DÉMISSION DE SIÉYÈS
il savait quelles difficultés il rencontrerait pour en faire l'application. 11 aimait son repos et ses aises. Les luttes de partis, la discussion, la contradiction lui déplaisaient. Il lui fallait être écouté comme un prophète , sans même avoir la peine de s'expliquer complètement. Ne pas le croire, c'était ne le pas comprendre ; il dédaignait les objections au lieu d'y répondre.
C'était donc avec raison qu'il ne se croyait pas appelé aux fonctions du gouvernement. Parfois il avait pensé que le moment viendrait où il réaliserait ses pensées; où la supériorité de son génie serait reconnue; où il serait écouté et obéi docilement; mais c'est ce qu'il ne pouvait espérer en entrant au Directoire avec ges collègues du comité de salut public. Il connaissait le caractère de chacun deux , la portée de leur esprit. Assurément il aurait trouvé peu d'obéissance à ses volontés, peu de conformité à ses opinions. Rewbell surtout, qui était le plus capable de tous, lui était antipathique. Sans doute ils voulaient la même chose ou à peu près, une république où le pouvoir serait confié à l'aristocratie née du gouvernement de la Convention ; mais Rewbell était un révolutionnaire homme de loi et Siéyès un révolutionnaire philosophe qui ne pouvait endurer l'obstination et la rudesse de l'avocat alsacien. Ce fut probablement le principal motif de sa démission.
Le conseil des Cinq-Cents persista dans la môme manœuvre en présentant aux Anciens une liste de dix candidats. Malgré les observations de ({uelques membres du nouveau tiers, la cabale conventionnelle voulut forcer l'élection de Carnot, en accolant à son nom des noms inconnus. Comme la
première fois, Cambacérès fut placé sur la liste par les modérés et par quelques suffrages obtenus de l'autre côté. Il était le sixième candidat, et trouva au conseil des Anciens plus de faveur qu'au premier scrutin ; son concurrent Carnot l'emporta à une faible majorité.
La République était constituée; le gouvernement de la Convention avait pris sa forme nouvelle. Les mêmes opinions, les mêmes hommes allaient exercer le pouvoir, mais à des conditions différentes. L'autorité executive avait une bien plus grande liberté d'action ; elle n'émanerait plus de la législature par des élections sans cesse renouvelées, comme les comités de la Convention ; ses defl^rminations ne seraient pas contrôlées chaque jour avant même d'être arrêtées. Les lois seraient peut - être délibérées hors de son influence, mais leur exécution lui appartiendrait presque souverainement. En somme, les deux pouvoirs seraient plus indépendants l'un de l'autre; par conséquent, des luttes s'engageraient entre eux , et ces luttes seraient de nouvelles crises révolutionnaires.
Elles étaient d'autant plus à prévoir et à craindre que la Convention léguait à l'établissement républicain une opinion publique, hostile, irritée, dont on avait repoussé les vœux, qu'on avait mensongèrement accusée de conspiration et de complicité avec les contre-révolutionnaires , tandis qu'elle avait voulu seulement changer de mandataires et se donner d'autres gouvernants moins décriés, moins tyranniques, moins préoccupés du passé dont le souvenir pesait sur eux.
On a écrit avec raison qu'à nul autre moment la France n'avait été aussi républicaine. Ce n'est pas à dire qu'elle eût une confiance entière dans cette forme de gouvernement; mais elle était disposée à en essayer, à y retrouver la liberté, à ne- plus porter le joug d'une faction. Lors même que la Convention n'aurait pas imposé la condition de prendre parmi ses membres les deux tiers des conseils législatifs, les élections n'eussent pas été royalistes. Les corps électoraux ne furent pas intimidés par le 13 vendémiaire et pourtant ils nommèrent des députés qui étaient loin de vouloir la contre-révolution. Les conventionnels que tant de départements placèrent en tête de leur liste étaient républicains ou du moins hostiles à l'ancien régime.
Si l'élection du Directoire eût été faite loyalement, c'est parmi ces élus de l'opinion nationale que les membres du gouvernement auraient été choisis ; ainsi composé, il n'aurait pas vécu dans la crainte de voir se former aux élections prochaines une majorité qui lui serait contraire. Cette combinaison n'eût probablement pas donné une très-longue durée à la constitution de 1T95, ni consolidé une république qui n'était pas conforme aux mœurs et aux traditions nationales. La difficulté d'abolir les lois d'exception , de faire cesser le bannissement des émigrés et les confiscations, de rétablir le culte catholique eût été grande, quelle que fût la composition des conseils et du Directoire. Toutefois sans supposer que la Révolution eût trouvé ainsi son dénouement et sa clôture, on peut croire que si la république a eu quelque chance, c'est à ce moment. Dans la bataille du 13 vendémiaire, ce n'était pas
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pour l'intérêt bien entendu de son œuvre constitutionnelle que la Convention avait combattu.
En mettant, après trois ans, un terme à son pouvoir souverain, la Convention laissait la France divisée entre deux factions irréconciliables , mais elles étaient l'une et l'autre lassées et découragées. Leur lutte devait toutefois continuer, moins violente peutêtre, mais obstinémeni implacable.
Les uns, ennemis de la Révolution républicaine, s'apprêtaient à user des libertés constitutionnelles pour expulser du pouvoir les exécuteurs testamentaires de la Convention; pour les désarmer de leurs lois d'exception et de proscription; pour faire disparaître des emplois publics l'aristocratie épbémère née de la République.
Les autres, c'est-à-dire la grande masse du parti jacobin, devaient nécessairement se mettre à la suite du Directoire; il était des leurs; sauf la prudence et la mesure que des gouvernants sont obligés à plus ou moins observer, les directeurs restaient les chefs et les patrons des Montagnards : ainsi toutes les places allaient leur être données et la plupart n'étaient pas disposés à vouloir autre chose. Plus irritables encore par l'amour-propre que par l'intérêt, ils avaient aussi la satisfaction d'être à l'abri des réactions et de ne redouter ni les persécutions, ni les injurieuses amnisties.
Mais il y avait un fond de Jacobins fanatiques, exaltés par de chimériques idées , résolus à détruire , non pas seulement la société de l'ancien régime , mais toute société civilisée ; ceux-là , enrôlés dans des sociétés secrètes , s'occupaient déjà à conspirer. Ils ne devaient trouver ni mollesse dans la répres-
sien , ni miséricorde dans le châtiment. Ils avaient pu voir en prairial comment les conventionnels savaient se défendre contre leurs anciens amis, lorsqu'ils avaient recours à la sédition.
Telle était la situation intérieure du pays, au moment où la Convention se retirait. Ce triste résultat du gouvernement qu'elle avait exercé ne pouvait être imputé personnellement aux représentants qui avaient eu, les uns après les autres, le pouvoir ou rinfluence, car aucun d'eux n'avait exercé une autorité sans partage ; aucun n'avait songé à se dégager des exigences de son parti ; aucun n'était resté puissant pendant assez de temps pour suivre une direction calculée avec prévoyance. Mais, outre les crimes individuels de tels ou tels conventionnels, une responsabilité collective pèsera sur cette assemblée dans les jugements de l'histoire. Ce ne sont pas des circonstances extérieures qui pesèrent sur elle , ou du moins ces circonstances elle les avait amenées parles déterminations qu'elle prenait, par la route qu'elle choisissait. Elle s'installa en acceptant les massacres de septembre; lorsque la paix était possible elle préféra la guerre, en prétendant municipaliser l'Europe; de la guerre, résultèrent le désordre des finances et les levées d'hommes qui commencèrent la guerre civile ; elle l'envenima par la persécution des prêtres et par son intolérante impiété; en proscrivant les plus notables de ses membres , elle provoqua les rébellions fédéralistes; elle institua le tribunal révolutionnaire comme remède aux défaites de Dumouriez dont ses ministres et ses commissaires avaient dérangé les combinaisons polilicpies et militaires, et qu'elle contraignit à la trahison; VI. 28
elle désorganisa l'armée par la destitution des officiers nobles et suspects, et en envoyant à l'échafaud des généraux vaillants et fidèles; ses commissaires se mêlèrent des opérations de la guerre et mirent le désordre dans l'administration militaire. Un seul homme dans le comité de salut public eut une influence raisonnable et heureuse, souvent contrariée: il eût été proscrit sans le 9 thermidor. Ainsi la gloire d'avoir défendu le territoire et vaincu la coalition européenne, appartenait entièrement à l'armée. La mésintelligence des puissances ennemies, les lenteurs et l'indécision de leurs généraux, contribuèrent aussi à l'heureux succès des armées françaises.
Après la chute de Robespierre, la Convention s'était trouvée dans une position difficile; la Terreur ne pouvait plus être continuée : mais n'infliger à ceux qui l'avaient voulue et exercée ni châtiment, ni flétrissure ; mais laisser impunis les crimes des représentants en mission : c'était une détermination qui ne pouvait être consentie par l'opinion publique. La Convention résista longtemps ; ceux de ses membres qui recherchèrent une popularité nouvelle déchaînèrent une réaction pour en être les chefs ; puis , lorsqu'elle devint criminelle et atroce dans le midi , lorsqu'à Paris la république conventionnelle commença à être détestée et honnie , il fallut que son gouvernement changeât de route encore une fois. Après la répression sanglante des méditions jacobines, les prisonniers de Quiberon furent fusillés; les lois qui prononçaient la mort et la confiscation contre les émigrés furent rappelées à une rigoureuse exécution. Cette double méfiance et cette peur alter-
native achevèrent de dépouiller la Convention de la considération publique. On cessa à la fois de respecter et de craindre un pouvoir qui ne savait donner que l'anarchie pour consolation de la tyrannie. Toutefois, grâce aux circonstances et parce que la majorité se déplaçait facilement , selon la crainte du moment, TAssemblée eut au total une conduite habile au milieu des dangers qui la menacèrent dans sa dernière époque. Elle arriva au but qu'elle s'était proposé d'atteindre. Le pouvoir fut transmis par elle à des hommes dévoués à la défense des intérêts et des principes de la révolution où était née et où avait vécu la Convention. Mais il ne dépendait pas d'elle de leur assurer une position stable et un gouvernement respecté : elle n'avait pas trouvé, ainsi qu'elle s'en flattait, « le moyen de terminer la Révolution. »
Il faut expliquer aussi en quelle situation elle laissait la politique extérieure. Entraînée par l'esprit révolutionnaire, elle y avait suivi une voie aussi funeste que dans le gouvernement intérieur. Elle aurait pu , avant de se retirer , donner à la France républicaine une paix glorieuse; au contraire elle continua à ouvrir un cours indéfini à la guerre.
Le comité de salut public, loin d'être encouragé, par les traités qu'il avait sagement négociés et conclus , à concevoir la pensée d'une pacification générale, n'y vit qu'un moyen de plus pour conquérir de vastes territoires, et pour établir la domination de la République française sur toute l'Europe. Enivré par d'éclatantes victoires et par de faciles invasions; cédant à l'entraînement de Torirueil na-
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tional , il proclama et fit reconnaître comme un principe et une nécessité, que la France devait avoir pour limite le Rhin et l'Escaut, qu'elle devait être entourée de pays soumis à son influence.
Les guerres du xviif siècle avaient pu se terminer par quelques agrandissements de territoire, par la perte ou l'acquisition de quelques colonies : mais l'équilibre européen n'avait pas été dérangé : la prééminence d'un État sur tous les autres ne s'était pas établie. Louis XIV , pour avoir eu cette prétention, avait uni toute l'Europe contre lui. Rien de pareil ne s'était passé depuis la guerre de la succession. Le premier partage de la Pologne avait donné un funeste exemple ; mais comme trois puissances avaient été, en même temps, coupables de cet attentat au droit européen, la balance subsistait encore. Il n'en était pas ainsi de l'ambition des gouvernements révolutionnaires ; ils prétendaient établir tout un nouveau système de politique internationale. D'abord ils avaient voulu bouleverser l'intérieur des États, leur donner des institutions, y changer l'ordre social : maintenant ils n'espéraient plus en agir ainsi avec l'univers entier, mais après avoir étendu les frontières , ils avaient le projet de les couvrir par des républiques ou par des princes recevant leur investiture de la France victorieuse ; c'était dire que la Révolution et tout gouvernement procréé par elle , ne pouvait trouver et garder sa place que dans une Europe renouvelée ; ce devait donc être une guerre à mort ; car la paix imposée à de telles conditions était tout au plus une trêve.
La Prusse, en se prêtant à de tels desseins, en espérant y trouver un avantage, semblait rendre leur exé-
cution plus facile. L'Autriche, liée presque indissolublement avec l'Angleterre, soumise à son influence et sollicitant ses subsides, songeait toutefois à ses intérêts particuliers. On aurait pu conclure avec elle une transaction qui aurait achevé l'anéantissement de la coalition. Elle était dès longtemps résignée à perdre la Belgique, mais elle voulait un équivalent : la Bavière ou un agrandissement considérable en Italie. Mais elle aie pouvait pas se prêter, aussi volontiers que le roi de Prusse , au remaniement de tous les Etats allemands, à la sécularisation des principautés ecclésiastiques, en un mot à la destruction de l'empire germanique. Alors la rivalité de la Prusse et de l'Autriche prit un caractère d'hostilité dont la politique du comité de salut public profita. Les princes allemands avaient été entraînés à la guerre malgré eux; l'Autriche ne pouvait pas leur procurer la paix; le roi de Prusse se faisait leur médiateur auprès de la France, stipulait leur neutralité, garantissait leur territoire de l'occupation militaire ; de sorte que leurs contingents étaient retirés des armées autrichiennes.
Avant que le cabinet de Vienne eût la certitude qu'il lui était impossible de traiter avec le comité de salut public , plusieurs mois s'écoulèrent en missions occultes , en propositions inoflicielles , en réponses vagues qui ne ressemblaient pas toujours à des refus. Jl y eut un moment où M. Pitt lui-même crut à la possibilité de traiter; mais bientôt Siéyès reA'int d'Amsterdam, où il avait présidé à l'inauguration d'une république démocratique, et conclu un traité d'alliance. Du haut de la tribune de la Convention il parla en ces termes : — « La réunion des deux ré-
publiques française et batave annonce déjà au monde que la tyrannie britannique va bientôt faire place à la liberté des mers, que nous avons conquise. »
Ainsi M. Pitt retrouva la conviction que la paix était impossible avec la France révolutionnaire. L'état de désordre et d'anarchie où elle semblait être, les dangers où la Convention était exposée entre les séditions des Jacobins et les ardeurs de la réaction, inclinèrent le ministère anglais à prêter Toreille aux espérances illusoires des émigrés. Alors fut tentée l'expédition de Quiberon; un subside fut accordé* à l'Autriche, pour qu'elle prît à sa solde l'armée de Condé.
Toutes les tentatives de négociations n'avaient pas encore cessé de la part de l'Autriche ; le comité de salut public ne se prononçait pas de manière à les décourager entièrement. M. de Hardenberg conférait à Baie avec M. Barthélémy pour arriver à un traité , non point avec tel ou tel État d'Allemagne, mais avec le corps germanique, ce qui pouvait comprendre l'empereur.
Au milieu d'août , Rewbell arriva à Baie , et après deux conférences avec M. de Hardenberg, il lui notifia avec sa rudesse accoutumée- et du ton le plus absolu, que la France ne rendrait ni à aucune puissance, ni à l'empire germanique, ses conquêtes entre le Rhin et la Meuse ; « qu'il lui fallait la barrière insurmontable du Rhin qui avait pendant six cents ans empêché l'empire romain d'être englouti par les barbares.... ce serait d'ailleurs — donner un établissement sur le seuil de notre porte. Le gouvernement français ne veut pas non plus permettre au roi de Prusse de s'établir entre le Rhin et la Meuse,