‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 62 sur 155 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« habitants anglais de Shrewsbury (ce sont les paroles du rôle) disent " qu'il leur estbien lourd de payer intégralement l'impôt qu'ils payaient (I dans les jours du roi Edward, et d'ôtrc taxés pour autant de maisons (i qu'il en existait alors ; car cinquante et une maisons ont été rasées « pour le château du comte; cinquante autres sont dévastées au point « d'être inhabitables : quarante-trois Français occupent des maice sons qui payaient dans le temps d'Edward, et, de plus, le comte a « donné à l'abbaye qu'il a fondée trente-neuf bourgeois qui autrefois « contribuaient avec les autres. »

Ces monastères, fondés par les Normands dans les villes ou les campagnes de l'Angleterre, se peuplaient de moines venus d'outre-mer à la suite des troupes étrangères. Chaque nouveau ban de soldats était escorté d'un nouveau ban de clercs, qui venaient au pays des Anglais pour gaaingner, comme on disait alors. Dans l'année 10G8, l'abbé de Saint- Riquier en Ponthieu, s'embarquant au port de Wissant pour aller en Angleterre, rencontra plus d'une centaine de religieux de tous les ordres, avec une foule de militaires et de marchands, qui tous attendaient, comme lui, le moment de passer le détroit. Des bénédictins de Séez en Normandie, pauvres et manquant de tout, vinrent s'établir dans une vaste habitation que leur donna Roger de Montgomery, et y reçurent, pour leur table, la dime de toute la venaison prise dans la province de Shrop. Des moines de Saint-Florent, à Saumur, émigrèrenl pour venir occuper deux églises échues, par conquête, à l'Angevin Guillaume de Brause. Dans la province de Stafford, près de Stone, sur la Trent, se trouvait un oratoire dont les dépendances fournissaient le vivre et le logement à deux nonnes et h un prêtre saxon. Tous les trois furent tués par un certain Enisant, soldat de l'armée conquérante, et a cet Enisant, « ditla vieille tradition mise en vers, tua le prêtre et les deux nonnes, « afin que sa sœur, qu'il amenait avec lui, eût leur église. »

Depuis que la conquête prospérait, ce n'étaient pas seulement déjeunes soldats et de vieux chefs de guerre, mais des familles entières, hommes, femmes et enfants, qui émigraient de presque tous les coins de la Gaule pour chercher fortune en Angleterre ; ce pays était devenu pour les gens d'outre-mcr, comme ces terres nouvellement découvertes que l'on va coloniser, et qui appartiennent à tout venant, d Noël et Célestrie, sa « femme, dit un ancien acte, vinrent à l'armée de Guillaume le Bâtard, (( et reçurent en don de ce même bAtard le manoir d'Elinghall, avec <( toutes ses dépendances. » Suivant un vieux dicton en rimes, le premier seigneur de Cognisby, nommé Guillaume, était arrivé de Basse- Bretagne, avec son épouse Tifaine, sa servante Maufa et son chien Hardigras. Il se faisait des fraternités d'arme?, des sociétés de gain et de perte, à la vie et à la mort, entre les hommes qui s'aventuraient ensemble aux chances de l'invasion.

Robert d'Oiiilly et Jean d'Ivry vinrent à la conquête comme frères ligués et fédérés par la foi et le serment; ils portaient des vêtements pareils et des armes pareilles; ils partagèrent également les terres anglaises qu'ils conquirent, Eudes et Picot, Robert Marmion et Gauthier de Somerville firent de même. Jean de Courcy et Amaury de Saint- Florent jurèrent leur fraternité d'armes dans l'église de Notre-Dame à Rouen ; ils firent vœu de servir ensemble, de vivre et de mourir ensemble, de partager ensemble leur solde et tout ce qu'ils gagneraient par leur bonne fortune et leur épée. D'autres, au moment du départ, se défirent de tous les biens qu'ils possédaient dans leur pays natal, comme étant peu de chose au prix de ce qu'ils espéraient conquérir. C'est ainsi que Geoffroy de Chaumont, fils de Gédoin, vicomte de Blois, fit don à sa nièce Denise des terres et des rentes qu'il avait à Blois, à Chaumont et à Tours, u II partit pour la conquête, dit l'histoire contemporaine, et (( revint ensuite à Chaumont, avec de grandes sommes d'or et d'argent, « et des titres qui lui assuraient la possession de vastes domaines. »

Il ne restait à envahir que la contrée voisine de Chester, et cette ville était la seule des grandes cités d'Angleterre qui n'eût point entendu retentir les pas des chevaux de l'étranger. Après avoir passé l'hiver dans le nord, le roi Guillaume entreprit, en personne, cette dernière expédition; mais, au moment de partir d'York, de grands murmures s'élevèrent dans son armée. La^réduction du Xorthumberland avait fatigué les vainqueurs, et ils prévoyaient, dans l'invasion des bords de la mer de l'ouest et de la rivière de Dee, de plus grandes fatigues encore. Des récits décourageants sur la difficulté des lieux en plein hiver et l'opiniâtreté invincible des habitants de ces territoires circulaient parmi les soldats. Le mal du pays se fit sentir aux Angevins et aux Bretons auxiliaires, comme, dans l'année précédente, il avait attaqué les Normands. Eux, à leur tour, se plaignirent tout haut de la dureté du service et demandèrent, en grand nombre, leur congé pour repasser la mer.

Guillaume, ne pouvant réussir à vaincre l'obstination de ceux qui refusaient de le suivre, fît semblant de la mépriser. Il promit à qui lui serait fidèle du repos après la victoire, et de grands biens pour salaire de ses peines ; ensuite il traversa, par des chemins presque impraticables pour les chevaux, la chaîne de montagnes qui s'étend, du nord au sud, dans toute la longueur de l'Angleterre, entra en vainqueur dans la ville de Chester, et, selon sa coutume, y bâtit une forteresse. Il fit de même à Stafford; à Salisbury, dans son retour vers le sud, il distribua largement des récompenses à ses gens de guerre. Puis il se rendit à "Winchester dans sa citadelle royale, la plus forte de toutes, et qui était son palais de printemps, comme celle de Glocester était son palais d'hiver, et son palais d'été la Tour de Londres ou le couvent de Westminster près de Londres.

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