‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 63 sur 183 · PRÉPARATIFS, MISSIONS SECRÈTES, DIPLOMATIE · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS, MISSIONS SECRÈTES, DIPLOMATIE

H était indiqué que la vive opposition de la presse, et surtout Hic des Chambres, où des hommes compétents s étaient fortement prononcés contre l'expédition d'Alger, se retrouverait dans le sein même de l'administration. La marine, surtout, dont les chefs les plus accrédités avaient élevé publiquement de si vives objections, devait les reproduire et les aggraver dans le sein du conseil.

Les divers expédients qu'on avait tour à tour tentés pour éviter les difficultés d'une grande expédition leur avaient fourni de nouveaux arguments, en faisant perdre du temps. On était arrivé à la mi-janvier de l'année 1850; il fallait faire les plus

grands efforts pour être prêt dans la saison la plus favorable, c'est-à-dire au mois de mai.

Il faut, pour être juste, tenir compte d'une circonstance grave qui rendait cette entreprise tout autrement difficile alors qu'elle ne le serait aujourd'hui. On commençait à peine à appliquer la vapeur à la marine: c'était donc avec des bâtiments à voiles qu'il fallait opérer. Lors de l'expédition d'Espagne, on n'avait pu se procurer un seul vapeur1, et l'on verra qu'il n'y en cul que sept dans la flotte destinée à conquérir Alger. La vapeur appliquée à la marine, c'est toute une révolution qui rend les embarquements et les débarquements faciles à des bàtimenls qui portent en eux leur moteur, au lieu d'être obligés de le demander au vent. L'expédition d'Alger avait lieu la veille de cette révolution. Cette circonstance augmente singulièrement le mérite des hommes qui la firent, et expliquent en partie l'hcsita tion de ceux qui doutaient du succès.

M. le baron d'Haussez raconte ainsi les obstacles, les difficultés, l'incrédulité systématique qu'il eut à combattre dans son administration, et les moyens qu'il employa pour les vaincre :

« Seul, dans mon département, dit -il, je croyais pouvoir faire, dans les trois mois qui restaient jusqu'à l'époque favorable pour le départ de l'expédition, les immenses préparatifs auxquels j'avais à pourvoir. Le conseil d'amirauté, les amiraux, dont l'opinion devait avoir le plus de poids, s'accordaient sur l'impossibilité d'être prêt La plupart d'entre eux considéraient même l'entreprise comme tellement difiicile, qu'en admettant, ce qu'ils niaient de la manière la plus absolue, que les dispositions pussent être complétées avant la fin du mois de mai, il resterait, dans les circonstances qui se rattachaient au département, assez d'obstacles pour engager à renoncer à l'expédition. Cette opinion fut établie et développée dans plusieurs réunions composées d of-

1 M. de Villèle écrivait à M. Ic Dauphin, le 7 juillet 1822 : J'avais pensé à deux paquebots à vapeur que nous avons à Calais, aucun n'est en état de nou? être envoyé. » Cette lettre est citée dans la Vie de M. le comte de Villète. par M. le comte de Neuville.

liciers généraux de la guerre et de la marine, et auxquelles les minisires assistèrent.

« L'unanimité de cette opinion chez les marins, la similitude des motifs sur lesquels chacun d'eux s'appuyait, me les faisaient au contraire considérer comme le résultat d'une cabale ou d'une de ces préventions qui souvent aveuglent les corps. Trop étranger aux connaissances théoriques de la marine pour pouvoir discuter sur les spécialités dont on se faisait des armes afin de me combattre, j'opposais un fait à tous les raisonnements de mes adversaires : c'est qu'aussi loin que remonte l'histoire, depuis nous jusqu'aux Romains, aucune des nombreuses expéditions tentées sur les côtes d'Afrique n'a manqué par le fait du débarquement. J'en concluais qu'il était impossible qu'au dix-neuvième siècle, avec les perfectionnements que la marine avait obtenus, avec ses immenses ressources, en personnel et en matériel, la France ne fît pas ce que les Romains, l'Europe du moyen âge, les Espagnols, les Français et les Anglais en Egypte avaient fait avec succès. Cette opinion fut confirmée par les renseignements que me fournirent MM. Dupetit-Thouars et Gay de Tara de 1 capitaines de frégate, excellents officiers que j'avais lait appeler du blocus d'Alger, où ils étaient employés depuis deux ans, et qui me citaient des faits si positifs et si favorables à ma manière de voir, que ma résolution fut immédiatement prise.

« La question futeependant discutée en présence des ministres, dans une conférence à laquelle assistaient plusieurs officiers généraux de l'armée de terre, les membres du conseil d'amirauté et les amiraux qui se trouvaient à Paris. Les deux officiers que je viens de citer soutinrent leur opinion avec fermeté et de manière à la faire prévaloir. L'amiral Roussin, qui s'était chargé de la combattre, termina son discours en disant que je ne trouverais pas un officier général qui voulût assumer la responsabi-

1 On a vu, dans le livre précédent, quelles étaient les idées de M. Dupetit- Thouars.

222 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALCiER.

lité de l'expédition. « Monsieur, lui dis-je, j'avais compté sur « vous pour la commander. Voici un projet d'ordonnance qui « vous conférait le grade de vice-amiral, en voici une autre qui « vous donnait le commandement. Comme je ne veux présenter « au roi qu'un amiral qui ait conQance dans le succès, j'en cher- « cherai un autre. » Ce disant, je déchirai les deux ordonnances. « Je doute, reprit l'amiral, que vous en trouviez. — S'il ne « s'en présente pas parmi les amiraux, j'en trouverai parmi les « officiers d'un grade inférieur. L'expédition ne manquera pas « faute d'un officier qui veuille la commander. »

« Celte manière de poser la question fit taire les opposants. »

Deux choses sont ici à remarquer : les préventions habituelles des corps qui représentent les idées traditionnelles de la science contre toutes les nouveautés hardies, la timidité des survivants de la marine impériale, malgré toute leur bravoure personnelle lorsqu'il s'agissait d'assumer la responsabilité d'une entreprise difficile, disposition lâcheuse dont l'empereur Napoléon s'était plaint avec amertume à l'amiral Decrès l, à l'époque de l'expédition de Boulo-ne, et qui s'explique par le sentiment de l'étal d'infériorité dans lequel la Révolution avait jeté la marine française. Par un contraste singulier, tandis que les amiraux qui dataient de la marine impériale étaient remplis de circonspection et de défiauce, la jeune marine, représentée par MM. Dupelil- Thouars et Cay deTaradel, était pleine de conuancc et d'ardeur. Les premiers ne voyaient que le passé, les autres sentaient le présent et pressentaient l'avenir.

Le ministre de la marine eut le bon esprit de se ranger dit côté de ceux-ci, qui, connaissant la côte d'Alger, avaient dans l«i question en litige une expérience pratique et spéciale qui valait mieux que l'expérience théorique et générale des vieux amiraux.

La question ainsi débattue sous toutes ses faces, et les généraux Valazé et Lahitte ayant exprimé un avis favorable sur l'entreprise, au point de vue des armes de l'artillerie et du gé-

1 Voir Y Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Tl-iers.

nie, le conseil, suffisamment éclairé, arrêta, à l'unanimité, la résolution suivante et la présenta au roi :

1° Le débarquement dans la presqu'île de Sidi-Ferruch est praticable ;

2° Le trajet entre Sidi Ferruch et Alger, avec un équipage de siège, n'offre pas des obstacles invincibles ;

5° Les fortitications d'Alger, du côté de la terre, ne tiendront pas plus de trois semaines contre les attaques bien dirigées d'une artillerie aussi nombreuse que celle dont pourra disposer le chef de l'expédition ;

4° Les préparatifs de l'expédition peuvent être achevés dans l'espace de six mois. Le jour où la Hotte mettra à la voile, il ne faut pas plus de deux mois pour opérer la réduction d'Alger; tout peut donc être terminé dans le mois d'août, en se conformant au conseil donné par André Doria à Charles-Quint : « 11 y a trois ports excellents en Afrique, juin, juillet et août. »

Le roi admit les conclusions de son conseil après les avoir entendu de nouveau discuter devant lui, et l'expédition d'Alger fut résolue à la ûn de janvier 18^0.

« Je n'étais plus arrêté, continue le baron d'Haussez, que par la question de temps. Dans les mémoires rédigés sur cette question importante, on présentait un espace de huit mois comme nécessaire pour compléter les préparatifs maritimes1. Cependant le directeur des ports reconnaissait que six mois seraient suffisants. Or il me semblait qu'en tirant du temps actuel tout le parti possible, en supprimant les jours fériés, et en ajoutant les nuits aux jours, ce qu'il serait facile de taire en ne se laissant pas arrêter par des considérations de dépenses, on pourrait produire dans trois mois la somme de travail pour laquelle on en demandait six. Ce raisonnement prévalut, et dès ce moment ma résolution fut prise.

1 Tandis que les hommes de Fart demandaient huit mois pour les préparatifs le National publiait, au mois de mars \ 850, les lignes suivantes : « Tout c*t en mouvement dans nos ports depuis deux mois pour un armement que l'Angleterre achèverait en quinze jours, puisqu'il ne s'agit que de transporter 25,000 hommes a cent soiiante lieues. »

Digiti

« On était alors aux | remiers jours de février. Â cbaque conseil, le roi exprimait son impatience d'être en mesurede s'arrêter à un parti. Le ministre de la guerre lui disait que son département était prêt, mais que tout était tenu en suspens par la marine, à laquelle, le ministre excepté, il supposait, non sans quelque vraisemblance, les dispositions les moins favorables à l'expédition. Le 8 février, le roi renouvela sa question, et le comte de Bourmont sa réponse. Dés qu'il l'eut terminée, je dis au roi que le besoin de bien constater les moyens dont je pouvais disposer m'avait forcé de lui faire attendre mon rapport, que l'examen approfondi auquel j'avais cru devoir me livrer était terminé, et que le résultat était tel, que je n'hésitais pas à contracter l'engagement de fournir pour le 45 mai la totalité des bâtiments de guerre et de transport qui m'étaient demandés, d'y joindre des vaisseaux de débarquement propres à rendre plus certain le succès de l'expédition, et sur lesquels on n'avait pas compté. Si l ctonncment du roi et celui du conseil furent grands, celui du comte de Bourmont le fut encore davantage. Il ne comptait plus sur la coopération de la marine, et il avait ralenti ses préparatifs. Néanmoins il affirma que, de son côté, il ne ferait pas attendre. « Je ne veux pas agir par suret prise, lui dis-je, j'ai porté jusqu'au 15 mai le délai que j'ai <( demandé, parce que j'ai voulu faire une part aux événements « de mer. S'ils ne me contrarient pas, je serai prêt le lw. — « Nous vous donnons jusqu'au 1er juin, me dit M. le Dauphin. — « Monseigneur me permettra de ne pas accepter. — Vous en êtes « le maître, mais vous auriez tort de refuser. »

« Dès le lendemain, le roi avait approuvé les rapports que les ministres de la guerre et de la marine lui avaient présentés, et dans chaque département on se mit au travail, avec un entrain, avec une activité, un zèle, une harmonie qui ne se sont pas un instant démentis. Mes ordres furent transmis le 12 février. Les réponses que je reçus des ports me firent entrevoir la possibilité de porter l'armement beaucoup au delà de mes prévisions, quant au nombre et à la force des bâtiments, sans les dépasser

relativement à la dépense, qui avait été évaluée d'une manière Fort large (environ dix-huit millions). L'occasion était belle de donner à l'Europe une idée avantageuse de la force maritime de la France; je ne la négligeai pas. A cette considération, déjà trèspuissante, s'en joignait une autre qui ne permettait pas d'hésiter : c'est que, dans son désir de faire décider une guerre nécessaire, le ministre de la guerre avait d'abord dissimulé l'étendue des forces en hommes et en matériel qu'il comptait employer, et qu'au moment de l'embarquement l'effectif sur lequel on aurait calculé les moyens de transport serait dépassé de beaucoup. Cette présomption fut justifiée par l'événement. On n'avait indiqué comme devant être embarqués que 22,000 hommes et 2,200 chevaux, et un matériel évalué en poids et en encombrement à 50,000 tonneaux ; il sortit des ports de Marseille et de Toulon 55,000 hommes, 4,000 chevaux et des transports jaugeant 70.000 tonneaux. »

L'expédition d'Alger entraînait des préparatifs de plusieurs genres qui peuvent se diviser en trois grandes catégories. Il fallait réunir sur le littoral de la Méditerranée les forces de terre et de mer, et le matériel de guerre nécessaire pour cette grande entreprise ; il fallait rassembler sur ce littoral les munitions de guerre et de bouche indispensables à une armée nombreuse et aune flotte considérable ; il fallait concentrer un assez grand nombre de bâtiments de guerre, de transport et de débarquement, pour porter les hommes, le matériel, les munitions, sur la côte d'Afrique. Toutes les questions que soulevait cette triple nécessité avaient été étudiées et préparées dans une grande commission, composée d'olliciers de la marine et d'officiers de l'armée de terre, lorsque le 5 février 1850, le gouvernement royal, résolu de pousser activement les préparatifs de l'expédition, manda au vice-amiral Duperré, alors préfet maritime à Brest, et qui jouissait, dans la marine, d'une réputation justifiée par de brillants combats dans les mers de l'Inde à l'époque de l'Empire, de se rendre à Paris. On remarqua que cet officier, mandé

le T) février 1850, n'arriva que le 15, et l'on craignit dès lors

Digiti

qu'il ne partageât les préventions de ses contemporains et de ses collègues contre le succès de l'expédition dont on lui destinait le commandement maritime, sur le refus de l'amiral Roussin.

On ne se trompait point. Ses dispositions en arrivant n'étaient point mauvaises, mais l'air de Paris le gâta, et l'influence de se-» camarades de grade, tous opposés à l'eut reprise , exerça une action considérable sur son esprit. Au lieu de s'associer de prime abord à la pensée du gouvernement, il voulut la faire remettre en question.

Aussitôt après son arrivée, plusieurs conférences eurent lieu chez le ministre de la guerre. Tous les chefs d'administration qui devaient concourir à l'entreprise y furent réunis. Le comte de Bourmont, le baron d'Hausse/, l'amiral Duperré, le lieutenant général Desprez. destiné aux fonctions de chef d'état-major général, les officiers généraux Valazé et Lahitte, représentants du génie et de l'artillerie, l'intendant en chef baron Dcnniée, le contre-amiral Mallet, le capitaine de vaisseau Hugon, le directeur de la comptabilité Marlineau, assistèrent à ces séances, on toutes les bases de l'opération furent arrêtées. Dans ces conférences, l'amiral Duperré elles officiers de marine représentaient surtout les difficultés, l'objection ; les deux ministres de la guerre et delà marine et les officiers généraux de l'armée de terre, l'esprit d'initiative, de ressource, d'expédient, le moyen, la solution. 11 y eut de très- vifs débats entre le général de Bourmont, à qui son expérience militaire donnait une grande autorité, et l'amiral Duperré. Le premier rappelait au second toutes les grandes expéditions qui avaient sans difficulté effectué leur débarquement en Afrique, dans des temps où la marine était encore dans l'enfance de l'art, et il lui demandait avec insistance si la marine française en était arrivée à cet état de décadence de ne pouvoir faire aujourd'hui, après tant de progrès et de perfectionnements, avec tant de ressources, ce que l'on avait fait deux et trois siècles plus toi Le baron d'Haussez apportait le témoignage fo-

' Documents communiqués par la famille du maréchal comte de Bourmont.

vorabie des officiers les plus distingues du blocus, observateurs assidus, depuis deux ans, de la mer et de la côte d'Afrique, < t les développait avec une grande autorité de bon sens. Les deux éléments présents à ces conférences se contrôlant l'un par l'autre, on se trouvait dans de bonnes conditions, car l'ardeur était tempérée par une prudence pessimiste, et la prudence était surexcitée par cette généreuse ardeur qui, pleine d'une confiance raisonnée dans le succès, trouvait des moyens pour surmonter toutes les difficultés signalées.

L'amiral Duperré, s'il n'allait point jusqu'à conseiller l'abandon de l'entreprise comme impossible, en conseillait au moins l'ajournement, en affirmant qu'on ne pourrait être prêt, cette année, pour accomplir l'expédition dans la saison favorable. 11 écrivait à la date du 2 mars 183'ï, au ministre de la marine, une lettre dans laquelle sont résumées toutes ces objections et toutes celles des adversaires de l'expédition. Cette lettre appartient à l'histoire.

« A mon arrivée à Paris, disait-il, lorsque vous m'avez fait connaître le motif qui m'y avait fait appeler, et ma destination au commandement des forces navales d'une expédition contre Alger, je n'ai point dissimulé à Votre Excellence toutes les difficultés d'une pareille entreprise, lorsque surtout les dispositions préparatoires et non prévues en feraient remettre l'exécution à une époque de l'année où le temps et le vent promettraient peu de chances de succès. J'ai cru devoir, pour répondre à la marque de haute confiance dont en cette circonstance le roi m'honorait, d'abord me mettre de ma personne, par devoir comme par dévouement, tout à sa disposition, mais ensuite ne pas lui taire, ainsi qu'à M. le Dauphin, mon opinion faite sur les chances douteuses de cette entreprise, dont le beau temps et une série prolongée de beau temps pouvaient seuls faire espérer le succès.

a Je ne connaissais point encore la nature de l'expédition, les forces et les moyens qu'on y emploierait. II faut aujourd'hui la réunion d'une flotte de soixante et quelques bâtiments de guerre grands et petits, de plus de quatre cents de transports et

d'une nombreuse flottille de bateaux de débarquement. Cette réunion, jointe à celle de tous les moyens en personnel et en matériel à fournir par le déparlement de la guerre, ne pourra avoir lieu à Toulon, sans Taire même la part des obstacles produits par les éléments ou par toute autre cause, avant le courant du mois de mai. L'embarquement, le classement avec ordre d'un immense matériel à répartir sur cinq cents bâtiments environ, doit prolonger jusqu'en juin le départ de l'expédition.

« L'impossibilité de tenir ralliée, avant sa navigation sur la côte d'Afrique, une semblable flotte, et surtout le convoi; celle de la conserver sous voiles, à vue de terre, faute d'ancrage, et la crainte de voir disperser une partie des bâtiments par l'effet des vents et des courants, nécessiteront la formation du convoi en plusieurs divisions, qui toutes successivement devront aller prendre le mouillage de la baie de Palme, pour la quitter ensuite suivant l'ordre qui sera établi. 11 faudra toutefois être bien certain qu'il n'y sera pas fait d'opposition de la part de l'Espagne.

« Le point sur lequel on projette le débarquement n'a été ni exploré ni sondé. On n'a aucune notion sur les moyens d'ancrage que peut offrir la petite baie sise entre la presqu'île de Sidi-el-Ferruch et la rivière de Mazafran ; on ignore surtout, et ce qui serait de la plus baille importance à connaître, à quelle distance de la plage se prolonge en mer le fond. En le supposant à trois milles, ce qui est fort douteux par la configuration de la côte, on pourrait trouver un lieu d'ancrage de trois milles de longueur sur trois milles de largeur; mais cette dernière se trouverait réduite à un mille, par l'obligation d'établir la première ligne à deux milles du rivage En classant donc symétriquement au mouillage les bâtiments sur une étendue de 2,400 toises et de 8( 0 de profondeur, et sur six lignes parallèles; en donnant à chacun d'eux 200 toises sur la longueur et 130 sur la largeur, on en placera soixante-douze au mouillage, et au moyen de bâtiments placés en interlignes endentées, on pourra en porter le nombre à cent.

« La première division qui abordera la côte doit être celle dos bâtiments de guerre. Après avoir pris position, elle devra détruire, faire évacuer ou disperser les divers ouvrages et les moyens de défense qui lui seront opposés, opérer ensuite le débarquement d'une première division de troupes forte de c20 à 22,000 hommes, avec les outils de campagne, les munitions, quelques jours de vivres, les outils et ustensiles nécessaires pour la formation des camps, quelques effets de campement, etc. Ces opérations, quoiqu'on supposant de grands moyens de débarquement, ne prendront pas moins de quatre jours avec du beau temps.

« Une seconde division, arrivant du point du rendez- vous à jour nommé, succédera à la première, et opérera le débarquement de la seconde division de troupes. Le temps de prendre position d'ancrage et de faire la descente exigera deux jours.

« Les troisième et quatrième division, fortes chacune de cent bâtiments avec les chevaux et mulets, opéreront de la même manière, et chaque division emploiera pour le débarquement trois jours, c'est-à-dire six pour les deux.

« La cinquième division forte, également d'environ cent bâtiments, sera celle des vivres et fourrages; le débarquement en sera long; on ne peut guère espérer de débarquer de chacun plus de vingt tonneaux par jour; c'est quatre voyages d'une embarcation chargée de cinq tonneaux. L'opération exigera donc dixjours, les bâtiments étant, terme moyen, d'environ deux cents tonneaux.

« La sixième division aura à débarquer la partie du gros matériel d'artillerie qui ne sera pas à bord des bâtiments de guerre, des objets de campement, d'administration, etc., etc. L'opération doit durer au moins cinq jours.

« En récapitulant le tout, et dans la supposition que la marche des divisions ne soit nullement contrariée par les vents ni les courants, ce qui est difficile à croire, tout le débarquement de l'expédition, en personnel et en matériel, exigera environ vingt-sept jours de beau temps consécutifs. Nous mordrons donc

et peut-<Mre de beaucoup sur le mois de juillet. Or pouvonsnous raisonnablement espérer cette longue série de temps favorables qui nous est nécessaire, à cette époque avancée de la saison? Les brises variables du nord au nord-ouest, qui déjà ont pris naissance en juin, auront pris de la force et de la régularité t*n juillet, et peuvent rendre la plage inabordable. D'un autre coté, les troupes, obligées d'attendre pendant près d'un mois le débarquement du matériel, des approvisionnements, des munitions et de tout ce qui sera nécessaire pour commencer leurs opérations sérieuses d'attaque contre les diverses positions occupées et fortifiées par l'ennemi, auront consommé la moitié de leurs deux mois de subsistance ; il ne leur en restera plus qu'un, à l'expiration duquel elles devront être maîtresses d'Alger pour y recevoir des moyens de ravitaillement ; sinon elles s'en trouveront entièrement dépourvues, dans un pays barbare, n'offrant aucune ressource sur laquelle on puisse compter. Une fois le mois d'août arrivé, la côte ne sera plus abordable qu'à des intervalles très-courts et très-rares ; on sera donc privé de tout moyen de ravitaillement extérieur. Pendant son séjour prolongé dans un camp retranché, l'armée expéditionnaire ne peut compter sur la flotte si les moyens de l'abreuver venaient à lui manquer; la chose est de toute impossibilité, je le déclare. Cependant le peu de notions qu'on a sur le pays, l'assèchement présumante en juillet de la petite rivière dcMazafran, qui, d'ailleurs, est à plus d'une grande lieue, la situation aride et rocailleuse de la presqu'île, tout ne semble-t-il pas donner quelque crainte à ce sujet?

« Voilà donc les difficultés que présente en masse l'opération, exécutée à l'époque pour laquelle elle est projetée. Je ne puis, pour mon compte, m'empôcher de les considérer comme insurmontables. 11 ne m'appartient point de préjuger de celles qui se trouvent en dehors de la tâche qui incombe au commandant des forces navales. Les intérêts du roi et ceux du pays, l'honneur de nos armes, du moins tel que je le sens, m'ont fait un devoir de vous expliquer franchement ma pensée tout entière. Je dois

même vous supplier de la porterait pied du tronc», si vous le juiu'z convenable, tout en assurant Sa Majesté de tout mon zèle «Jatis l'exécution de ses ordres et de mon entier dévouement à sa personne, aux intérêts de sa couronne et à ceux de la France. J'ai développé la même pensée à Son Excellence le ministre de la guerre, dans une longue entrevue qu'elle a daigné m'accor- «Jer.

« La même opération préparée d'avance, de manière à pouvoir agir dès le 1er mai, éprouverait toujours des dilïicultés, mais avec bien d'autres chances de succès. On aurait prépaYé tous les moyens de lutter avec avantage contre des obstacles que la saison, d'ailleurs, rendrait bien moindres. C'est donc au 20 avril que la réunion de tous ces moyens devrait avoir lieu, pour agir au 1er mai ; mais, pour cette année, cela est impossible. C'est au gouvernement du roi qu'il appartient d'examiner et de préparer les combinaisons les plus propres «à maintenir la dignité de la couronne et à préserver la gloire de nos armes. En toute circonslauce, j'obéirai, et je servirai en sujet et serviteur zélé et dévoué l. »

Ce cheF-d 'œuvre de prévoyance pessimiste, où toutes les mauvaises chances de l'entreprise sont résumées, amplifiées, la puissance des moyens d'exécution calculée au minimum, celle des obstacles au maximum, le temps nécessaire à rembarquement et au débarquement si prodigieusement exagéré, l'opposition de l'Espagne prévue, le manque d'eau allégué dans un pays couvert de jardins, était moins un mémoire sur l'expédition d'Alger qu'une protestation contre cette expédition, au moins pour l'année où l'on était entré. L'amiral Dupcrré, en calculant qu'il faudrait deux mois encore avant qu'on pût commencer l'opération de l'embarquement du matériel, près d'un mois pour rembarquement de l'armée, et près d'un mois, de juillet en août, pour celle du débarquement, qui devait être

1 Oc document curieux a été publié par M. Cliasseriau , ancien chef du cabinet <!e M. l'amiral Duperré. — Voir la Vie de Vamiral Dupcrré, par M. Chasseriau, annexe LXIX, page 427». (Imprimerie nationale, 4848.)

réalisé en huit heures, calomniait, sans le vouloir, sa propre habileté et celle de la marine française. L'événement, en tournant à la gloire de son habileté, devait démentir ses prévisions sinistres. Ses exagérations chagrines témoignaient des mauvaises dispositions de la vieille marine impériale, qui ne voyait l'expédition d'Alger qu'avec défiance. Ce brave olïicier, alliant un talent distingué et un cœur intrépide à un esprit timide, se proposait plutôt comme une victime dévouée» prête à s'ensevelir dans le désastre d'une entreprise impossible, que comme le coopérateur résolu d'une grande expédition, qui, conduite avec énergie et habileté, devait être couronnée d'un glorieux succès.

Le baron d'Haussez, en voyant ces hésitations de mauvais augure, balança un moment à proposer au roi de confirmer la nomination de M. l'amiral Duperré. 11 a lui-même exposé les motifs qui, après une mure délibération, le déterminèrent à persister dans cette pensée.

« L'importance de l'expédition, dit- il, la plaçait nécessairement sous les ordres d'un vice-amiral. L'âge et les infirmités de la plupart des officiers de ce grade ne pouvaient laisser le choix incertain qu'entre MM. de Rigny, Duperré et Halgan.

« Le premier devait à des circonstances heureuses un avancement qui l'avait rendu, dans son corps, l'objet d'une envie à laquelle il convenait de ne pas donner de nouvaux et justes prétextes en le chargeant d'une expédition dont les résultats, trèsprobablement, auraient encore ajouté à sa rapide et prodigieuse fortune militaire. Le roi, d'ailleurs, lui gardait rancune du refus qu'il avait fait du portefeuille de la marine, et il se montrait peu favorablement disposé pour lui.

« Le second s'était fait une brillante réputation par sa campagne dans l'Inde, une des plus glorieuses dont s'honore la marine française. C'était un homme d'action, mais qui, lent à concevoir, ne puisait sa décision et son énergie qu'au milieu des événements. Hors de là il ne montrait qu'avec une affectation de brusquerie et de rudesse, une disposition à la contradiction,

une hésitation dans les idées, qui ne le faisaient point apprécier à sa juste valeur.

« Quoique bon et brave ofticier, l'amiral Halgan devait son avancement à ses talents comme administrateur, plutôt qu'à ses services militaires.

« Je crus devoir accorder la préférence à l'amiral Duperré, en raison de ce que, malgré les apparences, il valait réellement, et de l'assentiment que ce choix rencontrerait dans la marine. Je le proposai donc au roi, qui l'agréa, et je lui transmis, par le télégraphe, l'ordre de se rendre immédiatement à Paris. La réponse, qui se fit attendre huit jours, ne me fut apportée que par lui. Satisfait intérieurement de la distinction dont il était l'objet, il sembla n'obéir qu'à regret. Bientôt vinrent les indécisions, les doutes sur la possibilité d'être en mesure à l'époque voulue. Ces doutes, exprimés sans ménagements, renouvelèrent l'opposition que j'avais fait cesser. Ils frappèrent même M. le Dauphin, qui, tout en désirant le succès, n'était pas fâché, dans le fond, qu'il rencontrât, dans l'exécution, des obstacles propres à justifier la constante improbation qu'il avait exprimée sur l'expédition.

« L'accroissement d'embarras qui résultait pour moi de ces contrariétés, loin de me décourager, ajoutait à mon zèle. Je commençai par me délivrer de l'opposition de l'amiral Duperré en lui donnant l'ordre de partir pour Toulon. Je ne me laissai point arrêter par l'assurance qu'il me donnait que le départ de la flotte ne pouvait avoir lieu avant le 15 juin, que le débarquement ne s'effectuerait que dans les premiers jours de juillet et qu'il durerait un mois, qu'ainsi sa présence à Toulon était inutile. J'insistai, il partit. Les événements firent bonne et prompte justice de ces sinistres pronostics. »

Le roi, par une lettre close du 12 mars 18ô(), avait confirmé la nomination de M. le vice-amiral Duperré au commandement en chef de l'armée navale, qui commençait à se réunir à Toulon, et l'avait revêtu en même temps de toute l'autorité attribuée au préfet maritime, dans le cinquième arrondissement maritime, jusqu'au jour où il prendrait la mer. Parti de Paris le 25 mars 1830,

le vice-amiral Duperré s'arrêta quelques jours à Marseille pour inspecter l'affrètement îles bâtiments de transport et l'installation des bâtiments de la flottille. Le 1er avril 1830, il était à Toulon.

Vers la même époque, le roi avait désigné le général qui de vait avoir le commandement en chef de l'armée de terre et la direction générale de l'expédition.

« Ce commandement, dit M. le baron d'Haussez, étai^ vivement sollicité par le duc de Raguse, qui n'épargna ni démarches ni prières pour l'obtenir. Il m'avait souvent entretenu de l'expédition et des moyens de la faire réussir, et je dois déclarer que ses vues me parurent fort justes et que je mis à profit toutes celles qui pouvaient s'appliquer à la marine. Je regarde comme un devoir d'ajouter que, sans les rendre moins pressantes, M. le duc de Raguse savait donner à ses demandes la dignité qui convenait à sa position.

« M. le Dauphin, à qui il s'était adressé, l'avait renvoyé au roi, qui semblait vouloir laisser à sou (ils la désignation du chef de l'expédition. Le prince s'en défendit longtemps et finit par proposer trois officiers généraux en déclarant au roi qu'il ne lui laisserait pas même soupçonner le nom pour lequel il désirait une préférence. C'étaient le maréchal duc de Raguse, le général Clausel et le comte de Bourmont.

« Nous savions que M. le Dauphin mettait de coté les antécédents politiques. Nous n'aurions donc pas été surpris si nous ne nous étions pas rappelé les opinions actuelles de M. le général Clausel et sa conduite personnelle envers madame la Dauphinc à l'époque des Cent-Jours. Notre étonnement fut remarqué du prince; il déclara qu'il s'y attendait, mais qu'il n'en avait pas moins passé outre. Nous apprîmes le lendemain que le commandement était donné au comte de Bon r mont. Tout en applaudissant à ce choix, nous regrettions de nous voir privés de ses conseils et de sa coopération dans des circonstances où il était aisé de prévoir qu'ils nous seraient bientôt utiles1. »

' Papiers politiques «tu baron d'Haus*-;, lummuniqués par madame la duchesse d'Alntazan.

Le comte de Bourmont ne quitta Paris, pour se rendre à Toulon, que le 19 avril 1830.

Pendant que les dernières objections soulevées contre l'expédition étaient ainsi vaincues, et que le choix du roi s'arrêtait définitivement sur les deux chefs qui devaient la conduire, l'administration de la guerre, à laquelle le comte de Bourmont imprimait une activité féconde, et le ministère de la marine, auquel le baron d* Haussez donnait une intelligente et énergique impulsion, continuaient à agir. Une circonstance favorable avait permis à M. d'Haussez de compter, d'une manière plus absolue, sur le «èle et l'activité du contre-amiral major général de Martineng, qui, eu l'absence du vice-amiral deRigny, exerçait par intérim les fonctions de préfet maritime de Toulon. Il avait, avec M. de Martineng, qui occupait ce poste important, une alliance de famille qui, en rendant les rapports plus directs, plus intimes, entre le ministre et ce fonctionnaire, permettaient à celui-ci d'avertir, à chaque instant et avec toute liberté, son supérieur des moyens qu'il trouvait, des obstacles qu'il rencontrait, et au ministre averti de donner au préfet maritime toute la latitude d'action nécessaire pour triompher de la lenteur formaliste des bureaux. Aussi, à la marine comme à la guerre, les choses marchaient vite et bien.

« L'hésitation que j'avais rencontrée chez les personnages les plus marquants de la marine, dit le baron d Haussez, avait cessé dès que la résolution de faire l'expédition avait été prise. Tous montraient une é^alc ardeur à nie seconder, et le télégraphe, sans cesse en mouvement, portait des ordres dont l'exécution n'éprouvait ni retards ni obstacles. Dans les ports, où l'on avait augmenté le nombre et le salaire des ouvriers, la nuit môme n'interrompait pas les travaux. Les arsenaux, dont les approvisionnements avaient été complétés depuis qu'il avait été question de vette guerre, furent en état de fournir la totalité des objets nécessaires, sauf une centaine de câbles-chaînes qui furent achetés en Angleterre. Telle fut l'activité des armements, que dès le 15 mars les ports de l'Océan avaient fait partir près de la moitié des bâtiments qui leur étaient demandés, et qu'avant la lin du mois

il ne restait plus que deux vaisseaux et trois frégates à partir des ports de Brest et de Lorient. Encore furent-ils en état de prendre la mer et d'arriver à Toulon avant le départ de la Hotte, et d'y occuper le rang qui leur avait été assigné1. »

M. l'amiral Duperré, en arrivant à Toulon, trouva l'œuvre de la marine beaucoup plus avancée qu'il n'espérait la trouver en quittant Paris. Aussi, après avoir félicité M. le contrc-amiital de Martineng de l'activité qu'il avait déployée dans les préparatifs et des résultats obtenus, il le pria de continuer à commander dans le port, tandis que l'amiral, arborant son pavillon sur la Provence, s'occuperait de la flotte. Du reste, tous les chefs de service avaient montré le même zèle. Le colonel baron de Gerdy, directeur de l'artillerie de la marine à Toulon, oflicier plein de capacité et d'énergie, qui avait fait ses preuves dans les guerres de l'Empire, et dont le dévouement à la famille de Bourbon devait éclater, quelques mois plus tard, d'une manière touchante, s'était distingué dans cette occasion, et M. le Dauphin lui fit témoigner sa satisfaction. MM. Bonard, directeur des constructions; Lecoat de Kcrvéguen, directeur du port; de Montluisant, directeur des travaux maritimes; Bérard, qui, en qualité de commissaire général, dirigeait l'administration, s'étaient associés, chacun pour leur part, aux efforts de M. le contre-amiral de Martineng.

Le lieutenant général Després écrivait de Toulon au ministre de la guerre, à la date du 25 avril : « On a fait hier des épreuves pour l'embarquement des hommes et de l'artillerie. Le résultat a surpassé les espérances de l'amiral. Aussi le trouverez-vous plein de confiance. Un appareil fort simple a rendu extrêmement prompt et facile le débarquement des pièces de siège Un chaland porte sans embarras deux pièces de campagne, leurs avant-trains et un corps de caisson. Chaque pièce se trouve par conséquent approvisionnée à 64 coups4. »

1 Papiers politiques du baron d'Ilaussez, communiqués par madame la duchesse d'Almazan.

* Correspondances et documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.

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