‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 66 sur 155 · I.IVR1-: V · texte numérisé non relu

I.IVR1-: V

l'Angleterre, et fil prendre tout l'argent que les riches Anglais y avaient placé en dépôt, ainsi que la plupart des vases, des reliquaires et des ornements précieux. On enle\a aussi des églises où elles avaient été déposées les chartes qui contenaient les fausses promesses de clémence et (le justice faites naguère j)ar le roi étranger, quand il était encore incertain de sa victoire. Cette grande spoliation eut lieu dans le carême qui, suivant l'ancien style du calendrier, termina l'année 1070; et aux octaves de Pâques arrivèrent en Angleterre, d'après les demandes adressées antérieurement par Guillaume, trois légats du siège apostolique. C'étaient Ermenfroy, évoque de Sion, et les cardinaux Jean et Pierre. Le conquérant fondait de grands desseins sur la présence de ces mandataires de son allié le pape Alexandre, el il les retint auprès de lui toute une année, les honorant, dit un vieil historien, à l'égal des anges de Dieu. Au milieu de la famine qui faisait périr les Anglais par milliers, des fêtes brillantes lurent célébrées dans le palais fortifié de Winchester. Là, les cardinaux romains, plaçant de nouveau la couronne sur la tête du roi normand, effacèrentla vaine malédiction que l'archevêque d'York, Eldred, avait prononcée contre lui.

Après les fêtes, il y eut à AVinchester une assemblée de tous les étrangers, laïques ou prêtres, qui s'étaient fait une grande fortune en prenant le bien des Anglais. Les évêques saxons furent sommés d'y comparaître, au nom de l'autorité de l'Église romaine, par des circulaires dont le style hautain pouvait leur présager d'avance l'issue que ce grand concile, comme on l'appelait, devait avoir pour eux. « Bien que l'Église '( de Rome, disaient les envoyés, ait le droit de surveiller la conduite de « tous les chrétiens, il lui appartient plus spécialement de s'enquérir de « vos mœurs et de votre manière de vivre, à vous qu'elle a instruits dans (( la foi du Christ, et de réparer la décadence de cette foi que vous tenez 'I d'elle. C'est pour exercer sur vos personnes cette salutaire inspecu tion que nous, ministres du bienheureux apôtre Pierre et représen- « tants autorisés de notre seigneur le pape Alexandre, nous avons résolu <(de tenir avec vous un concile, pour rechercher les mauvaises choses <( qui pullulent dans la vigne du Seigneur et en planter de profitables « au bien des corps et des âmes. »

Le sens réel de ces paroles mystiques était que le nouveau roi, d'accord avec le pape, avait résolu de destituer en masse tout le haut cleriié de race anglaise ; les légats venaient donner une sorte de couleur religieuse à cette opération politique. Telle était leur mission, et le premier prélat qu'ils frappèrent fut l'archevêque de Cauterbury, Stigand. celui qui avait couronné en face de l'invasion un roi de race anglosaxonne et qui donnait comme patriote des craintes au roi étranger. Mais ces griefs restèrent secrets, et l'arrêt de dégradation ecclésiastique fut motivé sur d'autres causes, sur des prétextes plus honnêtes, comme

s'exprime un vieil historien. L'ordination de Stigand fut déclarée nulle: d'abord parce qu'il avait pris l'archevêché de Canterbury du vivant de l'archevêque Robert, exilé par le peuple anglais; ensuite parce qu'il avait célébré la messe avec le pallium de ce môme Robert; et enfin parce qu'il avait reçu son propre pallium de Benoît X, déclaré antipape et excommunié par l'Église.

Quand l'ami du roi Harold et de son pays eut été, selon le langage ecclésiastique, frappé, comme un arbre stérile, par la hache de correction, ses terres furent partagées entre le roi Guillaume, l'évèque de Bayeux, frère du roi, et Adelise, femme de Hugues de Grantmesnil, qui, sans doute gagnée par cette gracieuse largesse, vint habiter l'Angleterre, et y ramena son mari. Ceux des évêques anglais sur le compte desquels on ne trouva rien à objecter canoniquement n'en furent pas m.oins frappés de même. Alexandre, évoque de Lincoln, Eghelmar, évêque de l'Estanglie, Eghelrik, évêque de Sussex, d'autres prélats et les abbés des principaux monastères, furent déposés presque à la fois. Au moment oi^i l'on prononçait à quelqu'un d'entre eux sa sentence, on le contraignait de jurer, sur l'Évangile, qu'il se regardait comme déchu de sa dignité à tout jamais, et que, quel que fût le successeur qu'on lui donnerait, il ne ferait rien pour le discréditer en protestant contre lui. Ensuite chaque évêque dégradé était conduit soit dans une forteresse, soit dans un monastère qui devait lui servir de prison. Ceux qui avaient été autrefois moines, on les recloitrait de force dans leurs anciens couvents, et Ton publiait officiellement que, dégoûtés du monde et du bruit, il leur avait plu d'aller revoir les anciens compagnons de leur jeunesse.

Plusieurs membres du haut clergé saxon trouvèrent moyen de sedérober à leur sort ; Tarchevêque Stigand et l'évèque de Lincoln s'enfuirent tous les deux en Ecosse ; Eghelsig, abbé de Saint-Augustin, s'embarqua pour le Danemark, et y resta, quoiqu'il fût réclamé comme fugitif du roi paiT un rescrit du conquérant. Eghelvin, évêque de Durham, sur le point de partir aussi pour l'exil, maudit solennellement les oppresseurs de son pays, et les déclara séparés de la communion des chrétiens, suivant les formules graves et sombres par lesquelles cette séparation se prononçait. Mais le bruit de ses paroles frappa en vain les oreilles du roi normand : Guillaume avait des prêtres pour démentir les prêtres saxons, comme il avait des épées pour briser les épées saxonnes.

Lanfranc, ce religieux d'origine lombarde, qu'on a vu plus haut jouer le rôle de négociateur auprès de la cour de Rome, vivait encore en Normandie, fort renommé pour son savoir comme légiste, et toujours également chéri du pape et du nouveau roi. Ce fut lui que les légats d'Alexandre II proposèrent pour remplacer Stigand dans l'archevêché

Page 1