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Histoire de la conquête de l'Algérie écrite sur des documents inédits et authentiques

A Tépoque où j'écrivais VJiisloire de la conquête d'Alger h laquelle j'avais rintention de donner sa suite naturelle, Y Histoire de la conquête de V Algérie, que je public aujourd'hui Je me rendis à Bruielles pour consulter les géné* raux Ghnngarnier, Lamoricière et Bedeau, auxquels, par suite des événements du 21 déceiiibre 1851, le territoire français était alors fermé. Je suis loin de dédaigner les documents écrits, et j'ai lu consciencieusement tout ce quia été publié sur la conquête de l'Algérie. Mais je préfère, sans hésiter, les documents vivants avec lesquels on peut discuter le témoignage qu'ils donnent, engager un débat contradictoire, fertile en éclaircissemenls, auxquels on pose, sur des points bien définis, des questions précises qui provoquent des réponses catégoriques. Je ne doute pas que M. Thiers, sans préjudice de son talent incomparable, ait dû une grande partie de l'immense succès de YHisloire de la Révolution et de YHistoire du Consulat et de l'Empire, k l'enquête intelligente et opiniâtre qu'il a poursuivie auprès des contemporains, des acteurs mêmes des grands drames qu'il avait à raconter. Qu'il fût question d'adminisiration, de finances, de politique, de guerre,

INTHODLXTIOIN

il allait droit au personnage dont les souvenirs personnels

pouvaient T éclairer. Comme un jugo d'instruction, il interrogeait les témoins, en mesurant Taulorilé de leur témoignage au rôle rempli par eux dans Faction^ à la sûreté de leur jugement, à celle de leur caractère. Celuici savait admirablement tel épisode d'une bataille, c'était lui qui commandait la charge qui avait décidé le sort de la journée ; riiistorien le prenait à partie, mettait le doigt sur la page qui était la gloire de sa vie, le replaçait sur k champ de bataille où il avait eu un quart d'heure de génie, et évoquait autour de lui tous les souvenirs du combat où il avait été si grand. Alors ce n'était plus uu froid récit qui sortait de la bouche du vieux soldat à qui l'on rendait pour un inoraent sa jeunesse, son ardeur, son épée depuis longtemps suspendue à la muraille du foyer et le chant belliqueux de la trompette. C'était la bataille elle-même qui se déroulait ardente, échevelée, avec le bruit du canon, le roulement des tambours, les charges rapides de cavalerie, les grands mouvements d'infantSrie, les manœuvres décisives, les sanglantes péripéties, la victoire enfin, si belle, malgré tout ce qu'elle coûte, et qui remplace pour le vainqueur, selon le mot de Tacite, tout ce qui lui manque et tout ce qu'il a perdu. S'agissaitil de finances? l'historien provoquait les souvenirs du comte de Corvetto ou du duc de Gaête; de diplomatie? ceux du prince de Talleyrand ou de M. de Narbonne ; de législation ? ceux de Gambacérès. Voilà pourquoi son histoire, au lieu de cheminer lentement, marche à grands pas, pourquoi elle vit, pourquoi elle entraîne le lecteur.

Je parle de cette manière d'écrire Thistoire, non pas Beulement par oui-dire, mais en homme qui en a éprouvé

II^TEODUCTION, 3

mé les avantages. J'en ai plus appris dans quelques beures de 1 ifl. conversaliou avec Tamiral du P,etit-Thouars sur les motifs leur qui déterminèrent Teipédilion d* Alger ^ que dans tous les. à k livres et dans tous les journaux du temps. C'est dans mes lelii- ciitreliens avec le duc des Gars , le général Colomb-d*Arélal cines, les fils du maréchal de Bourmont, M. Barchou de 1 lié Penhoen, et quelques autres officiers de la glorieuse armée loi{t ejtpéditionnaire, que j'ai trouvé la solution d'un grand irk nombre de questions qui, sans cela, seraient restées pour 1 fie moi insolubles. Je vois encore la bataille de Staouëli se

i dérouler vivante et animée aux récits du comte Louis de

; HD Bourmont, et ce chemin qui marche , ouvert par le corps qyi du génie, en suivant les progrès de noire armée.

^ Quand il s'est agi de raconter la conquête de T Algérie, la

iver parole militaire des généraux Changarnier, Lamoricière, liUe Bedeau, a de même évoque devant mes regards les réalités

le de la guerre* Je crois encore entendre le géaéral Lamoricière dans le salon de Fhôtel quHl occupait, rue Ducale, 19, ^ près du Parc-Vert à Bruxelles. J'avais d'abord essayé de

jg rinterroger sur ses campagnes , sur la part qu'il avait prise gl h cette guerre aux expéditions rapides, aux vives escar- 1^ ^ mouches, aux impétueuses razzias, aux surprises sou- }|. daines, aux poursuites acharnées. Entreprise inutile! Parmi tant de qualités , Lamoricière n'avait point celle d'écouter et de répondre ; il ne laissait pas prendre Tinitiative, il la prenait. Les souvenirs de ses jours de gloire ^ lui revenant en foule, je le vis se transfigurer. 11 marchait

à grands pas dans son salon, la tête haute, Tœil en feu, , la voix stridente comme le clairon qui sonne la charge. ^ C'était peu de la sonner, il la conduisait. La guerre était *

j là avec sa fièvre ardente, son haleine de feu, ses alertes i

4 INTRODI CTIOTT.

SCS élans sublimes. Je cberchais de l'œil les zouaves s'élan-

çant au pas de course derrière leur vaillant cbef qui leur avait communiqué les vives allures de son caractère et de son génie. Je voyais Abd-el-Kader pousser des pointes rapides du côté où il n était pas attendu, puis disparaître en un instant avec son insaisissable cavalerie^ pour reparaitre de nouveau^ toujours repoussé sans être découragé. Je voyais Lamoricière s'acharner à sa poursuite, le chasser de proche en proche , le refouler vers le désert, jusqu'à ce qu*enfin Tinfatigable émir vint se remettre dans les mains de son vainqueur, après avoir eu l'honneur de balancer pendant quelques années, en Afrique, la fortune de la France. Tous ces événements revivaient devant moi^ j'y assistais.

J'avais interrogé le général Lamoricière sur la guerre de l'Algérie, il avait frappé du pied la terre, et la guerre

elle-raénie en était sortie, en disant : « Me voilà! « Puis, quand j'avais ainsi écoulé, la plume à la main, le général Lamoricière, je prenais le chemin de fer de Malines qui me conduisait rapidement chez le général Changarnier qui habitait un petit appartement, place de la Cathédrale, k rhôtel de la Grue. De nouvelles pages de la guerre d'AlVique se déroulaient alors à mes regards dans les récils de l'illustre général. J'assistais à cette glorieuse affaire du col de Teniah défendu par les troupes régulières de Témir et tous les Kabyles des provinces d'Alger et de Titery, et où Abd-el-Kader avait fait exécuter de grands travaux: des redoutes reliées ensemble par des branches de retranchcmcnts et qui couronnaient tous les saillants de la posi- ' lion, et, sur le point le plus élevé du piton, un réduit presque inaccessible muni d'artillerie.

miRODUCTlON. 5

La première colonne d'attaque se met en mouvement

conduite par Duvîvicr et Ghangarnier, et gravissant une pente escarpée où il faut s'aider de ses mains pour monter, elle est destinée à s^emparer du grand pic de Houzàîabf appelé par les Arabes Djebel-Enfour. La seconde colonne d'attaque , commandée par le colonel Lamoricière, se met à son tour en mouvement^ elle se porte aussi vers les crêtes, mais en abordant la montée moins à gauche* Après avoir atteint une arête boisée, prenant naissance à droite du piton, elle s*élance sur celte pente presque impraticable, enlève successivement deuxredoutes à la baïonnette, mais, tout à coup, elle arrive en face d*un troisième retranchement dont elle est séparée par une gorge aux pentes abruptes et où elle a à subir deux décharges meurtrières.

La position était difficile. Le maréchal Valée, qui dirigeait cette colonne, eut un moment d'anxiété pénible; mais bientôt il entendit la marche du 2l« léger qui débouchait sur les derrières de Tennerai. Ce fut un beau et dramatique moment que celui où le chant guerrier des clairons du^« léger, arrivant aux oreilles de la seconde colonne, placée dans cette situation critique, lui aiiuonça comme à toute Tarmée que rennemi était tourné par le général Ghangarnier.

J'aimais aussi à interroger le général Bedeau que j'allais chercher dans le logement qu'il occupait rue de TEspla- Dade,i5,près d'un boulevard de Bruxelles. Mais que d'efforts il fallait faire pour amener ce vrai chevalier chrétien à parler de lui 1 Unand il s'agissait des faits d'armes de ses vaillants camarades, les paroles venaient se placer d'elles-mêmes sur ses lèvres éloquentes. Fallait-il

6 IRTBODUGTION.

au coiUiaire raconter une action militaire où il aval rempli le rôle principal^ il devenait silencieux, taciturne, gêné. Un jour que je dinais avec lui et le général Changarnier, chez le général Lamoricière, j'interpellai cclui-c et je lui dis : « Général, j'avais entendu dire qu'un chef militaire nommé le général Bedeau avait eu quelque part aux guerres d'Afrique, mais je vois bien qu'il n'en est rien; car, depuis que je suis ici, je n'ai pu obtenir un seul mot de lui sur ses campagnes. » Les trois généraux rirent de cette boutade, et, Lamoricière et Changarnier aidant, je déterminai enfin le général Bedeau à parler*

Ce fut de lui que j'obtins les renseignements les plus intéressants sur les kaJjyles. Il les avait souvent combattus, il avait traité avec eui, et, après, les avoir vaincus, il les avait pacifiés. L'esprit conciliant et plein d*éq«itédu générai iicdeau, joint à un talent remarquable cVorganisation, fut une de ses forces dans cette guerre. Il achevait par la confiance et Testime qu'inspirait sa parole qui valait un traité, les succès obtenus par son épée. « Débarrassé de lÉmir, dit l'annaUste de l'Algérie, le général Bedeau, qui, en 18tâ, commandait la division de Tlemcen , s'occupa aussitôt à consolider par la paix ce qu'il venait d'obtenir par la guerre. La ville de ïlemcen sorlil de ses ruines et se repeupla, les bonnes relations s'établirent entre les Français et les indigènes. Par sa conduite supérieure aux petites passions, le général Bedeau parvint en peu de mois à faire du pays le plus récemment conquis une des contrées les plus soumises de TAlgérie. »

Dans un de nos entretiens du soir, le général Bedeau me raconta que, dans une de ses expéditions chez les Kabyles du mont Aurès, il lui arriva une aventure étrange,

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ei qui le frappa vivement parce qu elle touche h une question intéressante d'histoire. 11 était dans TAurès, et un Arabe appartenant à Taristocratie de sa tribu et nommé Ben-Daoud Vy avait suivi. C'était uu homme au courant des habitudes européennes, et qui, ami des Français, avait obtenu la croix de la Légion d'honneur par d'utiles services rendus à notre cause. Le jour où, après la soumission des tribus, les différents chefs vinrent chercher leurs burnous d'honneur au camp français, TArabe Ben- Daoud crut devoir leur faire politesse. 11 alla les recevoir, leur fit prendre le café, et, à titre de coréligionnaire, il leur expliqu;! tous les avantages moraux et matériels qui résulteraient pour eux de leurs relations avec les h miçais. H parlait avec éloquence, en homme habitué à discourir et qui connaît les affaires. Quand il eut fini de parier, un des chefs dont les yeux bleus et le teiot blanc contrastaient avec les yeux noirs et le teint basané de Bcn-Daoud, lui répondit: «Tu parles bien, et celui qui t'a appris la rhétorique n'a pas perdu son temps ; mais tu perds le tien avec tes recommandations. As-tu oublié que tu es Arabe et que nous sommes Kabyles, que nos ancêtres ont connu les chrétiens , que plusieurs étaient fils des chrétiens, et que nous sommes plus rapprochés des Français que des Arabes. » Ben-Daoud resta interdit. Le vieux Kabyle disait vrai : dans les montagnes de Bougie on a trouvé des populations aux cheveux blonds, aux yeux bleus, formant des agglomérations buparees, et parfaitement connues par les agglomérations indigènes qui les entouraient comme descendants des anciens Vandales.

La différence si marquée qui existe entre les Kabyles et les Arabes a frappé tous ceux qui ont étudié sérieuse*

s IKTaODUCTIOlf.

mont l'Algérie. Ce sont deux types entre lesquels il n'y a que des cûttirasles; la race^ les mœurs, les usages^les goûts, la manière de vivre ^ rièn n*est semblable ; un seul lien les rapproche, le mahométisme. La population kabyle est supérieure eu nombre, dans l'Algérie française, à la population arabe et mauresque , que les calculs les plus autorisés portent actuellement ii 1,500,000 àrnes. Au pliysique, il est impossible, quand on voit un Kabyle et uu Arabe Tun près de Tautre, de les confondre. L* Arabe a les yeux et les cheveux noirs, le visage allongé, le cou long; le Kabyle a soihent les yeux bleus, son teint est généralemeni plus blanc que celui de TArabe ; sa tête carrée et posée sur ua cou court est rapprochée de ses épaules. L'Arabe se couvre la tête de plusieurs calottes surmontées d*un h(dk, espèce de voile maintenu avec des cordes lissées en poils de chameau ■ il s'enveloppe de son burnous qu'il ne quitte que pour travailler. Le Kabyle marche téte nue,biver comme été; il est ordinairement vétu d'une simple tunique de laine, et couvre le lias de ses jambes d'espèces de guêtres. Les mœurs et les habitudes des deux races ne diffèrent pas moins que leurs physionomies et leurs costumes. Le Kabyle est laljorieux, et va chercher au loin le travail quand il ne le trouve pas à sa portée : c'est le Savoyard ou TAuvergnat de FAIgéric î il est sobre, quelques figues, trempées dansl'buile, suffisent à sa nourriture ; il est économe, l'argent qu'il gagne lui sert à acheter des choses utiles, el il place à intérêt ce qui lui reste, quand il a un fusil , un bœuf, une femme, je n'établis pas arbitrairement cet ordre d'achats, comme on Fentend bien , je me contente de Tindiqucr tel que le kabyle le suit. C'est uu piéton intrépide qui tra-

verse de grandes distances sans avoir besoin de monture,

et qui, lûisquil s'agit de combattre, devient un admirable fantassin. L'Arièe , au contraire , est paresseux ; on Ta vu, dans la dernière famine de FAlgérie , préférer les angoisses de la faim au travail. Il fait- des dépenses ioUes pour ses plaisirs. Il aime passionnément les chevaux; quand l'argent lui manque pour en acheter, il voyage sur un âne ; mais il est au comljie du bouiieur et de Tor* gueil quand il peut caracoler sur un cheval de prix : TArabe est un admirable cavalier. La manière de faire la guerre des deux peuples n est pas moins dillérente que le reste de leurs habitudes. L'Arabe exécute des pointes rapides , des charges iiniuiliieuses ; il arrive comme lui ouragan , il disparait de même par une fuite précipitée. Le Kabyle^ au contraire, attaque de pied ferme, il sou* lient bravement le choc et regarde comme une honte de fuir. Les femmes kabyles, qui aident leurs maris dans les combats et leur apportent de la poudre, les accuseraient de lâcheté, si elles les voyaient reculer, et femieiit , avec du charbon, de larges croix noires sur les chemises de « laine de ceux qui manqueraient de courage, pour les dé^ noncer au mépris de tous.

On a souvent dit que Ton pouvait juger des mœurs et de la civilisation d*un peuple par la condition qu'il fait aux femmes. Rien de commun entre la femme kabyle et la femme arabe. La première est traitée comme la mère de famille et la maîtresse de maison ; elle mange à la même table que son mari. Un étranger se préscnle-t-il ? elle lui fait les honneurs de chez elle comme pourrait le faire une femme en France. Elle sort le visage découvert, elle fait les

provisions de la maison'; c'est elle qui se rend au marché pour acheter ou pour vendre. A Tintérieur, elle file la laine et la tisse, elle fait aussi de la toile avec le lin qu'elle a re- ' cueilli et préparé. Rien de pareil, on le sait, pour la femme arabe : elle n'est point l'égale de l'homme , elle est son esclave. Elle n'a point d'âme , elle n entre point dans la mosquée ; qu'aurait-elle à y faire? Elle ne sort jamais de son intérieur. Si un étranger pénètre sous la tente , elle doit disparaître à l'instant ; comme si tout regard devait la flétrir, elle est toujours voilée. Après avoir obéi à son père . puis à son mari , elle obéit à son fils. Un voyageur français racontait avec étonnement une rencontre qu'il avait faite sur la route: «Kous nous croisâmes, dit-il, avec un jeune Arabe monté sur un beau cheval et couvert de riches habits. Il voyageait au grand pas de sa bête. Une vieille femme chargée d'un lourd fardeau pressait sa marche en avant, un peu sur le côté. Le jeune Arabe n'avait pas voulu trop charger son cheval; cependant par pitié pour la vieille, et dans la crainte peut-être qu'elle ne succombât, il avait attaché une petite corde au far-* deau qu'elle portait, et en tirant à lui du haut de sa monture, il allégeait un peu les épaules de cette pauvre femme : or cette femme était sa mère ! Jamais un jeune Kabyle n'eût traité sa mère comme ce jeune Arabe traitait la sienne.

Au lieu d'être comme les Arabes un peuple nomade, les Kabyles sont un peuple sédentaire et cultivateur. Au lieu de séjourner une nuit sous des tentes enlevées le matin , ils habitent des maisons de pierre. Ils savent labourer, fumer le sol; le drainage môme ne leur est pas inconnu. Quand notre armée pénétra dans les montagnes du Jur-

IKTRODITGTIOK. il

jura qui s'élèvent uon loin d'Alger, et qui sont entièrement peuplées de Kabyles^ nos soldats, par un mirage facile à comprendre, se crurent en France, àlaTue de belles cultures, de villages bien bâtis, et qui offraient Taspect de nos villages européens. Pour compléter Tillu^ sion, ajoutait le général Bedeau, nous entendîmes une musique qui nous rappelait la musique d'Auvergne et le biniou de la Bretagne. Un ofTicier de la colonne expéditionnaire écrivait à ce sujet : « Qui n'a pas parcouru celte contrée ne saurait se faire une juste idée de sa ierliUlé et de sa richesse. La France n'en présente aucune qui lui soit supérieure. C'est lu terre promise des oliviers : ils y sont comparables pour la vigueur du tronc et Tampleur de la couronne à nos chênes ordinaires. On les rencontre, non plus à l'état de plan ou nuiiie de bois, mais de forêts de plusieurs lieues d'étendue. Tous sont IVancs et surchargés de fruits. Les greffes nombreuses, pratiquées sur déjeunes oliviers sauvages, les petits sillons pour la conduite des eaui[ et rirrigatiou des arbres, les travaux préparatoires pour rensemencement, quelques parties même fumées, prouvent l'entente d'une bonne culture. Les moissons, belles en générai et même luj£urianles, s'étendent presque sans interruption sur la vallée dont la largeur varie de une à deux lieues ; les terres sont cultivées dans la montagne jusqu'au sommet des grands pitons. Sur les deux versants opposés et latéraux, on voyait de dislance en distance de beaux, grands et nobles villages bâtis à mi-côte et plus généralement même sur les pitons les plus élevés ; vous eussiez dit des nids d'aigle d'où le Kabyle, dominant la plaine, semble défler ses ennemis, »

Quelle est donc Forigine, ou plutôt quelles sont les* origines de ces populations kab>ies, si proiuiidément séparées de la race arabe ^ ce qui ne les empêche pas, cependant, de différer souvent beaucoup les unes des autres? Selou toutes les probabilités, les populations kabyles descendent des peuples qui occupaient l'Afrique avant Finvasion arabe. Ces populations, on le sait, n^appartenaieut pas toutes ù la même race, puisque cette partie de TAfrique avait subi plusieurs invasions , entre autres Finvasion romaine et Finvasion vandale. Lorsque le flot des armées mabométanes se répandit sur rAiiique, on peut croire que les .populations vaincues , débris de Fempire romain et de la chrétienté africaine, se réfugièrent dans les muiilagues et s y amalgamèreut avec les Libyéns^ qui étaient en Afrique le peuple autochtone. Ces peuples plus ou moins mélangés ensemble , car il y eut des points où la iusion ue fut pas complète , et où même les populations gardèrent leur caractère original, sont aujourd'hui désignés sous le nom de Kabyles. Ils occupent toutes les montagnes du Tell, depuis Tunis jusqu'au Maroc, et il est remarquable qu'on les rencontre surtout dans le voisinage des anciennes cités romaines. Ainsi les Kabyles Béni-Mnacer occupent les environs de Chercliel, JuHa Casarea, capitale de Fune des Mauritanies. Les Mouzaïas et les Ouzeras d'origine kabyle occupent les premières cimes de l'Atlas, au-dessus de Biidah et des ruines de Fancienne, colonie romaine de Sufasar. Gomme la place manquait sur les montagnes pour recevoir tous ces réfugiés de FAfrique romaine et chrétienne , ils émigrèrent dans le Sahara et y multiplièrent les oasis. C'est là surtout qu*on a pu les étudier avec le plus de succès,

niTROBUCTIOlf. 13

parce qu'ils avaient moins subi le contact des Arabes. On a retrouvé chez eux la trace des municipes romains et le souvenir d'anciennes lois dont le iiom seul suiïitpour déceler une origine chrèUeime : les canons. Au lieu de Torganisation féodale et militaire des Arabes , ils ont une organisation toute municipale ioadée sur rélection. Les villages des montagnes kabyles et les oasis du Sahara nomment à la majorité des voix une djemma , conseil composé d'une douzaine de membres élus. Ce conseil administre le viliage et son territoire, et délibère sur les intérêts communs. 11 choisit un chef nommé aminé; chargé du pouvuir exécutif, soit pendant quelques mois , soit pendant une année tout entière. Ce chef prend Tavis du conseil dans toutes les affaires. Au lieu des taxes et des impôts levés arbitrairement et violeinaient par les chefs arabes, il y a un budget régulièrement voté. Ce peuple chez qui Tégalité, au lieu d'être proclamée par des déclarations de principes, est lidôlement pratiquée, a les vertus d'un peuple libre. 11 est fier, généreux^ intrépide, fidèle à sa parole, hospitalier. Les Arabes, qui n'aiment pourtant point les Kabyles, reconnaissent que, si quelqu'un se rétugie en Kaby lie , les habitants mourront plutôt que de le livrer. Dans la saison des fruits , les propriétaires pcrmcUent aux voyageurs d'entrer dans les jardins et d en manger à discrétion , il leur est seulement défendu d'en emporter. Les pauvres dans chaque village sont nourris aux irais de la communauté. Quand les dattes mûrissent, chaque famille est tenue de désigner un palmier de son jardin dont les fruits , portés à la mosquée , sont distribués aux indigents. Ces palmiers portent uu beau nom , on les appelle les palmiers de Vmour de Dieu.

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ihtroduction.

11 y a eu Kâb> lie des usages auxquels il esl impossible de ne pas reconnaître une origine chrétienne. Je citerai en première ligne les zaouïas. Ces établissements , qui sont tenus par les marabouts, personnages universellement respectés pour leur piété et leur vertu, semblent calqués sur les établissements du moyen âge où l'église s'élevait entre Técole et l'hôpital, qui , comme son nom l'indique , était d'abord une hôtellerie hospitalière. Ces trots institutions se retrouvent dans les zamdas. L'église , c'est ïe kouba, petit dome qui recouvre ordinairement la tombe d'un marabout. Â côté du kouba, s'élève l'édifice hospitalier, entretenu par une portion de la dime, par les onVaiides des liabitants du voisinage et par les dons des riches pèlerins, qui reçoit, héberge pendant trois jours tout voyageur qui se présente, riche ou pauvre, en hallliiiis ou bien vêtu. ISe reconnaissez-vous pas là l'usage établi dans tous nos monastères de la Trappe ? Tout près de cet hospice est situé le bâtiment destiné à l'école , à l'école pnmaii*e d'abord, où Ton reçoit tous les enfants kâbyles ou arabes; à l'école supérieure ensuite, où l'on vient se perfectionner. On peut presque dire que renseignement est gratuit, car chaque enfant ne paye à l'école primaire pour tout le temps de son séjour que quatre douros ou trente francs, et moyennant cette modique somme il est non-seulement instruit, mais nourri et habillé. Les élèves de l'enseignement secondaire payent encore moins : huit francs pour toute la durée de leur séjour, lis appreiment \h la liicoiogie, qui comprend les commentaires sur le Coran et les conversations du prophète, le droit ou Fétude du Coran, au point de Tue légal, les sciences, ce sont': l'arithmétique, la géométrie

INTBODUCTION. 15

et Tastronomie ; les lettres, ce sont : la grammaire et la YersificatioQ. Qaand j'aurai ajouté qu'à rexceptîon de ïéchour et le zekkah dontie produit sert à entretenir les mosquées, à défrayer les écoles, à secourir les pauvres, les Kabyles ne payent aucun impôt, qu'ils ont pu exclure de leur code la peine de mort, et que, contrairement aux idées reçues chez les Arabes, ils n'ont point voulu admettre la bastonnade , comme attentatoire à la dignité humaine , j'aurai, je crois, le droit de demander pourquoi nous les appelons des Barbares.

Je m'arrête. On retrouvera ces détails dans mon récit. J'ai voulu dire où je les avais puisés. Des trois illustres hommes de guerre que j'étais allé visiter à Bruxelles, et de la bouche desquels je tiens la plupart des renseignements sur la période de l'histoire de la conquête de TAlgérie, qui s'étend de 1830 jusqu'en 1847, époque de la prise d'Abd-el-Kader, un seul survit, le général Changarnier. Il sera mon témoin. Le général Bedeau est mort, mort à la peine ; la blessure morale qu'il avait reçue au cœur, à la fin de 1851 , ne s'est jamais fermée. Le général Lamoricière , plus heureux que lui , a pu encore une fois tirer Tépée, et tirer l'épée pour le Saint-Père, dans cette journée de Castelfidaido, où la gloire a été du côté de la défaite, et où la cause. des vaincus a plu à Dieu, puisque c'était pour son vicaire qu'ils combattaient

Pour que cette histoire fût complète, j'ai suivi les destinées de TAIgérie jusqu'au commencement de l'année 1869, en indiquant les principaux efforts tentés pour y assurer la domination Irançaise.

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