SITUATION GÉNÉRALE
l'orgueil des tribus auxquelles il s'adressait, et dont la chute du dey avait relevé les espérances et enflé les prétentions. Il augmenta son crédit par quelques expéditions tentées contre nous, et auxquelles une partie des maghzen d'Oran prirent part; car, dans l'incertitude et le chaos où se trouvait la province d'Oran, les anciens auxiliaires et les anciens sujets des Turcs tendaient à se réunir contre nous, sous la double pression du patriotisme et de l'esprit religieux.
Les Français se trouvaient donc engagés, sans pouvoir encore se rendre compte de leur situation, contre trois ennemis : deux débris de la domination turque, le bey de Titery et le bey de Constantine : c'était le passé qui cherchait à survivre , et une puissance naissante qui s'appuyait sur les sympathies des populations indigènes, la puissance d'Abd-el-Kader, un de ces marabouts qui avaient mis plus d'une fois la domination turque en péril, et qui se trouvait cette fois dans des conditions bien plus favorables, carie sentiment musulman, surexcité contre les chrétiens, pouvait servir de contre-poids à l'esprit d'antagonisme mutuel des Kabyles et des Arabes, comme à l'esprit d'individualisme de tribu à tribu; il y avait là un avenir qui cherchait à naître. Conquérants nouveaux, triplement étrangers au pays par la race, la religion, les mœurs, les Français ne pouvaient, dans ces premiers moments, avoir aucune idée sur ce qu'ils avaient à faire; ils sentaient seulement qu'ils étaient entourés d'ennemis; ils avaient l'épée à la main, ils s'en servirent à tâtons.
Le général Clausel, qui se trouva le premier en face de cette situation difficile, sans instructions précises, dépourvu de notions que personne ne pouvait lui donner, dans un pays inconnu, en face de populations plus inconnues encore, et avec un effectif réduit, possédait de hautes qualités militaires qui l'inspirèrent sur tous les champs de bataille, avec quelques défauts qui en diminuaient le prix. C'était un homme des grandes guerres, joignant l'expérience acquise à la rapidité et à l'étendue du coup d'œil; niais il n'était ni organisateur ni administrateur, il n'était que guerrier, et il portait dans ses entreprises une légèreté impré-
voyanUwle nature à l'engager dans des difficultés d'où il sortait ensuite par son intelligence militaire et par sa vigueur.
Ce fut avec lui que commença la première période de notre domination, période de tâtonnements, d'essais, pendant laquelle la question d'Alger est mise à l'étude, au milieu de combats continuels, sans direction bien systématique, mais souvent glorieux pour nos armes, utiles en ce qu'ils formaient des hommes, non-seulement capables de battre les populations guerrières de l'Algérie, mais de les comprendre, de chercher et de trouver la solution du problème de la conquête commencée par les armes, pour être achevée parla politique. Là parurent d'abord, dans les débuts de leur fortune militaire, Duvivier, Changarnter, Lamoricière, avec les généraux Munck-d'Uzer, Achard, le colonel Rulhières, BaragUay-d'Hilliers, qui dataient de l'expédition de 1830, puis Bedeau, Cavaignac, Pélissier, tous hommes d'aveuir, plus tard Bugeaud, appelé à s'illustrer sur une terre où il débuta par une faute considérable; plus tard encore un homme, leur aîné et leur supérieur en grade, qui devait laisser dans l'Algérie le renom de la gloire la plus pure, et fonder une école de probité, de haute moralité militaire, qui a conservé de nombreux et de nobles représentants : nous avons nommé le maréchal Valée.
La première phase de notre domination en Afrique, ouverte sous le gouvernement du maréchal Clausel, en 1830, se ferme en 1837, par la seconde expédition et la prise de Constantine. sous le gouvernement du général Damrémont. C'est la phase des tâtonnements politiques et administratifs, des aventures militaires. Le résultat positif de ces sept ans- de combats, c'est la disparition complète de la domination turque à Constantine, à Titery, à Oran, les trois centres où elle dominait.
La seconde phase s'étend de 1837 jusqu'en 1839. C'est une période de paix relative, quoique cette paix n'ait jamais été complète. Nous essayons de constituer notre gouvernement dans la province d'Alger et dans celle de Constantine. Abd-el-Kader. qu'un premier traité signé par le général Desmichels, en 1834, avait désigné aux populations comme le représentant de la natio-
DIVERSES PHASES DE LA LUTTE. bô<J
nalitc arabe, puisqu en traitant avec lui nous le reconnaissions comme souverain, acquiert une importance bien plus grande encore par le traité de la Tafna, faute politique glorieusement réparée par les succès militaires de celui qui avait signé ce traité en 1857. Tandis que nous nous essayons au gouvernement de l'Algérie, dans la province de Constanline et dans la banlieue d'Alger, Àbd-el-Kader jette les fondements d'un gouvernement arabe dans la province d'Oran et dans celle de Titery, et il devient évident, par les progrès toujours croissants de sa domination, que nous devons détruire par la force des armes cet empire rival, ou nous résigner à être tôt ou tard expulsés de l'Algérie.
Cette situation aboutit à la rupture du traité de la Tafna en 1840. Alors s'ouvre la troisième phase, c'est la grande lutte de la France contre Abd-el-Kader. Elle remplit sept années, de 1840 à 1847, et se termine par la soumission d'Abd-el-Kader, qui. à bout de voies, vient lui-même se remettre aux mains du général Lamoricière, redoutable adversaire qui a eu une si grande part à sa ruine.
Ainsi lutte contre les débris de la souveraineté turque pendant sept ans, essai de bon voisinage entre la souveraineté française et la domination arabe pendant trois ans, lutte entre ces deux puissances pendant sept ans, et défaite définitive de la souveraineté arabe dans la personne de l'émir Abd-el-Kader : voilà tout le mouvement de cette histoire.
l'RMUÈRE PHASE : LITTE CONTRE LES DÉBRIS DE U DOMINATION TURQUE
Sans entrer dans le récit circonstancié des événements qui remplirent ces trois périodes, il importe d'en indiquer du moins la portée et la direction , et de mettre en relief les faits principaux .
En dirigeant contre les débris du gouvernement turc le plus grand effort des armes françaises, le maréchal Clausel et ses successeurs suivirent l'impulsion qui nous avait amenés sur le littorale l'Algérie, et, pour être instinctive, cette conduite n'aurait rien eu d'impolitique, si l'on avait su remplacer après avoir détruit. Quand le terrain sur lequel on veut construire est occupé, il faut préalablement démolir les anciennes constructions ; la démolition de la domination turque à Gonstantine, a Titery, comme à Oran, devait donç précéder l'établissement de la puissance française dans l'ancienne Régence.
Par malheur dans ces premiers temps, l'incertitude des volontés est extrême; le gouvernement, en proie aux embarras d'un établissement nouveau, n'abdique pas le glorieux legs de la Restauration, mais, comme on l'a dit, il en est embarrassé1. On ne sait ni ce que l'on peut, ni ce que l'on doit, ni ce que l'on veut faire. Ce vague des idées, ce tiraillement des volontés, se reflètent dans l'extrême et rapide mobilité dont est marqué le choix des hommes qu'on envoie gouverner l'Algérie. Naturellement chacun de ces acteurs nouveaux arrive sur cette scène nouvelle pour lui avec des idées particulières qu'il veut faire prévaloir. Le fil de la tradition est sans cesse rompu par ces nouveaux arrivants; au lieu de continuer, on recommence, et l'on piétine au lieu de marcher.
Quelques dates et quelques noms suffiront pour donner une idée de ces changements.
Le 2 septembre 1830, le général Clausel vint prendre le commandement de l'armée à la place du maréchal de Rourmont. Il n'y demeura, cette fois, que quatre mois, jusqu'au mois de janvier 4851 , époque où il fut remplacé par le général Rerthezène, qui conduisit les affaires de l'Algérie pendant un an, jusqu'au mois de janvier 4832. Le général duc de Rovigo lui succéda à cette époque, et quitta l'Algérie au mois de mars 4853, pour cause de santé, après un peu plus d'un an de résidence. Il y eut,
1 He vue des Deux Mondes, article sur les zouaves.