II
^j en parvint aux oreilles du roi Guillaume, sa colère ,067 fut au comble ; il voulait châtier rudement ceux qui lui avaient fait cette offense, mais ses propres amis intervinrent, et il pardonna en acceptant une somme de quarante marcs d'or'. Toutefois, la trêve ne fut pas longue entre le roi de la conquête et le couvent de Peterborough : « Bientôt, dit le narrateur contem- « porain, tous les maux et toutes les douleurs ont « fondu sur notre maison. Que Dieu daigne avoir « pitié d'elle 2. »
Cette prière d'un moine saxon pouvait être celle de tout habitant des provinces conquises; car chacun y avait largement sa part de douleurs et de misères : pour les hommes, s'était la ruine et la servitude ; pour lers femmes, c'étaient les affronts et les violences, plus cruelles que tout le reste. Celles qui ne furent pas prises par mariage le furent par amours^ comme on disait dans le langage des vainqueurs ', et devinrent le jouet des soldats étrangers, dont le dernier et le plus vil était seigneur et maître dans la maison du vaincu. « D'ignobles valets d'armes, « de sales vauriens, dit un auteur du temps, dis- « posaient, à leur fantaisie, des plus nobles filles, et « ne leur laissaient qu'à pleurer et à souhaiter la
inoolaa arbitrabantur eum regem fore. {Chron. saxon., éd. Gibsou, p. 173.)
1. Qiium id rex Willelmus fama accepisset, ira admodum ftiit commotus, dicens abbatem se despexisse. Viri autem boni intercedentes... Dédit idcirco régi xL marcas auri amicitiœ conciliandse causa. (Ibid.)
2. Omiiis dolor onmiaque mala monasterium oppresserunt. Deus illius misereatur. (Ibid.)
3. Le mot paramour, dans l'anglais moderne, est un bizarre composé de la vieille locution normande.
« mort *. Ces misérables effrénés s'émerveillaient '"«s
« d'eux-mêmes, ils devenaient fous d'orgueil et de •"" « surprise, de se voir si puissants, d'avoir des servi- « teurs plus riches que n'avaient jamais été leurs « pères; tout ce qu'ils voulaient, ils se le croyaient « permis^.» Tel fut le spectacle donné au monde par une conquête chrétienne, et tel fut le sort qui s'étendit sur les hommes de race anglaise, à mesure que la bannière aux trois lions avança sur leurs campagnes et fut arborée dans leurs villes ^.
Mais cette destinée, partout également dure, prit des apparences diverses, selon la diversité des lieux. Les villes ne furent point frappées comme les campagnes; telle ville ou telle campagne le fut différemtnent de telle autre ; autour d'un fond commun de nisères, si l'on peut s'exprimer ainsi, il j eut des î'ormes variées et cette multiplicité d'accidents qu'ofrent toujours les choses humaines.
1. Nobiles puellœ despicabiliura ludibrio armigerorum patebant, et ,b immundis nebulonibus oppressas, dedecus suum deplorabant. (Oreric. Vital. Hisl. ecclesiast., lib. IV, apud Script, rer. normann.,
2. Ut multos in Anglia ditiores et potentiores haberent clientes quam orum in Neustria fuerant parentes... et quasi vecordes e superbia fBciebantur unde sibi tanta potestas emanasset, et putabant quod iiicquid vellent sibi liceret. (Ibid., p. 522 et 523.)
3. Voici le tableau qu'on se faisait de la conquête en Allemagne et Iq France : Bastardus victor omnes pêne ejusdem regni prsesules ex-
lio, nobiles vero morti destinavit ; médiocres autem suis militibus 1 servitutem, uxores mdigenarum universorum advenis in raatrimoum subjugavit. (Ex Chronico germano-saxonico, apud Script, rer hilic. et francic, t. XI, p. 216.) — Guillelmus Nothus, rex Angloun effectus, omni arte et sollicitudine intendit proceres et nobiles losque anglicse gentis affligere, deprimere, proscribere, et ad suœ )luntatis arbitrium cuncta sive juste sive injuste redigere. (Ex ChrO' co lemovicensi Wiilelmi Godelli, apud ibid., p. 284.)
1066 Toute la contrée voisine de Hastings avait souffert J067 de telles dévastations que, vingt ans après, les domaines ruraux n'y produisaient aucun revenu. La ville de Douvres, à demi consumée par l'incendie, entra dans le partage d'Eudes, évéque de Bajeux.. qui ne put, disent les vieux actes, en savoir au juste la valeur, parce qu'elle était trop dévastée*. Il en distribua les maisons à ses vassaux et à ses gens; Raoul de Courbespine en reçut trois avec le champ d'une femme pauvre'^; Guillaume, fils de Geoffroy, eut aussi trois maisons dont l'une était l'ancien hôtel de la Ghilde ou corporation municipale ^. Près de Colchester, dans la province d'Essex, Geoffroy de Mandeville occupa seul quarante manoirs ou habitations entourées de terres en culture ; quatorze propriétaires saxons furent dépossédés par Engelry, et trente par un certain Guillaume. Un riche Anglais se remit, pour sa sûreté, au pouvoir du Normand Gaultier, qui en fit son tributaire * ; un autre Anglais devint serf de corps sur la glèbe de son propre champs
Dans la province de Suffolk, un chef normand s'appropria les terres d'une Saxonne nommée Edive
1. ... Pretium ejus non potuit computari quantum valebat. (Extrada ex Domesday-took, apud Rer. anglic. Script., t. I, p. 759, éd. Gale.)