‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 112 sur 155 · IA\1\E IX · texte numérisé non relu

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possessions territoriales de l'église de Saint-David, pendant que luimôme faisait passer en Angleterre tout ce qu'il touchait de revenus. Il imposa la taille aux prôlres de cette église, prit la dîme de leurs bestiaux, et exigea de tous ses diocésains des aides extraordinaires et des présents aux quatre grandes fôtes de l'année. Il vexa si cruellement les habitants du pays, que, malgré le danger de la résistance à un évoque imposé parles Anglo-Normands, ils le chassèrent de chez eux, après l'avoir souffert huit ans.

Pendant que l'élu de Henri II pillait l'église de Saint-David, l'i-hi du clergé de cette église était réfugié en France, sans nul appui, parce qu'aucun roi ne pensait qu'en protégeant un évoque obscur du petit pays de Galles, il ferait grand tort au roi d'Angleterre. Giraud de Barri, fatigué de l'exil et privé de ressources à l'étranger, résolut de retourner dans son pays. Il attendait, pour quitter Paris, des nouvelles et un envoi d'argent dont le retard le désespérait. Dans sa tristesse, il alla prier et implorer le secours d'en haut à la chapelle que l'archevôque de Reims, frère du roi Louis VII, avait consacrée à la mémoire de Thomas Beket, comme saint et martyr, dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Revenu en Angleterre, l'archidiacre Giraud ne reçut point de mauvais traitements, grâce à son impuissance; et même, par suite d'une négociation avec le prélat normand que les Gallois avaient chassé de Saint- David, il fut chargé, par intérim et comme simple vicaire, de l'administration épiscopale. Mais il y renonça bientôt par dégoût des contrariétés que lui suscitait le titulaire, qui, chaque jour, lui envoyait l'ordre de suspendre ou d'excommunier dans le chapitre quelqu'un de ses propres partisans et de ses amis les plus dévoués. C'était le temps où les Normands d'Angleterre venaient d'entreprendre la conquête de l'Irlande. Ils oflrirent à Giraud, qu'ils ne voulaient pas laisser devenir métropolitain dans le pays de Galles, trois évêchés et un archevêché dans le pays des Irlandais; mais, quoique petit-fils de l'un des conquérants de la Cambrie, Giraud ne consentit point à devenir, pour un peuple étranger, un instrument d'oppression. «Je refusai, dit-il dans le récit (( de sa propre vie, parce que les Irlandais, de môme que les Gallois, ne « prendront jamais pour évoque, à moins d'y être contraints par vio- (( lence, un homme né hors de chez eux. »

En l'année \ 108, sous le règne de Jean, fils de Henri II, l'évôquc normand de Saint David mourut en Angleterre; et alors le chapitre gallois, par un acte unanime de volonté et de courage, nomma, pour la seconde fois, son ancien élu, Giraud de Barri. A cette nouvelle, le roi Jean entra dans une colère violente. Il fit déclarer l'élection nulle par l'archevêque de Canterbury, en vertu de ce droit de suprématie religieuse sur toute la Bretagne, que les Cambricns avaient refusé si constamment de reconnaître. L'élu de Saint-David nia cette suprématie, déclarant que sou

église était, de toute antiquité, métropolitaine et libre, sans sujétion envers aucune autre que celle de Rome, et que, par conséquent, aucun primat n'avait le pouvoir de le révoquer. Tel avait été, avant la conquête du pays de Pembroke, sous le règne de Henri P% le droit de l'église de Saint-David, héritière de Tantique métropole de Caerleon sur l'Usk. L^nic des premières opérations de l'autorité anglo-normande fut, comme on l'a vu plus haut, d'anéantir cette prérogative, et d'enlever ainsi aux Cambriens qui résistaient à la conquête la force morale que leur donnaient l'autonomie religieuse et l'indépendance ecclésiastique. « De ma vie je ne permettrai, disait Henri H, que les Gallois aient un « archevêque. »

Ainsi la querelle de privilège élevée entre l'évêque Giraud et le siège de Canterbury n'était autre chose qu'une des faces de la grande question de l'asservissement du pays de Galles. Une bonne armée pouvait seule trancher le différend; et Giraud n'avait point d'armée. H se rendit à Rome auprès du pape, seul supérieur que reconnût son église, et auquel ceux qui l'avaient élu recommandèrent avec conflance leur cause et la sienne. Son espérance était de voir reconnaître les droits de la métropole cambrienne et d'être lui-même confirmé et consacré archevêque par le souverain pontife. H trouva à la cour pontificale un commissaire du roi d'Angleterre, qui l'avait devancé, chargé de présents magnifiques pour les conseillers du pape, pour le pape et pour les cardinaux. Mais l'élu de Saint-David n'apportait avec lui que de vieux titres vermoulus, ses œuvres littéraires et les supplications d'un peuple qui n'avait jamais été riche.

En attendant que l'ambassadeur du roi Jean, Regnaud Foliot (qui par hasard portait le même nom que l'un des ennemis mortels de Thomas Beket), fit annuler par le sacré collège l'élection faite à Saint-David, tous les biens de cette église et les propres biens de Giraud de Barri furent séquestrés. Des proclamations déclarèrent traître au roi le soidisant élu des Cambriens, le téméraire qui voulait soulever contre le roi ses sujets du pays de Galles et former contre lui une confédération des chefs encore indépendants. Raoul de Bienville, bailli de Pembroke, homme doux et qui ménageait les vaincus, fut destitué de sa charge, et un certain Nicolas Avenel, connu pour son caractère farouche, vint le remplacer. Le grand justicier d'Angleterre adressa au clergé du diocèse de Saint-David des dépêches conçues dans les termes suivants : (( Sachez que l'archidiacre Giraud est ennemi du roi, et agresseur de la « couronne ; et que, si l'un de vous ose entretrenir quelque correspon- « dance avec lui, sa maison, sa terre et ses meubles seront livrés au « premier occupant. » Dans l'intervalle de trois voyages que l'archidiacre fit à Rome, et entre lesquels il fut obligé de se tenir caché par prudence, on lui signifia, à son ancien domicile, des avis menaçants.

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dont l'un portait ce qui suit : « Nous t'ordonnons et te conseillons, si (( tu aimes ton corps et tes membres, de ne tenir ni chapitres ni synodes (( en aucun lieu de la terre du roi ; et tiens-toi pour averti que, si tu te (( mêles de quoi que ce soit qui regarde l'évôché de Saint-David, ton <' corps, avec tout ce qui t'appartient, en quelque endroit qu'on le « trouve, sera mis à la merci du seigneur roi, et sous bonne garde. »

Après quatre années, pendant lesquelles la cour de Rome préluda à son jugement définitif par des décisions flottantes et tour à tour favorables ou contraires à chacune des deux parties, Giraud fut condamné sur le témoignage de quelques Gallois de basse condition vendus aux Anglo-Normands, et que Rcgnaud Foliot avait fait venir, avec grand appareil, pour déposer contre leur propre pays. La persécution et la terreur poussèrent même les membres du chapitre de Saint-David à délaisser Tévêque de leur choix et à reconnaître la suprématie dune métropole étrangère. Lorsque Giraud de Barri, après la perte de son procès, revint dans le pays de Galles, personne n'osait lui ouvrir sa porte; et l'on fuyait comme un pestiféré l'homme qui s'était rendu redoutable aux conquérants. Ceux-ci pourtant ne songèrent pointa le poursuivre de leur vengeance; et il fut seulement cité en Angleterre devant un synode d'évêques pour y recevoir son arrêt de destitution canonique. Les prélats normands prirent plaisir h lui adresser des railleries sur se^ grands travaux et leur peu de succès. « Vous étiez bien fou, lui dit (( l'évêque d'Ély, de tant vous donner de peines pour procurer à ces gens « un bien dont ils ne se souciaient pas. et pour les rendre libres malgré « eux ; car vous voyez qu'aujourd'hui ils vous désavouent. — Il est vrai, « répondit Giraud, et j'étais loin de m'y attendre. Je ne pensais pas que « des clercs gallois, qui,. il y a si peu d'années, jouissaient, avec toute « leur nation, d'une liberté originelle, fussent capables de plier sous le " joug comme vos Anglais, qui sont depuis longtemps serfs et subjugués, 0 et pour qui la servitude est devenue une seconde nature, o

Giraud de Barri renonça aux affaiies ecclésiastiques, et, se livrant tout entier à la culture des lettres, sous le nom de Giraud le Cambrien, il fit comme écrivain élégant plus de bruit dans; le monde qu'il n'en avait fait comme antagoniste du pouvoir. En eflet, bien peu de gens en Europe, au xu* siècle, s'intéressaient à ce qu'un reste de l'antique population bretonne ne perdit point sa liberté religieuse, et, avec elle, la garantie de son indépendance nationale. Il n'existait guère alors parmi les étrangers de sympathie pour un pareil malheur; mais, au sein même du pays de Galles, dans la portion du territoire où la terreur des lances normandes n'avait pas encore pénétré, les travaux de Giraud pour la patrie galloise étaient un sujet universel d'entretien el d'éloges. « Notre « pays, disait le chef de la province de Povvis dans une assemblée po- (' litique, a soutenu de grands combats contre les hommes de l'Angle-

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« terre ; cependant jamais aucun de nous n'a tant fait contre eux que a l'élu de Saint-David ; car il a tenu tête à leur roi, à leur primat, à leurs « clercs à eux tous, pour l'honneur du pays de Galles. » A la cour de Lewcllyn, prince de la Cambrie septentrionale, dans un festin solennel, un barde se leva, et dit qu'avant de faire entendre un chant nouveau sur l'homme qui avait entrepris de relever la dignité du siège de Saint- David, il proposait à tous les assistants cette question : si, pour une telle entreprise, la gloire devait dépendre du succès. Lewellyn, parlant le premier, répondit en ces termes : « Je dis que celui qui a tiré de l'oubli a et réclamé contre toute TAngleterre les droits de Saint-David a fait « assez pour sa gloire, quoi qu'il arrive. Car tant que durera le pays de (( Galles, sa noble action sera célébrée d'âge en âge par l'histoire écrite a et par la bouche de ceux qui chantent. »

Une grande erreur des historiens au siècle dernier fut le jugement partial et dédaigneux porté alors sur les querelles entre rois et évêques qui éclatèrent si fréquemment et causèrent tant de troubles dans les siècles du moyen âge. Dans le récit de la plus tragique de ces luttes, celle de Henri II et de Thomas Beket, nos devanciers n'ont pas hésité à se déclarer sans réserve contre le plus faible et le plus malheureux des deux adversaires. Ils ont complètement oublié, envers un homme assassiné avec des circonstances odieuses, les principes de justice et d'humanité dont ils faisaient profession. Après six siècles, ils ont poursuivi sa mémoire avec une sorte d'acharnement; et pourtant il n'y avait rien de commun entre la cause des ennemis de Thomas Beket au xii* siècle et celle de la civilisation au x\m^. Les résistances épiscopales aux prétentions de la royauté, les litiges ecclésiastiques, les appels au saint-siége, n'étaient pas quelque chose d'aussi spécial qu'on se l'est figuré; à part ce qui touche les droits de la conscience et la liberté religieuse, il y avait là en jeu des intérêts et des droits d'un autre ordre. A cette chancellerie romaine, centre de la diplomatie du monde chrétien, arrivèrent souvent des pétitions laïques dénonçant au chef de l'Église des griefs purement et profondément nationaux; mais celles-là, il faut l'avouer, ne furent pas toujours accueillies par l'autorité pontificale.

Ni bulle ni bref du pape Innocent III ne vinrent menacer le fils de Henri II, lorsque sept chefs gallois en appelèrent à ce pape contre les commissaires étrangers que les rois d'Angleterre cantonnaient chez eux, sous le nom d'évêques. « Ces évêques, venus d'un autre pays, disaient « les chefs dans leur supplique, nous haïssent, nous et notre patrie ; ils « sont nos ennemis par instinct; peuvent-ils s'intéresser au bien de nos « âmes? Ce n'est point chez nous qu'ils exercent l'office pastoral ; mais (( tout ce qu'ils peuvent enlever de notre pays par tous les moyens, « même illicites, ils le transportent en Angleterre et ils le dépensent « dans les abbayes et les domaines que les rois leur concèdent, afin que

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