‹ Histoire de la conquête de NaplesChapitre 5 sur 32 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Manifestes dinnocent IV. — Il prononce la déchéance de Conrad , roi des Romains, flls de Tempereur Frédéric II, et prêche une rroidade contre ce prince. •— Émissaires du pape en Sicile et en Allemagne. — Innocent IV quitte Lyon pour retourner en Italie. — Voyage triomphal. — Séjour du pape à Gènes. — Mainfroy , prince de Tarente, bâtard de Frédéric II, nommé par le testament de Tempereur, régent du royaume, en Tabsence du roi des Romains. — Il est accusé de parricide. — Fausseté de cette accusation. — Courage et habileté précoce du jeune Mainfroy. — Difficulté de sa situation. — Il est forcé de conserver tous les agents du gouvernement de son père. — Le royaume se prononce contre lui. — Il soumet rapidement les villes rebelles. — Mainfroy veut établir un gouvernement national. — Les Allemands et la cour de Rome mettent également obstacle à ce dessein. — Berthold, margrave de Hohembourg. — Négociations secrètes de Mainfroy avec Innocent IV. — L*arrivée de Conrad en Italie arrête brusquement ces pourparlers. — Innocent IV délie les Napolitains du serment de 6délité et déclare Tltalie méridionale réunie aux États de l'ÉgUse. — Innocent IV n*ose rentrer dans Rome et s'arrête à Pérouse. - Le sénateur de Rome est choisi parmi les étrangers. — Brancaléone d'Andalo, siénateur de Rome. — Il rappelle Inno-

M6 HISTOIRE DE LA mN\)UÈTK DE NAPLKS.

cent IV. — Après un séjour peu prolongé dans la ville, le pape est encore forcé de la quitter. — Conrad en Italie.— Il veut se rapprocher du pape. — Innocent IV le repousse. — Le roi des Romains assiège et prend Naples. — Amitié de Conrad pour Mainfroy. — Artifices du prince de Tarente. — Mainfroy se crée un grand parti. — Conrad prend son frère en aversion. — Il le dépouille de ses biens et médite sa perte. — Innocent IV propose la couronne de Sicile aux comtes d'Anjou et de Comouaille qui la refusent. — Il Tofifre à Henri III, roi d'Angleterre, pour son fils Edmond; Henri in l'accepte. — Innocent IV accuse Conrad d'avoir fait périr un de ses frères. — Le roi des Romains repousse cette accusation. — Naissance de son fils Conradin. — Conrad meurt à Lavello. — Mainfroy est soupçonné de l'avoir fait empoisonner par Jean de Procida. — Le margrave de Hohembourg, régent du royaume pendant la minorité de Conradin par le testament de Conrad. — Il remet les Deux-Siciles à l'Église, sauf les droits de Conradin. — Le pape ne les admet qu'avec restriction. — Ambiguïté de son langage. — Innocent IV reprend le projet de réunir le royaume aux Étata de l'Ëglise. — Berthold abdique la régence. — Mainfroy en est revêtu. — Il ouvre au pape l'entrée du royaume.

— Innocent IV franchit le Garigliano et s'arrête sur la route de Naples. — - Mainfroy se brouille de nouveau avec le pape. ~ On lui tend des embûches. — * Il est forcé de fuir à la suite d'un meurtre. — Course aventureuse et romanesque du prince de Tarente à travers les montagnes. — Entrée d'Innocent IV à Naples. — Mainfroy pénètre dans la citadelle de Lucera. -^ Les sarrasins de Lucera. — Ils portent Mainfroy en triomphe.

— Création rapide d'une armée. — Mainfroy se met à la tète des sarrasins et marche contre le Pape.

A la nouvelle de la mort de Frédéric II, la joie d'Innocent IV fut éclatante comme sa victoire, complète comme sa délivrance. Loin d'en comprimer les élans et d'en contenir les témoignages, il les répandit surabondamment au dehors. Le pape se hâta d'écrire à tous les archevêques, évoques, abbés, prieurs et doyens, à tous les nobles hommes, comtes, barons, châtelains, podestats, enfin à tous les clercs et séculiers tant de rAllemagneque des Deux-Siciles. Les expressions les plut

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Fortes de TÉcriture vinrent en aide à la plénitude de son cœur : « Que les cieux et la terre se réjouissent!... Grâce à la miséricorde divine, la tempête menaçante s'est dissipée en bienfaisante rosée! Il est enlevé d'entre les hommes, celui qui frappait l'Église du marteau de la persécution M »

Frédéric mourant avait exhalé des paroles de repentir; il avait pleuré sur ses péchés; il «avait demandé et obtenu l'absolution d'un prêtre. Berard , archevêque de Païenne , n'avait pas cru pouvoir laisser expirer dans le désespoir et dans l'impénitence son empereur prosterné à ses pieds. L'archevêque s'était trompé. Son audacieuse charité n'était qu'un scandale. Il en fut puni par les censures ecclésiastiques. De quel droit avait-il absous un excommunié? et d'ailleurs, qu'étaient-ce donc que les remords de Frédéric? Tout en témoignant un ardent désir de réconciliation avec l'Église,

* a Laetentur cœli et exultet terra , quod fulminis horrendi tem- « pestas.... in ventum roris flantem jam esse conversa videtur; « illo sublato de medio qui vos.... perserutionis malleo continuate a contrivit. » Inn. IV epistola, Dat. Lugd. VIII kal. feb. an vin. Archiep. episc. abbat et apudRaynaldi, Ann. eccL, ad ann. 4 251, UI;t. XXI,p. 436.

tout en s'humiliant comme catholique ^ il ne s'est point abaissé comme monarque. 11 n'a point abdiqué, en mourant , les droits qu'il croyait légitimes et qu'il avait défendus toute sa vie; il a soutenu 9 jusqu'à son dernier jour, les privilèges et l'intégralité de l'empire. 11 a gémi, il a pleuré, mais en vain. Abusé par de faux rapports, ou ne tenant aucun compte d'un repentir privé de la sanction de l'Église, le parti pontifical répandit le bruit que « Frédéric périt comme il avait vécu, en impie, en blasphémateur, grinçant des dents et déchirant ses entrailles \ »

C'est ainsi qu'en acceptant toutes les accusations qui poursuivaient l'empereur, même au bord de la tombe. Innocent IV affermissait ses desseins politiques. Pour dessécher jusque dans ses dernières branches l'arbre de la dynastie souabe , il fallait en foudroyer le tronc. On prêcha aussitôt une croisade contre le roi Conrad, ûls de Frédéric 11. Innocent IV y attacha les mêmes grâces qu'à la croisade

* f Frendens dentibus, spumans , se discerpens ac nigiens imc mensis clamoribus excommunicatus et depositus , miserabiliter c exspiravit.... vitœ nequissimao.... mors acerrima. » Nicolai de Ctirbio, Inn. IV Vi7a, xxix; apud Mural., Rer. itaL script., l. III , p. 592.

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pontificale. On lui adjoignit Tarchevêque de Palerme. Le pape l'avait traité de pêcheur endurci , alors qu'il avait souillé ses cheveux blancs* en donnant l'absolution à Frédéric II ; mais le prélat coupable de pitié obtint sou pardon en promettant de consacrer aux intérêts de la papauté le crédit dont il jouissait en Sicile. Une foule de moines mendiants se précipita en même temps sur l'Italie méridionale pour l'amener à l'obéissance de Rome, et pour la soulever contre la maison de Souabe. Innocent IV différa son départ de Lyon ; il attendait les premières lettres de Filangieri, voulant mesurer sur les conseils de l'archevêque le temps de son voyage et l'ordre de sa marche.

Il ne se montra pas moins préoccupé de l'Allemagne que de la Sicile. A Jacques Pantaléon , archidiacre de Liège et plus tard un de ses successeurs sur la chaire de Saint-Pierre, il adjoignit Dietrich, maître de l'ordre Teutonique. En sa qualité de chef de cette confrérie composée des enfants des premières familles germaniques, Dietrich se trouva

* a ^tatis tuaB nos plurimum miseret, et ex corde compatimur f canis tuissi.... quod absit, perverso desperationis consilio dedu- « cantur. » Raynal., 4251.

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dans un contact immédiat avec tous les princes et comtes de l'empire; aussi Thabile pontife ne négligea-t-il point ce canal si sûr pour engager les ducs de Bavière et de Saxe, les margraves de Misnie et de Brandebourg, ainsi que d'autres dynastes d'un ordre inférieur, à venir prêter foi et hommage à Guillaume de Hollande, crcc roi des Romains et destiné pai' le saint-siége au tn»ne impérial.

L'accroissement territorial des États de l'Eglise n'était pas la seule préoccupation d'Innocent IV. Avec le génie vraiment universel qui a bien rarerement abandonné les pontifes romains, même les moins dignes d'une si haute mission, celuici portait ses regards bien au delà des limites où se renfermait sa puissance temporelle. De la même main dont il écrivait des instructions pour ses légats d'Allemagne et de Sicile, il adressait des brefs aux puissances les plus lointaines et les plus barbares. Dans son immense correspondance datée de Lyon, la veille même du jour où il quitta cette ville, il adressa une lettre au roi de Maroc pour lui recommander les chrétiens établis en Afrique.

Mais quoique compatible avec les plus saintes

inspirations du sacerdoce suprême , Tambition d'Innocent IV n'en était pas moins ardente. Le moment de la satisfaire était venu. Après avoir tout espéré, il pouvait enfin tout oser. Il se trouvait dans un de ces paroxysmes d'exaltation et de confiance où la modération devient la plus difficile des vertus; et cette vertu n'avait jamais été celle du fier, du courageux, de l'imperturbable SinibaldoFieschi. Le cri de sa victoire retentit au loin. Toute la clirétienté y répondit. Dès qu'on eut appris le prochain départ du pape pour l'Italie, une affluence prodigieuse remplit l'enceinte et les environs de Lyon. Cette ville, où Innocent IV avait trouvé si longtemps une solitude, devint un moment la capitale du monde catholique. Les princes, les grands , les chefs d'ordre accoururent du fond de l'Allemagne, et à leur tête parut le jeune Guillaume de Hollande, désigné, comme naguèr Othon de Brunswick et le landgrave de Thuring par le nom de roi des prêtres. Il accourut pc baiser les pieds du pontife, pour lui tenir Téti lorsque du monastère de Saint-Just il se rend cheval dans une vaste place, au bord du Rh6nc le pape et l'empereur prirent leur rt^pas en pu

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aux acclamations de la foule ^ que renceinte de Lyon ne pouvait plus contenir. On était avide de recevoir la bénédiction du saint-père et de regarder pendant quelques jours encore celui qu'on avait pu contempler à loisir pendant six années entières.

Non-seulement Innocent IV voyait, au nombre de ses courtisans, un roi des Romains problématique, un empereur, sa créature, et quelques petits princes d'Allemagne ou d'Italie; mais les plus illustres monarques, les rois de Castille et d'Angleterre, la reine Blanche elle-même, sollicitaient la permission de quitter leurs États pour venir se prosterner à ses pieds. Depuis la mort de Frédéric, il n'y avait pas une puissance qui ne cherchât à regagner la faveur du pape, parce qu'il n'y en avait pas une qui ne lui eût montré de la froideur et quelque chose de plus; mais il les dédaigna, et tous essuyèrent un refus.

Depuis le règne de Jean sans Terre, TAngleterre était devenue une mine abondante où la papauté puisait à son gré. Le clergé romain appelait cette île la terre promise. Pendant longtemps, Henri 111 et les barons anglais étaient restés indifférents à ces exactions; parfois même ils s'en é talent rendus com-

plices. Innocent IV, dans les premiers temps de son séjour à Lyon, avait appuyé Henri de toute l'autorité du saint-siége; il avait ordonné aux évêques et aux abbés de fournir libéralement à ses besoins. xV la fin, par suite de Tappauvrissement du clergé, les charges étaient retombées sur les laïques; le roi lui-même s'était senti atteint. Innocent IV n'avait plus attendu son consentement pour frapper l'Angleterre de contributions et d'impôts, indépendamment du tribut accoutumé, connu sous le nom de denier de Saint-Pierre; il avait disposé des plus riches bénéfices en faveur d'Italiens qui , toujours absents, négligeaient le service divin, la prédication, l'hospitalité, l'aumône, laissaient tomber les bâtiments en ruine, suspendaient les procès, anéantissaient les serments, annulaient les contrats, méconnaissaient les coutumes et violaient les droits acquis, couvrant tout du mot : Nonobstant.

Henri III, quoique faible et timoré, s'était plaint amèrement d'un tel état de choses devant le parlement d'Angleterre (1246). Encouragé par la situation difficile où le pape se trouvait alors, le parlement avait décidé qu'une ambassade solennelle partirait pour Lyon, portant au saint-père de trè&-

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humbles remontrances. Innocent IV promit quelque adoucissement à la fiscalité de la chambre apostoli* que. Il ne tint pas longtemps parole, et ne tarda pas à faire promulguer en Angleterre, par les frères prè* cheurs et mineurs, un décret portant qu'à Tavenir les biens des clercs, morts intestats, seraient dévolus au saint-siége. Henri III s'opposa à Texécution du dé* cret. Le pape, furieux, fut sur le point de mettre le rojaome en interdit. Calmé par les conseils des cardinaux anglais, il se borna à exiger le tiers de tous les bénéfices. Mais cette prétention nouvelle souleva une opposition très-vive, et, quoique Henri eût juré solennellement de prendre la croix; quoique en apparence il ne fût pas brouillé avec le souverain pontife, comme il venait de lui refuser un asile dans sa ville de Bordeaux, il croyait en avoir tout à redouter au moment de la mort de Frédéric II.

Blanche de Gastille possédait trop de fermeté, trop de hauteur d'âme pour se livrer à la crainte. Cependant quelques précautions lui semblaient justifiées par ce qui s'était passé au moment où le pape prêchait la croisade contre l'empereur. Les barons français accueillirent alors par de violents

murmures cette résolution, et se liguèrent contre les prétentions pontificales y non pas en tumulte j mais avec ordre , avec régularité. Des assemblées furent formées, des délibérations établies et de pleins pouvoirs accordés à quatre grands feudataires de la couronne : le duc de Bourgogne, les comtes de Bretagne , d'Ângoulème et de Saint-Pol, pour porter au pape les doléances du baronnage de France. Innocent IV menaça de les excommunier. Voyant qu'il ne les intimidait pas , il les gagna, les plus puissants, par des collations de bénéfices, les moindres, par des promesses, et dissipa ainsi cette ligue naissante.

Un tel souvenir n'était pas de nature à rendre le pape très-favorable aux Français. Blanche, qui, pendant sa longue régence, avait appris à lire dans les cœurs des hommes, crut nécessaire de le voir et de s'expliquer avec lui. Malgré le poids des ans et la difficulté du voyage dans une saison glacée S la reine proposa au pape, avec un empressement extrême, de venir elle-même le trouver à Lyon. Cette prière ne fut pas accueillie. Pressé de quitter

* Baynaldi, Ann, eccL, ad an. 4254, XII.

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la France y résolu d'ailleurs à n'écouter aucune remontrance y à ne prendre aucun engagement, à ne donner aucune promesse, Innocent iV répondit au roi d'Angleterre et à la reine de France par un refus également formel, également. décisif, mais dans les termes d'une profonde estime pour la mère de saint Louis, et d'un parfait mépris pour le fils de Jean sans Terre.

Impatient de revoir Tltalie et de rentrer dans 19 iTrii. Rome, le pape sortit de Lyon près de quatre mois après la mort de Frédéric II, et six ans et demi depuis qu'il y était entré. Son séjour dans cette ville avait été illustré par un concile mémorable et par la dignité morale dont Innocent IV ne se départit jamais. Irréprochable dans ses mœurs , il s'était vu constamment l'objet de la vénération des Lyonnais, et par ses dons, toujours appliqués à l'utilité publique , il était devenu leur bienfaiteur. C'est à lui que Lyon doit le premier pont de pierre jeté sur le Rhône. Une inscription, cachée depuis dans des constructions nouvelles, a longtemps attesté la munificence pontificale*.

* Lu mina , Abrégé chronologique de Vhisi. de Lyon , 4767.

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D'immenses aumônes^ de pieuses fondations expièrent en partie l'extrême avidité d'argent dont Innocent donna un si fâcheux exemple, excusé en partie par son éloignement de Kome et par les nécessités d'une longue expatriation. 11 quitta Lyon après avoir remercié la ville de son dévouement, et, en partant, il laissa à Tabbaye de Saint-Just une rose d'or, telle que les papes ont coutume d'en adresser aux reines.

Après s'être séparé de Guillaume de Hollande, qui repartit pour l'Allemagne, Innocent IV se rendit par terre à Vienne; de là il s'embarqua sur le Rhône jusqu à Orange, puis arriva à Marseille, où il fut reçu avec une extrême magnificence. Du fond des villes, des bourgs, des moindres villages de la Bourgogne et de la Provence, on accourait pour le voir; mais dès qu'il eut mis le pied sur la cime des Alpes, l'enthousiasme monta à son comble. Gênes presque tout entière alla au-devant du pontife, son concitoyen. Les prêtres, les religieux marchaient à sa rencontre en chantant des hymnes; les enfants, les femmes se jetaient devant sa haquenée, et les principaux d'entre les nobles génois >enus à s«n rencontre se relayaient pour porter^au-

dessus (le sa tête un dais couvert de soie qui le garantissait du soleil et qui était assez large pour tenir la foule à distance. Les palmes qui croissent dans ces montagnes s'offraient comme d'ellesmêmes aux mains des populations émues. Ainsi le noble Fiesque retournait en triomphateur dans sa ville natale, dans cette même ville qu'il avait quittée en fugitif peu d'années auparavant.

.Arrivé à Gênes, Innocent IV résolut de frapper sans perdre de temps un coup décisif sur la maison de Souabe, rej)ré8entée alors en Italie par Mainfroy, prince de Tarente, qui seul de tant de fds, avait été témoin de la mort de l'empereur. Né vers 1231, il n'était âgé que de dix-neuf ans. C'était un bien faible ennemi. Un mot tombé du trûne pontifical suffisait pour l'abattre dans la poussière. Innocent IV le croyait du moins; il

croyait trouver un enfant il rencontra un

homme.

Ce prince appelé Manfred ou Mechtfrid* par les

> c Dor chaysor an Sun linssz

• Cliunig Mcchtfrid dcrselb hiessz. »

Ottocaii HorncckH Chronicon austriacum rhyfhmicnm ah eiccssu Frederici II, imperaloris; apud Pez, Serip(ores rerum austriaearum, Batisbon», 1745, t. III , p. 20, ad finem.

Uri WbîTiAHE hE LA MiNï^LtrE IKî

Allemands, Manfredi par les Italiens, fnt constamment nommé Mainfrov par les Français. Nous nous tiendrons an nom que lui donnaient nos ancêtres. Les historiens modernes, surtout les plus récents, ont beaucoup discuté la naissance de Mainfrov *. Ils ont voulu lui faire une lé<ntimité à force d*inductions et de conjectures. Nous ne les suivrons pas dans ce travail, dont Tutilité ne nous est pas démontrée. Il nous suffit de savoir ce qu'ont pensé les contemporains. L'empereur Frédéric n'eut jamais que trois femmes légitimes : Constance d'Aragon , mère du roi Henri; Yolande de Jérusalem , mère du roi (Conrad, et Isabelle d'Angleterre, mère du prince Henri, qui survécut peu à son père. Au milieu de ces trois impératrices, il n'y a point de place pour Bianca Lancia, dont l'origine était cependant très-illustre , puisqu'on la fait descendre de la maison de Bavière. D'ailleurs, on verra Mainfroy lui-même se dire légitime ou se vanter d'être

* Le chevalier de Cesare, Storia di Manfredi, Napoli, 4837, 1. 11, |). 20. M. lluillard Breholles, trad. deMalthicu Paris:, f. VIU, note2. Nous nous bornerons à une seule observation. Pour que Mainfrov fût légitime, il aurait fallu que Frédéric 11 fûl bigame el qu'il eût a la fois pour femme Labolle et Bianca. Certes, il est difficile de lui Hupposer un crime qui ne lui ait été reproché par aucuo pape.

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bâtard^ selon les besoins de sa politique. Quoi qu'il en soit, Tempereur avait essayé de suppléer à sa légitimité par une noble alliance ; il lui avait fait épouser Béatrix, fille du comte de Savoie, probablement plus âgée que lui, puisqu'elle était déjà veuve du marquis de Saluées. Elle le rendit père de Constance, destinée à devenir illustre dans Vhistoire, et d'une autre fille nommée Béatrix. Il semblerait que ce mariage eût précédé et même déterminé l'élévation du fils de Frédéric ; car, dans l'acte matrimonial , il n'est désigné que par le nom de Manfredi Lancia. Depuis, il fut comblé des témoignages de la tendresse paternelle, et il en reçut une nouvelle preuve dans le testament de Frédéric IL Cet acte élevait bien haut la fortune de Mainfroy dans l'avenir, toutefois sans rien ajouter à sa situation dans le présent. On pouvait le soupçonner d'avoir dicté, d'avoir fabriqué cette pièce dont l'original ne se retrouve plus nulle part. On ne le soupçonna point faussaire afin de pouvoir l'accuser parricide. Telle est la tactique des partis. Entre deux accusations ils ne choisissent point la plus vraisemblable, mais la plus odieuse.

On raconta donc que le bâtard avait étouffé sous

^4 HtSIOIKE U UL ÛQBMjCClE 'jng^

des inateias ioa père, âon kieaiaiteur. Ce bmit le répandit afee rapidité et subsista dans la postérité la pius recalée. Le» preuTes manquent éeaiement pour 1 accusation et pour la défense ; mais du moins ' est41 équilaliie de juger certains hommes sur Tiniérèt qu'ils ont à commettre un chme ou à seo abstenir. Or l'intérêt qu'avait le prince à la prolongation de la vie de l'empereur est certain, palpable, évident. C'est dans la vie de Frédéric qu*étaient la gloire, la puissance, la sûreté de \iain£roy. Il valait mieux, pour lui, rester toujours le ûls favori de Frédéric que de devenir le sujet suspect de Conrad. Ou peut Taffirmer hardiment, Mainfroy ne fut point uo parricide.

ilainfroy était plus jeune qu'Enzio et Conrad, il était le troisième des fils alors vivants de l'empereur ; le premier, le seul aimé peutrêtre de ce cceur si passionné et tant de fois trahi. Élevé par son père, il ne Tavait jamais quitté. Frédéric II prit plaisir à le former sous ses yeux pour les lettres et pour la guerre. Avec une sollicitude tendre et délicate qui achève de prouver combien ce prince différait de ses contemporains, l'empereur initia lui-même le

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jeune Mainfroy non-seulement à ses desseins , nonseulement à sa politique^ mais à ses opinions, à ses goûts y à ses sentiments les plus intimes. Ce n'est pas Tobéissance qu'il demandait à son jils y mais une confiance mutuelle, une sympathie réciproque. Par une préoccupation étrange à cette époque d'autorité sans contrôle et de force brutale, Frédéric s'était préparé dans ce fils si cher DOfl-seulement un instrument de sa puissance, mais un confident et un ami. L'empereur s'était vu renaître dans Mainfroy. C'était Frédéric luimême, mais Frédéric jeune, ardent, plein d'espérance. En effet, jamais fils ne parut plus semblable à son père; mais quoique cette ressemblance ne fût qu'apparente , jamais père n'a pu s'y tromper avec plus de facilité et de plaisir. Tout paraissait commun entre eux; ils semblaient vivre de la même vie. Tous deux avaient une ambition sans frein; tous deux brûlaient de la soif des voluptés. Guerriers et chasseurs, philosophes* et poètes, ils étaient également doués d'une imagination bril-

* c Formavit enim ipsum natura gratiarum omnium receptubi- « lem, et sic omnes corpori» sui partes conformi speciusitate com- « pusuit, ut DiUil in eo esset, quu meliusesse posset:a pucntiu

laiil^, (1 un corp» robuste et d une volonté hardie. ILd 6e vantaient 1 un et l'autre de ronoaitre les diverBes sectes de la philosophie antique; et ce n'était point par hasard , c'était par un choix savant et réfléchi, qu'ils se proclamaient les disciples d Épicure. Tous les deux mettaient aussi un grand prix à Tétude des phénomènes célestes ; aiais supérieurs à leur époque à tant d'autres égards, ils tombaient ici dans une erreur grossière. Pour Maini'roy, plus encore que pour Frédéric, la science des astres n^était que celle de la divination. Sem blable à son père par les habitudes de sou esprit, Mainfroy reproduisait aussi ses formes extérieures. Il avait en outre une grâce qui n'était pas seulement celle de la jeunesse. Sa beauté était à la fois mâle et charmante; la séduction de ses paroles et de ses manières était irrésistible. Ses ennemis y cédaient à leur insu; ce sont eux qui nous en ont transmis le témoignage \ Blonds, aux yeux bleus, au teint

«< t'fiifn puU'iiia} pbiluôuphiaB inhiercnà, obàteDdebat per certa inu ^cniiu! diMTctionis indicia, quanlum in majori œlate prudeuliae u (*^sot habilurus.... Isle vero prificeps philosophie fîlius etalum- « niJH. » Mrolaï de Jiimsilla, Uistoria sicula; apud Muratori, Svript. rerutn itaL, l. VIlï, p. 499.

^ Sal)aMalu»pina,lib. I,cap.i; apud MunX.ScripL, t.VIIi,p.7S7.

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blanc et coloré , Frédéric et Mainfroy étaient des hommes du Midi par l'éducation intellectuelle, des hommes du Nord par la nature physique. Là 8'arrêtait la comparaison. Aussi ambitieux , aussi voluptueux que Tempereur, le prince de Tarente portait dans Texercice de ses intérêts un calcul , une mesure y un sang-froid inconnus à son père. La dissimulation, la ruse, le manque de foi, si souvent reprochés à Frédéric n'étaient point les armes habituelles de son fils. Kempli de prudence et même d'artifice, Mainfroy n'allait jusqu'à la perfidie que poussé par une nécessité absolue et dans l'intérêt d'une défense devenue impossible autrement. Son habileté, à défaut de sa vertu, n'en appelait aux moyens extrêmes que dans des cas désespérés. La transaction se présentait toujours à son esprit avant la violence; il ne cherchait à faire tomber son ennemi dans un piège qu'après avoir essayé en vain d'une défense loyale. 11 ne rejetait pas la trahison comme une dei'nière ressource , il ne l'acceptait que faute de mieux; mais quand il croyait pouvoir l'admettre , c'était pour s'y livrer entièrement et sans scrupule. Rien ne l'iaTetait alors : ni le mensonge, ni l'adulatiou, ni même un

M( m^TOUlL UL LA iJJ.Ni/JETE (1252}

avilUsemeot paâsai£er. Le s*nn de sa sàrete remportait sur sa dignité diiomme et de j.rince. On le verra s'aliaisèer 5ouveat p^^ur se rnevcr ensuite plu» fièrement que jamais. Dans l'e5p«jir Jarriverà un butéclatanty des voies tortueuses et même souillées oe répugnaient pas à son ambition. Enlin, son caraetrre, moins noble que celui de sou père, était aussi plus ferme, et même plus audacieux. Comme Frédéric, .Mainfroy était conterapteiir des choses saintes, et Tliypocrisie qu'il appelait quelquefois à son secours prouvait qu'il portait a rÉgliso une haine énergique et sincère. Dans ce siècle, il fallait être bien incrédule pour oser se faire hypocrite. Frédéric l'essaya quelquefois et n'y réussit jamais complètement. C'est qu'il y avait une différence essentielle entre le père et le fils ; Tun avait été élevé par un pape et l'autre par un excommunié.

Exécuteur du testament de l'empereur, Mainfroy annonça sa mort à tous les vassaux de l'empire en Allemagne et en Italie ; puis , d'après les dernières volontés de son père , il fit transporter se» restes dans cette Sicile que Frédéric avait trop aimée et dont la possession fit peut-être tous ses

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malheurs. On déposa le corps dans une litière couverte de drap pourpre. Mainfroy était resté pour surveiller le royaume, et le jeune Henri, fils de Frédéric et de la princesse d'Angleterre , conduisait le deuil. 11 était suivi de quelques barons revêtus de capes noires. Six compagnies de cavaliers armés ouvraient la marche que fermait la garde sarrasine ' dont la présence dans cette solennité devait blesser la vue des populations chrétiennes. Le cortège traversa dans cet appareil le pays qui s'étend de Fiorentino à Tarente.

Le cercueil fut embarqué dans ce port pour Messine, puis pour Palerme. Là, le cadavre, revêtu, non d'un habit de moine, comme le bruit s'en était répandu dans les couvents d'Angleterre ', mais couvert du costume impérial, fut déposé dans la cathédrale, au fond d'un tombeau de porphyre semblable à ceux du roi Roger, de Henri VI et de Constance, quoique plus magnifique encore. Les funérailles achevées , Mainfroy se prépara à un rôle actif. Au milieu des dangers de toute nature suscités

* Diumalidï Matt. Spioelli di Giovenazzo, p. 6. •

* BfaUhieu Paris.

210 HlâTlJUU* i>k LA LU.SUtÊTI:. Î^Wi]

par 1% pape, ce n'était pas trop, pour le jeune prince de Tarente , d'une ardeur ju^éaiie unie à une sagesie prématurée.

De grandes dii&cultés s'élevaient autour de lui. Â l'exemple de son père, il allais lutter contre le pape, mais avec une infériorité bien plus marquée. Il n'avait ni le prestige impérial , ni 1 âge, ni la renommée de Frédéric II, puisqu'il était bâtard , adolescent et inconnu. La papauté, au contraire, épuir sée dans sa longue lutte avec Tempire, s était refaite dans Texil, avait repris tout son ascendant, e( se montrait alors, non plus comme un pouvoir usé qu'on ne supportait qu'avec lassitude, mais comme une force rajeunie et presque nouvelle. Naguère, lorsque Innocent IV fut contraint de se réfugier à Lyon, ritalie était fatiguée des papes; elle Tétait maintenant de leurs advprsaires. Les espérances si mobiles de ces contrées s'attachaient alors au souverain pontife. Il se présentait comme un pacificateur; comme le vengeur, le restaurateur des libertés nationales. Innocent IV profita habilement de cptte disposition des esprits. Il promit partout le soulagement des impôts et laissa entrevoir aux habitants du midi de la Péninsule, aiix rpygiijmes

P£ NAPLËS. — LIVRE 11. 241

de iVapleset de Sipil^, la jouissance d^s fr^chises municipfdes ^t politiques pour lesquelles la ligiie lombarde avait combattu avec tant de courage. Mainfroy n'avait rien à opposer à de telles arènes. II ne pouvait renoncer à aucune des exactions fisc^es de SQp père : c'était sa seule ressource pour le payement des troupes allemandes et sarra&iaes, et il Ijiii était encore plus impossible de flatter les populations dans leur vague espoir de liberté. Il le pouvais d'autant moins qu'il lui aurait été trop difficile dp sp justifier , devant son frère Conrad, d'un tel ^évfienii donné à la po)itique séci^laire 4^ la maison dj6 Souiabe. Mainfroy fut donc obligé de n^ peu changer au gouvernement de prédér^p IP. 11 garda ses conseillers et se^

• a Quum autem, imperatore mox morluo, crederelur maximam ff turbationem in ^oto ragno esse futuram , skut saspe soiet contio: t gere in obitu dominorum : taie tamen regiminis ipsius principis • fuit ex Dei nulu principium, quod ex morte imperatoris nulle tqupdammodo visa fuit inlerruptio factapaternas tranquillUalid, « et paciâ, sed continuatodominio patris ad ûlium, idem videbalur tease regimen principis, quod fuerat imperatoris. Curiam enim f patiernam omnibus oflQciis iptegram, stipendiis quoque, praesta- « tionibus, et libertalibus consuetis in nullo diminutam réserva vit, c ut de priori statu, vel jurisdilioDe justitise, vel in aiiis nihil peniUis « videri possit immutatum Habebat quoque secum consiliarios pa- « tris sui.» Nicolaï de JamsillafTtsf ., apud Murât. Script, rer. tto/.,

ministres. De toutes les résolutions qu'il pouvait prendre y celle-là était la plus périlleuse : ce qu*on voulait surtout en Italie , c'était un changement total; mais il n'avait pas le choix des moyens.

Les obstacles opposés de toutes parts au prince venaient de sa situation particulière d'abord ; ensuite de la situation générale de Tltalie méridionale^ au moment où il saisit les rênes du gouvernement. Le point d'appui lui manquait de tous côtés; il ne le trouvait ni dans lui-même, ni dans le peuple, ni dans Tannée. A peine sorti de Tenfance, il n'allait exercer qu'une autorité déléguée et provisoire, en l'absence du roi des Romains, Conrad, véritable chef de l'État. Il n'était donc que le lieutenant de l'étranger, et sa puissance ne s'appuyait sur aucune force nationale, qui d'ailleurs n'existait pas. Il n'y avait ni tiers état ni peuple proprement dit. Le mouvement communal aurait pu créer l'un et l'autre, dans le midi de ritalie, aussi bien qu'en Lombardie et en Toscane; mais ce mouvement, comprimé par la politique impériale, avait laissé le champ libre au haut baronnage, qui, dans ces contrées, était Teûnemi

déclaré, Tadversaire publie des Hoheustauffen. Kestaieiit les troupes allemandes. Cette armée, peu nombreuse, n'appartenait pas davantage au nou-< veau régent.

Ce n'est pas lui qui commandait les Allemands. Ils avaient un chef de leur nation auquel ils obéissaient directement : Berthold, margrave de Hohemboui^, opposé en secret au prince de Tarente.

Dès que l'empereur eut rendu le dernier soupir, Berthold s'était ouvertement déclaré contre Mainfroy . Le margrave n'avait rien de la candeur germanique; c'était un esprit cultivé, mais rusé; un courage douteux, du moins hors du champ de bataille, un fourbe dont le caractère ne semblait pas fait pour exercer une grande influence sur des hommes simples et grossiers. Mais il était leur compatriote; il avait avec eux la communauté du langage, irrésistible sur la terre étrangère. Il chantait leurs chansons de guerre, et même en composait pour eux ; car Berthold était un des plus célèbres minnesœugers^ ou troubadours de la Germanie. C'est lui qui

• Voy. le Lied du margrave de Hohenburk qui commence par ce vers :

Ich wache ûnb eines ritters lip dans Bechstein, Deutches Dkhierhuch, LeipzigjHeorj.Wigand, p. 1 0.

était lé véritable représentant de Conrad en Italie. A l'exclusion de Mainfroy, le margrave deHohembourg jouissait de toute la confiance du roi des Romains, Allemand au fond de Tâme. Tel n'était pas le penchant secret du prince de Târente. Par ses goûts, par son éducation, par tous les élans de son imagination, par tous les instincts de sdn cœur, il tenait à l'Italie. Le sang de Souabe et de Bavière coulait dans ses veines; mais sa politique et son orgueil revendiquaient seuls les honneurs de cette descendance. En dernier résultat, Mainfroy ne fut jamais un Allemand italianisé comme Fi*édéHc 11, il ne fut jamais un Hohenstauffen, maisunltdlien, rien qu'un Italien. C'était un guelfe par nature, forcé de faire le gibelin. C'est lui qui, bien plus que l'empereur Frédéric, aurait voulu fonder une royauté péninsulaire; mais il ne pouvait compter que sur les Sarrasins de Lucera. Par malheur, il était difficile de les maintenir dans une discipline quelconque. Ils mettaient toujours le marché à la main ; pour s'en servir utilement, il fallait les gorger d'or et fermer les yeux sur les violences continuelles, les attentats incessants qui, indépendamment de leur

[4«i4j DB HAPLES. ~ LIVRE lî. Hi

religion y lés reiidaietlt aussi odieux (}Ue redoutables.

Déjà habile avant Tàge où Ton commence à penser, Maînfiroy, guidé par son instinct politique, téiô^ lut de ee rapprocher du papci Directement, cela lui était impossible ; il était trop surveillé par lei gibelidd et surtout par le margrave. L'accusation de tnenéës et d'intrigues avec la cour de Rome l'aurait perdu dans Tesprit de Conrad. Dans cet (finbarras il imagina de se servir de Conrad lui même. 11 lui écrivit une lettre publique, qui > en réalité^ s'adressait à Innocent IV. Le prince de TaMAte y déclarait au roi des Romaind « que l'ëmperéur^ Itiur père, ce soleil dé justice > cet astre de la pait, ee feélateur de la foi orthodoxe, ayant recontiu dani son testament Rome pour sa mère, avait ordonné qu'on réparât intégralement lé tort involontaire qu'il avait causé aux églises ^ » Mainfroy, en don^nant une interprétation si large aU testament impérial, voulait gagner Innocent lY, sinon à sa famille, du moins à sa personne; mais le pape ferma l'oreille à ses insinuations et ne voulant voir en lui qu'un SoUabe il le comprit dans l'anathème. • ftalut. MiBceU., t. î.

«46 HISTOIBE DE I.A CONQUÊTE [!«»]

Toute négociation reconnue impraticable, Mainfroy comprit que c'était la guerre, et ne songea plus qu'à se défendre en attaquant. Il n'avait pas de temps à perdre. Troublée dans sa fidélité par la mort de Frédéric II, travaillée dès le premier jour par les émissaires du pape, lApulie était à moitié soulevée. Les frères mineurs et prêcheurs, répandus de tous côtés dans le royaume, pénétraient jusque dans Naples, où l'influence pontificale avait toujours été active. Mainfroy marcha droit sur cette grande ville, tentative qui ne lui réussit pas. Naples lui ferma ses portes. Il envoya aux Napolitains le comte de Caserte, son beau-frère, pour leur rappeler la reconnaissance qu'ils devaient à la mémoire de Frédéric II. Ils lui firent répondre que, las d'interdits et d'anathèmes , ils n'ouvriraient qu'aux amis de l'Église romaine. Mainfroy ne put donc entrer dans la ville; il fallut qu'il revînt vite sur ses pas. Tandis qu'il parlementait, les populations menaçantes s'agitaient derrière lui. Cette contrée montagneuse qui commence aux frontières romaines et s'étend jusqu'à Salerne, par une chaîne non interrompue de rochers surmontés de châteaux forts et de grands monastères également fortifiés; tout

[I»i] DE NAPIJiS. - LIVRK II. il7

ce pays de Ceprano, d'Aquino, de San Germano, du Mont-Cassin, froutière du royaume et des États de l'Église, avait tremblé dans ses fondements, remué par la main puissante du souverain pontife. La révolte à main armée ne s'était pas encore montrée, mais déjà la haine et le mauvais vouloir éclataient partout. Un cœur moins intrépide que celui du jeune Mainfroy s'en serait troublé; un esprit moins fécond en ressources en aurait été découragé. A la fermeté il joignit l'adresse, et à l'adresse l'humanité. La présence des troupes allemandes le rendait impopulaire, et pourtant il ne pouvait se passer de leur appui; c'était un des embarras naturels de sa situation. Pour ne pas conduire trop d'Allemands à Naples , il en avait renfermé deux cents dans la ville de Troia. Luimême était à Foggia, à peu de distance de Troia, lorsque cette soldatesque affamée quitta sa garnison et vint en tumulte lui demander sa paye. Seul, sans argent et désarmé, Mainfroy sentit qu'il était perdu s'il faiblissait : « Retirez-vous, leur dit-il; si vous avez une requête à me présenter, envoyez-moi quatre d'entre vous : qu'ils viennent sans armes, comme il convient, et on

2lg HISTOÎRE HE LA CONQUÊTE [♦î*^^]

leur répondra. >» Étonnés, les rebelles se retirèrent la tête basse. Sur ces entrefaites, toutes les villes des eoTirons s'étaient soulevées. Andria avait arboré la bannière du pape; Mainfroy marcha droit à elle. Les habitants prirent la fuite, ne laissant dans la ville que des femmes et des enfahts. Tandis que Mainfroy était retenu à Andria, Foggia se révoltait à son tour. Ici il ne s'agissait pas d'une émeute passagère. Le cââ était plus grave. Les habitants de Foggia voûtaient établir utie commune, ou, comme oti le disait alors en Italie, Uiie république. Ils avaient fortifié leur ville, l'avaient entourée de circonvallations, et, à Tinlitation des cités Idtnbardés, mais contre l'usage du pays, ils ^'étaient rassemblés au son du beffroi pour tenir conseil ; chose, dit un chroiiiqueur gibelin, assurément trhS'Suspecte\ Mainfroy n'eut pas de peine à édtnprendre un dangei* d'alitant plus ifâtninent que la promesse des libertés commutiales était une arme bien redoutable dans lès mains du souverain pontife. Il courut eti hâté à Foggià> pouf essayer d'étouffer dans

* tt Audi vit , quod jam Fogitani aggcribus circum circa vallare se « oœperanl, et praeter solitum od piilsatioDem campanae populo « convocalo, consilia quaKiam non sine certa suspicione tracta- « bant. » Nicol.dé Jamsilla.

[1252] t)F! NAPLES. — LIVRE lî. 249

leur germe les libéHcs naissantes. On s'attendait

à une punition exeitiplaire. Le délit des habitants de

Foggia, dit le même chroniqueur, était si pernicieux

par l'exemple que , quelle que fût leur peine , dès

qu'il ne s'agissait pas d'effusion du sang , elle leur

paraîtrait douce à expiera Effrayée de Tapparitioti

inattendue du prince de Tèirente, qu'on croyait

occupé ailleurs, Foggia se soumit aussitôt. Les

femtnes sortirent de la ville â sa rencontre, les

cheveux épart et criant miséricorde. A Barletta,

là victoire coûta plus Cher au fils de Frédéric. Pir

tigilés du intiitlidés, ses soldats ne voulurent pad

le suivre. Il les y contraignit et tndrit^ le premier

sur la brèche I mais il y eilt tin moment où il l'esté

iëill éligdgé dans l'en ceinte de là ville, au milieu

d'une guelfe de traite. Ce coûrâgé, dont l'exdèà

même n'était aloW qu'une nécessité, frappa d'ad-

mii^àtitifl aâsiégés et adàiêgeaUts. La l^urprlâe redoU^

blà^ lorsqu'à là plâëe dès Vetagè^ncei^ qu'aucUtl

hdmnië, daiis ce Siècle de fer, ne se serait refusées

flppèb la victoire, ob Vit le jeuUe prince tend^ë

* tt Delieium quidem Fogitanorum adeo fueratpernioioBum exem* « plo, quod quaecumque eorum , citra sanguinem , pœna fuit, « iila^haelenitàli9ipsi9(i[)paruil. » Nicol. de Jamsilla.

iîO HISTOIRE DE LA CONOt'ÈTE [IJSîj

la main au\ rebelles et se contenter Je rétablir les officiers de la justice impériale , tant à Foggia que dans les villes d'où ils avaient été expulsés. Au lieu du sang que tous ses ancêtres et même son père auraient , certes» répandu à grands flots , Mainfroy^ maître de Barletta, se borna à faire détruire le mur d'enceinte et à frapper la ville d'une forte contribution. Ce fut ainsi qu'il se 'rendit maître de toute cette côte de l'Adriatique. Il la conquit par son habile clémence plus encore 'que par son éclatante valeur. Tout tomba devant le héros enfant, ou, pour parler avec la simplicité des chroniques, nul n'aurait pu s'attendre à rien de semblable d'un si petit garçon.

Bénévent, l'antique capitale des ducs etdes princes lombards, était le siège des intrigues romaines. Il fallait l'intimider; mais Bénévent appartenait au pape, queMainfroy ménageait tout en lui montrant sa force. Attentif à ne pas se compromettre avec Rome, il se souciait peu de soustraire le parti purement germanique à l'inimitié d'Innocent IV. Dans cette circonstance, il eut recours à l'astuce et à la ruse, qui, par un singulier contraste, lui étaient aussi naturelles qu'un magnanime courage. Il n'alla

[4i52] DE NAPLES. — LIVRE I. lU

pas en personne à Bénévent; il eut l'adresse d'y envoyer le margrave de Hohembourg, chef des

allemands et son ennemi caché. Après avoir pris, AvellinOy le margrave rejoignit Mainfroy. Le prince quitta alors TApulie intimidée et soumise, puis d'une course rapide, il se porta sur Averse et Nola, y étouffa les factions, et marcha encore sur Naples. Là s'arrêtèrent ses triomphes. Posté au pied du

Vésove, il dévasta toute la campagne d'alentour; mais les Napolitains le laissèrent faire et regardèrent cette invasion avec autant de tranquillité qu'une éruption de leur montagne. En vain Mainfroy essaya d'entrer dans la ville par la Solfatare et le lac d'Agnano; ces lieux, encore empestés de vapeurs méphitiques, étaient alors inaccessibles, hérissés de bruyères et remplis de serpents *. Main-

* a Ërat enim quidam locus ex seplentrionali civitati propin- « quans versus Neapolim, videlicet Pulheolum, mari, montibustt que inaccessibilibus circmnquaque conclusum , ubi quœdam de 8 prope rupes sulphura continua quadam évapora tione fumigare « conspicitur : ex aliaque parte est antrum vetusta murorum comc page fabricatum , in quod ingredientes nihil quidem aquœ inve- « niunt, sedsudare prae calore inviti, quasi in fornace compellun- « tur, unde etSudatorium vulgo appellatur. In medio vero maris, « et montium planitieest locus continens , qui vocatur Anglanum , « CUJU8 Demorum lacus aquœ non pisces, immo serpentes, aliaque « Dociva animantia nutrit. In locum ergo istum per asperas et an-

til HlSruiaE DE LA ÛJKUL'tTE [liai]

froy y vit périr une partie de se» troupes, et pour la secoade fois, il fut contraint de lever le siège de IVaples.

Tandis qu'il opposait à Thostilité dlnnoceot IV une résistance patenta, il s'efforçait toujours de s'ouvrir secrètement un accès auprès du pape; mais toute négociation de ce genre était encore prématurée. Sans doute , les succès rapides du prjnce de Tarente avaient pu causer quelque étonnement au saint-père; cependant ils n'avaient encore rien d'assez décisif pour l'engager à tempérer sa politique. Innocent IV était dans ce moment Tar- ))itf*^ suprême de l'Italie; Milan l'avait reçu ^y^c un éclat qui effaçait même son ovation de Gènes. Oq n'avait jamais vu un tel concours. Quinze mille ecclésiastiques allèrent au-devant du ^puyeraii^ pontife^ et la multitude rangée sur son passage couvrait l'espace de dix milles hors des portes. Partout où il séjournait, il tenait cour plénière. Les députés des villes s'y rendaient comme à un tribunal. Innocent IV les jugeait sans appel; ses

«r gU3tas vias cum loto exercitu princeps intravit, obsidiooeque « in illa planilie constiUita , depopulatioiiein ex illa civUatîg parte « Qeri mandavil. n Nicol. de Jams.

[lui] DE NAPLIiS. » UYliii il. 223

8eateiices étaient unanimement acceptées. Deui: factions divisaient la ville de Lodi; deux famillae puissantes y représentaient, Tune le parti gibelin, Tautre le parti guelfe. Les gibelins, i Taide des Crémonais, s'étaient rendus maîtres de la ville; le pape la frappa d'interdit. Les Milanais, encouragés par la sentence pontificale , marchèrent contre le^ Crémonais, les chassèrent de Lodi et renversèrent la citadelle bâtie par l'empereur Frédéric. Le podestat de Milan étant venu à mourir, InjfUfoeni IV, de ea propre autorité, lui donna un suace^seur* Enfin, il exerçait ^n Lombardie T^utorité ^oi^yat raille. Loin de chercher à y mettre obstacle, le9 princes qui avaient suivi le parti impérial venaijspjt implorer sa grâce.

Quelques villes résistaient encore à Tascendanl; d'Innocent IV, par obstination ou par soumission forcée à de puissants chefs gibelins. Buoso di Doara occupait Crémone, le piafquis Pallayicino, PlaisanciB. Eccelino, surtout le féroce et redoutable Eccelinp, était encore maître de Vicence et 4^ Padou^; mais les foudres de Texcommunic^tion lui faisaient raison de ces adversaires, et la r.ési§taac£ 4p qMelqued tyrans pu de ((uelquf^s Cf^mim^*^^

m HISTOUIE DE LA CONQUÊTE [4«6i]

ne jetait que des ombres bien légères sur sou triomphe.

La réunion du midi de la Péninsule au patrimoine de saint Pierre était surtout l'objet de la vive sollicitude d'Innocent IV. Tout en proclamant hautement le droit de l'Église à la pleine et entière possession du pays^ le pape ne négligea rien de ce qui pouvait assurer le succès de son plan. Naples, ancienne république, se souvenait toujours de son origine; pour la gagner, il ne fallait point lui parler en maître absolu. Innocent IV se servit d'un moyen plus détourné. De Pérouse, il adressa un bref à la commune napolitaine pour la féliciter sur sa résistance à Mainfroy. Il y déclare que «cette noble ville, chérie du siège apostolique après avoir supporté le joug de Frédéric, de ce tyran impie comme Pharaon et Hérode, sanguinaire comme Néron, mérite d'être rendue à son antique liberté, et de n'appartenir qu'à saint Pierre; qu'en récompense de ses services à la cause de Dieu , conformément au vœu de cette illustre cité , l'Église la recevait dans son obéissance avec toute la Campanie et la terre maritime, s'engageant à ne jamais la céder à aucun empereur, roi, duc, prince ou comte, confirmant

tous ses privilèges et promettant de lui rendre son antique liberté , sauf les droits de la sainte Église romaine*.» En s'eflforçant d'établir l'autorité des clefs dans Naples^ le pape méditait d y placer un centre d'opérations contre la maison de Souabe, avec plus d'avantage qu'il ne pouvait le faire à Bénévent, située dans un vallon dominé de toutes parts, dont les abords pouvaient être facilement interceptés et qui n'offrait point l'avantage d'un port également propre à la correspondance et à la faite.

Dans ces dispositions, et surtout après la levée du siège de Naples, le pape ne pouvait être disposé à traiter avec un ennemi qui venait d'essuyer un

* € Purae fidei ciaritate conspicua neapolitana civitas.... tuba ff intonat laudes ejus.... subiato namque Frederico.... qui austeri-

< tatePharaOjHerodesimpietate, 8aBvitiaqueNero....eadem civitas t ut regnum ipsum ad statum reducalur liberum.... promeruit

< specialium privilegiorum insigniis a sede apostolica decorari. • Personas vestras et civitatem ipsam in devotionem sedis persi- « stentes ejusdem cum omnibus bonis.... et usque commun! mus; de

< fratrum nostrorum consilio statuentes, ut eadem civitas perpe- « tuo praîfatœ sedis remaneat ; ita quod romana Ecclesia semper

< absque ullo medio retincns illam sibi sicut terram Campanise vei « Maritim» nunquam eam.... sive imperatori, sive régi, sive « duci, aut principi, aut comiti.... concédât. DatumPerusii.... id. « Decemb. indict. x Incarn. Dom. anno millesimo quinquagesimo « primo pont. D. Innoc. P. IV an. ix. » Âpud Raynaidi.

3Î6 HISTOIRE DE LA CONgUÈTE [I«13]

si rude échec; mais Tiofatigable, le patient Main* froy ne se décourageait point. II tentait sans relâche de renouer des intelligences à la cour pontificale. Surveillé par le margrave de Hohembourg, it se vit forcé de l'associer publiquement à ses négociations. C'est au nom du prince de Tarente et du margrave , général en chef de Tarmée impériale en Allemagne, que le comte de Cascrte fut chargé d'aller a Pérouse. Marié à une fille naturelle de Tempereur, Riccardo d'Aquino, comte de Caserte, était le beau-frère de Mainfroy, dont il avait probablement le secret, et le mai*grave ne figurait que pour la forme. Innocent IV se rapprocha de Mainfroy au point de lui conférer, comme fief pontifical^ la principauté de Tarente et ses autres possessions. Le margrave reçut en même temps le comté d'Andria. Cette négociation, qui semblait au premier abord ne pas pouvoir même être proposée , se noua cependant par la persévérance du régent, et surtout par un concours de circonstances assez naturelles, mais comme cela arrive souvent , d'autant moins prévues qu'elles étaient plus simples.

Il y avait dans la nouvelle situation du pape une

[IS5i] DB NAPLBS. — LIVRE UI. 2t7

force plas apparente que réelle. Cette soumission si prompte 9 si absolue, si complète, qu*il trouva partout après la mort de son ennemi, n'était que l'effet d'un premier étonnement. Les partis avaient été renversés par un coup de tonnerre, mais ils n'étaient pas écrasés ; ils n'étaient pas même griè- Tement blessés. Revenus de la première surprise, les gibelins osèrent lever les yeux ; ils mesurèrent leur adversaire et ne désespérèrent pas d'en venir a bout. La lutte recommença. Au moment où le pape Innocent IV croyait entrer avec facilité dans Rome, son ancien séjour, et dans Naples, sa conquête récente, il fut forcé de s'arrêter. L'obstacle qui suspendit sa marche vint à la fois du dedans et du dehors.

Par un usage singulier qui venait de s'établir en Italie comme en Provence, la commune de Rome, lasse des troubles que suscitait son aristocratie turbulente, s'était volontairement soumise à un étranger. Elle avait élu pour sénateur un patricien de Bologne, Brancaleone d'Andalo, comte de Casalecchio. Allié d'Eccelino, et, comme lui, l'un des chefs du parti gibelin, ce Brancaleone était un libre penseur, véhémentement suspect d'hérésie, un

homme d'action et de théorie^ tenant à la fois du jurisconsulte et du soldat. Quoique très-noble, il faisait une guerre systématique à la noblesse. Son ambition était grande, mais peu pressée. 11 ne se rendit pas à la première demande des Romains : il les connaissait et voulut prendre des sûretés contre leur inconstance. Se mettant audessus du pouvoir qui lui était offert, il ne Taccepta qu'à condition d'exercer sa charge pendant trois ans; il exigea, en outre, qu'on lui donnât des otages choisis dans les premières familles. Quand ils lui furent livrés, il les envoya à Bologne, où il les mit sous la garde de Galiana Savioli, sa femme, qui avait, comme lui, un caractère résolu et ferme. Galiana les traita avec une hospitalité large , magnifique , mais, en même temps, elle surveilla leur liberté avec un soin jaloux *. Ces conditions obtenues et ratifiées, Brancaleone accepta. Pour signaler, dès le premier moment, sa puissance et sa justice, il mit la main sur de nobles malfaiteurs jusqu'alors impunis, et les fit pendre aux fenêtres de son palais. Les patriciens frémissaient de rage;

* Codex memhr.j apud comitem Savioli in BononiBi et Vitale, Stcria de* senatori^ p. 443.

leurs amis y leurs parents , leurs fils étaient à Bologne; ils y vivaient moins en hôtes qu'en prisonniers, dans Tabondance, mais sous le couteau. La politique de Brancaleone est difficile à déterminer. Les historiens Font exposée d'une manière assez obscure; cependant on entrevoit par quelques lambeaux de chroniques et de chartes^ seuls témoignages d'une mémoire jadis illustre, qu'il voulait maintenir une sorte d'équilibre entre l'empire et la papauté. Tandis qu'il donnait de nouvelles armes à la commune de Rome , et qu'il opposait sur ses monnaies le lion à l'aigle , le roi des quadrupèdes au roi des oiseaux ^ il était soupçonné de traiter secrètement avec le roi Conrad; et peu de temps après avoir bravé le pape, en affectant les droits de la souveraineté sur Terracine et sur d'autres communes du patrimoine de saint Pierre , il pressait Innocent IV de rentrer dans Rome. C'est qu'il ne gouvernait pas à son gré cette populace si remuante ^ si mobile^ et que l'aristocratie humiliée n'était pas encore entièrement désarmée.

Il y avait sept ans que les Romains n'avaient

• FioravaDti, Pontif. d'inn.

VU de pape. Ce spectacle leur était nécessaire jusqu'à ce qu'ils en fussent rassasiés. Innocent IV résidait alors à Pérouse, évitant de se compromettre au milieu de quelque tumulte populaire. Peut-être craignait-il aussi de se mettre à la merci de Brancaleone , qu'il avait irrité par des lettres hautaines et pleines de reproches. Mais les Romains voulurent qu'un pape reparût parmi eux^ et le voulurent avec leur vivacité accoutumée; ils s'emportèrent jusqu'à menacer de venir l'assiéger dans Pérouse. Craignant de s'opposer au vœu public y quitte à le combattre sourdement plus tard^ Brancaleone se mit à la tête du mouvement. Pour exiger le retour d'Innocent IV, il parla plus haut que les autres.

Quoique demandée à grands cris, la présence du saint-père n'en fut pas mieux respectée. 11 se trouva dans une situation d'autant plus fâcheuse qu'elle n'avait rien d'élevé. Ses embarras furent ceux d'un homme chargé de dettes et poursuivi par ses créanciers. Dans cette détresse , le pape eut recours à l'appui du sénateur. Brancaleone le consola; puis, s'adressant au peuple avec douceur, il lui dit qu'il était malséant de perséeu-

flSBa] DE NAPLES. - LIVRE II. Ui

ter ainsi un père ; il se gardait bien de dire un souverain. Une pareille intervention grandissait le sénateur et avilissait le pape. Tout porte à croire que Brancaleone suscitait en secret les difficultés qu'il avait Tair de surmonter en public.

Au milieu de ces tribulations domestiques qui le forcèrent de quitter Rome et de se retirer à Anagni , Innocent IV apprit la ruine de son parti en Allemagne. Guillaume de Hollande ne pouvait plus se soutenir contre Conrad , qui avait repris partout Tavantage. Enfin la chance tourna tellement en faveur de Conrad qu'il crut pouvoir quitter l'Allemagne presque soumise. On le vit tout à coup descendre en Italie. Dès ce moment, les négociations qu'Innocent IV n'avait cessé d'entretenir avec. Mainfroy furent brusquement rompues. Le pape le déclara déchu de la principauté de Tarente dont il l'avait investi lui-même, et transféra ce fief aux Frangipani, qui, après l'avoir obtenu de l'impératrice Constance, en avaient été dépouillés par Frédéric. On verra plus tard si les Frangipani perdirent jamais la mémoire de cet affront.

Conrad pénétra en Italie par les montagnes du Tyrol et marcha sur Vérone, où Eccelino le reçut

«32 HISTOIRE DE L\ œNOUÈTE [4»3j

avec dévouement et respect. De là, accompagné par le tyran de Padoue, le roi des Romains se rendit au château de Goïto, sur le Mincio, où toutes les villes lombardes du parti gibelin et les cités de la Campanie^ Naples et Capoue exceptées^ lui prêtèrent serment par Torgane de leurs envoyés. Toutefois il n'osa continuer sa route par terre ; il craignait de tomber au pouvoir des villes guelfes^ qui avaient alors la supériorité sur leurs adversaires. Conrad revint donc sur ses pas^ et essaya de gagner le Frioul par la Marche trévisane , sous la protection des troupes d'Eccelino. Grâce au crédit de ce chef, et surtout au désir des Vénitiens de voir les Allemands quitter promptement leur voisinage, le roi obtint également plusieurs galères de la république. Elles escortèrent, avec quelques bâtiments pisans, la flotte sicilienne qui l'attendait dans TAdriatique. Il débarqua au pied du mont Gargan, où le jeune Mainfroy, à la tète d'une noblesse nombreuse, s'était rendu d'avance pour le recevoir. Étonné de voir apaisé et presque tranquille un royaume qu'on lui avait dépeint si turbulent et si agité, Conrad remercia son frère d'avoir tenu virilement les rênes du vicariat,

et, après l'avoir embrassé, il voulut que, dans le trajet de la mer à la ville, le prince marchât à ses côtés sous le même dais.

La première pensée de Conrad fut de négocier avec le pape ; mais Innocent IV ne consentit pas même à écouter les ambassadeurs du roi des Romains. Furieux, Ck)nrad ne perdit pas un instant pour atteindre les barons et les villes qui avaient reconnu la souveraineté directe de Rome. Il commença par le comte d'Aquino, dont les possessions formaient la frontière des États de TÉglise et de la principauté de Gapoue. La ruine de ce grand feudataire devait frapper de terreur les châteaux qui fourmillent dans cette contrée, surtout Tabbaye du Mont-Gassin, première baronnie du royaume, dévouée au saint-siége, sentinelle avancée du pontificat. Comme un oiseau de proie, du haut de son aire, Tabbé du Mont-Cassin dominait la montagne crénelée. II avait annoncé naguère, de cime en cime, la mort de Tempereur, le retour victorieux du pontife, et à sa voix, le gonfanon impérial était tombé de toutes les tours environnantes. Le comte d'Aquino s'était surtout montré ardent dans cette réaction. Conrad, pour le

châtier^ lança contre Arpino et Aquino les Sarrasins^ qui portèrent la dévastation et le scandale dans ce sanctuaire révéré.

D'AquiûOy Conrad marcha sur Naples et prit Capoue^ chemin faisant. Capoue> interceptée dans ses communications avec TÉtat de TÉglise^ se rendit à la première sommation. Le roi des Romains mit le siège devant Naples. Ce fut Innocent IV qui voulut alors reprendre les négociations rejetées avec tant de hauteur. Un envoyé vint au camp de Conrad avec la mission ostensible d'implorer la clémence du roi en faveur de la ville assiégée; mais il repoussa à son tour ces ouvertures tardives, et répondit à l'envoyé pontifical avec toute la grossièreté d'un soldat. « Que ton pape, lui dit-il, s'occupe de sa prêiraille rasée (chierica rasa); » puis, il fit monter à l'assaut Allemands et Sarrasins. Cet essai ne fut pas heureux pour l'impétueux Conrad; il perdit six cents Sarrasins et presque au* tant d'Allemands. Alors, il changea l'assaut en blocus. Tous les arrivages sur mer furent interceptés par la flotte sicilienne, toutes les issues des montagnes gardées par les troupes royales. Les Napolitains comptaient sur les secours promis par

[%nS\ VE NAPLES. — LIVHE II. 235

le pape; ils résistèrent vaillamment, mais les secours n'arrivaient point, et pendant qu'ils attendaient, la famine et la contagion entraient dans leur ville. Elles y séjournèrent pendant neuf mois. Enfin, les habitants, désespérés, se rendirent, ne demandant que la vie; ils allèrent en procession solennelle au-devant de Conrad ; mais Timpitoyable Hohenstauffen les repoussa dans leurs murailles, et j pénétra par la brèche, en silence, la visière baissée, Tépée nue à la main. Maître de la ville, il livra des tètes au bourreau, fit détruire les principaux édifices, et sans distinction de rang ni de sexe, il ordonna au reste de la population de démanteler elle-même ses antiques murailles, celles-là même qui avaient arrêté Annibal. Un cheval de bronze en liberté était Temblème de Tantique Parthénope. Conrad lui fit mettre un mors.

Mainfroy suivait le roi des Romains dans ces expéditions, libre et frère en apparence, étranger et captif en réalité. Quelles qu'aient pu être les intentions secrètes du prince de Tarente, dans ces pre-» miers moments si difficiles et si troublés, pendant Tabsence de Conrad il avait sauvé sa couronne.

i^ HLSTiilRE DE L\ COXQCËTE liSS;

Mal|^ré aoii eitréine jeunesse, ^lainfroy, à défaut d'expérience , avait un inâtinct assez sûr pour deviner que de tels services sont difficiles à payer et se pardonnent rarement. 11 savait la haine que lui portait le parti allemand , qui seul se frayait un accès auprès du roi des Romains, dont il connaissait f d'ailleurs y le caractère jaloux et Tintelligence bornée. Fécond en ressources, habile à se plier à toutes les circonstances ^ il résolut de se rendre agréable à son frère. Dans ce dessein , il ne se fia pas uniquement à ce charme qui ne Tabandonnait jamais. Un prince oi^ueilleux et médiocre aurait pu y rester insensible. 11 fallait un moyen plus vulgaire pour endormir ses soupçons. Mainfroy descendit jusqu'à la flatterie. C'était sans doute un sacrifice; mais il fut récompensé parle succès. Quoique prévenu contre le prince de Tarente , Conrad ne soupçonna pas la rivalité d'un compétiteur dans l'empressement d'un courtisan, et encore moins les projets d'un ambitieux dans le dévouement d'un page. Toujours le plus infatigable, le plus joyeux dans les festins; aussi empressé à conduire une fête qu'à commander sa compagnie d'hommes d'armes, la plus belle de l'armée; ardent, d'ail-

leurs, aux faciles plaisirs et aux passagères amours, Mainfroy ne semblait pas avoir d'autres goûts, d'autres pensées, d'autres intérêts que ceux de Conrad. Il prévenait ses moindres désirs. Le roi voulait-il monter à cheval, Mainfroy, leste et empressé, se trouvait toujours là pour présenter Tescabeau ou pour tenir l'étrier à son frère. Une grâce naturelle otait à ces démonstrations ce qu'elles auraient pu avoir de servile. Conrad ne put y résister. Il s'était attaché à lui avec tout Tengouement naturel aux princes ; mais cette harmonie ne fut pas de longue durée- De temps en temps, Conrad doutait de la sincérité de Mainfroy. Alors il se sentait à la fois séduit et embarrassé. « En vérité, disait-il à ses familiers, le prince de Tarente est si obséquieux envers nous, il cherche tant à nous plaire, que nous ne saurions comment nous y prendre pour l'offenser ou pour lui faire du mal '. » Mais enfin ,

* a Nihilominus tamen Manfredus fratri quantum poterat gralo c famulari nitebatur obsequio , et obsequiositalis sedulo studio K complacere, ita quod quoliescunque Corradus equitare volebat, c Manfredus promptus et agiiis currebat ad scansilem seu strouc gam, ac modis aliis famula tus fratri tanquam praBcellenti adulari c didicerat et blandiri , hac consideratione commonitus quod quum c semper cresceret in gratia et amore migorum, potissime illorum c de regno, cayebat sibi vebemeoter, ne frater in eum manus ss-

238 HISTOIRE DE LA œNQUÈTE [4S53]

malgré TadreBse de Mainfroy, il fut pénétré par Conrad, qui, d'ailleurs, parvint à lui créer de nombreux partisans, par sa rudesse, par son avarice et par sa haine pour les Italiens. Le triste successeur de Frédéric n'avait point hérité de son imagination méridionale ; il n'aimait que l'Allemagne , et les minnesdngers dont il était entouré exaltaient sans cesse la grandeur des Hohenstauffen et la supériorité de la Germanie* sur le reste de la chrétienté.

Convaincu de la prééminence de sa nation, il traitait avec dédain la noblesse apulienne ; il la blessait dans son amour-propre et dans ses intérêts.

« vas extenderet, et occulte, vel per fraudem, vel dolum, autpua blice per potentiam mortem ejus crudeliter intentaret. Ck)rradus < enim non advertens, quod aclorem sui consuevit fraus conversa c plerumque redire, pluriesdixeratinpropatulo verba ista : Prtn- « cepsiste adeo se nobis obsequiosum exhibet, et se adeo reddit yra- « tum, sicque nostrœ novit voluntati blandiri, quodeum nec offert- 9 dere fx>ssumus, nec cUiquod prœsumimus facere sibi nudum. » Saba Malaspina , 1. 1 , c. m , apud Murât., Script, y t. VIII, p. 789. ' a Reine du ciel , d s'écrie Cbuonrad d*Alstetten , un de ses poètes, « aide le roi Conrad, aide-le , je t'en conjure, à faire valoir ses droits aux honneurs de Fempire, afin que les pauvres aient sujet de se réjouir ! Il n'y a pas un seigneur qui vive sur la terre d'Allemagne , ni parmi les Welsches , plus digne que lui de commander à ces deux nations. » Aucune des contrées au delà du Rhin n'échappait à la haine et sans doute à la jalousie de cette école de troubadours allemands. La France était aussi l'objet de leur dénigrement. Ghoonrad von Landek était échanson héréditaire des abbée

[1953] BE NAPLËS. — LIVHl^ II. 239

Taccablant de contributions forcées; il exigeait d'elle un service régulier qui n'était point dans ses habitudes. Conrad perdait ainsi tous les cœurs, mais Mainfroy les regagnait aussitôt. Doux et courtois , il plaignait en secret les malheureux qu'il n'osait pas toujours défendre; quelquefois cependant il élevait la voix en leur faveur , et malgré le peu de succès de ses efforts, on lui en savait gré ; on n'espérait qu'en lui. Enfin, deux factions ne tardèrent pas à 80 former dans le pays. Les partisans de la maison de Souabe se partagèrent pour la première fois en deux camps bien distincts : d'un côté, le parti allemand , qui n'était guère composé que de l'armée d'occupation et de quelques nobles gibelins; de l'autre, le plus grand nombre des principaux feudataires , qui , sans lever l'étendard de la révolte, s'agitaient, murmuraient et jetaient en secret les yeux sur l'heureux bâtard.

deSaint-Gall; il faisait la guerre en Normandie, et gémissait de l'exil où il était retenu, a Hélas, ce serait grande merveille à moi d'apprendre maintenant comment tout se passe autour du Rhin, autour de mon lac de Constance. La France n'a que de tristes plaines : ou soupire en les regardant. Ses vallées sont décolorées : triste Seine et triste mer ! La joie y tomberait malade ! Iléias , Vamouret le chant des oiseaux sont restés en Souabe. » Recueil de Manesse.

Î40 HISTOIRE DE LA œNQUÈTE [4253]

Bientôt l'amitié de Conrad pour Mainfroy fit place à une haine ardente. Le jeune prince était devenu en peu de temps trop populaire pour qu'on osât porter atteinte à sa vie ou à sa liberté ; mais ne pouvant le sacrifier d'un seul coup , Conrad commença par le désarmer. Ses moyens d'influence n'étaient pas seulement dans ses facultés intellectuelles ^ ils résultaient aussi de ses richesses et de sa haute position féodale. Le roi résolut de lui enlever ses moyens d'influence. Pour compromettre Mainfroy avec les populations italiennes , Conrad prit pour prétexte le bien général , la nécessité de diminuer les charges publiques, et faisant un appel direct et perfide à la générosité, au patriotisme du prince de Tarente , il lui demanda l'abandon des privilèges qui lui avaient été accordés par le testament de leur père. « Ce serait, lui disait-il, un bel exemple à donner*. » Mainfroy n'opposa aucune résistance à cette spoliation. Avec beaucoup de sérénité et de calme il se dépouilla luimême de ses droits sur le fief du Monte Sant'Angelo et sur la ville de Brindes. Tant de résignation

* Nicol. de Jamsilla.

rendit Conrad plus hardi. Il priva successivement Mainfroy des comtés de Gravina, de Tricarico, de Monte Scaglioso, chassa le juge qu'il avait établi à Tarente et le réduisit à la juridiction civile dans cette principauté. Prenant le silence de Topprimé pour un signe de faiblesse et d'abattement^ Taveugle Ck)nrad porta plus loin les témoignages de son aversion. Toujours trop timide pour attenter à la personne de son frère^ il le frappa dans sa famille. Les Lancia, les d'Anglano, ses parents maternels, furent chassés du royaume avec outrage; ils cherchèrent un asile chez Jean Ducas Vatacès, empereur de NicéC; qui avait épousé une sœur de Mainfroy; mais Conrad les poursuivit jusqu'en Orient; il demanda leur extradition et l'obtint de la lâcheté du Grec, sans avoir eu le temps d'en faire usage. Conrad, par ces excès, croyait pousser Mainfroy à la révolte ouverte; il ne put lui arracher ni un blâme, ni un murmure. Le prince restait toujours le même : modeste, obéissant, en apparence impassible.

Malgré le bref d'Innocent IV qui avait transporté la principauté de Tarente aux Frangipani, Mainfroy continuait toujours ses secrètes intellij 46»

Uï HISTOIRE DE lA CONQUÊTE [IS53]

gences avec le pape. Avant toutes choses , il était décidé à ne point se laisser emporter dans le naufrage de sa maison^ devenu plus inévitable que jamais. Effrayé par la prise de Naples et par le réveil du parti gibelin dans le nord de ritalie^ Innocent IV ne croyait plus pouvoir faire au profit du saint-siége la conquête du royaume de Naples , déjà occupé par le roi Conrad ; mais ce projet si longtemps ^ si complaisamment caressé , n'était pourtant que secondaire. Ce qu'il lui fallait avant tout^ c'était d'arracher les Deux-Siciles à la maison de Souabe, afin de ne point laisser le nord et le midi de l'Italie dans les mêmes mains. Pour amener un tel résultat , Innocent IV abandonna, ou plutôt suspendit le projet d'annexion du royaume au saint-siége; il reprit l'ancien plan de ses prédécesseurs, substitua la révolution dynastique à la conquête directe, et ne songea plus qu'à chercher un compétiteur et un successeur au roi des Romains. Il le chercha en Angleterre et en France; il offrit la couronne des Deux-Siciles à Richard, comte -de Corn ouailles, irère de Henri III, et à Charles, comte d'Anjou^ fl*ère de Louis IX.

[125»] MB NAPLBS. -• UVRB U. 143

Saint Louis était à la croisade. En son absence > Charles d* Anjou ne pouvait prendre un parti si grare. C'était engager la France ; il refusa.

Richard de Cornouailles jouissait au contraire d'une pleine indépendance; il avait d'immenses richesses , et profitait de la gène de Henri III pour lui prêter de l'argent à triple usure. Le goût du rôle d'aventurier royal ne l'avait pas encore gagné ^ ou du mùiuB il voulut des garanties. Richard refusa d'abord par respect pour le souvenir d'une vieille amitié avec l'empereur Frédéric. Rassuré par le pape sur un tel scrupule ^ Richard en vint enfin au véritable motif de sa résistance; il déclara qu'il nt se déterminerait à courir une chance si douteuse que dans le cas où le saint^père lui donnerait des otages de sa propre famille^ des places de sûreté en Italie et beaucoup "d'argent, a Sans tout cela y » répondait Richard à Albert de Parme ^ nonce du pape^ « c'est comme si ton maître venait me dire : Comte, je te donne la lune, va la prendre ^ » Trop fier pour subir des conditions,

' c Papa aatem hoc videns sibi esse difficile, respofidit : Nolomus • tôt Bubjacere conditionibus. Cui magister Âlbertus : CSdmes, mihi « dixit.... idem est ac si quis diceret : vendo vel do tibi loasm ; « ascende et appréhende eam. » Bfatth* Paris , p. S6é.

241 fflSTuUŒ Dfe L.\ LiJ.\VH''eTE [i%&^]

innocent iV transporta son offre an roi d Angleterre lui-même, et malgré son mépris pour le caractère de ce faible prince et pour le misérable état de ses affaires, il lui offrit de nommer Edmond, le second de ses fils, roi des Deux-Siciles.

Henri se hâta d'accepter. Ivre de joie, il ne perdit pas un moment pour saluer son fils Edmond du titre de roi , et accompagna cette proclamation de gestes immodérés et de transports ridicules '. A Force de rapines, dempruntâ, de menaces aux juifs de son royaume, Henri III remplit les coffres du pape, et renvoya ses ambassadeurs chargés de présents. Bien plus, le roi d'Angleterre donna un blanc seing illimité à Innocent IV pour un emprunt sur sa garantie aux marchands lombards, l'exhortant à ne point s'embarrasser du taux de l'intérêt, quelque usuraire qu'il pût être*. Cette singulière opération

* 1 Rex autom de promissu papali adeo exhilaralus est et «/ adeo dilalalum est cor suum inani gaudio, quod voce, geslu, V et risu ezsultationem proteslans , fîlium suum iEdmundum re- « gem Siciliae palam vocaret , credens pro facto se jam de ipso t' regno exarratum. 9 Malth. Par. loc. cil.

* « Paps mittebatlitteras patentes obligationis, regio sigillo con- » signalas, ut sufTicienter, imo abundanlef, muluo caperct a mer- « catoribus italicis, nec limeret thesauri quanlilalem vel usurarum « muUitudinem , ipse enim omnia plene adquietaret et se ad hoc tt obligavit, sub pœna exheredationis. » Matth. Par. loc. cit.

:4î5i] DE NAPLES. — LIVRE 11. 245

de finance y acceptée par le pape^ fut proclamée publiquement dans toute TAngleterre , et l'armée pontificale ne tarda pas à se grossir de tous les aventuriers de TEurope. Aux subsides anglais innocent lY joignit des armes également eflicaces.

Pour opposer à Tascendant de Mainfroy celui d'un prince légitime , Conrad avait rappelé de Sicile son frère Henri^ âgé de douze ans. Il le traitait avectoutes les démonstrations d'une amitié très-vive et très - probablement sincère, car bien loin d'avoir rien à gagner à la mort de cet enfant, la vie du jeune Henri lui était nécessaire contre le prince de Tarente. Malheureusement pour Conrad, Henri, peu de temps après son arrivée, tomba malade, et mourut à Melfi. Comme les bruits d'empoisonnement et de meurtre accompagnaient toujours la mort dans cette maison tragique, on prétendit qu'un More, nommé Jean, chef de la garde sarrasine, avait étouffé le jeune prince au fond d'un jardin. Innocent IV saisit ce bruit avec une avidité implacable. 11 accusa hautement Conrad du meurtre de son frère, et par un bref daté d'Assise, il le somma de comparaître pour se justifier.

jl46 HISTOIRE DE LA CONQUETE [1154]

CoDJF^ul fut altéré à U réception du bref pontifical. Étrange situation de ces princes qui passaient leur vie à braver le pape et à trembler devant lui ! Le roi des Romains écrivit à Henri III pour lui annoncer la mort de son neveu , du fils de sa sœur Isabelle. Un père n'aurait pas trouvé d'accent» plus pathétiques pour déplorer la mort d'un fils unique moissonné dans sa fleur. Ce qu'il y a d'exagéré dans l'expression de cette douleur est une réponse indirecte aux accusations d'Innocent IV, qui l'avaient pénétré d'une tristesse sombre et profonde. Depuis ce jour il ne fit plus que languir. Cet homme si fort et même si dur se consumait dans les larmes. «Malheureux! malheu-r peux que je suis! s'écriait-il , pourquoi suis-je sorti du vautre de ma mère ? Pourquoi mon père m'a^t^il engendré? Pourquoi TÉglise m'est-elle moins mère que m$u*àtre 7 Maudit soit le jour d^ ma naissftnce^ ! » Conrad pouvait surtout maudire

' < Gravi dolore cœpit contabescere et lethali, lecto decum- « bera, dieabatquei Vm mihi miaerol vaa, v» mihi mlierol ut « qviid me fqdit mater mea e greipio? ut qqid pater meus me ge- « Duit, tôt œrumais exponendum? Ecclesia qu» mater patri meo et « milM 6«âq d^uit , pçtiua BOverQa((ir. 9 M^tth. P^ , p. g65.

[411M] ra NAPLES. --. IWim 11. i47

la naissance du fils que Dieu, dans sa colère, venait de lui donner à Landsbut, en Bavière^ deux ans auparavant.

Déjà en marche contre les troupes papales, Conrad fut forcé de s'arrêter près des monts de Focara^ non loin de Melfi et de Venosa, Il avait établi son camp à Lavello. Voyant son mal em« pirer et ses jours menacés, il songea a Conradin, à ce fils qui venait de naître, et résolut de faire un testament en sa faveur. Mainfroy et le mar*grave de Hohembourg se trouvaient alors auprès de lui. L'un gouvernait déjà le parti italien, Tautre allait devenir le représentant du parti ger^ manique après la mort du roi des Romains. Con* rady qui n'avait jamais cessé d'être en Italie le chef d'une armée étrangère plutôt qu'un souverain national , était bien résolu à nommer le mar^ grave vice-roi en l'absence de Conradin, nourri en Allemagne sous la garde de sa mère, la reine Elisabeth-Marguerite, princesse de la maison de Bavière. Soit crainte d'un fardeau trop pesant, soit dissimulation perfide, le margrave Berthold prit à part Mainfroy et le prévint de l'intention du roi, dont la fin était évidemment prochaine. Il demanda

au prince de Tarente s'il ne désirait pas le vicariat du royaume y lui promettant en ce cas d'y renoncer lui-même et d'employer au contraire tout son crédit pour faire tester Conrad en sa faveur. Mainfroy refusa sans hésiter Toffire de Berthold^ D'abord il y vit un piège, bien sûr que, s'il acceptait, le margrave signalerait son ambition à Conrad et dicterait à ce prince quelque clause atr tentatoire à son intérêt ou à son honneur. Ensuite, après la mort du roi, la lutte avec le margrave devenait trop inégale. Berthold avait sous ses ordres les troupes allemandes et sarrasines , et de plus le trésor de Conrad restait en son pouvoir. Que faire sans troupes et sans argent? Ne valait-il pas mieux laisser un Allemand, un Hohembourg, gouverner quelque temps contre le vœu du pays dans l'ignorance de ses usages et dans le mépris de ses mœurs? L'extrême médiocrité du margrave n'était-elle pas une garantie suflisante de l'instabilité de son pouvoir? D'ailleurs comment espérer de se réconcilier avec le pape en acceptant la régence des dernières volontés d'un excommunié? Le mandataire

' Nicol. de Jamsilla. — Saba Malaspina.

compromettrait le mandat. 11 y a plus , Tautorité serait exercée d'abord au nom de Conradin; mais en serait-il constamment ainsi? Pourrait-on donner longtemps des lois à Tltalie au nom d'un enfant étranger; et s il fallait renoncer quelque jour à s'autoriser de ce nom , ne vaudrait-il pas mieux tenir ses droits de tout autre que du père de cet enfant? Enfin , que les pensées de Mainfroy se soient égarées aussi loin dans Tavenir ou qu'elles se soient renfermées dans des limites plus étroites , sa prudence lui conseilla Tajournement de son ambition. Il refusa Toffre de Berthold et répondit que le commandement appartenait au margrave, comme au plus digne. Peu de jours après , Conrad , roi des Romains , qui , sans avoir été couronné à Rome , s'intitulait Conrad IV empereur d'Occident , mourut àLavello, à Tâge de vingt-six ans, appelant au 37 miu. gouvernement des Deux-Siciles, en l'absence de son fils Conrad V ou Conradin, non pas Mainfroy, prince de Tarente, mais Berthold, margrave de Hohembourg.

Malgré cette exclusion , qui semble le justifier, Mainfroy fut accusé du meurtre de son frère comme il l'avait été de la mort de son père, avec autant

Î50 llIgTOlRE DE U COXOUÊTE [4Î54]

d'injustice peut-être^ mais assurément avec plus de vraisemblance» En effets il y allait de ses jours. Nul doute que Conrad vivant , IVIaiufroy était perdu tôt ou tard. Son frère Teût sacrifié à sa jalousie et peut-être à sa sûreté.

La plupart des chroniqueurs donnent àMainfroy pour complice un médecin deSalerne^ et ajoutent ^ avec la crédulité du temps ^ qu'il tua le roi des Romains en faisant pénétrer dans ses entrailles de la poudre de diamant écrasé , poison infaillible ^ D autres, plus hardis encore ou mieux informés, donnent le nom de Tempoisonneuri et rappellent Jean de Procida^

La mort de Conrad fut regardée par les Italiens comme une délivrance'. Ce prince n'avait aucune

* « Salernitanua igitur predictus , ut fertur, tritum adamantem 0 ciim pulvere dyagridii in aqua clysteris immiscuit.... adamas a enim fortissime fertur, etc. » Saba Malasp., lib. I , cap. rv.

' a Erat Johanoeâ de Procida , potena et magister curiœ M^n- « fredi , et eidem profuit ille qui dédit venenum régi Conrado ad « instantiam Manfredi, fratris sui. x> Salimbeni, Chron., ^ i07, col. 4 et 2. Manuscrit de la Bibl. roy., collection du Th^il. R, 4.

' a Et alii in lantum demissos futuros comprimebant in vocem , « quod Manfredus, vel audiebat, vel debebat audire : 0, aiunt, a utinam rex de invasione prœsmtis infirmitdtisoccumbat! Velit « Deus, quod nunquam de cœtero convalescat, sed potius moriatur! «I nom Manfredum inungwûmua in rêgrnn, qui est longé digniar

[I»4] PB KAPLES. ^ LIVRE U. Î54

des qualités de Frédéric; et s'il eût vécu plus longtemps, on eût vu renaître eu lui son aïeul Henri YI, d'odieuse mémoire. Ses cendres furent jetées au vent^ non par la main des hommes, mais par celle du hasard. Transporté à Messine, sou corps devint la proie des flammes au milieu d'un incendie qui dévora Téglise où il avait été momen^ tanément déposé.

En apprenant la mort du roi Conrad, le pape fit un grand éclat de rire\ Dès qu'il la sut d'une manière certaine, il renonça sur-le-champ à appeler Edmond d'Angleterre ou tout autre prince au trône de Sicile, et reprit, avec une ardeur plus vive, ses projets d'annexion et de conquête. Les grands feudataires du royaume recommençaient à se presser autour de lui et enflèrent ses espérances. Résolu à pousser en avant, il s'arrêta à Anagni, près de la frontière des deux États. Là, il vit arriver le prince de Tarente et le margrave de Hohembourg, qui ve-

« quam Conradus, l$te diligeret nobiles , iste remuneraret obse- « quia. » Sab. Malasp.,!. I, c. iv.

*«Quo audito, papa de morta ejus cerlificatus, cum magno < cordis jubilQ, orisrisu, e( vocis çxsultaUone, ait: Gaudeo plane.» MaUh. Pans, p. 865.

25f HISTOIRE DE 1^% ûONOTtTE Id5il

naieut »e mettre à sa merci et le supplier en fa\eur de Teofant Conradio. Le pape les reçut avec malveillance, sa cour avec insulte. Elle était composée, en grande partie , d'émigrés^ et de bannis, qui rentraient en vainqueurs dans leurs foyers. En voyant un suppliant dans le plus illustre des rejetons d'une famille abhorrée, ces hommes sans générosité ne lui épargnèrent ni les railleries ni les dédains. H y avait parmi eux un jeune homme de la maison de Sanseverino. Après une conspiration vraie ou supposée contre l'empereur Frédéric, cette famille, Tune des principales du royaume, avait été dépouillée et proscrite. Grâce à la fidélité d'un serviteur, Ruggiero Sanseverino, encore enfant, fut porté à Innocent IV, qui l'éleva avec soin, le combla de bienfaits et lui fit épouser une de ses nièces, une Fiesque. Aigri par l'exil, altéré de vengeance, se sentant soutenu par la faveur du pape, Sanseverino ne négligea pas cette occasion d'humilier le fils de ses persécuteurs. Les autres

* Ce mot a une tournure moderne ; mais rien n'est plus ancien que la chose, surtout dans Tltalie du moyen âge. D'ailleurs , comment traduire /tionwcift ? Proscrit n'est pas cela; banni encore moins.

[1254] DE NÀPLES. — LIVRE II. i53

émigrés^ à Texemple de ce jeune présomptueux^ loin de témoigner quelques égards au fils d'un empereur, r insultaient par des paroles moqueuses et 14e soulevaient pas seulement leurs chaperons à son approche. Mainfroy, toujours prudent , toujours réservé, paraissait insensible à ces outrages. Le pape, qui ne voyait qu'un acte de faiblesse dans la démai'che du margrave Berthold, avait répondu de vive voix, qu'avant tout il fallait remettre les Deux-Siciles à l'Église; qu'elle reconnaîtrait, après examen, les droits de Conradin, s'il en avait de réels, non pas, assurément, sur le royaume, mais dansle royaume. Ces paroles semblaient fermer la voie à tout accommodement; mais le saint-père en avait adouci et expliqué le sens. Il avait déclaré dans un bref qu'il

* « Nos circa carisdimum in Christo ûlium nostrum Conradum, " regem hierosolymilanum illuslrem, ducem Sveviae, filium quon- " dam Conradi nali quondam Friderici olim romani imperatoris , " nunc in annis leneris et pupillari conslitulum aelali, apostolicœ • benevolentiaegratinm efTundentes, ut suse propitiationis salubre " munimen magnumque commodum per effectum teneat, sentiat, 'A. et agnoscat , ac nostra et apostolicao sedis bénigne sibi largientis V juvamina; regnum hierosolymilanum et ducatum Sveviae , et alia a jura sua, ubicumque iila, sive in regno Sicilise, sive alibi habeat '< intégra, et illâBi^a 9«bi , deliberatione cum fratribus nostris habita, « proponimus , et volumus conservare , et permiltimus. » Raynald. ad an. 1254, XLVIl.

voulait conserver à Conradia le duché de Souabe, le royaume de Jérusalem et tous les droits qu'il pouvait avoir en Sicile ou ailleurs. 11 exigea en même temps le serment de fidélité des Siciliens eu leur permettant d'ajouter cette clause : w sauf le droit de Conradin. m Innocent IV n'ajouta point : « sauf le droit de Mainfroy : » car il ne lui en reconnaissait ouvertement aucun. Toutefois, il est à croire qu'il y eut à cet égard un article secret, et nous verrons, dans peu, le prince de Tarente en réclamer l'exécution. Quoi qu'il en soit , après quinze jourt de débat, Mainfroy se retira, n'ayant point réussi à concilier Innocent IV à la cause de CiOnradin, n'ayant, surtout, rien stipulé en faveur du margrave et de ses Allemands. Mais peut-être n'avait-il voulu rien obtenir pour eux; et malgré la froideur du pape, malgré les offenses des barons émigrés, il resserra le fil des négociations mystérieuses , qui ne s'arrêtèrent jamais entre le pape et lui.

Bertbold était parti avant Mainfroy, qui jvint le rejoindre à San Germano. Il lui apprit les mauvaises dispositions d'Innocent IV, qui ne songeait plus qu'à se rendre lui-même à Naples pour s'em-

[4SB41 ra NAPLES. - LIVRE IH. 255

parer des deux-Siciles au nom de saint Pierre. Effrayé d'un tel péril, le margrave fit ce que Thabile Mainfroy avait prévu depuis le jour où Berthold était venu lui proposer de décider Conrad mourant à lui laisser la régence. Le margrave supplia le prince de reprendre ce fardeau trop pesant pour lui. C'était là où l'attendait Mainfroy : il opposa quelques refus affectés, mais enfin il se rendit aux prières de Berthold, à qui la peur avait fait oublier l'ambition.

Un parti puissant appelait Mainfroy au trône : c'était le parti aristocratique et national, celui des barons regnicoles qui ne voulaient ni du gouvernement d'un pape, ni de la domination d'un enfant; étrangers tous deux. Pressés de se donner un chef, mais trop divisés pour le choisir dans leurs propres rangs, ils se prêtaient à la fiction qui leur faisait voir un concitoyen dans l'homme qui ne se nommait jamais lui-même que le Ft75 de VEmpe^ reur^*

Les engagements qu'ils prirent avec Mainfroy prouvent bien que ni ses vues ni les leurs ne se

' « Me esse filium imperatoris cogaoscetis. 9 Nicol. de Jamsilla , Murat. Script, rer. ital., p. 500.

256 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [k'i&i]

bornaient à la situation présente, et que Tintérêt d'un enfant inconnu ne les empêchait pas de stipuler pour l'avenir. Ils jurèrent d'obéir àMainfroy comme au bailli ou régent, tant que le petit roi vivrait, en stipulant toutefois que, s'il mourait avant âge d'homme ou sans laisser de successeur en ligne directe, le prince de Tarente serait reconnu roi à son tour. Le margrave de Hohembourg lui-même adhéra à ces conditions, sans lesquelles le prévoyant Mainfroy n'aurait pas consenti à accepter la régence ; mais aussi perfide que pusillanime, Berthold, après avoir promis de lui remettre le trésor de Conrad, lui manqua de parole, et s'évada avec ces richesses.

Pour payer les troupes allemandes , le prince se vit réduit à aliéner les bijoux héréditaires^ les vases d'or et d'argent qu'il tenait de sa famille maternelle. Ayant établi son quartier général à San Germano, clef du royaume, ce jeune homme, à la fois si prudent et si actif, ne songea qu'à exercer, qu'à discipliner ses troupes pour fermer au pape l'entrée du pays, ou du moins pour lui opposer une défense honorable. Il vit bientôt l'inutilité de ses efforts. S'il n'était pas le chef na-

[4254] D£ NAPLES. — UVH£ U. 257

turel des Italiens^ il Tétait bien moins encore de ces Allemands^ habitués à obéir à leurs vrais compatriotes. Le margrave^ leur général, appelé par Mainfroy, refusait de le rejoindre. Au surplus, les Allemands ne pouvaient plus lui être d'aucun secours. La haine qu'on leur portait était devenue le meilleur auxiliaire du pape. Cette haine détachait de Mainfroy ses partisans les plus déclarés. Le pape le pressait de se séparer de la cause germanique; il lui faisait des promesses et des menaces. Les relations d'Innocent IV s'étaient étendues jusqu'en Sicile. Le vice-roi Ruffo le Calabrais, traitait secrètement avec lui. Mainfroy sentait qu'il se perdait en restant uni aux Allemands; il n'y avait pour lui de salut présent et de chance à venir que dans son adhésion au parti national. Se joindre au pape était le seul moyen d'affaiblir son influence en la partageant. D'ailleurs, une conspiration fomentée par Innocent IV était toute prête à éclater contre le prince de Tarente. Il n'y avait donc pas deux partis à prendre : ou se perdre en s'opposant à l'armée pontificale, dont l'entrée dans les États napolitains était certaine, ou se sauver en lui ouvrant la porte du royaume. Le politique

258 U1STÛ1R£ DE LA œNQUÊTË [4tt4]

Mainfroy s'arrêta à cette dernière résolution. Il fit dire au saint-père qu'il pouvait s'avancer, et alla le recevoir lui-même à Ceprano sur l'extrême frontière des deux États.

Innocent IV, suivi d'un magnifique cortège de barons émigrés , de cardinaux et de prêtres, entra dans Ceprano. Mainfroy, entouré de grands vassaux du parti guelfe, l'attendait. Sitôt qu'il eut aperçu le souverain pontife il se prosterna devant lui, puis passa le pont du Gaiûgliano à pied, tenant par la bride lahaquenée du pape. Mainfroy ne négligea rien pour retrouver sa faveur. Innocent IV la lui rendit tout entière. Il se sentit séduit à son tour, près des mêmes lieux où le vieux Cicéron fut enchanté par le jeune Octave. Conformément aux préliminaires du traité, le prince de Tarente fut réintégré, pour la seconde fois, dans tous ses fiefs et dans tous ses titres. A ces restitutions, le pape ajouta même de nouveaux honneurs. Ensuite, après avoir traverse Aquino, San Germauo, et assisté à une messe d'ao* tions de grâces au monastère du Mont-Cassiui ils prirent la route de Naples et s'acheminèrent eor semble vers Teano. Une maladie subite força Inno^ cent IV de s'y arrêter»

L4W41 DE NAPLES. - UVHK II. ia9

Il avait uo neveu nommé le cardinal ûuglielmo Fieschi, qu'il chargea de s'aboucher avec Mainfroy pour terminer les négociations. Gonflé de la présomption que donne la jeunesse unie au pouvoir^ Fieschi traita avec hauteur le prince de Tarente, lui parlaot à peine et le laissant dans la foule. Mainfroy aurait pu sacrifier son amour-propre à son ambition et souffrir sans se plaindre; mais Timprudent cardinal-neveu le blessa à la fois et dans ses intérêts et dans son patriotisme. Fieschi exigea de lui et des autres grands feudataires un serment qui impliquait la reconnaissance de la souveraineté absolue et directe du saint-siége sur le royaume. Mainfroy le refusa absolument. Poussé à boutj il alla môme plus loin. 11 ne voulut plus reconnaître la suzeraineté pontificale, qu*auoun des princes souabes ou normands n'avait jamais mis en doute. Dès lors tout accommodement devint impossible; il &llut rompre, et, par une sorte de compromis tacite qui n'est pas rare dans les grandes affaires, la rupture ne se fit pas sur des motifs, mais sur des prétextes. Un événement fortuit ralluma la guerre.

En attendant un moment favorable pour écraser Mainfroy, la cour pontificale ne lui épargnait pas

260 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE [4251]

les mortifications et les dénis de justice. Elle encourageait tous ses ennemis secrets ou patents. Du nombre de ces derniers était un homme trèsnoble, nommé Borello d'Anglano. Fier de l'intégrité de son arbre généalogique, il riait souvent de ce qui manquait à celui de Mainfroy; car aucun de ses contemporains ne le croyait fils légitime de Frédéric; lui-même n'en eut jamais la pensée. Ces sarcasmes du baron d'Anglano avaient déjà obtenu beaucoup de succès auprès du jaloux Conrad* ; ils en eurent bien plus encore auprès d'Innocent IV. Borello, sûr de ne pas déplaire au pape, ajouta aux paroles amères des entreprises à main armée. Il envahit le comté d'Alesina qui appartenait à Mainfroy, comme fief relevant du Monte Sant'Angelo. Le prince, aussi surpris qu'indigné, courut se plaindre à Innocent IV. Alors malade à Teano, le pape lui fit un accueil glacé et remit l'examen de cette querelle à un moment plus opportun. Mainfroy comprit qu'il n'avait rien à espérer, d'autant plus qu'Inno-

* « Qui, vivente Gorrado, de ortu Manfredi ejusque defecUi in « ooDtuineliosaimproperia contumeliose proruperat. » Sab. Malesp., 1. 1, C.V.

[4254] DE NÂPLES. - LIVRE H. 264

cent IV, pour lui opposer un rival , avait appelé auprès de lui le margrave Berthold de Hohembourg. Comme on attendait le margrave à Teano, Mainfroy pensa qu'il était utile d'aller au-devant de lui et de l'entretenir avant qu'il eût vu le pape. Libre en apparence j mais prisonnier en réalité, il n'obtint qu'avec peine la permission d'aller jusqu'à Capoue, à la rencontre de Bertfaoid. Un parent du pape, nommé Titius, l'accompagna comme ami, ou plutôt comme surveillant. S'étant un peu écarté de la grande route, il aperçut tout à coup une troupe à cheval qui dominait un chemin creux, par lequel il ne pouvait éviter de passer. C'était Borello d'Anglano qui, averti du départ de Mainfroy, s'était porté sur cette hauteur pour l'atteindre et le défier. Les chevaliers qui accompagnaient le prince de Tarente ne purent retenir leur colère ; l'un d'eux s'écria que l'occasion était bonne pour forcer Borello à se reconnaître vassal de leur maître. Le prince aurait voulu éviter une rencontre; il se contenta d'ôterson chaperon et de couvrir sa tète d'un casque pour montrer à ses ennemis qu'il était prêt au combat; mais ses hommes d'armes n'imitèrent pas sa circonspection. Rien ne

269 HISTOIAB DE LÀ OONQUÈTB [1154]

put les empêcher de descendre de leurs petits bidets de course I de monter sur les grands chevaux que leurs pages menaient en liberté^ selon la coutume des cheraliers en voyage, de s'armer en toute hâte et de courir droit sur Borello. Mainfroy fut bien forcé d'en faire autant; il mit aussi Tépée à la main; Borello s'enfuit ; Mainfroy voulut rallier ses chevaliers f mais ce fut en vain. Ils poursuivirent Borello jusqu'à Teano où le pape résidait encore. Atteint d'un coup de lance dans les reins, le baron d'Anglano tomba sur le pavé. Gomme le bruit s'était répandu dans la ville que c'était lui qui avait tué le prince, la population furieuse l'assaillit et l'acheva. Mainfroy qui était resté en arrière avec Titius n'était pas présent à ce massacre ; on vint le lui dire à l'oreille. Très-inquiet, il pria Titius de représenter sous son vrai jour un événement qui ne pouvait manquer d'être défiguré par ses ennemis. Titius le lui promit, l'eng^ea à envoyer deux de ses familiers au pape pour lui exposer l'affaire ; mais il lui conseilla en même temps de ne pas paraître lui-même en présence du saint-père et de rebrousser chemin, sous prétexte d'aller au-devant du mai^rave, ainsi qu'il en avait annoncé Tinten-

tion. Mainfroy laissa donc Titius rentrer dans Teano, et se hâtant de tourner bride , il résolut, d'après Tavis de ses chevaliers, de traverser Capoue sans s'y arrêter, pour se rendre au plus vite auprès du comte d'Acerra, son beau-frère, le plus zélé de ses partisans.

L'armée pontificale tenait alors garnison à Capoue; la plupart des cardinaux y attendaient le pape, qui leur avait annoncé son prochain départ de Teano. A la vue de cavaliers accourant à toute bride, ils ne doutèrent plus que cette troupe n'annonçât l'arrivée du souverain pontife, et se rendirent processionnellement jusqu'aux portes pour le recevoir. Dès qu'ils eurent reconnu la bannière du prince de Tarente, ils se hâtèrent de rentrer dans la ville, afin d'éviter sa rencontre. Malgré le soin qu'avait pris Mainfroy d'intercepter la route de Capoue pour retarder la nouvelle de sa lutte avec Borello, le bruit s'en était déjà vaguement répandu. Jugeant inévitable une rupture entre le pape et le prince , les cardinaux eurent d'abord la pensée de le faire arrêter; toutefois ils s'en abstinrent prudemment ; le combat aurait été sanglant et la défaite probable. Les troupes ponti- I 47*

264 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE f4î54l

ficales avaient Tavantage du nombre ; mais lorsqu'on Tit le peuple de Capoue accueillir Mainfroy avec des cris de joie, au bruit des cymbales et des trompettes, il ne fut plus question d'attenter à sa liberté. Les cardinaux se contentèrent de lui montrer un visage sévère quand il approcha d'eux avec toutes les marques de la soumission et du respect. Accoutumé de leur part à des manières flatteuses, le prince ne douta pas un instant de leurs mauvaises dispositions à son égard et en conçut une crainte secrète. Même, pendant un moment, il se jugea perdu. Longtemps il fut arrêté sur le pont du Vulturne , encombré d'une bande de musiciens de la suite des cardinaux. Il crut reconnaître un piège dans cet obstacle. Enfin il parvint à s'en dégager et alla droit à l'hôtellerie où il avait coutume de s'arrêter; là, sans descendre de cheval, il remercia le peuple, dit qu'il était trop pressé de rejoindre le margrave pour passer la nuit dans Capoue; puis, se gardant bien de laisser percer les soupçons qui agitaient son âme, ballotté, selon l'expression de son historien, entre les terreurs et les honneurs*, il sortit de la ville d'un

* tf Inter honorem limoremque deductus. » Nicol. de Jamsillu. On croit que Jamsilla accompagnait Mainfroy.

[I«54] DE NAPLES. — LIVRE m. 265

air tranquille. Mais le plus grand danger n'était pas à Capoue. ApeineMainfroy en était-il à la distance de quatre milles, qu'un de ses partisans accourut en toute hâte lui annoncer que ses bagages, restés derrière lui, avaient été pris et qu'une troupe de cavaliers se mettait à sa poursuite. Le prince, sans s'émouvoir, laissa une vingtaine d'Allemands à l'arrière-garde pour protéger sa marche et continua sa route en pressant le pas, mais en bon ordre. Seulement, il s'arrêtait de temps en temps pour voir s'il était poursuivi et pour rallier ses hommes \ Il mettait son honneur à ne pas donner à une retraite l'apparence d'une fuite et recommandait sans cesse à 8es compagnons de ne point se séparer de son drapeau. Cependant le péril croissait; son arrière-garde

' a PrÎDceps vero his auditis , nec facicm quidem , nec animum c mutans, viginti teutonicos équités post se remanere, et sub < UDO vexillo venire constituit, et ipse cum reliqua sua comitaliva , € passu quidem parumper concitato , non tamen dissoluto proccsff sit; etquum per aliquanlulum yiœ passu ita iDcitato pergcrent, « quum via ejus loci arcta esset , et sepibus fossisque hinc inde « limitata , princepsque suos omnes attenderet, suorum dissolu- « tionem , ne in turpem se fugam prorumperent, otodesto retinens « gressu; quum perventum fuisset ad locum quemdam spatiosum, « ubi diverti a via poterat, princeps a via parumper in campum a declinans retrorsnm aspiciens : Videre, inquit, volo, si aliqui « noi insequuntur, ne videamur fugere nullo prosequente. » Nicol. de Jamsilla.

était prisonnière; à peine un seul de ses Allemands avait-il pu s'échapper pour lui annoncer ce désastre, Gualtieri d'Ocra, son chancelier, et un autre de ses partisans ^ désigné seulement par l'initiale J*, le joignirent et le conjurèrent de se hâter. Il n'était alors séparé d'Acerra que par le Clanio, rivière très -profonde, encaissée dans une gorge de hautes montagnes et traversée d'un pont de bois si étroit et si fragile qu'on ne pouvait y passer qu'un à un. Mainfroy, pour empêcher toute précipitation imprudente, se plaça à la tête du pont. Tel qu'un brave capitaine de mer qui, dans un naufrage, fait défiler passagers et matelots et quitte le dernier son navire à moitié submergé, il ne voulut mettre le pied sur le pont qu'après y avoir fait déGler toute sa troupe, homme par homme, au risque de briser la planche sous le poids et d'être surpris seul au bord du torrent, par les satellites d'un ennemi irrité et triomphant. Quelques jours après, à l'heure même où la fortune du fils de l'empereur restait ainsi suspendue à un morceau de bois sur un tor-

' Sans doute Jamsilla lui-même, auteur de ce récit, et certainement témoin oculaire.

[IfllM] DB NAPLES. — LIVRE II. 267

rent^ Innocent IV prenait possession de Naplesau bruit de toutes les cloches et élevait en face du Vésuve le gonfanon de TÉglise romaine.

Arrivé à Acerra^ Mainfroy fut reçu avec cordialité par le comte , son beau-frère ^ Cependant le mai^rave de Hohembourg était arrivé de son côté au château d'Ariano^ à quelques lieues d'Acerra. A la première nouvelle de la mort de Borello, croyant que Mainfroy avait l'avantage et qu'il était mattre du pays y le margrave approuva son action en la déclarant digne d'un grand prince qui avait mis un brutal à la raison. Mais lorsque, mieux informé, Berthold eut appris que Mainfroy, loin d'être victorieux, n'était qu'un fugitif, il refusa même de le voir. A la fin, sur les vives instances des amis du prince de Tarente, il consentit à lui accorder, sur la route, une entrevue d'une heure. Mainfroy se rendit exactement au lieu désigné, mais il n'y trouva personne; et au bout de quelques moments d'attente, un messager expédié par le margrave vint lui annoncer que son maître, sur l'ordre trèspressant du pape, avait été forcé de poursuivre sa

' Le comte d'Acerra , de la maison d'Aquin , avait épousé une ftUe naturelle de Tempereur Frédéric.

268 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE [4«54]

route. Berthold conseillait à Mainfroy d'envoyer des députés au saint-père, près duquel il lui promettait son appui. Le prince fit partir sur-le-champ pour Capoue deux de ses plus intimes amis, Gualvano Lancia son oncle et Riccardo Filangieri, tous deux négociateurs habiles. Au lieu de Tappui promis par Berthold, ils ne trouvèrent plus dans le margrave qu'un ennemi déclaré. Saisissant un prétexte pour rompre avec Mainfroy, Berthold lui reprocha, non sans quelque raison, d'avoir traité avec le pape sans avoir rien stipulé pour ses intérêts. 11 ne se borna pas aux récriminations et agit directement contre lui. Mainfroy avait chargé Lancia et Filangieri de solliciter un sauf-conduit. Le margrave, ne voulant pas se retrouver face à face avec celui qu'il avait offensé, fît échouer cette demande. Forcé naguère par son incapacité de lui résigner le gouvernement du royaume, comme toutes les âmes basses il n'avait pu lui pardonner sa propre insuffisance.

Innocent IV, poussé par Berthold, fit dire au prince que s'il n'était pas coupable, il devait se fier au père commun des fidèles, et se rendre au pied de son trône sans demander de sûreté. C'était

venir chercher la mort, ou tout au moins la prison. Mainfroy n'avait pas à hésiter. Cependant il fit répondre au pape qu'il se risquerait devant son tribunal; mais que ne pouvant paraître dans une ville telle que Capoue, remplie de ses ennemis, il viendrait à Averse, par où Innocent IV devait nécessairement passer pour se rendre à Naples. Le pape signifia au prince qu il eût à paraître non devant lui, mais devant son légat. Tout était dit. Réduit à se défendre, Mainfroy n'avait plus qu'une ressource, les Sarrasins. 11 marcha droit sur Lucera, dans la Capitanate, citadelle puissamment fortifiée, entourée de fossés, de remparts, flanquée de plus de quinze tours, et qui, de la hauteur où elle était située, dominait à perte de vue la vaste plaine nommée // Tavoliere di Puglia. Lucera était peuplée de soixante mille habitants presque tous Sarrasins. Frédéric II avait renfermé dans ses murailles ses ateliers, son arsenal, ses trésors et son harem gardé par des eunuques. Pour faire oublier la patrie à ces Arabes, souvent frappés de nostalgie, le magicien impérial leur avait créé un Orient dans le pays des Samnites. Il y avait fait transporter à grands frais des chameaux pour le travail; et voulant don-

ner à ces enfants du désert Tillusion de leurs chasses aussi périlleuses que la guerre, il leur avait jeté en proie des tigres, des panthères et des léopards. Il n'avait rien épargné de ce qui est permis et de ce qui ne Test pas, pour les attacher au sol de l'Italie et pour leur faire oublier l'Afrique. Le pays leur était abandonné; le christianisme plus encore. L'évèque de Lucera n'était plus qu'un de ces pasteurs imaginaires comme les prélats qui reçoivent aujourd'hui de la cour de Rome des titres sans réalité; ou s'il s'exposait à remplir son ministère, il était bientôt forcé à abdiquer un devoir impossible. Toutes les églises catholiques étaient brûlées et saccagées par les Sarrasins. Dans la cathédrale de Lucera ils avaient creusé une fosse immonde à la place de l'autel renversé*. Frédéric avait fermé les yeux sur ces outrages et sur les attentats sans nombre de ses hordes musulmanes.

De tous les établissements que la mort de l'empereur avait atteints dans leur existence, la colome musulmane du royaume de Naples était le plus frappée. Les Sarrasins étaient perdus si Aome de^

* Aotes du concile de Lyon. Raynaldi , Labbe , Fleuiy, etCé

[4154] DB NAPLËS. — LIVRB U. 274

venait maîtresse du pays. C'est contre elle que Frédéric les avait armés ^ et ils ne pouvaient prévoir que leur extermination dans le triomphe de la papauté. En tout c^^ ils étaient décidés àse défendre à outrance. Ils tenaient Lucera^ Âccerenza et Girifalco, forteresses imprenables; ils commandaient aussi d'autres points moins forts^ mais importants; enlin, ils se sentaient nombreux , courageux et résolus. Indépendamment de leur reconnaissance pour la mémoire de Tempereur^ ils devaient revoir sans doute avec plaisir le fils de leur bienfaiteur , et se rangeraient immédiatement autour de sa bannière. C'est dans cette espérance que Mainfroy prit la route de Lucera^ pressé de rejoindre Jean le More qui y commandait.

Il lui envoya un émissaire pour lui demander s'il voulait le recevoir. Jean le lui promit; mais, dès ce moment, cet homme, déjà soupçonné du meurtre du jeune Henri , songea à trahir Mainfroy et à le livrer au pape. Encouragé par cet esclave qu'un caprice avait élevé aux plus hautes dignités, Mainfroy, suivi d'une petite troupe, se fit conduire par Marino et Corrado Capece , deux frères d'une fidélité éprouvée, à travers les montagnes dont ils

connaissaient toutes les sinuosités. Ils prirent un chemin détourné afin d'éviter Monteforte, occupé par Louis de Hohembourg, un des frères du margrave, et surtout Avellino, qui appartenait au margrave lui-même.

Rien de plus gracieux et de plus imposant que cette contrée montagneuse qui , située entre Ariano et Nola, sépare TApulie de la Terre de Labour. C'est la Suisse illuminée par le soleil d'Italie et peuplée de ruines, semblables aux constructions féodales qui hérissent les bords du Rhin. Mais ce qui fait aujourd'hui le charme du voyageur était alors le péril du proscrit. Derrière chaque créneau, alors debout, maintenant écroulé, se cachait la flèche d'un archer ennemi. Mainfroy fut forcé de s'engager la nuit dans des gorges étroites , de se jeter dans des précipices, hors de tout chemin frayé. Les orages, fréquents en automne , avaient noyé . et effacé tous les sentiers; la pluie, en polissant les pierres, les rendait glissantes. Les chevaux ne pouvaient s'y tenir. Pour avancer, le prince et ses compagnons mettaient pied à terre et tiraient péniblement leurs montures par la bride. La lune , qui, par intervalles, courait pâle et douteuse à

travers de sombres nuages , blanchissait à peine la cime des montagnes et ne faisait qu'accroître l'anxiété des fugitifs en prêtant aux objets dont ils étaient environnés des proportions gigantesques et des formes ef&ayantes^

Accablés de soucis et de lassitude^ ils arrivèrent devant un château nommé Magliano. Au risque de ce qui pouvait en advenir , ils frappèrent à la porte. Avant d'ouvrir^ on leur demanda qui ils étaient; ils répondirent, à tout hasard, qu'ils appartenaient au margrave Berthold. Cette réponse ne parut pas satisfaisante aux habitants du bourg ; plusieurs d'entre eux proposaient déjà d'arrêter les voyageurs; mais enfin, après des pourparlers trop

' tf Quum enim nox esset, luna tamen lucente apparebant declivià c montium , per quae transitus erat , longe terribiliora et profunt dioraquam erant; et ad id loci quandoque perveniebatur, in c quo vel propter imminentis ruinœ forniidinem , vel propter « aeris opacitatem , splendore luDae per oppositionem aliquando c deâdente, nulla spes eis inde exeundi remaneret) et cerlum cr quisque ibi suum periculum exspectaret. Levigabatur sane eis in c illa tenebrosa periclitatione quodàmmodo timor, si ab equis de- « scenderent , et eundo pediles timorem pro labore commuta- « rent; magis enim propriis, quam equonim suorum pedibus cret debant vis illius, immo ac dubitabilis peregrinationis leviorem « quidem extimantes esse niinam , si ex propriorum pedum lapsu « forsitan caderent, quam si sedentes in equis cum equorum ipso- « mm prœcipitaUone cornierent. » Niool. de Jamsilla.

i74 H18T01RIS DK LA CONQUÊTE [^$M\

longs au gré de leurs craintes^ la ville leur resta fermée. Cependant on leur permit de suivre un petit sentier escarpé le long des remparts. Échappés au danger^ ils purent enfin se reposer sur une terre amie. Les frères Capece^ les compagnons de la fuite de Mainfroy, le firent entrer dans leur propre château^ à TAtripalda. Les femmes de ces deux gentilshommes y donnèrent l'hospitalité au jeune prince et lui firent oublier toutes ses fatigues, chose aisée à vingt ans. Le brillant Mainfroy de Tarente ne songea plus qu'à se montrer chevalier galant et courtois; il s'assit à table entre les deux belles châtelaines, et y admit même leurs époux, honneur insigne qui les récompensait de tous leurs services, au delà de leurs espérances et de leurs vœux* C'est ainsi qu'on pensait alors ^

Après un repas qu'abrégea la nécessité de fîiir, plus pressante encore que la courtoisie chevaleres-

* a Fuit autem princeps in castro ipso cum magna reverentia et c honore receptus, pransusque est ibi princeps aliquantulum , uxoc ribus prsedictorum fratnim , nobilibus quidem et speciosis mulie- « ribuB , ad utriusque prindpîs latus in mensa sedentibus , viris suis c honeslam eanim cum principe refectionem gratam satis habéntic bus , et ad honorem sibi maximum reputantibus , quod cum eis « imperatoris filius prandium participare dignatus esset. » Nicd. de Jamsilla.

[1954] DE NAFL£S. — UVRE U. 275

que y la prince fut accueilli avec honneur au château de NuscOy appartenant au comte d'Acerra, son beau-frère. Averti qu'il était poursuivi par les troupes du pape^ il ne passa qu'une nuit à Nusco et se rendit à Guardia de'Lombardi^ quoique cette terre fût du domaine de Berthold. Mais comme ses partisans y étaient nombreux, il annonça son arrivée aux habitants y les fit rassembler dans un faubourgy en dehors de la ville , parut au milieu d'eux et les exhorta à persister dans leur fidélité à sa personne et à la cause du petit roi Conradin. Ces bonnes gens lui exposèrent naïvement que le légat pontifical qui se tenait tout près, à Ariano, avec un corps d'armée , les avait sommés de se donner à rÉglise et ne leur avait accordé que jusqu'au lendemain pour se décider^ ce qui les mettait dans un extrême embarras; car enfin il ne tenait qu'à ce légat et à ses gens d'armes de venir les assiéger et de détruire leur ville de fond en comble. Mainfroy s'efforça de les rassurer; il leur promit son appui contre les soldats du pape; mais l'effet ne pouvant pas suivre inmiédiatement les promesses, il jugea prudent de ne pas rester plus longtemps à Guardia de' Lombardi et poussa plus loin.

Cependant Mainfroy commençait à prendre courage. Ce n'était plus désormais à travers les rochers et les ravins qu'il promenait sa fortune errante; Bisaccia lui ouvrit ses portes avec joie. De là, il envoya des émissaires dans toutes les villes voisines pour annoncer son approche et promettre son assistance contre les troupes de l'Église. Ses avances n'obtinrent pas partout un égal succès. Melfi avait prêté serment au pape ; elle consentait bien à recevoir le prince, pourvu qu'il vînt avec une suite peu nombreuse et n'ayant avec lui ni Allemands ni Sarrasins. A Ascoli , son envoyé tomba au milieu d'une sédition sanglante où le connétable de la ville venait d'être égorgé. Loin de pouvoir accomplir son message , l'émissaire de Mainfroy fut même obligé de se cacher. Cependant le parti vaincu dans l'émeute implora son assistance; un jeune homme, neveu du connétable qui avait péri victime de la fureur populaire, exhorta Mainfroy à profiter de la confusion répandue dans Ascoli pour s'emparer de cette ville importante par sa situation. Mainfroy et sa troupe s*en croyaient déjà maîtres, lorsque ce même jeune homme qui leur avait promis de les servir leur

manqua de parole. Il fit dire au prince qu'Othon de Hohembourgy un des frères du mai'grave^ était à CornetOy à six milles d'Ascoli, avec cinq cents hommes de pied. C'était un mensonge; mais dans l'incertitude, Mainfroy se vit contraint de rétrograder; il ne pouvait s'exposer à se laisser enfermer des deux côtés, par les Allemands qui venaient de Corneto et par les pontificaux établis à Ariano. Il se replia donc sur Yenosa. Là , il fut accueilli en triomphateur ; mais il y reçut , en revanche , une fatale nouvelle qui ruinait, ou peu s'en faut, toutes ses espérances.

Le nègre gouverneur de Lucera l'avait trahi; Jean le More s'était donné au pape et avait pris la route de Naples, emmenant de Lucera mille Sarrasins et trois cents Allemands avec armes et bagages. Il avait laissé la garde de sa ville à un homme de sa tribu que les chroniques appellent Marchisio et qui se nommait probablement Makrizi. Malgré la trahison de Jean le More, Mainfroy ne renonça pas au dessein de gagner Lucera et de se confier aux Arabes, si chéris de son père et si favorisés par lui-même. Seulement, au lieu de marcher sur cette forteresse avec sa petite armée, il

rs HsrorBE de la coNgctn ri»4i

aima mieui aller en chevalier d'arentare' et non en régent du royanme, suivi de trois écnyers, comme les paladins de la Table ronde. Ce fut ainsi qu'il sortit de Venosa, où il ne se croyait plus en sûreté, par une triste nuit de novembre , sous les torrents d'une pluie d'hiver. Il s'égara; mais enfin, après beaucoup de peine, Âdenulfo, un des trois hommes d'armes du prince , ancien maitre des forêts de Frédéric H, parvint à s'orienter, découvrit un point blanc dans les ténèbres, et reconnut un pavillon de chasse que l'empereur avait fait bâtir à Saint- Agapit. Adenulfo y conduisit le prince. Transis de froid , pénétrés par la pluie, ils ne purent s'empêcher d'allumer un grand feu. C'était une imprudence. La flamme pouvait être aperçue de Foggia, où Othon de Hohembourg tenait alors garnison avec une partie de l'armée pontificale ; mais Mainfroy était jeune et poëte. A la vue de ces arbres splendides qui brûlaient dans l'âtre, il ne songeait qu'au passé sans se soucier du présent; il se rappelait peut-être ce temps bien peu éloigné où, encore enfant, par des nuits d'hiver,

* « In specie privai» personœ. » Niool. de Jamsilla.

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comme celle-là^ et sans doute en ce même lieu, il avait vu son père au retour de quelque chasse impériale s'asseoir à ce même foyer, s'entretenir familièrement avec ses serviteurs de ses guerres et de ses amours, chantant les belles catalanes ^ et maudissant les papes.

L'illusion ne dura pas longtemps; il fallut remonter à cheval et partir au petit jour. Après une heure de marche dans une plaine immense et inhabitée , abandonnée aujourd'hui aux troupeaux errants, Mainfroy et sa petite escorte virent sortir enfin, de l'horizon brumeux du matin, la haute colline de Lucera et, à son sommet, la citadelle sarrasine et ses épaisses murailles couronnées de quinze tours.

Chose singulière, Mainfroy ne savait pas l'arabe ! Il fallut qu'une des personnes de sa suite s'avançât vers les gardiens de la porte principale, qui, dans la crainte d'être surpris, s'étaient assemblés en hâte

> t Plas mi el cavalier franccs

« E la donna catalana , etc., etc. n

Chanson très-connue que Voltaire attribue avec raison à Frédéric n, et que Ginguené, qui critique mal à propos Voltaire à ce sujet, prête, on ne sait pourquoi , à Frédéric Barberousse.

à la vue de cette cavalcade \ Cet homme aborda les Sarrasins avec confiance et leur dit dans leur langue : « Voici le fils de l'empereur ; il vient à vous selon votre désir, ouvrez-lui vos portes et recevezle dans votre ville, ainsi que vous le lui avez promis, avec une bonté et une libéralité très-grandes. » Les Sarrasins doutaient que ce fût bien là réellement le prince, et craignaient qu'on ne se jouât de leur bonne foi; mais celui-ci s'étant rapproché de la porte, ils le reconnurent aussitôt. Néanmoins, ils ne voulurent pas ouvrir avant d'avoir averti Makrizi, à qui Jean le More avait laissé le commandement de la forteresse. Tout à coup, comme saisi d'une inspiration, un des gardes s'écria : « A quoi bon demander la clef à Makrizi? il ne la donnera pas; Jean lui a défendu de laisser entrer personne, fût-ce le prince. On lui ferait un mauvais parti. Qu'il entre n'importe comment. Une fois entré, tout ira bien. » 11 y avait sous la porte un intervalle destiné à l'écoulement des eaux de pluie. Un jeune homme de vingt ans, svelte et leste comme

' « Princeps ipse cum tribus tantum, quorum udus idioma Sara- « cenorum bene noverat, ad portam appropiaquabat. » Nicol. de Jamsilla.

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Mainfroy, pouvait s y glisser facilement; il Tessaya. On était alors accoutumé aux malheurs des personnes royales, mais non à leurs misères. En voyant le fils de l'empereur rampant à terre comme un reptile, les Sarrasins ne purent supporter cette humiliation. « Ne souf&ons pas, s'écrièrent-ils, que notre seigneur pénètre chez nous dans cette vile posture. Qu'il y entre comme il convient à un prince! Brisons les portes*! » Elles tombèrent en un instant et Mainfroy passa sur leurs débris. Enlevé par les Sarrasins, il fut porté dans leurs bras jusqu'au milieu de la place publique de Lucera.

• « Ingrediatur, inquit , princeps per foranienj quod sub porta est, « et sic in civitate quomodocumque ipsum habere possumus, habea- « mus. Tune princeps nec advertens ingressus illius turpitudinem , « sed magnae fructum gloriae, quaeex iila turpitudine resultabat, c cogitans per labores et angustias transeundum esse ad gloriam , c et ex illa contumeliosa quidem , sed utili prostratione , surrectu- « rum se ad magnae soiium exsultationis aspirans, quum jam ad id a eum fortuna duxisset, ut non tamquam homo directus, sed lam- < quam reptile incurvalus, terraeque prostratus gradi deberet, anic madvertit sapienlissime , quod processus forte , qui jam ad illius «c depressionis ultimum venerat, ad suae releva tionis tendebat inic tium, descenditque de equo suo, et se in terram prosternere ad <K ingrediendum per foramen parabat. Quod Saraceni videntes , c magnaque ex ilia principes miranda quidem sed necessaria hua militate permoti : Numquid, inquiunt, ferendumest, ut dominus « naster ita viliter civilatem introil? Effringamus igitur portas , « ut ingrediatur sicut principem decet, » Nicol. de Jamsilla.

Toute la garnison^ tous les habitants de la ville entourèrent son cheval en poussant des cris de joie. Mainfroy, épuisé de fatigue, faillit être étouffé. Au premier bruit, Makrizi, surpris et furieux, accourut sur la place ; il ne pouvait concevoir comment le prince de Tarente avait pu entrer dans la citadelle dont lui-même tenait les clefs. Il fit armer sur-le-champ la garnison pour repousser Mainfroy; mais au moment où il marchait contre lui, Makrizi le rencontra, se rendant en triomphe au palais impérial. « Makrizi ! Makrizi ! » lui criaient les Sarrasins et le peuple , « descends vite de cheval et viens baiser les pieds du prince! » L'Arabe obéit et se prosterna. Voilà comment Mainfroy gagna cette héroïque partie; mais certes il était bien temps.

11 avait seul pénétré dans Tintérieur ; son escorte était restée hors des portes de la forteresse, attendant le moment d'entrer. Sur ces entrefaites, Othon de Hohembourg, allant de Foggia à Lucera, avec une troupe armée, passa devant la citadelle et demanda à un paysan qui travaillait sur la route ce que c'était que ces cavaliers qui attendaient à la porte. Le paysan répondit : « Ce sont les gens du

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prince de Tarente^ ettlui-meme vient d'entrer là* dedans. » L'Allemand n'en demanda pas davantage; il descendit de son roussin, monta sur son destrier y rebroussa chemin et poussa d'un trait jusqu'à Foggia. Les trois écuyers de Mainfroy le poursuivirent; mais il courait trop vite^ et comme leurs chevaux étaient fatigués , ils entrèrent à Lucera.

Cependant Mainfroy, placé à une des fenêtres du palais impérial, situé dans l'enceinte de la citadelle, haranguait le peuple, lui expliquait par quels mo^ tifs il s'était séparé du pape et déclarait qu'il était venu défendre les droits du roi Conradin son neveu, les siens, et surtout la liberté du pays. Ces paroles furent accueillies avec les plus vifs applaudissements par une population émue du spectacle. Ivres d'enthousiasme, Sarrasins et chrétiens prêtèrent serment au prince et lui rendirent hommage en tumulte.

Il trouva dans Lucera les trésors de Frédéric II, ceux du roi Conrad, du margrave Berthold et de Jean le More. Ils y avaient été successivement déposés comme dans un lieu inexpugnable. C'était la kasbah arabe, telle qu'on Ta trouvée

de nos jours à Alger. L'emploi de ces richesses fut lionorable et public. Outre l'argent monnayé , un amas de pierres précieuses ^ d'armes choisies^ de vêtements magnifiques^ tomba entre les mains du vainqueur ; qui, généreux jusqu'à la prodigalité, distribua en grande partie sa prise entre les fidèles compagnons de sa fuite et destina le reste à la solde des troupes germaniques dispersées par Innocent lY dans la partie septentrionale du royaume. Les Allemands arrivèrent en foule au bruit des succès et des largesses du prince. Alors il sortit de Lucera, et, pour frapper un coup décisif, tomba sur Othon de Hohembourg, le poursuivit l'épée dans les reins jusque dans Foggia, dont les faubourgs furent mis à feu et à sang par les Sarrasins. Le margrave se soumit. Le cardinal-légat s'enfuit de Troia avec toute l'armée du pape, et Mainfroy, après avoir distribué ses ordres comme légitime administrateur du royaume, et exigé, en cette qualité, le fodro ou prestation en nature, due par les provinces au souverain; après avoir emporté Barletta, Yenosa, RapoUa, soumis Melfi, Trani, Bari, reçu la forteresse d'Accerenza des mains des Sarrasins, de ceux-là même qui lui

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livrèrent Jean le More, dont la trahison fut punie du dernier supplice; Mainfroy^ proscrit, errant et fugitif un mois auparavant, se voit maintenant à la tète d'une armée, marche sur Naples et va y chercher une couronne.

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