‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 153 sur 155 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

plication de ces paroles : « C'est moi, disait-il, qui suis le sauveur des 0 pauvres ; vous, pauvres, qui avez éprouvé combien est dure la main « des riches, puisez maintenant à ma source l'eau d'une doctrine salu- « taire; et puisez-y avec joie, parce que l'heure de votre soulagement est •I venue. Je séparerai les eaux des eaux, c'est-à-dire les hommes des « hommes; je séparerai le peuple humble et sincère du peuple orgueil- « leux et sans foi; je séparerai les élus des réprouvés, comme la lua mièrc des ténèbres. » Sous ces propos vagues et mystiques, l'imagination des auditeurs plaçait sans doute des sentiments et des désirs d'une nature plus précise; mais il eût fallu mettre à profit l'enthousiasme populaire; et l'avocat des pauvres se laissa devancer par les hauts fonctionnaires normands, qui, réunissant à Londres, en parlement, les évoques, les comtes et les barons des provinces voisines, citèrent l'orateur du peuple à comparaître devant cette assemblée.

William se rendit à la sommation, escorté d'une grande multitude qui le suivait en l'appelant sauveur et roi des pauvres. Ce signe non équivoque d'une immense popularité intimida les barons du parlement ; usant d'adresse, ils ajournèrent l'accusation à une prochaine séance qui n'eut point lieu, et s'occupèrent dès lors à travailler l'esprit du peuple au moyen d'émissaires adroits. De fausses promesses et de fausses alarmes, répandues tour à tour et à propos, calmèrent l'effervescence publique, et découragèrent les partisans de Tinsurrection. L'archevêque de Canterbury et les autres justiciers convoquèrent eux-mêmes plusieurs assemblées des petits bourgeois de Londres, et leur parlant tantôt du besoin de conserver l'ordre et la paix, tantôt de la puissance qu'avait le roi pour écraser les séditieux, ils réussirent à semer le doute et l'hésitation parmi les conjurés. Saisissant cet instant de mollesse et d'incertitude, toujours fatal aux partis populaires, ils exigèrent, comme otages et garants de la tranquillité publique, les enfants d'un grand nombre de familles de la moyenne et de la dernière classe. Les bourgeois n'eurent pas assez de résolution pour résister à cette demande; et la cause du pouvoir fut gagnée, dès que les otages, conduits hors de Londres, furent emprisonnés dans dilférentes forteresses.

Malgré la puissance que leur donnait l'inquiétude qui régnait à Londres sur le sort des otages, les justiciers n'osèrent pas encore faire arrêter publiquement l'homme pour la perte duquel tant de précautions avaient été prises. Ils résolurent d'épier le moment où William se trouverait, hors de chez lui, seul ou accompagné de peu de monde ; deux riches bourgeois, probablement de race normande, et dont l'un s'appelait Geoffroy, se chargèrent par zèle de cet espionnage. Suivis de gens armés, ils observèrent durant plusieurs jours toutes les démarches de l'homme à la longue barbe ; et une fois qu'il se promenait tranquille-

ment avec neuf de ses amis, les deux bourgeois l'abordèrent d'un air indifférent ; puis tout à coup celui qui se nommait Geoffroy porta la main sur lui en donnant le signal aux hommes d'armes apostésprès delà. William n'avait pour toute défense qu'un de ces longs couteaux que, selon la mode du temps, on portait à la ceinture ; il le lira, et d'un seul coup fit tomber Geollroy mort à ses pieds. Au môme instant arrivèrent les soldats, vêtus, de la tête aux pieds, de mailles à l'épreuve du poignard ; mais William et ses neuf compagnons, h fqrce de courage et d'adresse, firent si bien, qu'ils leur échappèrent, et entrèrent en fuyant dans l'église la plus voisine, dédiée à la Vierge, et que les Normands appelaient Sainte-Marie de l'Arche. Ils en fermèrent les portes et s'y barricadèrent. Les gens armés qui les poursuivaient essayèrent de forcer l'entrée, mais ne purent y parvenir ; et le grand justicier, apprenant cette nouvelle, envoya des courriers vers les châteaux voisins pour faire arriver, en grande hâte, de nouvelles troupes, ne se fiant pas, dans ce moment critique, à la seule garnison de la Tour de Londres.

Le bruit de ces événements causa dans la ville une grande fermentation ; le peuple était sensible au péril de l'homme qui avait si généreusement pris sa défense ; mais il montrait en général plus de tristesse que de colère. La \ue des soldats qui entraient en bon ordre pour occuper les rues et les places, et surtout la conviction qu'au premier soulèvement les otages seraient mis à mort, retinrent les bourgeois dans leurs ateliers et leurs boutiques. Ce fut vainement que les réfugiés attendirent du secours, et que quelques hommes déterminés exhortèrent leurs concitoyens à marcher en armes vers l'église de Sainte-Marie; la masse resta inerte et comme frappée de stupeur.

Pendant ce temps, William et ses amis se préparaient de leur mieux à soutenir un siège dans le clocher, où ils s'étaient retirés ; sommés plusieurs fois de sortir;, ils refusèrent toujours; et l'archevêque de Canterbury, pour les chasser plus promptement de leur poste, fît amasser une grande quantité de bois et mettre le feu à l'église. La chaleur et la fumée, qui remplirent bientôt la tour, obligèrent les assiégés de descendre à demi suffoqués. Ils furent tous pris, et, pendant qu'on les emmenait garrottés, le fîls de ce Geoffroy, que William avait tué dans sa fuite, vint à lui, et d'un coup de couteau lui fendit le ventre. Tout blessé qu'il était, on le lia à la queue d'un cheval, et on le traîna ainsi par les rues jusqu'à la Tour de Londres, où il comparut devant l'archevêque, et, sans information ni débat, reçut sa sentence de mort. Le même cheval le traîna de la même manière au lieu du supplice. Il fut pendu avec ses neuf compagnons ; « et c'est ainsi, dit un vieil historien, que périt Wil- « liam Longue-Barbe, pour avoir embrassé la défense des pauvres et de (( la vérité : si la cause fait le martyr, nul mieux que lui, et à plus juste « titre, ne peut être appelé martyr. »

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