PROCÈS DE MADAME ROLAND
elle était respectée et aimée. Le son de sa voix avai une mélodie touchante. Les sentiments nobles, élevés, patriotiques qu'elle exprimait n'avaient rien de. forcé; parfois elle se retirait dans sa chambre et, appuyée sur la fenêtre, elle pleurait pendant des heures entières; puis elle rassemblait ses forces, revenait se mêler aux entretiens des autres prisonniers et jouir encore des plaisirs de Tesprit, car il y avait là des prisonniers appartenant à cette aristocratie de Tintelligence, persécutée autant et plus que les autres aristocraties. La pensée de sa fille venait souvent l'émouvoir; elle avait la certitude que son mari ne lui survivrait pas. 11 semblait que tous deux se fussent réciproquement promis le suicide.
Le jour où elle devait paraître au tribunal, elle s'était habillée avec simplicité, mais avec une sorte de soin et d'élégance. Sa robe était blanche et ses cheveux descendaient sur ses épaules. Toutes les femmes de la chambrée se pressaient autour d'elle en pleurant et prenaient sa main pour la baiser; elle rencontra sur son passage M. Beugnot, et en souvenir de quelques controverses politiques : « Adieu , monsieur, faisons la paix; il est temps, » dit-elle, en lui serrant la main, et comme il avait les larmes aux yeux , elle ajouta : « du courage. »
Elle avait été plusieurs fois interrogée , par forme d'instruction préalable. A l'audience du tribunal, elle fut traitée avec dureté ; on lui adressa des questions outrageantes ; le bulletin du tribunal abrège ainsi le compte rendu de l'audience.
«L'accusée a dit pour sa défense qu'elle n'avait jamais eu de correspondances avec Brissot , Pétion , ni Gorsas; qu'elle avait toujours estimé Brissot et ses
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dignes amisy parce qu'ils avaient du talent et de la bonne foi. Elle a ensuite fait lecture d'un aperçu sommaire de sa conduite politique. Comme cet écrit respirait le fédéralisme d'un bout à l'autre, le président en a interrompu la lecture en observant à l'accusée qu'elle ne pouvait abuser de la parole pour faire 'éloge du crime , c'est-à-dire de Brissot et consorts. Elle se tourna vers l'auditoire j disant : « Je demande icte de la violence que Ton me fait. » Le peuple , ;'est-à-dire les assistants dont la salle avait été remplie, cria : « A bas les traîtres ! Vive la république ! » — L'arrêt fut prononcé.
Le lendemain elle fut conduite à l'échafaud. Son courage ne l'avait point abandonnée; son visage était sans pâleur et souvent uii sourire passait sur ses lèirres. Elle avait près d'elle un condamné pour fabri- ^tion de faux assignats; il était abattu et troublé. Slle tâchait de lui rendre quelque fermeté. Sur l'échaaud il parut désirer d'être le premier à passer sous e couteau. — «Passez avant moi, dit-elle, je saurai ittendre. » Et regardant une grande statue de la liberté |u'on avait érigée sur cette place, elle disait : « 0 îberté! que de crimes ils commettent en ton nom. » ^e furent ses dernières paroles.
Trois jours après, aux abords d'un village près de louen, fut trouvé un cadavre gisant sur la route : 'était Roland ; il s'était percé avec une canne à épée. iC conventionnel Legendre vint constater l'identité. 11 vait écrit, avant de se tuer, quelques lignes : « Puisent mes concitoyens prendre des sentiments plus ioux et plus humains ! Le sang qui coule par torrents lans ma patrie me dicte cet avis. L'indignation m'a ait quitter ma retraite au moment où j'ai appris
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qu'on avait égorgé i^a femme. Je n'ai pas voulu restei plus longtemps sur une terre souillée de crimes ! Le représentant en mission qui annonçait cette nou — -ivèlle à la Convention proposait de placer sur la se — -•pulture de Roland un poteau infamant.
Peu de temps après, Clavière, Tami et le coUègueE^ -le de Roland au ministère, se poignarda à la Concier — "*:rgerie avant de comparaître au tribunal. Sa femme,^ ^y qui était à Genève , s'empoisonna en apprenant la^s» ^ai mort de son mari. — Rabaud Saint-Étienne fut pri?=s is et exécuté ; sa femme se donna aussi la mort.
Les proscrits s'inspiraient de Caton et de Porcie;^ ; les maîtres du pouvoir de Sylla et des triumvirs.
La mort de Bailly sembla aussi un souvenir d l'antiquité ; nul ,. parmi tant d'hommes vertueux qui périrent sous la hache révolutionnaire, ne fut immolé avec plus de rage par ses bourreaux. La commune et les Jacobins avaient, depuis quelques semaines, réclamé son supplice et, dans leur insistance, s'étaient montrés avides de son sang. On avait ranimé tous les souvenirs du 17 juillet. Les hommes des insurrections conservaient une vive rancune de cette journée, où une seule fois le désordre avait rencontré la répression. On avait ameuté contre ce vieillard, jadis si populaire à Paris, contre ce magistrat débonnaire, toutes les fureurs de la populace soldée. Dans sa prison, où il était environné du respect de ses compagnons de captivité et de mort, il était traité avec une infâme brutalité par les porte-clefs. « J'ai vu Bailly, dit M. Beugnot^ souillé par les mains des guichetiers, dont on avait payé la barbarie , chanceler sous l'impulsion des uns, relevé par la rudesse des autres,