CHARLES D'ANJOU
é HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE NAPLES.
les d'Avesne, ses fils du premier lit. — Sa prédileclion pour les Dampierre, issus de son second mariage. — Guerre civile en Hainaut. — Marguerite appelle Charles d'Anjou. — Elle lui donne le comté de Hainaut. — Vive résistance du pays contre la Dame Noire. — Une transaction termine la guerre. — Retour de Charles en Provence. — Ses démêlés avec Béatrix de Savoie, sa belle-mère. — Charles assiège Marseille. — Boniface de Castellane. — Marseille vaincue. — La Provence soumise. — Puissance et haute renommée de Charles. — Son portrait physique et moral. — Parallèle entre Louis IX et Charles d'Anjou.
La France, au xiu'' siècle , était dans toute la vigueur, dans toute TefFervescence de la jeunesse. Elle marchait à grands pas Ters ses destinées; mais elle n'y marchait pas au hasard : elle voyait et marquait le but. Des perspectives immenses s'ouvraient partout devant ses regards. Sur son sol fécond, apparaissaient de tous côtés les germes de sa future grandeur. La monarchie française entrait alors dans son printemps.
6 HISTOIRE DE L.\ OiNOCtTE
I/unité du territoire, œuvre des siècles, û'avait pu encore; être accomplie; mais déjà la rapidité de ses progrès semblait moins le résultat de la guerre ou de la politique que l'action nécessaire d'une force physique et naturelle. A Tavénement de Louis le Gros, le royaume ou plutôt le duché de France n'était guère composé que de quelques villes éparses au bord de la Seine et de TOise. A la mort de Philipjx! Auguste, soit par acquisition , soit par confiscation, soit à titre de conquête ou de suzeraineté féodale, la couronne de France dominait la Bretagne, la Flandre et possédait l'Artois, la Picardie, le Maine, la Touraine, le Poitou, et enfin la Normandie. La barrière de la Loire était tombée. Trop de sang souilla la guerre des Albigeois. Elle n'en eut pas moins pour conséquence dernière l'unité, ou pour mieux dire, Texistence, la création de la Franre. Son territoire n'avait encore été violé par aucune invasion ; les Français, au contraire, avaient pénétré Ju8([u'ii Westminster : Louis, fils de Philippe Auguste, avait tenu un momentlesoeptre d'Edouard le Confesseur. Ce n'est pas qu'une partie notable du soi français ne fût oooupée par des princes qui régnaient aussi en Angleterre; mais las Plan-
tagenets possédaient en France par droit d'héritage, non par droit de conquête. Ce n'était pas une dynastie anglaise ^ c'était une race angevinei qui régnait en Anjou » en Guyenne, en Poitou, en Saintonge. Par le langage, par les mœurs, par la physionomie , Richard Cœur de Lion ou Henri I|I n'étaiept pas des Anglaise L'invasion que VEur rope coalisée avait lancée contre la France, brisée à Bouvines, raffermit sa puissance et entoura son nom d'un invincible prestige. Rien alors ne nous arrivait d'Angleterre; au contraire, nous y envoyions tout 9 même la liberté. Le promoteur des franchises aristocratiques et communales do la Grande-Bretagne, Simon de Montfort, comte de Leicester, était un Français.
A l'influence extérieure s'unissait le progrès du dedans. Sans doute, la féodalité subsistait quoique affaiblie. U n'y avait pas encore de haute magistrat-
* Henri II, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre ne savaient pos Panglais. On peut considérer comme le premier Plantagenet vraiment Apgl^is, Edouard I", Qià de Henri HI. Le passage d'une nationalité à une autre se fit pendant le long règne de ce dernier. Cependant, il ne fut permis de plaider en anglnii que soqs Edouard III , et la différence de langage ne disparut qu*au xv* siècle. M. A. Thierry, (kmquéte de l'Angleterre, t. IV, p. 20 et S74 de la 7'édit. Pari», Fume, 1846.
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scellé dans les cartulaires monastiques pour n'en sortir qu'au bout de mille ans , et pour n'être plus désormais qu'un objet de curiosité érudite. Gomme cette origine ^ quoique très-noble , ne se perdait pas dans d'impénétrables nuages, on ne tarda pas à faire prévaloir le travail laborieux et compliqué, qui, par différents anneaux soudés 4vec art, rattache la troisième race à la seconde, la seconde à la première, et n'en fait qu'une seule chaîne, ornée à l'une de ses extrémités de la médaille de Clovis, et à son centre, du profil de Gharlemagne.
Philippe Auguste inaugura la grandeur de sa maison. Son règne avait vivement frappé les imaginations. Actif, résolu, prudent, toujours heureux, conquérant et législateur, le premier, depuis Gharlemagne, il montra ce que c'était qu'un roi. Après son aïeul, Louis IX releva encore l'image de la royauté en la plaçant presque au-dessus de la terre ; prince admirable dont on a souvent méconnu le génie pour ne rendre hommage qu'à sa vertu. Près de lui, l'Europe voyait avec respect sa mère, cette femme forte, la dame des darnes^; Marguerite de
* ■ Dominanim nacularium domina , Blsachia Franoorum , ^
ProvencQ, loyale et fine\ digne d'être U compagne du 8aiot roi, qui s'appuyait encore 8ur troi» frère^i braves, habiles et dévouési Robert d'Artois, Alpbom« de Poitiers et Charles d'Anjou , issus comme lui d^ Louis YIII et de Blanche de Castille.
Charles, né en 1226% était le troisième da c§s princes. Dans les rares monuments de sa première jeunesse , on ne retrouve que le type trè^-'peu perr sonnel du bachelier adolescent, du poursuivant d'amour, tel qu'il est reproduit à dette époque pw tous les faiseurs de fabliaux et de contes, Charles
« regiâ mater, Francise custos, tutrix et regina. » Matth. Paria, p. 834.
• Mouskes, Histoire de Toumus, p, 199, oité par Tillemonl, Vfç de saint LouiSy t. II , p. 203.
^ La date précise de la naissancâ du oomle d*AnJou eit trèi*eoiilestée. Voici les principaux témoignages : Mars 4220 , Art de vérifier hs dates, édil. in-4^ t. V, p. 344. — Mars 4224 et 4222, Papon, Piitoire de Provence, Paris, 4784, t. U, p. 56S. - 4226, lept mois avant la mort de son père. Pélrineau des Noulis, Histoire des rois de Sicile de la maison d* Anjou. — 4267, posthume. Le Nain de Tillemont, Vie de saint Louis^ Paris, 4847, publiée p^r M. deG9ule,t,I,p. 441. La date de la naissance de Charles d'Anjou parait fixée par l'article du traité pusse entre ce prince, devenu comte de Provence, et la ville de Marseille, qui porte « que ledit seigneur comte pron^ettait « de confirmercette convention lorsqu'il aurait atteint vingt-cinq ans d et la dame, sa femme, dix-huit. » Ruffi, Hiiioire de MariêiUê, p. 437. Le traité étant de 4254, il en résulte que la date la plus probable est celle de 4226. Si Charles était né en 4220, 4214 ou 4222, il aurait eu vingt-cinq ans dès 4245, 4246 ou 4247.
d'Anjou , à cette période de sa vie, ne présente rien d'original. La chasse, le jeu, la galanterie, occupent ses loisirs; il est poëte; il fait des stances sur le confort et le desconfort; il se plaint de ne trouver aucune consolation aux maux que la rigueur de sa dame lui fait souffrir. Cependant, ce qui lui donne bon espoir, c'est qu'il l'a servie Mniquemeni comme loyal ami\
Dans cette chanson, où la plainte amoureuse serpente avec quelque élégance à travers cinq couplets symétriquement agencés, on ne reconnaît que l'influence de l'éducation et des mœurs générales. Cette sorte de tendresse poétique serait restée bien étrangère à Charles d'Anjou , si elle ne lui avait été commandée par les convenances, qui varient avec les siècles, mais qui, toujours, imposent leur code aux chefs de l'ordre social. Charles faisait des vers, parce qu'à moins d'être un saint, comme Louis IX, il fallait être galant, sous peine de passer pour un prince sans lettres et sans grâces. En sa qualité de troubadour, Charles fut soumis à une singulière épreuve. Gislebert de Bemeville, autre troubadour,
' M. Paulin Paris, Romancero français. Paris, 4833, p. 424 . Voir TAppendice C.
proposa un jour la question suivante : Les dernières bontés d'une dame ont-elles pour effet d'accroître ou de refroidir le zèle du chevalier qui la sert? Cette cause fut plaidée contradictoirement par Gislebert et par le duc de Brabant. On prit pour juges le sire de Soissons et le bon comte d'Anjou*.
Il serait inutile de chercher , dans une phraséo^ logie banale, rien qui fût particulier au futur conquérant de ritalie; mais en examinant de plus près la chanson du royal poëte, on y trouve quatre mots qui, déjà gravés au plus profond de sa pensée, n'en ont pas été effacés un seul jour : Ne jamais désespérer et attendre. Charles d'Anjou est là tout entier.
Certes, lui-même l'ignorait alors. En étant ou plutôt en se croyant épris de la belle comtesse de Rethel, il s'abandonnait aux illusions de son âge. Il brûlait du désir de se signaler par mille prouesses chevaleresques, et surtout de vaincre en champ clos le comte de Nevers , son rival , qui avait osé offrir ses vœux à la comtesse ; mais
• Mss. Cangé, 67, f. ^U. --Histoire littéraire de la France, t. XX, p. 678.
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Louis IX avait défendu les tournois, ou du moins il ne daignait plus y assister. En les privant ainsi de sa présence , il avait jeté un extrême discrédit sur ces fêtes naguère si renommées. Les dames en étaient très-^affligées y et plus qu'aucune autre la reine Marguerite y élevée dans la joyeuse cour de Provence, au milieu des pas d'armes et des joutes du ga^ saber. Personne cependant n'osait en parler au roi; la reine elle-même n'en eût pas le courage. Charles d'Anjou ressentait un vif déplaisir de ne pouvoir rompre une lance sous les yeux de la dame de Rethel. Enfin, avec l'indomptable ténacité de son caractère, il décida qu'il y aurait un tournoi, s'y obstina et réussit. Voici comment il sut s'y prendre. Il y avait alors dans la maison du roi un chevalier du plus haut lignage et de la plus éclatante valeur^ nommé Érard de Valéry, seigneur de Saint-Valérion et de MaroUes, con« nétable héréditaire de Champagne. Nous le voyons ici dans la force de la maturité, plus tard nous le retrouverons dans sa vieillesse, et désormais le nom d'Érard de Valéry est inséparable de celui de Charles d'Anjou. Louis IX aimait beaucoup le connétable de Champagne. Sur quelques discours pieux du
sire de Valéry, le roi avait même conçu Tespoir de lui voir prendre un jour Thabit religieux. Plue d'une fois il en avait parlé à eon frère Charles, et ce fut sur ce désir que le comte d'Anjou bâtit son projet. 11 alla trouver Érard, et Tayant instruit do ion dessein il lui dit : a Le seul moyen d'obtenir un dernier tournoi est que vous promettiez au roi, qui est bien dévot, qu'en reconnaissance de cette faveur vous entrerea en religion» -^ Qui, moi, mon seigneur^ renoncer à la compagnie de gentilshommes et chevaliers pour celle de vilains et gens d'Église? Je n'en ferai rien. ^*«- Vous n'en aurez que la peur, comptez sur moi et allez parler au roi. »
L'étrange pacte est aussitôt conclu. On proclame un tournoi à son de trompe. Le roi, les reines, la cour dans tout son éclat, et, parmi les dames qui accompagnaient Marguerite, la comtesse de Rethel, aseistent à la joute. Les comtes d'Anjou et de Nevers entrent en lice; le cheval de celui-ci ftiit un faux pas; le comte de Nevers tombe la tête renversée; le sang jaillit des ouvertures de son casque. A cette vue la dame de Rethel pousse un cri de douleur. (( Hélas, s'écrie Charles d'Anjou, pourquoi
u'est-ce pas mon cheval qui a bronché*!... » En parlant ainsi il mentait sans le savoir!... Ne jamais tomber deviendra la passion de toute sa vie, et nul regard de femme ne lui semblera aussi doux qu'un coup d'œil de la Fortune. Mais s'il est vrai que le bon roi se laissât aller à donner des tournois malgré lui, ce qui devait être bien rare, il savait aussi prendre sa revanche. 11 faisait construire Tabbaye deRoyaumont. Par humilité, il y portait quelquefois lui-même , avec ses frères , la pierre et le mortier. Alphonse et Charles, moins animés à ce pieux travail, s'arrêtaient de temps en temps, pour respirer et deviser ensemble ; mais le roi gourmandait leur paresse et leur disait : « Allez, allez, les moines observent le silence et ne se reposent pas*. »
Enfin, le moment arriva pour Charles d'Anjou de secouer cette vie obscure et laborieusement oisive.
De tous les États secondaires en Europe aucun ne semblait plus désirable et n'était plus convoité que le comté de Provence. Son heureuse situation sur la Méditerranée entre la France et l'Italie,
• Romancero f loc. cil.
• Le Confesseur de h reine Marguerite, dans Join ville, éd. du Louvre, p. 334.
dans le voisinage de l'Espagne; la sûreté de ses ports, la richesse de son commerce, le nombre et la civilisation de ses habitants faisaient de ce simple comté un État égal ou même supérieur à des royaumes. Longtemps gouverné par une branche de la maison de Barcelone, dont un autre tbt meau était implanté sur le trône d'Aragon, ce beau pays restait ouvert, comme une proie, à l'ambition de tous les princes. Aucun ne le dédaignait, tous le convoitaient avidement; mais pour l'obtenir la force ne sufllsait pas. Il ne s'agissait pas seulement d'envahir une contrée, il fallait conquérir une héritière. Raymond Bérenger IV, comte de Provence, prince illustre et opulent, venait de mourir (1 9 août 1245) sans enfants mâles, à Aix. Par son testament signé à Sisteron, le 20 juin 1238, dans le couvent des frères mineurs, il avait laissé à chacune de ses deux filles aînées, la reine de France et la reine d'Angleterre, un supplément de dot de cent marcs d'argent; àSancie, épouse de Richard, comte de Cornouailles, plus tard roi des Romains, une légitime de cinq mille marcs; àBéatrix, la plus jeune de ses filles, tous ses États, qu'il substitua aux enfants mâles qu'elle pourrait avoir un jour. A leur dé-
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faut y il appelait la descendance de Sancie; et si la comtesse de Comouailles mourait sans laisser d*héritiers mâles^ la fille aînée de Béatrix héritait des comtés de Provence et de Forcalquier. Enfin, si toute la postérité des filles de Raymond Bérenger venait à s'éteindre , il donnait ses États à son cousin Jacques 9 roi d'Aragon, et à ses héritiers. Louis IX avait consenti à ces arrangements, à condition que la suzeraineté de la France fut reconnue par la Provence; mais la reine Marguerite, qui se regardait comme légitime héritière de ce comté, en garda un profond ressentiment.
La prévoyance et la passion se font également sentir dans ce dernier acte de Raymond Bérenger. Chef d'un petit État, il évitait ainsi que son comté ne disparut dans une monarchie du premier ofdre, telle que la France ou l'Angleterre. Homme du Midi, il éloignait de sa terre natale la domination des hommes du Nord, qu'il haïssait sans doute; et il espérait perpétuer ses États dans sa maison, en rendant possible le mariage de Béatrix avec le comte de Toulouse ou quelque cadet de la maison d'Aragon, ce qu'il n'osa exprimer dans son testament , de peur d'irriter ses gendres , mais
ce qui y sans nul doute, était le vœu de son coeur. Ce plan échoua par la politique réunie de sa veuve et de son principal ministre. Béatrix de Savoie , comtesse douairière de Provence, princesse d'un esprit supérieur, célébrée par ses contemporains et très-attachée à la France, ne pouvait éprouver aucune des antipathies des races méridionales contre celles du Nord, appartenant elle-même à une race intermédiaire et mixte. Son intérêt était d'ailleurs de chercher en dehors de la Provence un point d'appui contre une noblesse puissante; et quoique Romée de Villeneuve , corégent du comté avec Béatrix, appartînt à cette aristocratie nationale qui repoussait vivement l'influence fran* çaise, soit par raison d'État, soit par des motifs d'un ordre moins général, il seconda la princesse douairière, se concerta avec elle sur le choix du futur époux de Béatrix la jeune*, et tous deux, la régente et le ministre, convinrent d'appuyer la candidature de Charles , troisième frère du roi de France. Toutefois, ils ne purent donner une entière publicité à ce choix. Béatrix de Savoie et le sire de
• a Béatrix juvenis....» Cest ainsi qu'elle se cpjaliûe dans ses édlU| pour se dUtioguer de sa môre.
20 HISTOIRE DE LA œNOUÊTE
Villeneuve furent même contraints de cacher leur penchant pour ralliance du comte d'Anjou. Trop bien observés par des intérêts rivaux , ils semblèrent laisser le champ libre à toutes les prétentions légitimes. Le comte de Toulouse devint la ridicule victime de cette impartialité si bien jouée.
C'était un homme malencontreux, issu d'une lignée malheureuse. Aux infortunes de sa maison, qui avaient rempli le monde , avaient succédé les déconvenues de sa personne , qui étaient la risée publique. L'union du comté de Toulouse au comté de Provence aurait pu sans doute recréer une puissance respectable dans la Gaule méridionale. Sous d'autres auspices que ceux de Raymond VII, celte pensée pouvait aboutir à un résultat vraiment politique; mais après la cession qu'il avait faite à la France de la majeure partie du Languedoc; surtout après l'engagement formel de marier sa fille unique à Alphonse , comte de Poitiers , il n'avait plus à offrir que les débris d'un débris. D'ailleurs, qu'attendre d'un prince que l'âge n'avait éclairé sur aucune de ses folles équipées, et qui, au moment où il sollicitait la main de l'héritière de Provence, avait deux femmes, toutes les deux vivantes?
Cependant, comme il fallait agir prudemment et se servir du comte de Toulouse pour masquer les négociations avec la France , Béatrix de Savoie lui fit dire de venir à Aix, mais sansfaste^ sans bruit, peu accompagné^ pour ne pas éveiller la jalousie des puissances rivales. Pendant qu'on le traitait avec un semblant d'amitié qui redoublait sa confiance, Blanche, d'accord avec Béatrix, agissait secrètement à Rome pour lui susciter des obstacles. Des dispenses lui étaient de toute nécessité. Tout en les lui promettant, la reine et la comtesse douairière en sollicitaient et en obtenaient la suspension indéfinie. Raymond VII, brûlant d'impatience de recevoir ces dispenses si désirées, écrivait à Blanche pour la prier d'en faire presser l'envoi. Dans ce moment-là même, la reine arrêtait avec Innocent IV les clauses du mariage de son fils et de l'héritière de Provence \
Alors le comte de Toulouse se rejeta vers don Jaime, roi d'Aragon. Il en obtint de bonnes paroles, mais assurément peu sincères. Don Jaime travaillait secrètement à obtenir la main de Béatrix pour
• VUa Innoc. P. IV. Mural. ScripLrer. ital., t. HI.
n HISTOIRE DE LA CONQUÊTE
son fils don Pedro^ qui n'épousa la fille de Mainfroy que lorsqu'il eut échoué dans cette combinaison, qui aurait réussi du vivant de Raymond Béreiiger. Don Pedro fut donc, dès ce moment, le rival de Charles d'Anjou. C'était sa destinée; il ne pouvait pas y échapper.
Restait encore un concurrent, en apparence plus à craindre que tous les autres : l'empereur Frédéric, qui demandait Béatrix pour son fils Conrad. Il appuyait sa demande de dix galères armées en guerre, postées devant Marseille. Mais les foudres de l'Église étaient plus fortes que les flottes impériales; le stigmate d'excommunié dont l'empereur et le roi des Romains étaient marqués au front rendait leurs offres inacceptables pour une famille de princes catholiques.
Les chances de Charles d'Anjou étaient donc nombreuses et favorables. Son habile mère lui avait admirablement préparé les voies. Blanche avait eu beaucoup à faire. Les nobles provençaux étaient très-mal disposés pour l'établissement d'une dynastie française. Ils se rappelaient quels flots de sang, il y avait peu de temps encore, inondèrent le Languedoc et l'Albigeois; combien de châteaux forts
rasés ; d'antiques familles détruites dans cet contrées voisines ! Habitués d'ailleurs à la familiarité d'un chef presque leur égal, ils craignaient l'orgueil des princes de France. Quoique souvent en guerre avec le haut baronnage, les villes n'éprouvaient pas un éloignement moins prononcé pour la domination française si monarchique, si fiscale, si opposée dans le Midi aux droits de la commune et du municipe. La France les avait protégés dans le Nord pour les opposer au clergé , mais elle ne s'en serait assurément pas déclarée l'appui sur les bords de la Méditerranée, antique patrie de ces libertés, ûUes de la Grèce et de Rome, assises de temps immémorial sur une large base et bien différentes des essais de révolte tentés, avec l'argent de la royauté capétienne, dans quelques bourgades du Soissonnais ou du Hurepoix. L'opposition existait à la cour de Vincennes, elle se glissait aux côtés de Louis IX, et même dans sa couche* Marguerite, plus Provençale que Française , n'était rien moins que favorable aux projets de Blanche de Castille et de Charles d'Anjou, qu'elle haïssait également. C'étaient là de grands obstacles ; ils n'arrêtèrent pas la reine mère. Assurée du concours des deux Béatrix, de
24 HISTOffiE DE LA CONQUÊTE
Romée de Villeneuve et de Guillaume de Cotignac, leurs ministres , elle n'épargna ni l'or ni les promesses, ni même les menaces. Un parti français se forma dans le peuple provençal, et se prononça avec tant de force que les bourgeois d'Aix déclarèrent à Béatrix de Savoie qu'ils ne souffriraient jamais que leur comtesse reçût un époux d'une autre main que celle de sa mère ^
Le comte d'Anjou n'avait plus qu'à paraître. Tout était prêt pour le recevoir. 11 quitta Paris , emmenant avec lui une partie des troupes destinées déjà par Louis IX à une prochaine croisade. Dans sa marche sur Lyon , il rencontra un envoyé du comte de Toulouse, qui était venu peu accompagné ^ comme on l'en avait prié, et qui ne songea plus à rien disputer à un rival ai bien armé. Dès qu'on sut en Provence qu'un frère de Louis IX venait à la tête d*une armée française, tous les prétendants se retirèrent; don Jaime s'embarqua pour Barcelone; Andréa de Mari , amiral de l'empereur Frédéric ,
' « Dominam B. filiam vestram non maritabimus nec maritari « patiemur, quin vcstrum consilium primitus rcquiramus.» Serment du bailli d'Aix à Béalrix, dans -Papon , Hisfuiie île Provnire,^ t. ]1f p. Ixxxj.
reprit le large, et l'insouciant comte de Toulouse se consola en pensant qu'il assisterait aux fêtes données pour le mariage de Charles d'Anjou.
La belle Béatrix, comme une princesse enchantée, n'était plus bloquée par ses amoureux. Romée de Villeneuve la conduisit à Lyon, au pied du trône d'Innocent IV. Son futur époux l'y attendait. Le pape bénit leur union dans toute la pompe pontificale, transplantée du Vatican. Puis, conduits par leur oncle, Thomas de Savoie, comte titulaire de Flandre, du chef de Jeanne de Constantinople dont il était veuf, Charles et Béatrix se rendirent dans leur comté, où ils reçurent le serment de fidélité des prélats, des barons, des gentilshommes et des communes de la Provence, Toutes ne voulurent pas le prêter. Arles, Aix, Marseille, qui s'estimaient républiques, s'abstinrent du serment. Charles se garda de Texigerj son pouvoir était trop récent; mais fidèle à l'engagement qu'il avait pris avec lui-même dans son sirvente du déconfort, il ajourna sa vengeance et se tut*.
* Adam de La Halle ou Adam le Bossu raconte que Béatrix, éprise de Charles d'Anjou, lui avait fait dire de venir en toute hâte la délivrer du comte de Toulouse qu'on voulait lui faire épouser malgré
26 ^ HISTOIRE DE LA œNQUÈTE
Malgré les poésies de Charles, une corporation puissante qui embrassait tous les rangs et toutes les classes, depuis le prince jusqu'à l'artisan, la corporation des troubadours , se montrait hostile au mariage du comte d'Anjou avec l'héritière de Provence. Raymond de Péguilain, l'un d'entre eux, déplore cette alliance. « Au lieu d'un brave seigneur comte, dit-il, les Provençaux vont avoir un sire. Subjugués par les Français, ils n'oseront désormais porter ni la lance ni l'écu. » « La Provence, ajoutait Guillaume de Montagnagout, va s'appeler dorénavant le pays do défaillance au lieu du pays de vaillance^! »
Après trois mois de séjour, qui ne furent marqués par aucun événement, et où Charles d'Anjou ne laissa pénétrer ni son caractère ni sa politique, il quitta Aix et emmena Béatrix en France.
Louis IX les attendait à Melun. Des fêtes, des festins, une cour plénière attestèrent sa joie et sa
elle. Charles accourt, enlève sa fiancée, etc. Comme Adnm était poète lauréat de Charles d'Anjou, ce n*est probablement qu'une fiction inspir(*e par la flatterie; aussi n'en avons-nous tenu aucun compte; seulement nous avons cité le texte d'Adam dans TAppendice V. Ap. D.
« FaiUenza, — Proensa (pays de prouesse). Papon , Hi$t. de Provence, t. III, p. 447.
magnificence, vantée par les chroniqueurs. Il paraît cependant que Charles d'Anjou n'en fut pas satisfait. 11 trouva la pompe médiocre, et prenant à part la reine Blanche : «Mère, lui dit-il avec amertume, pourquoi donc en cette cour plénière ma majesté ne brille-t-elle pas autant que celle de mon frère? N'ai-je pas de plus que lui d'être fils de roi et de reine ^? » 11 parlait ainsi, parce que seul il était né de Louis le Lion, déjà roi. Voilà le premier élan de l'orgueil de ce prince. Il ne s'en départira jamais. Pour apaiser Charles , dont il connaissait l'ambition et la violence, même avant que l'une et l'autre eussent publiquement éclaté, Louis IX, dans cette même cour de Melun, détacha du douaire de
' « Anno quoque sub eodem, liberata est Olia comitis Pçovinciae « Riemundi jam defunclif natu scilicet minor, cuslodiae régis Frana corum, procurante comitissa Piovinciae Béatrice, matre ejusdem « puelise. Disponenle ij^ilur et sic volente rege Francorum cumsuo a concilio, collatus estcomitatus ProvinciaeCarolofratri régis Fran- « corum natu minori, et memorata puella matiimonialitcr copulala. « In quorum nuptiisquum lanta non re«pienduisset pompa nobiiiiaa lis sœcularis, idem Carolus irutus ma tri suac BlunchtC fertur subf murmurando dixisse : Quid est, mater, quod in convivio hoc gef nerali non tanta ut fratris mei rogis resplendet serenitas , quum a sim filius régis et rrginae, ille nequaquam? Et hoc dixit, quia t posl mortem régis Francorum Phihppi, et coronationem LodowicI, a genituset natus fuit Carolus memoratus ; rex autem Francorum, <c vivente Philippe rege, necdum adhuc Lodowico coronalo. » Matlh. Paris, p. 683.
28 HISTOraE DE LA CONQUÊTE
la reine Marguerite le comté du Maine, pour rajouter au comté d'Anjou. Quoique la reine eut reçu en échange Orléans et d'autres apanages considérables , on peut croire que cette mutation un peu forcée n'augmenta pas son affection pour son beaufrère.
Enfin, ce fut à Melun que le départ pour la croisade fut résolu. Tous les convives jurèrent de s'y rendre; le bon Raymond de Toulouse, qui avait assisté aux fêtes, sans mémoire et sans rancune, promit d'en prendre sa part comme les autres. Tout lui était bon pourvu qu'il fût partout; mais la mort le prévint et l'empêcha de clore son errante destinée par le pèlerinage de la Palestine.
Louis IX et Marguerite, Charles d'Anjou et Béatrix, s'embarquèrent à Aiguesmortes (1248). On pourrait s'étonner à bon droit de voir de jeunes souverains quitter leurs États et franchir les mers dans les premiers moments d'un règne difficile; mais, sans parler de l'esprit du temps, qui n'aurait point permis à Charles d'Anjou de laisser le roi prendre seul le chemin de la terre sainte, on peut croire que ni Béatrix de Savoie ni Romée de Villeneuve ne détournèrent le comte de cette entreprise.
Ils avaient pu voir de près^ pendant les trois mois de son séjour à Aix, ce qu'il y avait en lui d'ardeur, d'impétuosité, d'impatience. Le désir de prolonger leur autorité en l'exerçant pendant son absence, ou plutôt la nécessité de préparer le pays à une domination nouvelle , engagèrent la régente et le ministre à ne pas le retenir, d'autant mieux que des germes de mésintelligence s'étaient déjà élevés entre le comte et sa belle-mère. Elle usa loyalement de cette prorogation de pouvoir. Dans cet intervalle, le comté, gouverné avec sagesse , jouit d'une paix rarement ou faiblement troublée.
Charles, malgré la vigueur de son tempérament, eut peine à résister aux premières fatigues du voyage. Le début en fut triste et pénible. Pendant le séjour des croisés en Chypre, il fut atteint d'une épidémie qui ravagea l'armée. On craignit pour ses jours et pour ceux d'un enfant dont Béatrix venait d'accoucher, et qu'elle laissa en nourrice, loin d'elle, dans cette île étrangère. Ce fut à grand'peine que le comte d'Anjou put accompagner son frère jusqu'en Egypte ; mais à peine arrivé à Damiette, la guerre lui rendit la santé (1249).
Alors commence une vie nouvelle pour l'impé-
tueux Charles d'Anjou. A la vue de rarmée sarrasine qui Tattendait sur le rivage, saint Louis, malgré les instances du légat, s'élance de son vaisseau et marche à travers les vagues, ayant de Teau jusqu'à la ceinture. Tout malade qu'il est encore, son frère le suit, le bouclier au cou et la lance à la main. Un bruit circule dans l'armée musulmane : « Celui-ci est le frère du roi ; il faut le prendre ! » Serré de près, le prince ne résiste aux ennemis qu'à force d'en tuer. Au milieu des cadavres qu'il entasse autour de lui, il donne à ses chevaliers le temps de le rejoindre. Délivré par ses Angevins et ses Provençaux, Charles les range en bataille, se met à leur tète et les mène droit aux Sarrasins. 11 ordonne de frapper les chevaux au poitrail. Ces nobles coursiers arabes tombent aussitôt par centaines. Épouvantés de ce qui leur semble un prodige, les Sarrasins fuient; Louis et Charles les poursuivent ; et Damiette tombe au pouvoir de l'armée chrétienne.
Chargé de la défense du camp, ou, comme le dit poétiquement Joinville, établi à garder l'ost pardevers Babyloine, il s'aperçut que le prince des Turcs (l'Attabek) faisait ûler des troupes vers une tle située en face du camp français. Charles ne lui
en donna pas le temps, il tomba sur les Sarrasins, les poussa jusqu'au Nil et les culbuta en partie dans le fleuve. Le reste se défendit vaillamment. Il y eut une mêlée effroyable. La retraite était déjà sonnée; mais le comte de Forez , suivi de ses chevaliers , pénétra à cheval au milieu du camp musulman. Jeté aussitôt à terre, la jambe brisée, il allait infailliblement périr, quand tout à coup les musulmans, déjà prêts à massacrer cet aventureux chevalier, voient fondre sur eux le comte d'Anjou. Saisis de terreur, ils lâchent leur proie et se dispersent. Le comte se met à leur poursuite , en tue quelques-uns de sa main et rentre en triomphe au camp des croisés. Quelque temps après, il sauva une vie plus précieuse, celle du sire de Joinville. Surpris par l'ennemi, le sénéchal de Champagne s'était réfugié dans une masure où il ne pouvait se défendre contre les Sarrasins qui étaient venus l'y assaillir. Joinville et ses compagnons se battirent en désespérés. Il voyait les blessés autour de lui : « monseigneur Hugue d'Escot, navré de trois glaives au visage, et monseigneur Raoul et monseigneur Ferri de Loupey, d'un glaive parmi les épaules, et fut la plaie si large que le sanc li venoit du cors
»2 HISTOIBE DE LA CONQCtTE
comme le bondon d'un tonnel. » Qoant à moDseigoeor Érart de Syvîrey , sa blessure était encore plus affreuse; il avait le nez coupé aux deux tiers y et ce lambeau sanglant tombait sur ses lèvres. Alors Joinville ne songea plus qu à recourir aux saints du paradis. « Biau sire saint Jaque, que j'ai requis, aidiés-moyes, secourez à ce besoing. » A peine eut-il fait sa prière que le chevalier au nez coupé lui dit : « Monseigneur, permettez que j'appelle le comte d'Anjou à notre secours; je l'aperçois là dans les champs. » Érard de Syvirey, grandement loué par le sénéchal de penser a ses frères d'armes dans le pitoyable état où il se trouvait lui-même, monta à cheval et alla trouver Charles, qu'il requit de venir au secours du sire de Joinville et de ses chevaliers. Un riche homme, qui était avec le prince, le lui déconseilla; mais il répondit à ce bailleur d'avis qu'il ferait ce que le sire de Syvirey lui demandait. Aussitôt il donna de l'éperon, ses chevaliers en firent autant, et ils marchèrent tous au secours du sénéchal. Dès que les Sarrasins aperçurent le frère du roi, ils lâchèrent Joinville. A la fin, cerné do toutes parts , Charles allait succomber sous le
nombre lorsqu'il fut délivré par saint Louis liiimême^
L'aventureux fils de France ne bravait pas moins les éléments que les hommes. Un jour les Sarrasins lancèrent des feux grégeois sur les tentes des chrétiens. Frappés de surprise à la vue de cet ennemi mystérieux, les croisés étaient tellement épouvantés qu'ils n'osaient aller éteindre l'incendie. « J'irai! » s'écria le comte d'Anjou. On s'y opposa; mais on ne put le retenir qu'à force de bras. 11 était comme hors de sens; il voulait aller combattre contre les flammes, et y réussit. Dans une autre rencontre ^ saint Louis, du haut d'une colline, l'aperçut guerroyant seul avec une troupe de Sarrasins qui lui lançaient des traits et des banderoles enflammées. La croupe de son cheval en était toute hérissée et toute flamboyante. C'est ainsi que Charles laissait échapper les premiers symptômes d'une volonté qui ne reculerait pas même devant l'impossible^ dangereuse application d'une grande vertu ; mais alors ces prouesses du comte d'Anjou charmaient tous les regards. On n'en voyait que l'héroïque
' Joinville, p. 49.
3i HISTOIRE DE LA CONQUÊTE
bonne grâce et le séduisant éclat. D'autres exploits les suivirent de près. Comme un Horatius chrétien, Charles arrêta un jour toute Tarmée musulmane sur un pont de bois K Mais arrêtons-nous à notre tour; on ne peut multiplier sans fin de tels récits. L'héroïsme a aussi sa monotonie.
Le reste de la destinée de Charles d'Anjou , en Egypte, n'est plus séparé de celle de son frère. Proposé en otage, refusé par les musulmans qui n'en voulaient pas d'autre que le roi lui-même, exposé à être massacré, il partagea la captivité de saint Louis. La différence de leur caractère et surtout celle de leur piété se manifesta hautement dans cette circonstance. Lorsque les prisonniers furent délivrés, les émirs exigèrent de Louis IX le serment de renoncer à la foi chrétienne plutôt que de violer le traité. Le comte d'Anjou, ainsi que d'autres princes et chevaliers, conseillait de passer outre'; mais le roi repoussa avec horreur, comme un sacrilège, la seule supposition d'une si odieuse apostasie. Certes, le frère de saint Louis aurait plutôt péri que de renier son baptême; mais toujours politique, il ne
' Joinville.
* Le Confesseur de la reine Marguerite^ p. 304.
voyait dans cette supposition qu'une formule et rien de plus. Après avoir partagé la captivité du roi, il eut également part à sa délivrance. Dans les alternatives, dans les péripéties sans nombre qui signalent les guerres saintes , il prit très-peu de goût pour les croisades.
Si Charles d'Anjou faisait Tadmiration de Tarmée, il était bien loin d'en faire les délices. Son orgueil, son égoïsme , la dureté de son cœur éclatèrent dans celte vie de guerre et d'exil. Louis IX luimême s'en plaignait avec amertume. Il regrettait profondément son frère favori, le comte d'Artois, guerrier imprudent, mais généreux, qui avait trouvé la mort à Mansourah. Il aimait aussi le comte de Poitiers, jeune homme simple et bon. L'humeur de Charles était moins pacifique. Déjà en France , avant de partir pour TÉgypte, saint Louis avait eu à réprimer l'audace de son frère. 11 tenait jtête au roi lui-même. Un jour il fit arrêter et ipettre en prison un gentilhomme pour avoir appelé de sa justice à celle du roi ^ « T a-t-il donc deux rois en France?» lui dit Louis IX, en lui ordonnant
' Ia Confesseur de la reine Marguerite*
36 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE
de relâcher son prisonnier et de se représenter devant les officiers royaux pour répondre de son action. Aucun avocat n'osa plaider la cause de rhomme condamné par le comte d'Anjou, tant il était redouté. Il fallut que le roi lui choisît d'autorité un défenseur. Tout en faisant état de son coupage, tout en éprouvant pour Charles la tendre et paternelle affection qu'il ressentait pour tous ses frères, Louis ne fut jamais dans une pleine ouverture de cœur avec celui-ci. Charles lui inspirait un sentiment assez semblable à de l'embarras, quelquefois même à une sorte de crainte. Le comte, de son côté, était profondément dévoué à saint Louis; il l'aimait comme un frère et il l'honorait comme un père et un roi; mais il ne paraissait pas sentir le besoin de cette vie de famille, de cette vie intérieure si chère à l'époux de Marguerite.
Pendant les sept jours de la traversée de Damiette à Ptolémaïs, le comte de Provence, qui naviguait sur le même bâtiment avec Louis, restait toujours enfermé et ne venait jamais lui tenir compagnie : « Que fait-il donc toute la journée, dit tristement le roi? — Sire, il joue aux tables avec monseigneur Gautier de Nemours. » Alors, tremblant
d'indignation, et encore chancelant de sa maladie, le roi passa dans la cabine de Charles, prit les dés, les échiquiers et les jeta dans la mer. Gautier de Nemours, qui faisait la partie du comte d'Anjou, ne perdit pas la tète. Pendant cet orage domestique, il s'empara de For dont il y avait grant foison, le mit en son geron et l'emporta*. Malgré l'aversion de saint Louis pour les jeux de hasard, les princes jouèrent beaucoup à Ptolémaïs. Le comte de Poitiers était si beau joueur que, lorsqu'il avait gagné, il faisait ouvrir la salle, appelait les gentilshommes, les dames, et leur distribuait son gain à poignées. Louis IX, sur les instances de la reine Blanche, ayant décidé le retour de ses frères en Europe , les regrets n'accompagnèrent pas le plus jeune. Cependant, il témoigna une émotion profonde, une vive douleur, lorsqu'il fallut se séparer du roi. L'armée, qui le croyait peu attaché à son frère, en fut étonnée. « Sénéchal, dirent les comtes de Poitiers et d'Anjou au sire de Joinville, nous comptons sur vous pour veiller à la sûreté du roi. 11 ne demeure chevalier près de lui en qui notre
' Joinville, p. 84.
confiance soit plus entière. » Enfin, /a ne/* appareilla pour la côte provençale , portant les deux comtes et les deux comtesses, Béatrix de Provence et Jeanne de Toulouse.
Pendant son absence , de nombreux éléments de discorde, comprimés quelque temps par la main ferme et douce de Béatrix de Savoie, s'étaient développés en Provence et avaient redonné des forces à la vieille constitution communale. Un tel état de choses ne pouvait qu'irriter le nouveau seigneur du pays. Le comté de Provence était une sorte de fédération de villes et de seigneuries, non-seulement indépendantes, mais souveraines. Fief du royaume d'Arles, la Provence relevait d'une fiction, et cette fiction avait produit l'anarchie. Les empereurs d'Allemagne, qui n'y exerçaient aucune autorité réelle, s'en disaient suzerains en leur qualité prétendue de rois d'Arles, et avaient prodigué les chartes aux villes et les fiefs aux barons. Barons et villes s'étaient fondés sur les diplômes impériaux pour proclamer leur indépendance absolue, et pendant la vacance de l'empire, ils s'étaient crus plus libres que jamais.
La profusion, on peut dire le pillage de ces con-
cessions, fut tel, que le titre même de roi d'Arles fut conféré, à prix d'argent, par les empereurs à la maison des Baux, la plus riche et la plus puissante de toute la contrée. Les grandes villes d'Arles, d'Avignon et de Marseille poussaient le cri de république. Les citoyens d'Arles étaient en guerre avec l'archevêque, homme tyrannique et orgueilleux. Cette circonstance donna lieu à une singularité dont il n'y a peut-être pas d'autre exemple : l'évê» que fut frappé d'interdit par des laïques \ On id chassa; Barrai de Baux fut élu podestat de la ville d'Arles; il l'était déjà d'Avignon. Barrai, dévoué à la reine Blanche, voulut mettre sa ville entre les mains de Charles d'Anjou; mais il ne parvint pas à persuader les Arlésiens, ce qui força Charles à les assiéger. Pour les réduire, il commença par dévaster leur territoire. Alors ces républicains virent qu'ils ne pouvaient tenir contre les forces d'un frère du roi de France, ni compter sur le maintien de l'alliance qu'ils avaient faite , non-seulement avec
• ft Quod nullus de Arelate sit ausus loqui cum domino arcbi- < epiâcopoarelatcnsi, nec in hospiliosuo intrare, nec eliam aliquod « servilium eidem vcl sua) maineUe faccre, nec vendut, scu muluet « aliquideisinemandalo domini polpstalis....» 23 août 4248. Arch. d'Arles, Livré Noir, f. 439.
b eommoDe d^ Narboime, mais encore at» îear arcbe^'^<pie lai-m^e, qui, s étai^t rapproché de ses aiieieDi ennemu, les exhorta à l'obiéUsanee. On eooelat la paix à Tarascon , où Charles résidait alors* L'archevêque y prit part et se mit sons la protection dn comte, qui ne laissa aux Arlésiens de leurs franchises que ce qu'il Toulait bien ne pas en prendre. La soumission pleine et entière de la noblesse suivit de près celle de la municipalité.
Avignon se rendit plus aisément encore. Cette ville se trouvait dans une position politique trèssingulière. Une moitié appartenait au marquisat de Provence, qui faisait partie du comté de Toulouse; l'autre moitié au comté de Provence proprement dit. Les deux frères, Alphonse, marié à Théritière de Toulouse, et Charles à la souveraine de Provence, unirent leurs forces pour venger une commune injure. Cette démonstration suffit. Avignon se hâta d'ouvrir ses portes aux deux princes. Elle renonça à tous ses droits, à tous ses privilèges et se remit entièrement en leurs mains. Le traité fût signé à Beaucaire. Sisteron et son évèque suivirent cet exemple. On ne pouvait espérer un tel
DE NAPLES. — LIVRE IV. i4
excès de facilité de la part de Marseille^ puissante par son commerce^ par sa richesse^ considérable à toutes les époques. L'antique municipe des Phocéens jouissait de ses privilèges depuis trop de ^ siècles pour les sacrifier en un jour. II était divisé en ville haute et basse : la ville haute gouvernée parTévèquC; la ville basse par des vicomtes^ anciens délégués impériaux qui s'étaient rendus indépendants et héréditaires. Ces évèques et ces vicomtes se livraient à une lutte perpétuelle ^ suffisante pour affaiblir et pour livrer Marseille, si déjà, en face de ces pouvoirs décrépits, elle n'avait renfermé dans son enceinte une population active, intelligente, industrieuse, Tâme et le nerf de cette grande cité.
Cependant Charles lui fit la guerre pour n'avoir pas l'air de reculer devant elle. Cette fois cependant il ne voulait pas pousser les hostilités trop avant. Ce n'est pas d'un coup qu'il croyait pouvoir abattre Marseille ; il sentait qu'il devait s'y prendre à plusieurs reprises. Aussi, après quelques mois d'escarmouches, il fit la paix avec les Marseillais, leur laissa tous leurs privilèges, consentit même à partager l'autorité avec eux; puis, pour mieux les en-
it UISTOIRB DE LA CONQUÊTE
dopmip, il quitta le pays et alla courir une aventure assez étrange, à l'autre bout de la France.
Les comtés de Flandre et de Hainaut^ étaient alors gouvernés par Marguerite, seconde fille de Baudouin, premier empereur latin de Constant!^ nople, et sœur de la comtesse Jeanne, qui fit pendre hardiment aux créneaux de Liège un aventurier qui se donnait pour son père. Marguerite n'était ni moins prompte ni moins déterminée. Elle avait des enfants de deux lits. Bien jeune encore, elle s'était violemment éprise de Bouchard d'Avesnes, son tuteur, et Tavait forcé à Tépouser. En vain Bouchard voulut résister. Tonsuré dans sa jeu* nesse, il craignait les foudres de TÉgUse. Elles éclatèrent en effet; mais Marguerite, absorbée par la passion, les méprisa; elle n'en craignit pas même l'influence sur la destinée de ses fils. Tout à coup, elle prit en horreur ses enfants, son mari, les aban^ donna et se déclara leur ennemie mortelle. Un nouvel amour avait tout changé. Marguerite fit rompre son mariage avec Bouchard d'Avesnes et épousa Guil-
« Annales de Jacques de Guyse, liv. XX, t. XV. Pari«, 4883. Dans tout ce i-écit des atTaires du Hainaut, nous suivrons ia chro> nique de Jacques de Guyse, en la comparant avec la nouvelle Histùir$ des oomtei de Flandre, par M. Bdw. Le Olay.
DB NAPLES. — LIVRB IV. 4t
laume de Dampierre; dont elle eut en peu de temps une nombreuse lignée.
Dès ce moment la comtesse de Flandre fut possé^ dée par une pensée unique , persévérante , qu'elle nourrit sans relâche de ses désirs j de ses aspira^ tions et de ses larmes : c'était de déshériter entiè* rement et de réduire à la condition privée ses fils du premier lit; qu'elle ne considéra plus que comme des bâtards. Cette femme ^ que Tindignation publi-> que appela la Dame Noire ^ se tint rugissante entre ses deux portées^ lionne pour défendre Tune, tigresse pour dévorer Tautre. L'exécution de son dessein trompa sa haine. Les d'Avesnes étaient des hommes plus forts et plus intelligents que les Dampierre. Jean d'Avesnes, Taîné des fils de Marguerite , se fit un haut renom parmi la chevalerie germanique; il obtint en mariage une des filles de Guillaume de Hollande ; élu roi des Romains; mais plus il se rendait indépendant de sa mère^ plus elle le regardait avec horreur pour elle-même, avec crainte pour ses autres enfants.
Alors une résolution extrême s'empara de l'esprit de Marguerite. Elle sacrifia le Hainaut à l'acquit sition d'un allié puissant , qui Taidât à en priver
44 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE •
868 premiers-nés. Peu lui importait en quelles mains passerait l'héritage de ses pères, pourvu qu'il échappât à ses fils du premier lit.
Elle se rendit à Vincennes auprès de Louis IX et lui offrit la réunion du comté de Hainaut à la France. Louis , sur le point de partir pour la croisade y reçut cette proposition comme une injure; il accueillit sévèrement Marguerite, et décida qu'après la mort de la comtesse, les d'Avesnes deviendraient comtes de Hainaut, lesDampierre comtes de Flandre. Cet arrêt mettait le poignard dans le cœur de Marguerite : l'infortunée n'avait pas ruiné ses enfants ! Cependant, elle ne perdit pas tout espoir; elle comprit qu'il fallait agir avec moins de publicité et recourir à la ruse. En attendant, pour se consoler, elle accabla le Hainaut d'impôts intolérables, de traitements injustes, et devint l'horreur de cette partie de ses États.
Un événement funeste, loin d'adoucir le cœur de la Dame Noire, porta son animosité jusqu'à la rage. Guillaume, l'aîné des Dampierre, périt par accident dans un tournoi. Le premier mouvement de sa mère fut d'en accuser les d'Avesnes. Ses partisans obtinrent avec peine qu'elle ne persistât pas
dans cette allégation impie. Pour toute réponse on n'entendait sortir de sa bouche que ce cri : (c 0 Dieu ! ô Dieu ! comment me venger de mes bâtards de fils I »
Une circonstance moins désespérante que la mort du jeune comte de Flandre , mais triste encore et humiliante pour Marguerite , mit d'autant plus le comble à sa douleur qu'elle avait été amenée par sa perfidie. Tandis que le duc de Brabant accommodait un différend qui existait de tout temps entre les comtes de Hollande et de Flandre, au sujet de rîle de Walcheren , Marguerite profita de la trêve pour faire envahir traîtreusement cette île par ses doux fils, Guy et Jean de Dampierre. Ils ne réussirent pas, tombèrent dans une embuscade, et après un combat sanglant, furent faits prisonniers par Florent de Hollande, frère de Guillaume, roi des Romains, Les comtes de Guines et de Bar, à la tète de six mille hommes, furent pris dans cette journée; Érard de Valéry était aussi du nombre des prisonniers. Après cette défaite Marguerite ne connut plus de bornes à ses fureurs , et se mit immédiatement en route pour Paris.
(1 252.) La reine Blanche vivait encore, et Charles
i6 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE
d'Anjou était revenu de la Palestine. Marguerite implora la reine et proposa une seconde fois la réunion du Hainaut. L'accroissement du territoire de la France était une grande séduction pour Blanche de Castille. Cependant , comme le roi avait parlé, Blanche ne voulait pas exprimer d'opinion contraire à celle de son fils. Elle se contenta de dire à la comtesse : « Dame cousine, allez raconter votre aCTaire à mon fils d'Anjou. » Blanche savait bien où elle envoyait Marguerite. Charles n'osa pourtant point accepter ouvertement la donation , mais il fit un traité par lequel la comtesse, pour tout le temps qu'elle aurait à vivre, lui engagerait le Hainaut comme remboursement des frais de la guerre ; c'était une hypothèque simulée. A son grand regret, Marguerite s'en contenta, et fit publier cette convention dans toute l'étendue de ses États. On dénonça les hostilités, et tous les princes de la chrétienté furent convoqués par la comtesse de Flandre et par le comte d'Anjou (1254).
La chevalerie de toute l'Europe s'empressa de répondre à cet appel. Combattre dans les grasses campagnes flamandes semblait un dédommagement dçs rudes chevauchées de la terre sainte. Après avoir
manqué de tout, on allait avoir toute chose en abondance, et si on y risquait sa vie comme ailleurs, du moins on était sûr de ne pas mourir de faim. Ce fut donc une merveille de voir avec quel empressement la noblesse de tous les pays accourait sous les drapeaux de ce jeune prince qu'on ne connaissait pas bien encore, mais qu'on devinait déjà.
Certes, ce n'étaient pas de petits compagnons que les sires de Bourbon et d'Étampes, les comtes de Savoie, de Champagne, d'Auxerre, de Soissons, de Braine et de Dammartin; bien plus, les ducs de Lorraine et de Bourgogne arrivèrent avec leurs chevaliers. Quant aux barons et bannerets,tant français que bourguignons, lorrains, poitevins ou normands du plus haut parage, on ne saurait en faire le compte. C'est à la tête de cette belle troupe que Charles et Marguerite se mirent en marche après avoir envoyé des hérauts d'armes en Allemagne pour signifier au roi des Romains de relâcher ses prisonniers ou de se tenir prêt à se battre à ou* trance. Le défi fut adressé et reçu avec une égale hauteur.
Charles commença par prendre possession du Hainaut. Comme il n'y réussit pas sans résistance f
il signala ses premiers pas par la dévastation , la ruine et Tincendie. Il traita plusieurs villes sans miséricorde. Cependant, il eut la courtoisie et l'humanité de ne pas vouloir assiéger Bouchain , parce que la femme de Jean d'Avesnes, fille du roi des Romains, y était alors en couche : mais il n'avait de pitié que pour les princesses.
A l'approche des confédérés , les paysans effrayés fuyaient au fond des bois sans se donner le temps d'emmener leurs troupeaux, qui, abandonnés dans les étables , tombaient entre les mains des soldats ennemis avec les meubles rustiques et le pauvre pécule de ces malheureux. Les villes, si riches et si populeuses dans ces contrées, se préparèrent à une vigoureuse défense. Négligées pendant soixante ans, les fortifications se relevèrent de toutes parts comme par enchantement. Valenciennes, surtout, donna l'exemple de la célérité et du courage. Sommés par Marguerite d'ouvrir leurs portes, les magistrats de Valenciennes lui répondirent : « Si tu te présentais à tes sujets dans un appareil pacifique, en vraie et légitime comtesse, ils t'accueilleraient avec amour et respect; mais puisque tu les visites l'épée à la main, et que tu les livres aux étrangers contre les-
quels tu devrais les protéger, nous ne te reconnaissons plus pour souveraine , et te repoussons comme tyranne et pilleresse. »
Les villes les plus importantes du Hainaut: Mons, Soignies, Maubeuge, Bench, Ath, d'autres encore, se rendirent au comte d'Anjou. Charles, avec cet esprit d'organisation qui le distingue de ses con-* temporains, se hâtait de changer les officiers qu'il trouvait dans ces villes et d'y établir en son nom de nouveaux châtelains ou maires. La résistance obsti^ née de Valenciennes était d'autant plus dangereuse qu'elle donnait un point d'appui à une troupe de partisans qui , sous le nom de Ronds de Hainaut j l)attaient le pays, attaquaient les Français et trouvaient un refuge assuré dans l'intérieur du pays. Un chef de volontaires , le sire d'Enghien , était encore plus audacieux et plus redoutable. Dans une embuscade où il avait fait tomber l'armée française, il lui avait tué beaucoup de monde. D'ailleurs, la confédération féodale réunie sous les drapeaux de Charles s'était dégoûtée et débandée peu à peu ; il ne lui restait plus que six mille cavaliers.
Valenciennes résistait toujours. Il fallut compo^ ser. La Dame Noire se vit contrainte de se rendre II i
50 HISTOIRE m LA œNQUÊTE
elle-même devant les piliers des halles pour y traiter avec le prévôt et la municipalité de la ville. Ce ne fut pas sans difficulté. Les boui^eois voulurent bien reconnaître le comte d'Anjou pour comte de Hainaut, mais seulement du vivant de Marguerite et comme jouissant de son usufruit. Les privilèges de la ville furent conservés ; on prêta des serments sur les reliques des saints , et dans une procession solennelle^ Charles porta entre ses mains guerrières une légère guirlande de fleurs.
(1255.) Cependant il fallait se hâter de quitter la ville. Guillaume de Hollande approchait; mais bientôt cet empereur prétendu , ce rot des prêtres , comme on l'appelait, périt au fond d'un marais. Alors tout le monde voulut la paix; Marguerite ellemême la provoqua. Sans doute il était dur pour elle de n'avoir pu réduire ses fils et d'être forcée de se réconcilier avec eux; mais c'était le seul moyen de délivrer ses autres enfants, elle s'y résigna. Marguerite vécut depuis obscurément et mourut dans une vieillesse très-avancée. Charles d'Anjou, à la demande formelle de Louis IX, renonça par acte du 12 septembre 1256, pour lui et sa postérité, au comté de Hainaut, et reçut une forte somm^, payée
par les villes de Flandre. Il brisa les fers de plusieurs chevaliers dévoués à sa personne^ qui avaient été faits prisonniers par Florent de Hollande , et retrouva parmi eux Érard de Valéry^ que nous re« verrons toujours à ses côtés ^ comme un messager de joie et de bonheur.
Dès que Charles d'Anjou fut retourné en Pro-« vence^ les hostilités recommencèrent. La paix n'y avait été qu'apparente. Ni le comte ni les villes ne croyaient avoir arrêté rien de définitif. D'ailleurs^ les mécontents avaient pris un drapeau que Tha^ bileté de Charles ^ à défaut de sa reconnaissance^ aurait dû éviter de leur livrer. La comtesse douai* rière^ Béatrix de Savoie ^ se déclarait lésée par son gendre ; elle prétendait que les conventions matrimoniales lui assuraient l'usufruit de la Provence et le réclamait avec ses droits dotaux. Pour la première fois^ Charles d'Anjou tfahit dans cette occasion la convoitise du butin et de l'or^ qui plus tard^ ternit sa gloire. Il contesta à sa belle-mère Isr légitimité de ses prétentions. Toute la noblesse pro^ vençale, par attachement à la veuve de son souverain naturel, se prononça contre son dominateur étranger^ qu'elle taxa d'injustice et d'ingratitude.
A la tète de ce parti on distinguait Foulques de Puy- Richard, Guillaume et Gaucher de Forcalquier, Guillaume de Pertuis, leur frère, tous trois de la maison de Sabran; Amiel d'Agout, seigneur de Gurbans , et surtout Boniface de Gastellane.
Louis IXpacifia ces différends. Il assigna à Béatrix de Savoie, en indemnité de l'usufruit de la Provence, une pension annuelle de six mille livres tournois et une somme de cinq mille livres une fois payée'. Malgré cette transaction et Tamnistie générale qui en fut la suite, la guerre civile se ralluma avec une nouvelle fureur. Il était temps enfin pour Charles d'appliquer un système fiscal qui étendît un vaste réseau sur ses nouveaux États. Nul n'avait plus vivement, plus impitoyablement embrassé l'idée, encore imparfaite, de l'unité dans l'administration, que les légistes s'efforçaient d'établir en France depuis le règne de Philippe Auguste, et qui fut portée très-loin dans le siècle suivant, sous Philippe le Bel. La ressemblance entre l'oncle et le neveu sem* ble, à beaucoup d'égards, frappante. Ni Tun ni Tautre ne se fit jamais le moindre scrupule d'ajouter
* On trouvera à la fin de cet ouvrage (t. IV) une note sur les monnaies du xiu' siècle comparées à celles d'aujourd'hui.
un surcroît de dureté à ce qu'un pareil établisse* ment exigeait^ par sa nature ^ de résolution âpre et inflexible. Les officiers fiscaux de Charles agirent dans ce sens en Provence. Le peuple de Marseille commença par les chasser et finit par les massacrer; il s'arma spontanément et prit pour chef Boniface de Castellane, brave chevalier, renommé troubadour, issu de grande race, qui possédait, à titre souverain, Tun des plus forts châteaux de la contrée. Boniface avait affranchi ses sujets de Tesclavage, et ne marchait à Tennemi qu'après l'avoir provoqué par des vers sanglants. Mais que pouvaient le courage , la générosité et la poésie contre les forces de Charles d'Anjou? Les tours de Castellane tombèrent. A ce signal, toutes les autres for^ teresses féodales se rendirent au vainqueur. Alors, il marcha sur Marseille (1257). Accablés à la suite d'un long siège, les Marseillais se livrèrent à la merci du comte. Il fit abattre sur la place publique la tète de tous les chefs de la révolte; cependant il épargna, on ne sait par quel motif, Boniface, le plus dangereux d'entre les rebelles. Peut-être étaitil trop populaire pour qu'on osât le sacrifier; Charles d'Anjou se contenta de confisquer sa pe-
tite souveraineté et le chassa de Provence. Ainsi
la langue d'oc fut à jamais vaincue par la ten-
gue d'oïl. L'œuvre de la guerre des Albigeois fut
achevée.
Barrai des BauX; prince d'Orange, vint déposer aux pieds du comte d'Anjou la couronne fantastique d'Arles y que Charles ne voulait point laisser au pouvoir d'un autre , mais dont il dédaigna cependant, de parer son front. Il reçut en même temps l'hommage du Dauphin de Viennois, non pas pour leDauphiné, qui ne releva jamais du comté de Provence, mais pour quelques possessions, voisines du comté de Forcalquier. Les seigneurs de Grignan et d'Hyères, qui se disaient indépendants, se soumirent à leur tour. Le comté de Vintimille et quelques villes du Piémont sur lesquelles les comtes de Provence avaient souvent exercé des patronages transitoires et des suzerainetés flottantes, suivirent aussi cet exemple.
Telle avait été jusqu'alors la carrière de Charles, comte d'Anjou et de Provence. Quoique déjà puissant et redoutable , le frère de saint Louis était parvenu à l'âge de trente-six ans sans avoir encore trouvé un théâtre digne de lui. Mais la force
de sa volonté et Tardeur de son courage avaient déjà éclaté au loin. Charles était illustre entre les princes, et de toutes les têtes royales qui ne portaient pas encore le diadème y aucune n*y semblait plus naturellement destinée. A cette période de sa vie, sa physionomie morale avait pris une empreinte que le temps ne pouvait plus effacer : ce qu'il était alors , il le fut jusqu'à son dernier jour.
Comme son frère Louis IX, il avait un dévouement entier, sans bornes, sans réserve pour la religion catholique; mais tous deux tendaient au même but par des voies différentes, et leur foi, bien qu'également vive, prenait, comme chez tous les hommes, la teinte de leur caractère. Sans doute Louis IX était essentiellement attaché à l'intérêt du pays, à la gloire du trône, à l'honneur du sang royal. Ces motifs étaient cependant subordonnés, même dans sa conduite politique, à la considération du salut éternel. 11 ne vit jamais dans le monde terrestre que la route du monde immatériel. S'il résista quelquefois aui papes, ce fut bien moins dans des vues d'indépendance monarchique ou de fierté souveraine que parce que la résistance, dans certains cas, lui était com- II r
mandée par sa conscience religieuse. Enfin ^ saint Louis était^ avant toutes choses^ préoccupé d'éviter le péché , et il disait avec une sincérité profonde qu'il aimerait mieux voir son fils unique mort que souillé d'un péché mortel. La religion de Charles ne ressemblait pas à celle de son frère. Elle était royale et politique. Charles d'Anjou voulait le triomphe de la catholicité; non pas un triomphe obscur, mais éclatant, dominateur, arraché s'il le fallait par le glaive. 11 pensait moins encore à la religion qu'à l'Église; il prétendait devenir son chevalier, et, au besoin, l'exécuteur de ses hautes œuvres. D'ailleurs, il conservait dans toute sa force l'orgueil de sang et de race. Il était passionné pour la grandeur de sa maison et pour la dignité de la France. Il aurait voulu que la France fût la reine du monde. Aussi, quand par le traité du 25 mars 1259, saint Louis crut devoir rendre aux Anglais le Quercy , le Limousin, l'Agénois et laSaintonge; ou lorsque plus tard| fatigué du siècle, il pensa à embrasser la vie monastique; dans ces deux circonstances différentes, mais dictées par le même esprit, nul ne se montra plus indigné que Charles d'Anjou. 11 n'y avait de commun entre ces frères que le courage mili-
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taire ^, la chasteté % la probité et le respect de la foi donnée \ En tout le reste y le contraste était même si saillant qu'on le croirait cherché avec effort et combiné avec art pour le plaisir de Tesprit. Dans l'impossibilité de s'assimiler et de se confondre^ les deux races dont ils étaient égar lement issus semblaient s'être violemment séparées pour prendre possession de chacun d'eux* Saint Louis était un Français ^ Charles d'Anjou un Espagnol. Saint Louis avait cette humeur cornmunicative , ce goût d'une vie sociable ^ ce besoin d'expansion , cette gaieté douce ^ jusqu'à cette 16* gère pointe d'ironie qui nous est propre, dit-on. C'était bien l'homme né sur la Loire ou sur la
* « Questo Carlo fu savio, di sano consiglio , pro in armi e molto « temuto, e ridotlato da tutti i re del mondo. » Giovanai Yillani, Cronache, 1. VII , c. i.
* c Onesto come un religioso è cattolico. » Viilani, loc. cit.
' « Veritiere d* ogni sua promessa. » Id. — Le successeur d' Urbain IV, qui alors était très-mécontent de Charles d'Anjou et s'accordait mal avec lui sur beaucoup de points essentiels , comme nous le verrons bientôt. Clément IV lui rendait cependant un témoignage éclatant à cet égard, et nesouffrait pas qu'on l'attaquât sur ce point. Il répondit à don Enrique, infant de Castille, qui reprochait à Charles un manque de foi : a Non te decei imponere tanto viro du- « plioitatismaculam, quem veraoemsemperinvenimusetsincerum.» Marten. Thés, anecd., t. II , p. 549. On le verra d'ailleurs perdre une partie de son royaume pour n'avoir pas voulu faire une promesse qu'il était décidé à ne pas tenir (1. XII).
Seine. Il semblait^ au contraire , que Charles eût pris naissance sur les roches abruptes de Tolède ou dans les plaines jiues et tristes de laValIadolid. 11 était fier et sombre ; jamais un sourire ne parais* sait sur ses lèvres ^ 11 ne communiquait ses desseins à personne. Quoique violent, emporté et passionné, il s'efforçait de cacher ses émotions. 11 dormait peu, parlait moins'; n'oubliait jamais ni un service ni une offense. Son indulgence pour ses partisans et pour ses serviteurs était sans mesure. S'il aimait Tor avec passion , c'était surtout afin de leur prodiguer ses largesses'. Charles et Louis dif* feraient même par les traits et la couleur du visage. Louis était blond et d'une carnation vermeille; Charles avait les cheveux noirs, le teint olivâtre, les membres nerveux, le nez proéminent*. La bonté se manifestait dans le roi, la sévérité dans le comte. Imposants tous deux, l'un comme un
' a Quasi non ridea , se non molto poco. » Villani.
* « Molto vegghiava e poco dormiva , e usava dire che dormendo « tanto tempo si perde. » Id.
' « Largo fu a cavalieri d' arme, ma curioso d' acquistare terra, « signoria e moneta , onde che veni^se , pcr fomire sue imprese e t guerre. » Id.
^ « Grande di persona e bene nerboruto, di colore ulivigno, e con « grande naso. «Id.
père^ Tautre comme un maître^ Louis inspirait le respect et l'amour, Charles le respect et la terreur. De Taveu de tous les contemporains, rien n'était plus majestueux que le regard, la démarche, la stature du comte d'Anjou. Dans une assemblée de princes, il les effaçait tous\ Un poëte qui l'avait beaucoup connu et qui l'appelle le plus seigneurieuœ de tous les hommes, nous le montre à la cour de France au milieu de ses frères ', et le caractérise par ce vers énei^ique dans sa précision :
Tous furent filz de roy, mais Charles le fut mieux.
* <r Beoe parea maestà reale più ch' altro sigoore. » Villani.
' Cest du roi de SéziU, poëme contemporaio sur Charles d'Anjou, par Adam de La Halle, rapporté intégralement par M. Jubinal. Œuvres de Rutebœuf. Paris, 4839, t. I, liv. I, p. 28.
FIN DU uyBB rv.