‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 17 sur 62 · DE L EMPIRE ROMAIN^. CHAP. L. III · texte numérisé non relu

DE L EMPIRE ROMAIN^. CHAP. L. III

ils comptaient sur les vœux et peut-être sur les secours d'un peuple qui venait si récemment de renoncer à ses dieux, et de se soumettre au joug de son ennemi. Le prophète déploya les bannières de Médine et de la Mecque ; une foule de Bédouins se rangea sous ses drapeaux ; et les musulmans se voyant au nombre de douze mille , se livrèrent à une imprudente et coupable présomption. Ils descendirent sans précaution dans la vallée de Honain ; les archers et les frondeurs des alliés s'étaient emparés des hauteurs : l'armée de Mahomet fut accablée ; elle perdit sa discipline, son courage s'affaiblit, et le danger qui la menaçait remplit de joie les Koreishites. Les ennemis environnaient le prophète monté sur sa mule blanche; il voulut se précipiter contre leurs piques , afin d'obtenir du moins une mort glorieuse ; mais dix de ses fidèles compagnons lui firent un rempart de leurs armes et de leurs corps ; trois d'entre eux furent tués à ses pieds. « O mes frères ! s'écria-t-il à diverses reprises, avec douleur et avec indignation, je suis le fils d'Abdallah ; je suis l'apôtre de la vérité ! O hommes ! soyez constans dans la foi : ô Dieu, envoie-nous tes secours ! » Abbas son oncle, qui , semblable aux héros d'Homère , excellait par l'éclat et la force de sa voix , fit retentir la vallée du récit des dons et des promesses ; les musulmans fugitifs revinrent de tous côtés sous l'étendard sacré , et Mahomet vit avec satisfaction le feu du courage se ranimer dans tous les cœurs : sa conduite et son

exemple décidèrent la journée en sa faveur, et il exhorta ses troupes victorieuses à venger sans pitié leur honte sur leurs ennemis. Du champ de bataille de Honain, il marcha sans délai vers Tayef, ville située à soixante milles au sud-est de la Mecque , et dont le fertile terrain produit les fruits de la Syrie au milieu du désert de l'Arabie. Une tribu amie , instruite , je ne sais comment, dans l'art des sièges, lui fournit des béliers et d'autres machines, et un corps de cinq cents ouvriers ; mais ce fut en vain qu'il offrit la liberté aux esclaves de Tayef , qu'il viola ses propres lois en arrachant les arbres fruitiers , que les mineurs ouvrirent les tranchées , et que ses troupes attaquèrent la brèche. Après vingt jours de siège il donna le signal de la retraite; mais en s'éloignantde la place , il chanta dévotement son triomphe , et affecta de demander au ciel le repentir et la sûreté de cette cité incrédule. L'expédition fut d'ailleurs très-heureuse, car le prophète fit six mille captifs; il prit vingt-quatre mille chameaux , quarante mille brebis, et quatre mille onces d'argent. Une tribu, qui avait combattu à Honain , racheta ses prisonniers par le sacrifice de ses idoles ; mais le prophète , pour dédommager ses soldats, leur abandonna son cinquième du butin, en ajoutant qu'il aurait voulu à cause d'eux posséder autant de têtes de bétail qu'il y avait d'arbres dans la province de Tehama. Au lieu de châtier la mauvaise volonté desKoreishites, il prit la résolution , comme il le disait lui-même , de leur couper

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la lang'ue en s'assurant de leur affection par de g^randes libéralités : Abu Sdphian lui seul reçut trois cents chameaux et vingt onces d'argent, et la Mecque embrassa sincèrement l'utile religion du Koran. Les fugitifs et les auxiliair^es se plaignirent; ils dirent qu'après avoir porté le fardeau de la guerre , on les négligeait au moment du triomphe, a Hélas ! répliqua ce chef habile, souffrez queje sacrifie quelques biens périssables pour m'attacher ces gens qui étaient nos ennemis , pour affermir la foi de ces nouveaux prosélytes. Quant à vous, je vous confie ma vie et ma fortune ; vous êtes les compagnons de mon exil, de mon royaume, de mon paradis. » Il fut suivi par les députés de Tayef, qui craignaient un second siège : « Apôtre de Dieu, accordez-nous , lui dirent- ils, une trêve de trois ans, et souffrez notre ancien culte. — Pas un mois, pas une heure. — Dispensez-nous du moins du devoir de la prière. — La religion est inutile sans la prière. » Ils se soumirent en silence; on démolit leur temple , et on étendit cet arrêt de proscription sur toutes les idoles de l'Arabie. Un peuple fidèle salua ses lieutenans sur les côtes de la mer Kouge , de l'Océan et du golfe de Perse ; et les ambassadeursquivinrent s'agenouiller devant le trône de Médine, furent aussi nombreux , dit un proverbe arabe , que les dattes mûres qui tombent d'un palmier, La nation se soumit au dieu et au sceptre de Mahomet: on supprima l'ignominieuse dénomination de tribut ; les aiunônes ou les dîmes volontaires ou forcées furent en)ployées au service de la religion, et

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cent quatorze musulmans accompagnèrent le dernier pèlei^inag-e de l'apôtre, (j) Première Lorsquc Hc'raclius revint triomphant de la e^uerre

gaerre des , — ,| ^ ^ ,

mahométans de Persc, il rcçut a Emese un des envoyés de Ma-

contre l'Em- 1 . . . . i . i . , ,

pireRoiuain. "Oiïiet, qui mvitait les princcs et les nations de la 63o. ^^' ^^^^^ ^ ^^ profession de l'islamisme. Le fanatisme des Arabes a vu dans cet événement une preuve de la conversion secrète de cet empereur chrétien ; la vanité des Grecs a supposé de son côté que le prince de Médine était venu en pei^onne visiter l'empereur, et qu'il avait accepté de la munificence impériale un riche domaine et un sûr asile dans la province de Syrie (2) ; mais l'amitié d'Héraclius et de Mahomet fut de courte durée : la nouvelle religion avait excité plutôt que diminué l'esprit de rapine des Sarrasins; et le meurtre d'un envoyé fournit une occasion honnête d'envahir avec trois mille soldats le territoire de la Palestine, qui se prolonge a l'est du Jourdain. Zeid fut chargé de la sainte bannière ; et telle fut la discipHne ou le fanatisme de la secte naissante, que les plus nobles chefs servirent vo-

(1) Abuiféda (p. 12 1-1 33), Gagnier, t. m, p. 119-219) , Elmacin (p. 10, 11) et Abulpharage ( p. io3) racontent les dernières conquêtes et le dernier pèlerinage de Mahomet. La neuvième année de l'hégyre fut appelée Vannée des ambassades. ( Gagnier , Not. ad Abulfed. , p. 121.)

(2) Comparez le superstitieux Al- Jannabi (<?/?. Gagnier, t. II, p. 232-255 ) avec Théophane (p. 276-278) , Zonare ( 1. 11 , 1. XIV, p. 86 ) et Cedrenus (p. 4^ ^ ) ; Grecs non moins superstitieux.

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lontiers sous l'esclave du prophète. Si Zeid venait à mourir, Jaafar et Abdallah devaient le remplacer successivement, et s'ils périssaient tous les trois, les troupes étaient autorisées à choisir leur général. Ces trois généraux furent tués en effet à la bataille de Muta (i), c'est-à-dire à la première action de guerre où les musulmans mesurèrent leur valeur contre un ennemi étranger. Zeid tomba comme un soldat au premier rang : la mort de Jaafar fut héroïque et mémorable; ayant perdu la main droite, il saisit l'étendard de la gauche ; la gauche fut aussi coupée : alors il embrassa et retint la bannière avec ses deux poignets couverts de sang , jusqu'au moment où cinquante blessures honorables retendirent par terre, ce Avancez, s'écria Abdallah qui alla le remplacer; avancez avec confiance , la victoire ou le paradis est à nous. » La lance d'un Romain décida l'alternative ; mais Galed, le converti de la Mecque, s'empara du drapeau; neuf glaives se brisèrent dans sa main, et sa valeur contint et repoussa les chrétiens supérieurs en nombre. On tint conseil dans le camp la nuit suivante, et il fut choisi pour général dans le combat qui eut lieu le lendemain ; son habileté assura aux Sarrasins la victoire ou du moins la retraite, et Caled a reçu de ses compatriotes et de ses ennemis le glorieux surnom de \Epée de Dieu. Mahomet

(0 ^ojez sur la bataille de Muta et ses suites , Abulfcda (p. loo- 102) et Gagnier ( t. 11, p. 327-343 ). K«tAg<^fl? , dit Théophane , ov Myiso-i j^ux^uifietv ra 0£k.

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monta en chaire, et peignit avec un transport prophétique le bonheur des soldats qui avaient perdu la vie pour la cause de Dieu; mais en particulier il laissa voir les sentimens de la nature; on le surprit pleurant sur la fille de Zeid. « Qu'est-ce que je vois , lui dit un de ses disciples étonne? Vous voyez, lui repondit l'apôtre, un ami qui pleure la mort de son plus fidèle ami. » Après la conquête de la Mecque , le souverain de l'Arabie voulut avoir l'air de prévenir les hostilités d'Héraclius, et il proclama solennellement la guerre contre les Romains, sans essayer de déguiser les fatigues et les dangers de cette entreprise (i). Les musulmans étaient découragés; ils observèrent qu'ils manquaient d'argent, de chevaux et de vivres; ils objectèrent les travaux de la récolte et la chaleur de l'été. « L'enfer est beaucoup plus chaud, leur dit le prophète indigné. » Il ne daigna pas les contraindre au service, mais à son retour, il lança une excommunication de cinquante jours contre les plus coupables. Leur désertion servit à faire ressortir le mérite d'Abubeker, d'Oth» man et des fidèles serviteurs qui exposèrent leur vie et leur fortune. Dix mille cavaliers et vingt mille fantassins suivirent l'étendard de Mahomet. La marche fut en effet très-pénible ; aux tourmens de la

(i) Nos historiens ordinaires, Abulféda ( FitV. Alokam. , p. \i3- 12']) et Ga^nier (He de Ma/iomet , t. m , p. 147-163) racontent l'expédition de Tabuc ; mais nous avons l'avantage de pouvoir ici recourir au Koran (c. 9, p. 1 54-1 65), avec les Noies savantes et raisonnables de Sale.

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soif et de la fatigue se joignit le souffle brûlant et pestilentiel des vents du désert : dix hommes montaient tour à tour le même chameau, et se trouvèrent réduits à l'humiliante nécessité de recourir, pour se désaltérer, a l'urine de cet utile quadrupède. A la moitié du chemin, c'est-à-dire à dix journées de Médine et de Damas , ils se reposèrent près du bocage et de la fontaine de Tabuc. Mahomet ne voulut pas aller plus avant ; il se déclara satisfait des intentions pacifiques de l'empereur d'Orient dont les préparatifs militaires l'avaient probablement effrayé; mais l'intrépide Caled répandit la terreur de son nom aux environs des lieux qu'il parcourait ; et le prophète reçut la soumission des tribus et des villes, depuis l'Euphrate jusqu'à Ailah, ville située à la pointe de la mer Rouge. Mahomet accorda sans peine à ses sujets chrétiens la sûreté de leurs personnes, la liberté de leur commerce, la propriété de leurs biens, et la permission d'exercer leur culte (i).

(i) Le Diplorna securitatls Ailensibus , est attesté par Ahmed-Ben- Joseph et par l'auteur Lihri splendorum (Gagnier , Not. ad Abulféda , p. 1 25). Mais Abulféda lui-même, ainsi qu'Elmacin ( Hlst. Saracen. , p. i i ) , quoiqu'ils conviennent des égards de Mahomet pour les chrétiens (p. i3 ), ne font mention que de la paix qu'il fit avec eux et du tribut qu'il leur imposa. En i63o, Sionita publia à Paris le texte et la version de la patente de Mahomet en faveur des chrétiens ; elle fut admise par Saumaise et rejetée par Grotius (Bayle, Mahomet, Rem. A. A.). Hottinger doute de son authenticité ( Hist. orient, , p. 287 ). Renaudot fait valoir en sa faveur l'aveu des musulmans (^Hcst./?atriarch. Alexand,,

tl8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

La faiblesse des Arabes chrétiens les avait empêches de s'opposer à son ambition ; les disciples de Jésus étaient chers à Tennemi des Juifs; et un conquérant avait intérêt de proposer une capitulation avantageuse à la religion la plus puissante de la terre. Mort de Maliomct couscrva jusqu'à Tage de soixante-trois

Mahomet. A. , ^ , . ^

D. 632. 7 ans les forces necessan-es aux travaux temporels et ''*^"' spirituels de sa mission. Ses accès dépilepsie, ca-

lomnie inventée par les Grecs , devraient exciter la pitié plutôt que l'aversion (i) : mais il crut avoir été

empoisonné à Chaibar, par une fejume juive (2).

p. 169); mais Mosheim {^Hist. ecclés. ^ p. 2^4) montre la fuûlité de leur opinion, et il penche vers celle qui croit la patente supposée. Cependant Abulpliarage cite le traité de l'imposteur avec le patriarche Nestorien ( Assemani , Bihl, orient. y t. h, p. 4ï8); mais Abulpharage était primat des jacobites.

(i) Théophane , Zonare et le reste des Grecs, assurent que Mahomet avait des accès d'épilepsie ; et cette assertion est avidement adoptée par la bigoterie grossière de Holtinger {^Hist. orient., p. 10, 1 1 ), de Pi idéaux ( Fie fie Maho' met, p. 12) et de Maracci (t. 11 ) , Alcoran ( p. 762 , 768 ), Les titres de deux chapitres du Ivoran (78, 74 )i intitulés \ enveloppe et le couvert , assignés à l'appui de ce fait , ne se prêtent que bien difficilement à une paieiîle interprétation. Le silence ou l'ignorance des commentateurs musulmans est plus décisif qu'une dénégation péremptoire; et Ockley {Hist, oflhe Saracen. , 1. 1 , p. 3o i ) , Gagnier ( ad Abulfida , p 9 , Fie de Mahomet, 1. 1 , p. 1 18 ) et Sale {Koran , p. 4^9- 474) se rangent du côté le plus charitable.

(?) Abulféda ( p. 92) et Al- Jannabi ( apud Gagnier , t. 11 , p. 286-288), ses zélés partisans, avouent avec franchise ce

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