LIVRE VI
le nom d'Anglais est devenu une injure \ et ce n'est mi pas seulement de la plume des contemporains que s'échappent de semblables plaintes : le souvenir d'une grande infortune et d'une grande honte nationale se reproduit de siècle en siècle dans les écrits des enfants des Saxons, quoique plus faiblement à mesure que le temps avance ^. Au quinzième siècle, on rattachait encore à la conquête la distinction des rangs en Angleterre ; et un historien de couvent, peu suspect de théories révolutionnaires, écrivait ces paroles remarquables : « S'il y sl chez nous tant de c( distance entre les conditions diverses, on ne doit « point s'en étonner, c'est qu'il y a diversité de « races ; et s'il y a parmi nous si peu de confiance et « d'affection mutuelle, c'est que nous ne sommes « point du même sang ^ » Enfin, un auteur qui vivait au commencement du dix-septième siècle rappelle la conquête normande par ces mots : Souvenir de douleur; il trouve des expressions tendres en parlant des familles déshéritées alors et tombées depuis dans la classe des pauvres, des ouvriers et des paysans '' ; c'est le dernier coup d'œil de regret
1. Ita ut Anglum vocari foret opprobrio. (Matth. Paris, t. I, p. 12.)
2. Amplas Anglorum terras et pra;dia multa Distribuens^ quas et adhuc pra^seus videt et dolet jetas.
(Hearne, nota; ad Guilielm. Neubrig., p. 722.)
3. Non miretur quis si varietas nationum tribuat varietatem conditionura, et inde crescat nimia difïidentia naturalis amoris, et dispersio sauguinis tribuat dispersam credulitatem mutute confidentiœ et dilectionis. (Henrici Knyghton, de Event. aiigl., apud Hist. anglic.^ Script., t. Il, col. 2343, ed„ Selden.)
4. The memorie of sorrow... By which great violence, suddain et lamentable désolation, it may wel hâve corne to passe that many
. 258 nONQUÊTE DE L'ANGLETERRE
1087 j^té dans le passé sur l'événement qui avait amené en Angleterre des rois, des nobles et des chefs de race étrangère.
Si, résumant en lui-même tous les faits exposés plus haut, le lecteur veut se faire une idée juste de ce qu'était l'Angleterre conquise par Guillaume de Normandie, il faut qu'il se représente non point un simple changement de régime ni le triomphe d'un compétiteur, mais l'intrusion de tout un peuple au sein d'un autre peuple, dissous par le premier, et dont les fractions éparses ne furent admises dans le nouvel ordre social que comme propriétés personnelles, comme vêtement de la terre, pour parler le langage des anciens actes'. On ne doit point poser d'un côté Guillaume roi et despote, et de l'autre des sujets grands ou petits, riches ou pauvres, tous habitants de l'Angleterre et par conséquent tous Anglais; il faut s'imaginer deux nations, les Anglais d'origine et les Anglais par invasion, divisés sur le même pays, ou plutôt se figurer deux pays dans une condition bien différente : la terre des Normands, riche et franche de taillages; celle des Saxons, pauvre, serve et grevée de cens ; la première, garnie de vastes hôtels, de châteaux murés et crénelés ; la seconde, parsemée de cabanes de chaume ou de masures dégradées; celle-là peuplée d'heureux
beeing anciently of tlie races and descents of meny woorthy families, yea even of Princes, liave since become poor artificers and pesants. {A restitution of decayed intelligence in antiquities, by Richard Verstegan, p. 175. 1603, in-4o.)
1. Vestura^ fructiis quilibet agro hœrentes. (Ducange, Gloss. ad script, mediee et infimce latinitalis, verbo Veslura.) — Gloss. Spelmani, verbo Accola.
et d'oisifs, de gens de guerre et de cour, de nobles iost et de chevaliers; celle-ci peuplée d'hommes de peine et de travail, de fermiers et d'artisans : sur l'une, le luxe et l'insolence ; sur l'autre, la misère et l'envie, non pas l'envie du pauvre à la vue des richesses d'autrui, mais l'envie du dépouillé en présence de ses spoliateurs.
Enfin, pour achever le tableau, ces deux terres sont, en quelque sorte , entrelacées l'une dans l'autre ; elles se touchent par tous les points, et cependant elles sont plus distinctes que si la mer roulait entre elles. Chacune a son idiome à part, idiome étranger pour l'autre ; le français est la langue de la cour, des châteaux, des riches abbayes, de tous les lieux où régnent le luxe et la puissance, tandis que l'ancienne langue du pays reste aux foyers des pauvres et des serfs. Durant longtemps ces deux idiomes se propagèrent sans mélange, et furent, l'un, signe de noblesse, et l'autre, signe de roture. C'est ce qu'expriment avec une sorte d'amertume quelques vers d'un vieux poëte qui se plaint de ce que l'Angleterre, de son temps, offre l'étrange spectacle d'un pays qui renie sa propre langue ^
1, Thus corne lo ! Engelond into Normaunes honde.
And the Xormanes ne couthe speke tlio bote her owe speche And speke frencli as diide atom, and lier chyldren dude also teclie ; So tliat heymen of tliis lond that of lier blod corne Holdeth aile thulke speche tliat hii ofhem nome,
Ac lowe men holdeth to englyss and to her Kunde speche gut. (Robert of Gloucester Chronide, éd. Hearne, p. 26i.^