LIVRE V
Chaque jour, au camp de ces brigands, de ces 1070 pirates pour la bonne cause, se rendait quelque io7i Saxon de haut rang, laïque ou prêtre, apportant avec lui les derniers débris de sa fortune ou la contribution de son église. Eglielrik, évèque de Lindisfarn, et Sithrik, abbé d'un monastère du Devonshire, y vinrent, ainsi que beaucoup d'autres. Les Normands les accusaient d'outrager la religion et de déshonorer la sainte Église en se livrant à un genre de vie criminel et infâme * ; mais ces reproches intéressés ne les arrêtaient pas. L'exemple des prélats insurgés encouragea beaucoup d'hommes, et l'ascendant qu'ils exerçaient sur les esprits, pour le bien comme pour le mal, devint favorable à la cause patriotique. Les gens d'église, jusque-là trop peu ardents pour elle, s'y rallièrent avec plus de zèle. Plusieurs d'entre eux, il est vrai, s'étaient généreusement dévoués; mais la masse avait appliqué aux conquérants le précepte apostolique de la soumission aux puissances ^ La conquête les avait en général moins maltraités que le reste de la nation : toutes leurs terres n'avaient pas été prises ; l'asile de leurs habitations n'avait pas été partout violé. Dans les vastes salles des monastères, où les espions normands ne pénétraient point encore, les Saxons laïques pouvaient se rassembler en grand nombre, et, sous pré-
1. Piraticam agressas, religionem poUuit^ Ecclesiam infamavit. (Willelm. Malmesb., de Gest. ponlific. awjl., lib. II, apud fier, anglic. Script., p.. 256, éd. Savile.)
2. ... Prœcepto apostoli dicentis : Deum timete, regem honorificate. (Orderic. Vital. HisL ecclesiast., lib. IV, apud Script, rer. normann., p. 509.)
1070 texte de vaquer à des exercices de dévotion, conver-
1071 ser et conspirer librement. Ils apportaient avec eux l'argent qu'ils avaient soustrait aux perquisitions des vainqueurs, et le laissaient en dépôt dans le trésor du saint lieu, pour le soutien de la cause nationale, ou pour la subsistance de leurs fils si euxmêmes périssaient dans les combats. Quelquefois l'abbé du couvent faisait briser les lames d'or et détacher les pierres précieuses dont les rois saxons avaient orné jadis les autels et les reliquaires, disposant ainsi de leurs dons pour le salut du pays qu'eux-mêmes avaient aimé durant leur vie. Des messagers braves et fidèles transportaient le produit de ces contributions communes, à travers les postes normands, jusqu'au camp des réfugiés*; mais ces manœuvres patriotiques ne restèrent pas longtemps secrètes.
Le roi Guillaume, d'après le conseil de Guillaume, fils d'Osbern, son sénéchal, ordonna bientôt des perquisitions dans tous les couvents de l'Angleterre, et fit prendre tout l'argent que les riches Anglais y avaient placé en dépôt, ainsi que la plupart des vases, des reliquaires et des ornements précieux ^. On enleva aussi des églises où elles
1. Ad cujus iTiandatum Egfridus... cum thesauris illius ecclesiae... in eliensem insulam advenit. (Thomœ Eliensis Hist. eliensis ; Anglia sacra, t. I, p. 609.)
2. Peciiniam quam ditiores Angli, propter illius austeritatem et depopulationem in eis deposuerant, aufei'ri... jnssit. {Hist. eliensis, apud lier, anglic. Script., t. III, p. 516, éd. Gale.) — Perraisit devastari omnia monasteria. (Chron. saxon., Fragm. sub anno mlxxi, apud (Uoss., éd. Lye, t. II, ad finem.) — Calicibus et feretris non pepprcit. (Tliomœ Rudborne Hist. major Winton.; Anglia sacra, t. I, p. 257.)