandant du temps à l’empereur, 1l lui demandait ce que celui-ci n'avait pas; car laisser le temps courir, c'était donner à François [e' le moyen de commencer la guerre et, en remettant l'expédition d'Alger à une saison plus favorable, on la rendait impossible, Il fallait done la faire immédiatement, malgré les chances redoutables de la mauvaise saison, ou y renoncer, L'empereur s'arrêta au premier parti.

Des préparatifs furent faits sur la plus grande échelle. La flotte était de plus de trois cent soixante bâtiments, au nombre desquels on comptait deux vaisseaux et soixante-quatre galères. Elle portait une armée de vingt-cinq mille hommes, fantassins et cavaliers, parmi lesquels 1} y avait un contingent espagnol, un contingent italien, un contingent allemand, recruté parmi les bandes formées par les guerres continentales, cmq cents chevaliers de Malte, trois mille volontaires des premières familles d'Espagne et d'Italie, et parmi eux Fernand Cortès, le conquérant du Mexique, suivi de ses trois fils. Les préparatifs s'étaient faits simultanément sur les côtes espagnoles et italiennes de la Méditerranée, qui forment, avec le hitoral de la France; le grand are de cercle irrégulier dont la côte de Barbarie est la corde. André Doria, estimé le premier marin du monde, avait le commandement suprême de cette flotte, formée de vaisseaux génois et espagnols. Les plus grands hommes de guerre du temps, Pierre de Tolède et l'erdmand de Gonzague, vice-roi de Naples et de Sicile, le duc d’Albe, destmé à une si haute célébrité militaire, et parmi les Italiens, les Colonna, les Doria, les Spinosa, accompagnaient l’empereur, comme Fernand Cortès.

L'empereur avait eu, le 16 septembre 1541, une entrevue avec le pape Paul II, qui l'avait vainement conjuré de renoncer à une expédition devenue trop tardive. Du Guast, à Gênes, Doria, jusqu'au dernier moment, renouvelèrent inu-

tilement les mêmes instances. Charles-Quint s'embarqua le 1 octobre 1541, à Porto Venere. Le rendez-vous général des flottes combinées était à Majorque.

Pendant quinze jours Doria, qui conduisait la flotte italienne et avait l’empereur à son bord, fut retenu par les vents dans les parages de Corse et de Sardaigne. Le 14 octobre, il entra à Mahon par un mauvais temps: Le 195, 1l trouva la flotte de Malte à Majorque ; le 17, il y rallia Ka flotte espagnole, sauf quelques bâtiments qui avaient cinglé directement vers Alger el, continuant sa route, il était le 21 octobre en vue des rivages d'Afrique, à l’ouest d'Alger, après avoir essuyé de violents coups de vent le 19 et le 20. Dans les journées des 21 et 29, 1l fit explorer la côte pour découvrir les meilleurs points de débarquement, qui furent signalés à l’est. Alors la flotte passa devant la ville, et vint jeter l'ancre dans la rade au point indiqué.

L'empereur, qui voulait opérer le débarquement le lendemain 25 octobre, fit sommer Hassan, l’eunuque renégat auquel Barberousse avait confié la ville, « de la livrer à l’empereur Charles, seigneur du monde terrestre, » offrant aux Turcs la faculté de se retirer où ils voudraient, aux Maures le libre exercice de leur culte et le maintien de leurs usages, à Hassan des avantages particuliers, D’après plusieurs récits contemporans, 1l y eut un moment d’hésitation dans l'esprit d’Hassan ; mais le danger qu'il aurait couru de la part des Turcs et des renégats dont il était entouré, s'il avait voulu capituler, acheva de le décider à une résistance énergique. 11 répondit qu'il y avait folie à suivre l'avis d’un ennemi, et qu'Alger, célèbre déjà par la ruine des Espagnols, verrait grandir sa vloire par le résultat de cette nouvelle ‘expédition. Les récits - contemporans ajoutent que les prédictions d'une vieille devineresse arabe, qui avait déjà pronostiqué le désastre de Diego de Vera et de Hugo de Moncade, et qui annonçait qu'un

J sort plus terrible était réservé à la flotte conduite par l'empereur des chrétiens, exercèrent de l'influence sur Pesprit d'Hassan, ou du moins furent exploitées par lui pour encourager les siens. Les histoires sont remplies de faits de ce genre, toujours douteux, car 1l est difficile de constater la date de ces prophéties, souvent nées après coup de l'événement dont on veut qu'elles aient été la préface, tant l'esprit humain est avide de merveilleux !

Hassan n'avait que des forces bien insuffisantes pour résister à la formidable armée qui le menaçait. Les échecs qu'avaient subis récemment les corsaires d'Alger, l'expédition qui occupat en ce moment une partie de ses forces, employées dans le Maroc à combattre les Portugais, ne lui laissaient que sept ou huit cents Turcs, cinq ou six mille Maures origmres d'Alger, et les nombreuses tribus arabes, ennemis incommodes dans une marche, redoutables dans une retraite, mais incapables de tenir en ligne. Il disposa avec intelligence ces forces insuffisantes ; mais 1l avait un allié qui devait faire plus que tous ses soldats ensemble, la mer, si redoutable en cette saison sur la côte inhospitalière d’Afrique.

Peudant ces pourparlers, le vent, recommençant à souffler avec violence, avait obligé la flotte d'aller se placer de l’autre côté du cap Matifou, pour avoir moms à en souffrir. Le 2% octobre, Fernand de Gonzague et Jacob Bosse, deux hommes expérimentés, reconnurent d'une manière plus précise, sur Ja plage choisie, les points les plus favorables au débarquement. Le 25, le temps étant meilleur, la flotte reprit son mouillage dans la rade. Le 96, le débarquement commença à une demi-lieue à l’est d'Alger. Les boulets halayèrent en un instant la plage et mirent en fuite les Arabes qui voulurent s'opposer à cette opération. Les embarcations portant sans obstacle les troupes à la côte, daus la matinée

mème vingt et un mille hommes étaient débarqués. Les chevaux et les canons, sauf neuf pièces, ne furent débarqués que le lendemain 27 octobre. |

L'empereur divisa ses troupes en trois corps, dont chacun menait trois pièces d'artillerie de petit calibre, et se porta, le jour même, à trois milles dans les terres! À minuit, il y eut une alerte et une vive canonnade qui dura une heure ; les Maures étaient venus attaquer le camp. Le lendemain 27 octobre, les chrétiens se remirent en marche et posèrent leur camp à 2,000 mètres de Ja Porte Bab-Azoum. Cette position était couverte par un profond ravin qu’on passait sur un pont. L'infanterie espagnole, formant la gauche de larmée, occupait le plateau le plus élevé de la montagne; les Allemands furent placés au centre sur le versant ; les Italiens occupèrent la plaine jusqu'au bord de la mer; l’empereur prit son poste au milieu des Allemands, dans un terrain planté de vignes, et choisit son logement dans le marabout de Sidi-Jacob. Les Espagnols qui, d’après cette disposition, étaient les plus voisins de l’ennemi, escarmouchèrent toute la journée du 27, et arrivèrent ainsi, en montant résolûment des pentes escarpées, jusqu’à la colline qui, couronnant la montagne, commande la citadelle d'Alger. C’est précisément sur ce plateau que l'on construisit plus tard le fort à quatre bastions, appelé le fort de l'Empereur.

Jusque-là lexpédition avait marché de succès en succès ; tout semblait annoncer un triomphe. L'empereur ordonna de débarquer le matériel du siège; les galères devaient en outre battre la place, en enfilant dans sa longueur le rempart que, de la mer, on découvrait tout entier.

Le vent sauta, dans la soirée du 27, au nord-est ; la pluie commença à tomber vers neuf heures, et la tempête, qui avait

1 Relation de Vandenesse.

ALGER, d

régné toute la nuit, devint horrible le matin. Les soldats, dont les tentes étaient restées à bord de la flotte, souffraient cruellement sous cette pluie glacée qui pénétrait leurs vêtements, avariut leur poudre, éteignait et mettait hors d'état les mèches de leurs mousquets, en inutilisant leurs armes dans leurs mains, et défonçait sous eux le terrain, dans lequel ils entraent Jusqu'à mi-jambe. Le lendemain 28, à la pointe du jour, les Italiens qui, sous la conduite de Prosper de Colonne, avaient dépassé le ravin, furent rudement chargés par un corps de Turcs et de Maures, cavalerie et infanterie, qui sortit de la place. Ces Italiens étaient de nouvelles levées, et les fatigues de la nuit jointes à l’état où se trouvaient leurs armes les rendaient peu capables de résister à un ennemi qui n'avait pas eu à souffrir des intempéries, et dont les arbalètes étaient en état, malgré la pluie. Ils reculèrent en désordre, après avoir éprouvé des pertes sensibles; les piquiers, qui seuls essayèrent de résister, furent accablés de traits par les Turcs. |

L'empereur envoya plusieurs enseignes d'infanterie pour soutenir les siens, et obligea les ennemis à la retraite. Alors Fernand de Gonzague, exhortant les soldats à réparer cet échec, les entraina dans un mouvement offensif très-vif qui les fit arriver jusqu'aux portes d'Alger en même temps que les Turcs; un chevalier de Malte de la nation française y planta même son poignard. Cette témérité héroïque leur devint fatale. Les portes se refermèrent sur les Turcs. Les traits et les pierres lancés du haut du rempart accablèrent ces troupes inexpérimentées, prises en flanc par la partie des Turcs qui, n'ayant pu rentrer dans la place, avait filé le long des fossés, et Hassan lui-même les ayant pris en tête par une charge vigoureuse, ce ne fut plus qu'un sauve-qui-peut. Quelques vieux soldats, ralliés autour de Spinosa en bataillon carré, tinrent seuls ferme, et les Arabes se mirent bien-

tôt à distance de ces forteresses vivantes, hérissées de lances, contre lesquelles ils étaient venus se briser. On reconnut aussi, à leurs cottes d'armes violettes portant une croix blanche, et plus encore à leur courage, les chevaliers de Sant- Jean de Jérusalem qui, serrrés les uns contre les autres, reculèrent lentement, sans cesser de combattre, en repoussant tous les assauts. Là se distinguèrent le brave Savignac, qui mourut d’un coup d’arbalète, et le chevalier Villegagnon, destiné à une grande renommée. Ils donnèrent le temps à Charles-Quint d'envoyer les lansquenets allemands, au milieu desquels 1l se trouvait, au secours du corps d'armée italien presque détruit. Encore furent-1ls entraînés dans la retraite, et l’empereur dut s’élancer avec les gentilshommes de sa maison pour les ramener au combat, en leur disant que le moment était venu de combattre pour le salut de l’armée et l'honneur du nom allemand, devant leur empereur. « Aussitôt le maudit de Dieu, disent les récits arabes, prit ses armes, ses gardes l’entourèrent, et il s’avança pour arrêter les pro: grès des Algériens. Les musulmans reculèrent. »

Cet échec militaire, partiel et bientôt réparé, n’était rien auprès du désastre qui frappait la flotte au même moment. La tempête, de plus en plus violente, battait les navires, qui chassaient sur leurs ancres ; les navires de transport fimssaient par aller se briser à la côte, occupée par des nuées d’Arabes qui massacraient sans pitié les naufragés. Les galères, plus fortement construites et plus habilement manœuyrées, résistèrent mieux ; cependant on en perdit quunze, et le nombre des bâtiments de transport brisés à la côte s’éleva à cent quarante. Doria sur la mer, et sur la terre l’empereur, assisté de Fernand de Gonzague, du duc d’Albe et de Cortès, firent tout ce qu'il était humainement possible à de grands cœurs et à de fermes esprits de faire pour sauver a flotte et l'armée. [ls y parvinrent. Mais, à partir du 98 oc-

tobre, la tempête durant toujours, et rendant impossible le débarquement des vivres et des munitions, 1l fallut songer à la retraite. Charles-Quint fit un mouvement en arrière, et le lendemain 29 octobre, la tempête, qui avait un peu faibli, ayant permis à une embarcation d’arriver à terre, André Doria envoya prévenir l'empereur qu'il avait conservé assez de navires pour suffire au réembarquement de l'armée, en ajoulaut que, dans l’état où était la mer, cette opération ne pourrait s'effectuer qu'au cap Matifou.

Dès le jour même, l'armée se mit en mouvement pour attemdre l'endroit fixé, qui n’était distant que de 6 lieues. Les difficultés du chemin devaient rendre cette marche pénible et périlleuse, car on eut à traverser eux cours d’eau, l'Haratch et l'Hanuz, sur lesquels il fallut jeter des ponts. Deux jours furent employés à cette pénible retraite, pendant lesquels l’armée, sans vivres, vécut d’abord de quelques chevaux que l’empereur fit abattre, puis de racines ; elle eut à repousser, jusqu'après le passage de la seconde de ces rivières, les attaques incessantes des Turcs et des Arabes qui, conduits par Hassan en personne, ne cessèrent de l’mquaéter, égorgeant les trainards et massacrant les blessés. Les soldats, rendus impitoyables par leurs propres souffrances, abandonnèrent les blessés pour ne pas ralentir leur retraite.

L'armée atteignit le cap Matifou le 31 octobre, reçut des vivres de la flotte, et put prendre quelque repos. Cortès proposa alors de retourner à Alger, en promettant, si l'empereur voulait lui confier les forces qui restaient, de s'emparer de la ville. Cet avis, qui montre de quelle trempe était le ca. ractère de celui qui le donnait, ne fut point accueil, et l’état de démoralisation où était l’armée en eût rendu l'exécution bien difficile, L’embarquement, commencé le 1° novembre, fut interrompu par une tempête aussi violente que la première, et les navires qui avaient reçu leur chargement pri-

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