LIVRE XI
Depuis l'avènement du roi Richard l^^' jusqu'à l'exécution du Saxon William surnommé Longue-Barbe.
'impossibilité de réunir tous les faits dans un même récit force maintenant l'historien de rétrograder jusqu'à l'époque où Henri II reçut du pape Alexandre III une bulle qui Tinvestissait de la seigneurie de toute Tlrlande. Le roi fit partir aussitôt les Normands Guillaume fils d'Elme et Nicolas, doyen de Wallingford, qui, à leur arrivée en Irlande, convoquèrent un synode de tout le haut clergé des provinces nouvellement conquises. Le diplôme d'Alexandre III et l'ancienne bulle d'Adrien lA^ furent lus solennellement dans cette assemblée, et ratifiés par les évéques irlandais, engagés, par leur première soumission, à de nouveaux actes de faiblesse. Cependant plusieurs ne tardèrent pas à se repentir et prirent part aux complots qui se tramaient secrètement clans les lieux occupés par dos garnisons normandes, ou môme à la résistance ouverte des provinces encore libres vers les bords du Shannon et de la Boyne. Laurent, archevêque de Dublin, l'un des premiers qui avaient juré fidélité au vainqueur, entra dans plusieurs insurrections patriotiques, et d'ami des étrangers devint l'objet de leur haine et de leurs persécutions. Ils lui donnèrent pour successeur un Normand appelé Jean Cominc, qui, pour accomplir sa nouvelle mission, se conduisit de telle manière i\ l'égard des indigènes, que ses compatriotes lui donnaient, par plaisanterie, le surnom d ' Écorchc-villa in .
En peu d'années, la conquête s'étendit jusqu'à la frontière orientale et méridionale des royaumes de Connaughl et d'L'lstcr. Une ligne de châteaux forts et de redoutes palissadées, se prolongeant autour du territoire envahi, lui faisait donner en langiic normande le nom de Pal. Chaque baron, chevalier ou écuyer d'outre-mcr, cantonné dans
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l'enceinte du pal, avait pris grand soin de bien fortifier son domaine : tous avaient des châteaux, grands ou petits, selon leur grade et leur richesse. La dernière classe de l'armée conquérante, eten particulier les Anglais, soit soldats, soit travailleurs, soit marchands, habitaient en masse dans des camps retranchés autour des châteaux de leurs chefs, ou dans les villes que les indigènes avaient en partie abandonnées. La langue anglaise était parlée dans les rues et les marches de ces villes, et le français dans les donjons nouvellement bâtis par les seigneurs de la conquête. Tous les noms de ces chefs que l'histoire a conservés sont français, comme Raymond deCaen, Guillaume Ferrand, Guillaume Maquerel, Robert Bigarre, Henri Bluct, Jeande Courey, HugueslePetit, etla nombreuse famille des fils de Gérauld, qu'on appelait aussi Gérauldins. Ainsi, les Anglais de race venus en Irlande à la suite des Anglo- Normands se trouvaient placés dans une condition moyenne entre ces derniers et les indigènes, et leur langue, la plus méprisée dans leur propre pays, tenait dans l'île d'Érin, un rang intermédiaire entre celle du nouveau gouvernement et l'idiome gallique des vaincus.
Ce qui restait de population irlandaise dans l'enceinte du pal, ou du territoire anglo-normand, fut bientôt confondu sous la môme servitude, et il n'y eut plus de distinction entre l'ami des étrangers et l'homme qui leur avait résisté; tout devint égal aux yeux des conquérants dès (ju'ils n'eurent plus besoin de personne. Dans le royaume de Linster, aussi bien qu'ailleurs, on ne laissa aux habitants, en terres et en propriétés, que ce qui ne valait pas la peine d'être pris. Ceux qui avaient appelé les Normands et combattu avec eux se repentirent et s'insurgèrent; mais manquant d'organisation, ils ne soutinrent pas leur révolte, et les étrangers les accusèrent d'inconstance et de perfidie. Ces reproches intéressés ont passé dans l'histoire contemporaine, qui en charge avec profusion tous les hommes de race irlandaise.
Vers Tannée 1177, les gens de Connaught et d'Ulster, non contents de défendre l'entrée de leur propre pays, résolurent de tenter l'affranchissement de tout le territoire envahi. Ils s'avancèrent jusqu'à Dublin; mais, comme ils étaient peu habiles dans l'art des sièges, ils ne réussirent pointa s'emparer de cette ville, nouvellement fortifiée, et furent ainsi arrêtés dans leur marche. Alors les Normands, pour les obliger à la retraite par une diversion puissante, entrèrent en Ulster, sous la conduite de Jean de Courey. Cette manœuvre contraignit le roi de Connaught à quitter la contrée du sud-est et à se porter vers le nord : l)eaucoup d'anciens chefs, et même des évêques irlandais du territoire anglo-normand, se réunirent à lui et suivirent son armée.
Dans ce temps, un cardinal nommé Vivien, envoyé par le pape en Ecosse pour y faire une quête d'argent, ayant réussi dans sa mission, débarqua au nord de l'Irlande, dans le pays où la guerre venait d'être