‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 4)Chapitre 9 sur 55 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

LA PBBSÉGOTIOIf DÉCRÉTÉE.

L Applintion rigoureufe de la loi qui a supprimé leschtpilret. — L'épiscopat vdhie de le coDformer à la constitution dvile. — Lettre du comité ecdésiastique à Févèque de Saint-Claude. — Lutte de Tévèque de Nantes avec la administrateurs qui suppriment des cures. — Consultation de troi» tfoeats. — Fureur des administrateurs. — Protestation de cent quatre prêtrei da dîocàe de Nantes contre la constitution civile. — Arrêté inquaniable da département contre les signataires de cette adresse. U. (a Bort de révèque de Quimper crée une situation extrêmement grave. — Coiiespondance du département du Finistère avec le comité ecclésiastique.

— Le chapitre maintient son droit k administier le diocèse, et nomme un cnré. — Résistance de l'évèque de Saint-Pol de Léon. — Nomination d'Expillj à révéché du Finistère. — Prime accordée aux électeurs. — La liberté de la presse est souvent violée au détriment des catholiques. —

fil. Rapport de Voidel. — Décret de persécution proposé par les comités.

— Ce décret interdit expressément Texercice du culte catholique , et doit fatalement en entraîner d^autres, encore plus persécuteurs. -^ Discours de f^ymi»> et de révèqiie de Clermont. — Discours très- violent de Mirabeau.

— Ucite un (aux article de la déclaration de 1682 et veut exploiter la confession dans l'intérêt de la révolution. — 11 présente aussi un projet de pcrsétution . — Réponse de Maury. — Camus nie la primauté de juridiction du pape. — Le projet des comités est voté.

IT. Exaltation des révolutionnaires. — Ils pressent la sanction, de peur que le pape ne cède. — La sanction est impérieusement demandée à Louis XVI.

— Il hésite beaucoup, et finit par céder. — Fatale infiuence du décret do 2T novembre sur la révolution. — Double rôle joué par Mirabeau.

Pour appliquer les décrets sur les biens du clergé et sur les ordreâ religieux, il suflisait d'avoir la force en main, mais pour appliquer les dispositions de la constitution civile sur les circonscriptions diocésaines, sur les élections, sur les vicaires épiscopaux, il fallait absolument que les évéques consentissent à s'y

prêter. La loi nouvelle leur donnait en effet la nomination des vicaires épiscopaux, et exigeait qu'ils participassent à la réduction des paroisses. Les prêtres élus aux évêchés nouveaux et aux cures étaient également tenus de leur demander l'institution canonique. Les évêques avaient un moyen bien simple de combattre la constitution civile ; il leur suffisait de refuser tout concours à son application. C'est ce qu'ils firent dès qu'elle fut promulguée. Les évêques supprimés continuèrent leurs fonctions comme si de rien n'était ; les évêques conservés tinrent la constitution civile pour non avenue y et la lutte commença entre l'épiscopat français et les administrateurs.

L'article 39 de la loi du 24 juillet déclarait que les évêques et curés conservés ne pourraient toucher leurs traitements, à moins d'avoir au préalable prêté le serment prescrit par la constitution civile. Les Constituants, qui prétendaient ramener tous ces débats à une question d'argent, pensaient ainsi venir à bout de la résistance du clergé, et disaient comme d'Âlembert : a... Hoc genm dœmoniorum non ejicitur nisijejunio. » Ils ne pensaient pas que les neuf dixièmes du clergé pussent hésiter entre leur conscience et la perte d'un quartier. Ce plan aurait été bon si l'opposition des ecclésiastiques n'avait été fondée que sur de mesquines rancunes ; mais les Constituants durent bientôt s'avouer à eux-mêmes qu'ils s'étaient grossièrement mépris sur les sentiments qui animaient leurs adversaires. Le clergé ne s'inquiéta point de son'traitement, et s'empressa d'éclairer les fidèles sur les dangers que la religion courait en France.

Les chapitres des cathédrales, bien que supprimés par l'Assemblée , ne cessèrent point de se réunir, et de célébrer tous les jours l'office canonial jusqu'à ce qu'ils en fussent empêchés par une force matérielle. Les révolutionnaires surveillaient de près toutes leurs démarches , et se rendaient compte de leur manière d'officier, afin d'en faire la base d'une accusation. Les jacobins de Béziers dénoncèrent avec indignation à l'Assemblée la conduite de leurs chanoines, qui ne se trouvaient pas canoniquement destitués, car ils officiaient toujours suivant les formes anciennes avec un prêtre assistant, et ne se conduisaient nullement au chœur comme les vicaires du curé. L'amour des dénonciations faisait aller les révolutionnaires à l'office; mais ils y employaient leur temps à regarder si les chanoines conservaient leur ancien cérémonial, et surtout s'ils gardaient leur

LA PEBSÉGCTION DÉCRÉTÉE. 397

costume canonial ; la vue de ce costume agaçait leurs nerfs irrita- MeSy et il fallait que l'Assemblée fût aussitôt instruite de la désagréable sensation qu'il leur avait fait éprouver. Pendant l'été et l'automne de 1790 beaucoup de révolutionnaires se donnèrent la peine d'examiner les camails des chanoines, et de rendre compte à l'Assemblée de leur patriotique surveillance. Elle les accueillait du reste avec beaucoup de faveur, et poursuivait vivement l'exécution de ses décrets. Les chanoines de Lisieux continuaient toujours leurs offices en commun malgré la municipalité, qui montrait beaucoup d'ardeur à exécuter la constitution civile. Le district était beaucoup moins zélé I Le comité ecclésiastique (i) écrivit le 17 novembre à la municipalité de Lisieux, pour l'inviter à empêcher les chanoines de chanter désormais leur office : à chaque instant il stimulait le zèle des autorités de province. Les sociétés des jacobins étaient en correspondance continuelle avec lui sur les afTaires religieuses, entassaient dénonciation sur dénonciation, signalaient les ecclésiastiques suspects, et envoyaient à l'Assemblée tous les écrits, toutes les brochures qui se publiaient contre la constitution civile, en réclamant la punition de leurs auteui*s. Dans beaucoup de villes., les autorités locales n'attendirent pas les ordres du comité ecclésiastique pour empêcher les chapitres cathédraux de se réunir. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne céderaient qu'à la force, et que la constitution civile n'avait pu leur enlever dos droits établis par la discipline de l'Église ("2}.

(t)' Plasieiirs citoyens patriotes de la ville de Lisicux, messieurs, voient aTec peine que malgré la publication des décrets de TAssemblée sur la ronstUntioa civile et le traitement du clergé, il n^ait point encore été donné les ordres nécessaires pour son exécution , que même le chapitre de cette ville cxmfjirae de s'a«sembler en corps/pour faire des actes capitulaires, et même l'ofGce arec le costume canonial ^d^hiver.^ Le comité vous prie, messieurs, de donner les ordres les plus prompts et les plus précis, pour l'exécution entière des décrets de l'Assemblée nationale des 14-24 juillet, 3, 6 et 11 août dernier, et no- Umment pour celle des suppressions et extinctions prononcées par l'article 21 desd^retsdu 14 juillet en faisant à cet égard tout ce qui vous est prescrit |«r rinstruction du 19 octobre qui vous a été adressée par les comités réunis des biens nationaux et des affaires ecclésiastiques. .. »

jiu comité ecclésiastique à l'Assemblée nationale, signé : Expiliy, président, Le Breton, secrétaire.

(2) On trouve un grand nombre de ces protestations dans la collection ecrléftiastique de Barruel. Elles sont toutes rédigées avec beaucou[» de diinité.

298 CONSTITUTION CITILE DU CLEBGÉ.

Dans chaque ville épiscopale^ des commissaires nommés par le directoire du département vinrent avec la force armée occuper les cathédrales et faire main basse sur les ornements et les vases sacrés qui appartenaient aux chapitres. On mettait même les scellés sur les grilles du chœur pour empêcher les chanoines de se réunir. Avant que le schisme fût proclamé, presque toutes les cathédrales étaient en partie interdites aux prêtres et aux fidèles. Devant ce triste spectacle les croyants gémissaient et s'attendaient à des maux plus grands encore, les révolutionnaires se livraient à une joie insultante, les Ck)nstituants les plus sages cherchaient à se faire illusion.

Mais la conduite de l'épiscopat irritait bien plus encore les partisans de la constitution civile. Les évêques supprimés et les évêques conservés refusaient également de se conformer aux circonscriptions nouvelles, et les autorités locales s'en plai* gnaient violemment à l'Assemblée. La municipalité de Montde-Marsan demanda à l'évêque de Dax seul conservé dans le département des Landes de lui donner un desservant provisoire. Mais Mont-de-Marsan faisait partie du diocèse d'Aire stipprimé par l'Assemblée. L'évêque de Dax répondit en ces termes à la municipalité :

«... Messieurs, la ville de Mont-de-Marsan n'a jamais été une portion du troupeau dont l'Église m'a confié la conduite. Plus cette portion est précieuse, et plus j'aurais à me reprocher d'en vouloir dépouiller le légitime pasteur. Votre piété, messieurs et votre justice, doivent donc vous engager à vous adosser à lui, pour réparer la perte que vous venez de faire. » (9 décembre 1790.)

La municipalité envoya cette lettre au département, qui la dénonça aux trois comités ecclésiastique, des rapports et des recherches, en même temps que la protestation du chapitre de Dax.

«... Ces écrits inconstitutionnels, disait le département, seraient une nouvelle preuve du système criminel adopté et suivi par le clergé, si l'Assemblée nationale n'en était déjà pleinement instruite par la foule des dénonciations qui lui sont adressées par tous les départements. »

Le directoire ajoutait a qu'il avait arrêté la publicité du

LA PERSÉCUTION DÉGRJBTÉE. 299

mémoire des ci-devant chanoines, » et mis les scellés au chœur de la cathédrale pour empêcher la continuation des offices; qu'il s'opposait enfin par tous les moyens possibles «... aux efforts de cette ligue ténébreuse des ennemis de la constitutioQ.. à cette criminelle conjuration a.

Dans une autre lettre il annonçait aux comités que la proclamation du roi sur la constitution civile avait été mal accueillie non-seulement par les évéques et les chapitres, mais encore par un grand nombre de prêtres et de curés du département des Landes. L'évêque d'Aire quoique supprimé conti- Diuût toujours ses fonctions «... et certains curés ont prêché publiquement l'insubordination aux décrets... ». Ils ont été déférés aux tribunaux. De plus, s'il faut en croire le département, It municipalité de Dax, bien différente de la plupart des municipalités urbaines du royaume , aurait été d'acêôrd avec le clergé (I).

L'évêque de Saint-Claude soutint aussi une lutte très-vive avec les autorités du Jura. Il commença par faire un mandement contre la constitution civile ; la municipalité de Lons-le- Sanlnier le saisit, et l'envoya au comité des rapports, qui lui répondit par une lettre de félicitations, et l'invita à renvoyer seulement au directoire du département les exemplaires saisis.

L'évêque de Saint-Claude ne s'était jamais montré hostile à la révolution politique, et le comité désirait le ménager : il se contenta pour cette fois de lui faire écrire en ces termes :

«... Le comité des rapports autorisé par l'Assemblée nationale me charge, monsieur, de vous instruire qu'après avoir examiné votre mandement et l'adresse que vous avez envoyée à l'Assemblée, il a pensé que celui qui le premier a donné l'exemple du sacrifice des droits féodemxne pouvait être l'ennemi d'une constitution qui les avait détruits, et cette considération l'a déterminé à se borner à écrire la lettre dont copie est jointe à la municipalité de Lons-le-Saulnier et à vous inviter à ne donner aucune publicité â ce mandement, qui pourrait augmenter des inquiétudes que votre patriotisme et votre amour pour la paix vous engagera sans doute à calmer... »

Puisqu'ils étaient obligés de reconnaître qu'on pouvait ne

^1) Un prêtre démagogue de Dax écrivait alors au comité des rapports que eetle TiUe était le repaire de Veccléiiattocratie et de la robinocratie.

300 COMSTITOnOM CIVILE DU CLERGÉ.

tenir nullement aux droits féodaux , et combattre leurs innovations religieuses, les Constituants auraient bien dû en faire leur profit pour agir plus sagement. L'évéque de Saint-Claude refusa comme auparavant de trouver le moindre rapport entre l'abolition des droits féodaux et la constitution civile, et continua d'administrer son diocèse , sans tenir compte des changements de circonscription. Le département lui fit sommation de transformer sa cathédrale en église paroissiale, et de se nommer un conseil. L'évéque répondit que la constitution civile ne pouvait être exécutée sans l'assentiment du pape , et qu'il fallait attendre sa réponse.

Le directoire lui reprocha très-vivement de ne pas exécuter les décrets de l'Assemblée et de s'en référer a à l'autorité de Cévêque ultramontain.., » et le somma de : 1® dans les trois jours de laliotification former son conseil; â" dans vingt-quatre heures installer le clergé dans la nouvelle paroisse; 3" déclarer dans le même délai qu'il prendrait le titre d'évêque du Jura et non de Saint-Claude et qu'il exécuterait la constitution civile. L'évéque n'en tint compte. Le directoire déclara que le payement de son traitement était suspendu , le somma de nouveau d'exécuter la constitution civile , lui défendit de se qualifier soit seigneur et évêquede Saint-Claude, soit simplement évoque de Saint-Claude , et lui ordonna de se donner le titre constitutionnel d'évêque du Jura, sous peine de destitution si sa résistance se prolongeait.'Lc directoire, en envoyant ses arrêtés à l'Assenibléc , lui conseilla d'agir avec violence. <x Quelques actes de rigueur, dit-il , peuvent seuls assurer le succès de la constitution. » L'Assemblée ne suivit que trop ces imprudents conseils.

Tout était alors matière à conflit. Plusieurs cures du diocèse de Besançon se trouvaient comprises dans le département du Jura. Le district d'Orgelet invita l'évéque de Saint-Claude à nommer un desservant provisoire à l'une de ces cures. L'évéque déclara qu'il était sans juridiction. Le 30 décembre 1790, le district prit une délibération furibonde par laquelle il accusait l'évéque d'un complot dont il fallait instruire l'Assemblée pour qu'elle décrétât des mesures sévères. Le département était prié de mettre en séquestre les revenus de l'évéque jusqu'à ce qu'il eût obéi , et d'ordonner qu'il serait tenu dans la huitaine de pourvoir à la cure s'il ne voulait être destitué. Le départe-

ment n'osa pas aller aussi loin , mais il déféra le refus à l'Assemblée, envoya les pièces au comité des rapports, et suspendit le traitement de l'abbé Sénaillac grand vicaire de Tévéque et porteur de sa réponse, après lui avoir adressé des menaces. Les nouvelles circonscriptions diocésaines donnaient lieu partout aux mêmes difficultés.

A Nantes, la constitution civile fut tout de suite une cause de discorde. Au début de la révolution les passions antireli- ^uses avaient déjà tenté de se donner libre carrière dans cette ville. Le culte y fut troublé et outragé; à ce point que dans le courant de l'année 1790 la municipalité fit défense «... à toutes personnes de troubler et d'interrompre les ministres du culte divin dans leurs fonctions et cérémonies religieuses, de se rassembler dans les églises, de monter en chaire pour y débiter des discours ». Mais lorsqu'il s'agit d'appliquer les décrets de l'Assemblée, les autorités nouvelles montrèrent fort peu de prudence et de modération, et déclarèrent tout de suite la guerre à l'évéque, H'' de la Laurencie , qui avait, le Si février 1790, prêté le serment civique, mais n'entendait nullement se soumettre aux fantaisies théologiques de l'Assemblée. Des troubles avaient eu lieu à la foire des Enfants Nantais ; le nouveau district vint le prier de taire un mandement, pour éclairer, disait-il, les paysans qui avaient pris part (1) aux troubles.

« Mon devoir et les fonctions sacerdotales dont je suis revêtu, répondit révèque, m'imposeraient de parler de religion^ et si j'en parlais je ne pourrais le faire qu'en évèque catholique, et ce que je pourrais direserait inévitablement critiqué. Qi]^lles que fussent mes paroles écrites avec toute la bonne foi de mon caractère, elles seraient interprétées comme contraires aux décrets de l'Assemblée nationale, n

Les révolutionnaires s'indignèrent de ce refus, il en furent peut-être d'autant plus irrités que leur proposition cachait un piège.

Les autorités nantaises furent très-promptes à exécuter tous

(1) Mellinet {Hiiioire de la commune de Nantes, tome VI, p. 156 ) a signalé afec raison ce singulier système de rejeter bien loin le clergé lorsqu'il s'occupe de choses qui le concernent, et d'appeler son ingérence dans les attûres pditiqaes, afin de l'exploiter.

les décrets qui pouvaient blesser les catholiques. Elles voulurent forcer M'" de la Laurencie à exécuter la constitution civile en réduisant le nombre des.paroisses de Nantes. Sur son refus, elles prononcèrent de leur propre autorité l'union ou la suppression de quelques-unes d'entre elles. C'était violer l'article 17 de la constitution civile, qui exigeait formellement que ce travail fût fait de concert avec l'évéque. Les curés supprimés protestèrent naturellement. Trois avocats de Nantes, Angebault , Marie et Raimbault, leur donnèrent une consultation qui établissait leurs droits et démontrait que l'autorité civile avait agi irrégulièrement. Cette consultation est rédigée avec beaucoup de modération, et la constitution civile n'y est même pas attaquée de front , mais elle prouve d'une manière péremptoire que même en se plaçant au point de vue de la constitution civile l'administration nantaise avait outrepassé ses pouvoirs. Le 13 octobre le corps municipal de Nantes envoya cette consultation au comité des rapports, et la lui dénonça avec une ridicule violence, a Tout le corps des avocats, disait-il, est imbu de ces maximes ultramontaines (1) ; nous voulons dénoncer à l'Assemblée ce nouveau hoquet de sédition. » Ces administrateurs, qui plus tard seront persécutés par les jacobins, montrent déjà une telle impatience de toute discussion et une telle rage de dénonciation contre les opposants les plus modérés, que si l'on ne voyait pas la date de cette pièce, on la croirait l'œuvre des hommes de 93. Le parti constitutionnel , depuis la promulgation de la constitution civile, agit dans toutes les affaires où la religion était mêlée, avec cette intolérance et cet insolent despotisme que les Montagnards devaient apporter plus tard en toute chose.

Cent quatre prêtres du diocèse de Nantes signèrent une adresse contre la constitution civile; les révolutionnaires en furent exaspérés au pointde se croire tout permis contre les ecclésiastiques réclamants. Il fallut élire un juge sur ces entrefaites; l'entrée de l'Assemblée électorale fut refusée au curé de Rézé, signataire de l'adresse, à moins qu'il ne rétractât sa signature. Coustard, commandant de la garde nationale de Nantes, futur conventionnel, fit à cette occasion un discours frénétique , qui mérite d'être conservé.

a Non, 8'ccria-i-il,elle n'est pas douteuse cette conjuration du clergé

contre la chose publique. La résistance combinée qu'il oppose aux sages mesures de nos législateurs, ses protestations incendiaires, ses manœuvres auprès des âmes simples, tout annonce que les prêtres séditieux ont juré de bouleverser l'État... lisseront démasqués, ils seront traînés devant les nouveaux tribunaux. Ils seront dénoncés par les corps administratif et punis par la loi. Accablés par le mépris public, ils seront forcés de se renfermer dans leurs fonctions, et la nation, se lassant enfin de tant d'audace, cessera de salarier des ingrats qui la trahissent... Quand la loi est attaquée, tout citoyen a le droit d'appeler la vengeance. Ce qui serait sous un régime vexateur une basse éikikm devient une aetion vertueuse chez les hommes libres. Je me hâte, iQflssieurs, de vous dénoncer un prêtre parjure. Soufrrirez-vous un tel bomme parmi vous... Ce méchant citoyen, ce prêtre scandaleux (1)? »

Déjà on se croyait tout permis contre les prêtres : une récla* matioa pacifique au pouvoir législatif leur attirait les plus grossières injures et les plus odieuses vexations. Sous prétexte de lenger la loi , on la violait audacieusenient à leur égard en les empêchant d'user d'un droit qu'elle leur conférait. Déjà pour exercer son droit d'électeur, il ne suffisait plus de réunir les condi* tioDS exigées par l'Assemblée, il fallait passer un examen devant certûns moieurs, et s'incliner devant les exclusions qu'il leur plaisait de prononcer. On commençait à propos de la constitu* lion civile ces épurations du corps électoral qui furent si à la mode pendant la révolution. Les passions antireligieuses aveuglaient tellement certains révolutionnaires que l'on retrouve dans la bouche de Coustard, d'une future victime des jacobins , cette ignoble maxime des frères et amis, qu'un acte justement réputé honteux sous un autre régime est admirable en temps de révolution!

Le département ne voulut pas être en arrière des électeurs en fait d'illégalité. Par un arrêté du 12 novembre, il dénonça l'adresse du clergé à la Constituante, et la supplia d'ordonner des poursuites contre « ces criminels de lèse-nation... d. Mais provisoirement, jusqu'à rétractation, tous les prêtres signataires de l'adresse étaient privés de leur traitement par le directoire, et ceux d'entre eux qui étaient administrateurs, conseillers munipaux ou électeurs, étaient déclarés parjures à leur serment, et

(1) Journal de la correspondance de Nantes, cité par M. Lallié dans son MTant ouvrage le District de Machecoul pendant la révolution, page 107.

tenus dans la huitaine de se présenter devant les districts pour avouer ou désavouer leurs signatures. Ceux d'entre eux qui étaient membres d'une municipalité devaient être suspendus faute de comparution. Ceux qui étaient administrateurs ou électeurs étaient dénoncés à l'Assemblée et le directoire l'invitait à les faire remplacer. Le département déclarait aussi que son arrêté serait envoyé aux départements de la Vendée et du Morbihan, pour qu'ils pussent, s'ils le voulaient, en appliquer les dispositions aux ecclésiastiques de leur territoire qui avaient signé l'adresse comme diocésains de Nantes. Ce bel arrêté devait être lu au prône!

Quelques jours après, le 17 novembre, le département priva l'évêque de son traitement. Le 26 décembre un nommé Carnet, député extraordinaire du département , et le médecin Julien Lefèvre, procureur syndic du district de Nantes, s'intitulant délégués du département, du district, de la commune, de la garde nationale, et du club des Amis de la constitution, demandèrent à l'Assemblée l'arrestation immédiate, le procès pour forfaiture et la destitution de l'évêque de Nantes, a Le salut de la constitution, dit cette pétition aussi sotte que violente, y est attaché. »

Les circonscriptions diocésaines donnaient lieu aux conflits les plus graves, mais la mort d'un évéque devait être infailliblement l'occasion d'un schisme. Le vénérable évéque de Quimper, M*"" Conen de Saint-Luc, était presque mourant lorsqu'il reçut de la municipalité l'invitation ou plutôt l'ordre de venir prêter serment à la constitution et de prendre des mesures pour appliquer à son diocèse les nouveaux décrets. Il avait déjà vu les commissaires de la commune occupés à faire briser les écussons épiscupaux qui étaient sculptés sur les murs de la cathédrale. Il était certain qu'il refuserait toute adhésion au schisme mais la mort ne lui en laissa point le temps.

L'évêché de Quimper était donc vacant par la mort de son titulaire. La situation était grave, car la révolution allait élever la prétention de lui donner un successeur d'après la constitution civile, et la lutte religieuse allait commencer. D'un autre côté, au point de vue même de la constitution civile, il se présentait

LA PEASÉCUTION DÉCRÉTÉE. 305

une difficulté très-sérieuse : qui administrerait le diocèse pendant la vacance?

Le département écrivit à l'Assemblée pour lui exposer la situation.

f M. Conen de Saint-Luc^ évi^que du département du Finistt^re^ vient de mourir. Toute la ville de Quiroper ressent avec la plus vive afllictioo la perte d'un prélat dont les vertus et la solide piété n'avaient cessé de l'édifier pendant le cours d'une vie véritablement apostolique... Le chapitre de Quimper. également recommandable par ses lumières et ses vertus dignes des beaux jours de la primitive Église, éprouve plus particulièrement tous les regrets qu'une telle perte est propre à faire naître. »

n est bon de noter en passant cet éloge non suspect d'ecclésiastiques qui bientôt; pour avoir résisté à la constitution civile, seront accablés par les révolutionnaires d'outrages et de calomnies de toutes sortes.

Le chapitre regardait naturellement la constitution civile comme impuissante à abroger les canons qui lui confiaient Tadministration du diocèse pendant la vacance du siège. Le département était fort embarrassé. Il regardait le chapitre comme n'existant plus, en vertu delà constitution civile; mais les vicaires épiscopaux, qui aux termes de cette constitution devaient administrer pendant la vacance, n'avaient pas été nommés, de telle sorte que personne n'était autorisé légalement à administrer le diocèse, le chapitre n'existant plus et les vicaires épîscopaux n'existant pas encore.

Le comité ecclésiastique répondit le 12 octobre que le chapitre était supprimé, et qu'il fallait l'empêcher d'exercer aucun de ses anciens droits. Mais il ne dit point qui devait administrer le diocèse, car il était pris tout à fait au dépourvu comme le département.

Le chapitre, de son côté, prétendait exercer tous ses droits. La cure de Rerfeuntun, dont la collation lui appartenait, vint à vaquer, n lui nomma un curé, l'abbé Vallet. L'administration déclara nulle cette investiture; mais les chanoines firent protestation sur protestation, et en appelèrent à tout le clergé et aux fidèles de la violence qui était faite à leur droit.

L'émotion était immense. Les paysans se pressaient en foule

à la suite du clergé dans la chapelle ardente où leur ancien évéque reposait, la figure découverte et revêtu de tous ses ornements épiscopaux. Là les curés juraient de mourir plutôt que d'adhérer au schisme, et leurs ouailles juraient de les défendre ; et les autorités de Quimper savaient très-bien que tous, prêtres et paysans, étaient capables de tenir ce serment 1

Le département convoqua les électeurs pour nommer à la cure de Kerfeuntun (1). Ce fut peine perdue, le curé nommé suivant les décrets ne voulut point accepter. Le département demanda encore au comité comment il devait procéder : il lui fut répondu le 6 décembre : a Dans tous les cas, s'il y a protestation, cette affaire doit être portée devant les tribunaux et y être jugée contradictoirement avec le procureur-syndic du département, poursuite et diligence du procureur-syndic du district. » Ainsi le comité pensait que l'autorité judiciaire devait en décider : l'abbé Vallet était du même avis, car le district de Quimper lui ayant interdit d'entrer dans sa cure, il le cita devant le juge de paix. Il écrivit alors au directoire du département une lettre que nous croyons inédite, et qui est curieuse à plus d'un titre, car elle indique parfaitement la situation au point de vue légal , et montre le caractère froidement résolu de ce petit curé de campagne, qui osa le premier de son ordre engager la lutte contre la révolution (2).

m Messieurs, j'ai reçu avec la lettre que vous me faites Thonneur de m'écrire, une copie de l'arrête du département en date du 1 1 de ce mois : il serait fâcheux que ma conduite étant chrétienne et canonique fût en même temps anticonstitutionnelle. Si vous avez fait votre devoir en me faisant passer cet arrêté, je remplirai le mien en soutenant par toutes les voies légitimes une institution à laquelle ma conscience me défend de renoncer. Loin de vouloir troubler l'or-

(i)L*arrétéest ainsi conçu : « Le directoire du département arrête qiM

copie par extrait de Tavis du comité ecclésiastique de l'Assemblée nationale du 12 de ce mois sera sur-le-cliamp envoyée au procureur-syndic du distfld de Quimper, pour qu^il ait à s*y conformer et à faire procéder à la oomina- Uon d'un curé ou recteur à la paroisse de Kerfeuntun dans les formes pictcrites parles décrets... »(Archiyes du comité ecclésiastique.) On voit que le comité ecclésiastique était traité par les départements comme une anto* rite légale, et qu^il empiétait quelque peu sur les attributions du pouvoir législatif.

(2) Archives du comité ecclésiastique.

dre public, je me ferai toujours un devoir de le prêcher d'exemple et de le maintenir autant qu'il sera en mon pouvoir.

• J'ai l'honneur d'être avec respect, messieurs, votre très-humble ettrës-obêissant serviteur.

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