‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 118 sur 155 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

circonstances fatales, aboutirent à la conquôte et à l'asservissement du pays.

Lorsque Henri, ûls de Geoffroy Plante-Gcnest, fut devenu roi d'Angleterre, il lui vint à l'esprit de signaler son avènement, comme premier roi de race angevine, par une conquête presque aussi importante que celle du Normand Guillaume, son bisaïeul maternel. II résolut de s'emparer de l'Irlande, et, à l'exemple du conquérant de l'Angleterre, son premier soin fut d'envoyer vers le pape, pour lui proposer de concourir à cette nouvelle entreprise, comme son prédécesseur, Alexandre II, avait pris part à la première. Le pape alors régnant était Adrien IV, homme de naissance anglaise, dont le nom de famille était Brekespeare, et qui, en s'expatriant fort jeune, avait échappé à la condition de misère faite à ses compatriotes. Trop fier pour travailler aux champs ou pour mendier en Angleterre, dit un ancien historien, il prit une résolution hardie, inspirée par la nécessité ; il alla en France, puis en Provence, puis en Italie, entra dans une riche abbaye en qualité de secrétaire, devint abbé, ensuite évoque, et enfin pape. Sur le trône pontifical, Adrien parut avoir oublié tous les ressentiments d'un Anglais contre les oppresseurs de sa nation. Il affectait pour le roi Henri II la plus grande complaisance. Il reçut gracieusement son message relatif au projet de subjuguer l'Irlande, et, d'après l'avis du sacré collège, il y répondit par une bulle, dont voici quelques fragments :

« Adrien, évéquc, serviteur des serviteurs de Dieu, à son très-cher (( fils en Jésus-Christ, l'illustre roi des Anglais, salut et bénédiction (I apostolique...

<( Tu nous as fait savoir, très-cher fils en Jésus-Christ, que tu voulais (I entrer dans l'île d'Hibernie, pour en soumettre le peuple au joug des (• lois, y extirper les semences du vice, et aussi pour y faire payer au <( bienheureux apôtre Pierre la pension annuelle d'un denier pour cha- <' que maison... Accordant à ce louable et pieux désir la faveur qu'il « mérite, et à ta requête une réponse bienveillante, nous tenons pour >■ agréable, qu'afin d'agrandir les limites de la sainte Église, de '< borner le cours des vices, de corriger les mœurs, d'enraciner la « vertu et de propager la religion chrétienne, tu fasses ton entrée (( dans cette île, et y exécutes, selon ta prudence, tout ce que tu juge- (( ras h propos pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Que le peu- « pie de cette contrée te reçoive et t'honore comme son seigneur et <i maître, sauf le droit des églises, qui doit rester intact, et aussi la « pension annuelle d'un denier, due par chaque maison au bienheureux « Pierre et à la très-sainte Église romaine...

(i Si donc tu juges à propos de mettre à exécution ce que tu as conçu <( dans ta pensée, emploie tes soins à former ce peuple aux bonnes « mœurs, et que, tant par tes efforts que par ceux d'hommes reconnus

3(J6 CO.NQLÊTE D t LANG LETEUR E.

« suffisants do foi, de parole et de vie, l'Église soit, dans ce pays, dé- « Corée d"un nouveau lustre ; que la religion du Christ y soit plantée et « croisse ; qu'en un mot, toute chose concernant l'honneur de Dieu et « le salut des âmes soit, par ta prudence, ordonnée de telle manière « que tu deviennes digne d'obtenir aux cieux la récompense éternelle, « et sur la terre un nom glorieux dans tous les siècles. »

Ce flux d'éloquence mystique servait, comme on peut le voir, d'une sorte d'enveloppe décente pour un pacte absolument semblable à celui de Guillaume le Bâtard avec le pape Alexandre II. Henri II se serait probablement hâté d'accomplir, comme Guillaume, son étrange mission religieuse, si une autre conquête, celle de l'Anjou, sur son propre frère Geoffroy, n'eût presque aussitôt détourné son attention. Ensuite il guerroya contre les Bretons et les Poitevins, qui tentaient de soutenir contre lui leur indépendance nationale. Enfin la rivalité du roi de France, qui ne cessait jamais de s'exercer, soit ouvertement, soit en secret, et surtout la longue et sérieuse querelle avec l'archevêque de Canterbury, l'empêchèrent d'aller conquérir, en Irlande, la royauté pour lui-même, et pour le pape la suprématie absolue jointe à un tribut annuel. Lorsque Adrien IV mourut, sa bulle dormait encore, attendant de remploi, au fond du trésor des chartes royales d'Angleterre, et elle y eût peut-être vieilli durant toute la vie du roi, si des événements imprévus n'avaient amené l'occasion de la faire paraître au grand jour. On a vu plus haut comment des aventuriers normands et flamands de naissance avaient conquis le territoire de Pembroke et une portion des côtes occidentales du pays de Galles. En s'établissant sur les domaines usurpés par eux, ces hommes n'avaient point quitté leurs anciennes mœurs pour des habitudes d'ordre et de repos; ils consommaient au jeu ou en débauches tout le revenu de leurs terres, et les épuisaient au lieu de les améliorer, comptant sur de nouvelles expéditions, plutôt que sur Téconomie domestique, pour réparer un jour leur fortune. En un mot, dans la condition de grands propriétaires, de riches seigneurs terriens, pour parler le langage de l'époque, ils avaient conservé le caractère de soldats d'aventure, toujours disposés à tenter les chances de la guerre au dehors, soit pour leur propre compte, soit aux gages d'autrui.

C'est sous cet aspect qu'ils se firent remarquer des habitants de l'île d'Érin, qui souvent venaient visiter, pour des affaires de négoce, les côtes du pays de Galles. Pour la première fois alors il se trouvait dans le voisinage de l'Irlande une colonie d'hommes exercés à porter l'armure complète, que, dans ce siècle, on appelait Tarmure française; la vue des cottes de mailles et des grands chevaux flamands des compagnons de Richard Strong-bow, chose nouvelle pour les Irlandais, qui ne connaissaient que les armes légères, leur causa une grande surprise. Les

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