‹ Histoire de la conquete de l'Angleterre par les NormandsChapitre 209 sur 233 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

armée, la nuit se passa d'une manière bien diffé- «°G6 rente ; tout entiers à l'exaltation patriotique et pleins d'une confiance en eux-mêmes que l'événement devait démentir, les Saxons se divertissaient avec grand bruit et chantaient de vieux chants nationaux, en vidant, autour de leurs feux, des cornes remplies de bière et de vin ! .

Au matin, dans le camp normand, l'évêque de Bajeux, fils de la mère du duc Guillaume, célébra la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet ; puis il monta un grand coursier blanc, prit un bâton de commandement et fit ranger la cavalerie. L'armée se divisa en trois colonnes d'attaque : à la première étaient les gens d'armes venus des comtés de Boulogne et de Ponthieu, avec la plupart des aventuriers engagés individuellement pour une solde ; à la seconde se trouvaient les auxiliaires bretons, manceaux et poitevins ; Guillaume en personne commandait la troisième, formée de la chevalerie normande. En tête et sur les flancs de chaque corps de bataille, marchaient plusieurs rangs de fantassins armés à la légère, vêtus de casaques matelassées, et portant de longs arcs de bois ou des

minico corpore communicarunt. (Willelm. Malmesb., d» Gest. reg. angl., lib. III, p. 101, éd. Savile.) —

De lor péchiez confez se firent, As proveires les regehirent Et qui n'en ont proveires prez A son veizin se fist confez.

(Roman de Rou, t. II, p. 184.)

1. Angli, ut accepimus, totam noctem insomnem cantibus potibnsque ducentes. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. III, p. 101, éd. Savile.) — Roman de Rou, t. II, p. 184 à 186.

José arbalètes d'acier. Le duc montait un cheval d'Espagne, qu'un riche Normand lui avait amené d'un pèlerinage à Saint-Jacques en Galice. 11 tenait suspendues à son cou les plus révérées d'entre les reliques sur lesquelles Harold avait juré, et l'étendard béni par le pape était porté à côté de lui par un jeune homme appelé Toustain le Blanc1. Au moment où les troupes allaient se mettre en marche , le duc élevant la voix, leur parla en ces termes2 :

« Mes vrais et loyaux amis, vous avez passé la « mer pour l'amour de moi et vous êtes mis en aven- « ture de mort, ce dont je me tiens grandement « obligé envers vous. Or, sachez que c'est pour une « bonne querelle que nous allons combattre, et que « ce n'est pas seulement pour conquérir ce royaume « que je suis venu ici d'outre-mer. Les gens de ce « pays, vous ne l'ignorez pas, sont faux et doubles, « parjures et traîtres. Ils ont tué sans cause les « Danois, hommes, femmes et enfants, dans la nuit « de la Saint-Brice ; ils ont décimé les compagnons « d'Alfred, frère d'Edouard, mon parent, et l'ont « aveuglé et mis à mort. Ils ont fait encore d'autres « cruautés et trahisons contre les Normands ; vous «vengerez aujourd'hui ces méfaits, s'il plaît à Dieu. « Pensez à bien combattre et mettez tout à mort, car « si nous pouvons les vaincre, nous serons tous ri-

1. Appendit etiam humili collo suo reliquias, quarum favorem HaraMus abalienaverat sibi. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 201.) — Chronique de Normandie ; Recueil des hist, de la France, t. XIII, p. 232 et 233.

2. Hic Willelm dux aixoquitur suis militibus; Tapisserie de Bayeux.

« ches1. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez : si je i066 « conquiers, vous conquerrez; si je prends la terre, « vous l'aurez2. Pensez aussi au grand honneur que « vous aurez aujourd'hui, si la victoire est à nous, « et songez bien que si vous êtes vaincus, vous êtes « morts sans remède, car vous n'avez aucune voie « de retraite. Vous trouverez devant vous, d'un « côté des armes et un pays inconnu, de l'autre, la « mer et des armes3. Qui fuira sera mort, qui se bat- « tra bien sera sauvé. Pour Dieu! que chacun fasse a bien son devoir, et la journée sera pour nous4. » L'armée se trouva bientôt en vue du camp saxon, au nord-ouest de Hastings. Les prêtres et les moines qui l'accompagnaient se détachèrent, et montèrent sur une hauteur voisine, pour prier et regarder le combat. Un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant, il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main droite; les Normands répétaient ses refrains ou criaient : Dieu aide ! Dieu aide 5 !

1. Chronique de Normandie ; Recueil des hist. de la France, t. XIII, p. 232.

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