LIVRE PREMIER o
n'eut pas de fin; et rlurant plusieurs siècles, la nation qui avait aini''- Arthur ne se docoui-agea point d'attendre sa guérison et son retour.
L'émigration des habitants des marais de l'Elbe et des îles qui les avoisinent inspira le désir d'émigrer de môme ;\ des peuples situés plus loin vers l'est, près des bords de la mer Baltique, et qu'on nommait alors Anghels ou Angles. Après quelques descentes et un premier essai d'établissement sur la côte orientale de la Bretagne, les guerriers de la nation des Angles se réunirent tous ou presque tous, pour une grande expédition navale, sous un chef nommé Ida, qu'ils saluèrent du titre de roi. Leurs soixante vaisseaux abordèrent près de l'embouchure de la Tyne. Afin de se rendre plus formidables aux habitants de ces contrées, ils firent alliance avec les Pietés, ennemis naturels des Bretons et toujours piôts i\ fondre sur oux du côté du nord. Les nouveaux conquérants germains, assurés par cette diversion, s'avancèrent rapidement de Testa l'ouest, brûlant tout dans leur marche et frappant de terreur les indigènes qui donnaient au roi des Angles le nom sinistre de Porte-flamme.
Malgré ses dévastations et sa bravoure, Ida fut arrêté au pied des montagnes d'où descend la Tyne, par une population qui lui barra le passage, pendant que les habitants de la plaine capitulaient et se rendaient h lui. « Le Porte-flamme est venu, dit un poëte breton contem- « porain ; il a crié d'une voix forte : Nous seront-ils livrés nos otages ; « sont-ils prôts?0\ven répondit en tirant son épée : Ici on ne livre point « d'otages ; il n'y en a pas, il n'y en aura jamais de prêts. Alors Urien. <( le chef du pays, s'écria : Hommes de ma tribu, réunis autour de moi, (( levons notre étendard sur la montagne et marchons contre les enva- 'I hisseurs de la plaine, tournons nos lances vers la tète des guerriers, (( allons chercher le Porte-flamme au milieu de son armée, et tuons avec <( lui ses alliés. »
Cet Urien, chef du pays de Reghed. aujourd'hui nommé Cumberland, remporta sur les Angles plusieurs victoires où brillèrent, à côté de lui, ses fils, dont Owen était le plus brave. Élu généralissime par toutes les tribus bretonnes du nord-ouest, il soutint, durant plus de vingt ans, une lutte opiniâtre contre les envahisseurs étrangers, arrêta leurs progrès, et, prenant contre eux l'offensive, les repoussa jusqu'au rivage de la mer. Mais sa mort, causée par un crime, fit tomber tout d'un coup le succès de la cause bretonne ; l'union des tribus se rompit, et les étrangers reconquirent le terrain qu'ils avaient perdu. Bientôt de plus grands malheurs survinrent, et une terrible défaite, où périrent le fils d'Urien et l'élite des guerriers bretons, rendit les Angles maîtres de tout le pays au nord de la Tweed jusqu'aux frontières des IMctes et des Scots.
Il y avait près de l'embouchure de la Clyde. sur le rempart élevé par les Romains entre ce fleuve et le détroit du Forlh, un ancien chAteau
10 CONQUÊTK DE L'ANGLETERRE.
garni de tours, le reste le plus considérable de celte ligne de postes fortifiés; on le nommait la forteresse de Caltraeth. C'était pour les Bretons un point stratégique d'une grande importance, car de là ils pouvaient tenir en échec leurs ennemis des deux races, les Angles au sud et les populations galliques au nord. Ils résolurent d'y concentrer leurs principales forces. Les clans des montagnes de Reghed, des bords du golfe de Solway, du val de la Glyde et de la rive gauche du Forth se rendirent en armes à Caltraeth et s'établirent dans la forteresse, ou, autour délie, sur la ligne du retanchement romain. C'est là qu'au milieu des réjouissances d'une fête nationale, où plusieurs jours se passaient d'ordinaire en festins et en scènes d'ivresse, ils furent assaillis à l'improviste par une armée d'Angles, de Pietés, de Scots, et, chose triste à dire, de Bretons devenus vassaux des Angles. Le combat fut atroce et continué durant sept jours au dehors, puis au dedans de la forteresse, dont tous les défenseurs moururent à leur poste. Trois cent soixantetrois chefs, portant le collier d'or, marque du haut commandement chez les Bretons, avaient pris avec leurs hommes le chemin de Caltraeth ; il n'en revint que trois, parmi lesquels était Aneurin, l'un des bardes les plus célèbres. Il fit sur ce grand désastre de sa nation un poëme qui s'est conservé jusqu'à nous.
Après cette victoire, qui réduisit tous les clans bretons du nord-est à l'état de sujets tributaires, la domination des Angles, s'étendant jusqu'aux rives du Forth et de la Clyde, eut pour limites, avec les montagnes de l'ouest, ces deux fleuves et le cours de l'Humber. Le territoire envahi ne reçut point de la conquête un nouveau nom; les Angles conservèrent les anciennes .dénominations géographiques, et s'en servirent pour distinguer politiquement leurs principales colonies. Il y eut deux royaumes fondés entre le Forth et l'Humber, dont l'un continua d'être appelé, comme dans les temps bretons, pays de Bryneich ou Bernicie, et l'autre pays de Deïfr ou Deïre ; plus tard, lorsqu'ils furent réunis, on les appela collectivement pays au nord de l'Humber. Le nom de royaume ou pays des Angles ne fut donné qu'à un territoire moins vaste et plus méridional, où des hommes de cette nation, avant son émigration en mass?, avaient fondé une*colonie peu nombreuse, mais capable de se maintenir contre les indigènes, grâce à l'alliance des Saxons orientaux au norddesquels elle habitait.
L'ancienne population des Coraniens, établie depuis des siècles au sud de l'Humber et qu'un si long séjour parmi les Bretons n'avait pu léconcilier avec eux, se joignit volontairement aux envahisseurs anglosaxons comme elle s'était jointe autrefois aux Romains. Dans son alliance avec les conquérants, son nom de peuple disparut de la contrée qu'elle occupait; mais le nom de ses alliés ne l'y remplaça point : tous les deux se perdirent, et le pays situé entre l'Humber et lûuse fut dès lors appelé
LIVHE IMILOMIEIt. If
])ays de Mcik, ou Mercie, à cause de la nature du sol, en grande partie marécageux. Ce furent des Angles descendus des territoires de Dcïre et de Bcrnicie, ou venus de la côte orientale, qui fondèrent, sous ce nom, le huitième et dernier royaume germanique en Bretagne. Los limites du peuple de Mercie, mélangé de Coraniens et d'Angles, ne furent point fixées dès le premier jour; ce peuple s'agrandit progressivement vers l'ouest aux dépens des Bretons encore libres, et vers le sud aux dépens des Saxons eux-mêmes, auxquels il ne se sentait point lié par la communauté d'origine d'une manière aussi étroite que les conquérants du sud l'étaient entre eux.
De ces huit royaumes, fondés en Bretagne dans l'espace de cent trente et un ans, par la conquête des Saxons et des Angles, aucun n'avait de territoire sur le bord de la mer de l'ouest, excepté celui des Saxons occidentaux, qui pourtant ne s'étendait point au nord du golfe où se jette la Savcrne. Les côtes de l'occident, presque dans toute leur longueur, depuis l'embouchure de la Glyde jusqu'à la pointe de Cornouailles, demeuraient au pouvoir de la race indigène et surtout des Bretons-Cambriens. La forme irrcgulière de ces côtes séparait de la masse de population encore libre, les tribus qui habitaient vers le midi, au delà du golfe de la Saverne, et vers le nord, au delà du golfe de Solway ; mais entre ces deux points opposés se trouvait un long espace de terre compacte, quoique plus ou moins resserré, selon le degré de projection des côtes dans l'Océan. Ce territoire montagneux et peu fertile, aujourd'hui nommé le pays de Galles, était l'habitation des Cambriens; ils y offraient un asile sûr, mais pauvre, aux émigrés de tous les coins de la Bretagne, aux hommes qui aimaient mieux, disent d'anciens historiens, souffrir et vivre indépendants, qu'habiter une belle contrée sous la servitude étrangère. D'autres traversèrent TOcéan pour aller retrouver en Gaule un pays que leurs aïeux avaient peuplé en même temps que la Bretagne, et où vivaient encore des hommes issus de leur race et parlant leur langage.
De nombreux vaisseaux de fugitifs bretons abordèrent successivement à la pointe occidentale de l'Armorique, dans les cantons qui, sous les llomains et même avant eux, avaient été appelés territoires des Osisuiiens, des Curiosolites et des Vénètes. D'accord avec les anciens habitants, qui reconnaissaient en eux des frères d'origine, les nouveaux venus se répandirent sur toute la côte septentrionale, jusqu'à la rivière de Itance, et vers le sud-est jusqu'au coiu-s inférieur de la Vilaine. Ils fondèrent sur cette péninsule un Ëlat séparé dont les limites varièrent souvent et en dehors duquel restèrent, jusqu'au milieu du ix' siècle, les cités de Rennes et de Nantes. L'accroissement de population de ce coin de terie occidental, le grand nombre d'hommes de race et de langue celtiques, qui s'y trouvèrent ainsi agglomérés, le préservèrent de l'inva-
sion du laniïage romain, qui, sous des formes plus ou mDÏns corrompues, gagnait peu à peu toute la Gaule. Le nom de Bretagne fut attaché à ces côtes, et en fit disparaître les noms divers des populations indigènes, pendant que l'île qui depuis tant de siècles avait porté ce nom le perdait elle-même, et, prenant le nom de ses conquérants, commençait cà être appelée, terre des Saxons et des Angles, ou, en un seul mot, Angleterre.
Dans le temps où les hommes de Bretagne, fuyant devant les Anglo- Saxons, s'établissaient sur la pointe de terre qu'on appelait la corne de Gaule, des Saxons expatriés de la Germanie venaient fixer leur demeure sur une autre pointe plus septentrionale de la côte des Gaules, aux environs de la ville dont l'ancien nom s'est changé en celui de Bayeux. Dans le même temps aussi, la ligue germanique, dont les membres prenaient, depuis deux siècles, le nom de Franks, c'est-à-dire intrépides, descendait, en plusieurs bans, des bouches du Rhin et de la Meuse, sur les terres centrales delà Gaule. Deux autres nations, de race teutonique, avaient déjà envahi complètement et habitaient à demeure fixe toutes les provinces du sud, entre la Loire et les deux mers. Les Goths occidentaux ou Yisigoths occupaient le pays situé à l'ouest du Rhône; les Burgondes tenaient la contrée de l'est. L'établissement de ces deux peuples barbares ne s'était pas fait sans violence ; ils avaient usurpé une pr)rtion des biens de chaque famille opulente: mais l'amour du repos et un certain esprit de justice, qui les distinguait entre tous les Germains, avaient promptément adouci leurs mœurs; ils se rapprochaient des vaincus, que leurs lois traitaient avec impartialité, et devenaient par degrés pour eux de simples voisins et des amis. Les Goths principalement se laissaient gagner aux mœurs romaines, qui alors étaient celles des habitants civilisés de la Gaule; leurs lois étaient, en grande partie, de purs extraits du code impérial ; ils se faisaient gloire des arts, et affectaient la politesse de Rome.
Les Franks, au contraire, remplissaient le nord des Gaules de terreur et de ravages; étrangers aux mœurs et aux arts des cités et des colonies romaines, ils les dévastaient avec indifférence et môme avec une sorte de plaisir. Comme ils étaient païens, aucune sympathie religieuse ne tempérait leur humeur sauvage. N'épargnant la vie d'aucun homme, disent les vieux historiens, pillant les églises et les maisons des villes et des campagnes, ils s'avançaient graduellement vers le midi pour envahir toutel'étendue de la Gaule ; tandis que les Goths et les Burgondes, poussés par une ambition pareille, mais avec des formes moins barbares, quelquefois d'accord, souvent en guerre, cherchaient à faire des progrès dans la direction opposée. Dans l'état de faiblesse où se trouvaient les provinces centrales, encore unies, mais seulement de nom, à l'empire romain, il semblait que les habitants de ces provinces, incapables de