‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain. TradChapitre 9 sur 15 · XI · texte numérisé non relu

XI

le siècle des croisades , une partie de ces obstacles n'existait plus : les remparts, totalement détruits, avaient été imparfaitement réparés; les Juifs et leur culte en étaient bannis pour toujours; mais la nature ne change point avec les hommes, et la position de Jérusalem, bien que les abords en fussent un peu adoucis, pouvait encore arrêter long-temps les efforts d'un ennemi. L'expérience d'un siège récent et trois ans de possession avaient éclairé les Sarrasins d'Egypte sur les défauts d'une place que l'honneur et la religion leur défendaient d'abandonner, et sur les moyens qui pouvaient contribuer à sa sûreté. Àladin ou lstikhar, lieutenant du calife, qui commandait dans Jérusalem, tâcha de contenir les chrétiens qui l'habitaient par la crainte de leur propre destruction et de celle du saint - sépulcre, et anima la valeur des musulmans par l'espoir des récompenses qui les attendaient dans ce monde et dans l'autre. On assure que la garnison était composée de quarante mille Turcs ou Arabes ; et s'il est vrai que le commandant ait pu armer de plus vingt mille des habitants, il est certain que l'armée des assiégés surpassait en nombre celle des assiégeans (i). Si les Latins eussent été en-

eu pour but de mettre leur peuple en état d'hostilité perpétuelle avec le reste du genre humain.

(i) Le jugement et l'érudition de l'auteur français de YEsprit des Croisades contrebalancent fortement le scepticisme ingénieux de Voltaire. Cet auteur observe (t. iv, p. 386-388) que, selon les Arabes, les habitans de Jérusalem excédaient le nombre de deux cent mille ; qu'au siège

corè assez nombreux pour environner la ville , dont la circonférence était de quatre mille verges (environ deux milles anglais et demi) (i), à quel propos seraient-ils descendus dans la vallée de Ben Himmon et vers le torrent de Cédron (a), et auraient-ils côtoyé les précipices du midi et de l'orient , d'où ils n'avaient rien à craindre ni à espérer? Ils prirent le parti de diriger le siège vers le nord et l'occident de la ville. Godefroi plaça son étendard sur la première

de Titus, Josèphe compte treizf*cent mille Juifs, et que Tacite porte lui-môme leur nombre à six cent mille, et qu'avec la défalcation la plus considérable que puisse justifier son ac ce pi mus, il nous les montre encore plus nombreux que l'armée romaine.

(1) Maundrell, qui fit exactement le tournes murs, trouva une circonférence de six cent trente pas ou quatre mille cent soixante -sept verges anglaises (pag. 109 - 1 10). D'après un plan authentique , d'Anville , dans son Traité court et précieux , suppose une étendue d'environ mille neuf cent soixante toises françaises (p. 23-29). P our l a topographie de Jérusalem , voyez Reland {Palestina, t. n, p. 832-86o).

(2) Jérusalem ne tirait ses eaux que du torrent de Cédron , qui était à sec en été , et du petit ruisseau de Siloé ( Reland , t. 1, p. 294-3oo). Les nationaux et les étrangers se plaignaient également de la disette d'eau ,' qu'en cas de guerre les ennemis avaient soin d'augmenter. Selon Tacite, il y avait dans la ville une fontaine qui ne tarissait dans aucune saison , un aquéduc et des citernes pour recevoir les eaux de pluie ; l'aquéduc était fourni par le ruisseau Tekoe ou Ethara, dont Bohadin parle aussi dans la Vie de Saladin , p. 238.

éminence du mont Calvaire. Vers la gauche, jusqu'à la porte de Saint-Étienne, la ligne d'attaque fut prolongée par Tanrrède et les deux Robert, et le comte Hairmmd établit ses quartiers depuis la citadelle jusqu'au pied de la montagne de Sion , qui n'était plus l'en fermée dans l'enceinte de la ville. Le cinquième jour, 1rs Francs donnèrent un a -sa ut général, dans l'espérance fanatique de renverser les murs sans machines ou de les escalader sans échelles. L'impétuosité de leurs efforts les rendit maîtres de la première barrière, mais ils fureHJ repoussés avec perte jusque dans leur camp. Le trop fréquent abus des stratagèmes pieux avait détruit l'influence des visions et des prophéties, et on trouva que la valeur, les travaux et la persévérance > étaient les seuls moyens d'arriver à la victoire. Le siège ne dura que quarante jours, mais ce furent quarante jours de misère et de calamités. On peut attribuer à l'appétit vorace et imprévoyant des Latins les plaintes de disette continuellement renouvelées ; mais le sol pierreux de Jérusalem ne fournit presque pas d'eau } les chaleurs de l'été avaient tari les faibles sources et desséché les torrens; et les assiégeans ne pouvaient pas y suppléer, comme on le faisait dans la ville, par des aqueducs et des citernes. Le pays d'alentour manque également d'arbres pour mettre à couvert du soleil ou construire des bàlimens; mais les croisés découvrirent, dans une caverne, quelques pièces de bois «l'une très-forte dimension. On coupa près de Sichcm

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVIII. 55j

un bois (le bocage enchanté du Tasse) (i). Tancrède, par son courage et son habileté , sut faire transporter au camp les matériaux nécessaires-, et des artistes génois, qui se trouvaient heureusement dans le port de JafFa , construisirent des machines pour le service du siège. Le duc de Lorraine et le comte de Toulouse firent élever, à leurs frais et dans leurs quartiers, deux tours roulantes que l'on conduisit avec de pieuses fatigues , non pas aux endroits les plus accessibles des fortifications , mais vers ceux qui étaient les plus négligés. La tour de Raimond fut réduite en cendres par le feu des assiégés ; mais son collègue, plus vigilant, fut aussi plus heureux; ses archers chassèrent l'ennemi des remparts -, les Latins baissèrent le pont-levis, et un vendredi, à trois heures après midi , le jour et l'heure de la Passion , Godefroi de Bouillon parut en vainqueur sur les murs de Jérusalem. De tous côtés, les croisés, animés par sa valeur, imitèrent son exemple-, et environ quatre cent soixante ans après la conquête d'Omar, les chrétiens délivrèrent la sainte cité du joug des mahométans. Les assiégeans étaient convenus que, dans le pillage de la ville et des richesses des particuliers, ils respecteraient la possession du premier occupant; et les dépouilles de la grande mosquée, soixante-dix lampes et un grand nombre de vases d'or et d'argent,

(1) Gerusalemmc. lihcrata , canto xn. 11 est i d'observer avec quel soin le Tasse a conservé et t moindres détails de ce siège.

récompensèrent l'activité de Tancrèdeel firent briller sa générosité. Les serviteurs du Dieu des chrétiens

crurent, dans leur aveuglement, devoir l'honorer par de sanglans sacrifices. Leur implacable fureur, irritée par la résistance, ne se laissa désarmer ni par la faiblesse du, scie ni par celle de lâge. Le massacre dura trois jours (i), et l'infection des cadavres prodtiisit une maladie épidémique. Après avoir passé au fil de l'épée soixante-dix mille musulmans et brûlé les Juifs dans leur synagogue, ils purent encore conserver une multitude de captifs que l'avarice ou la fatigue du carnage leur fit épargner. Tancrède fut le seul de ces féroces héros de la croix qui laissât voir quelques senti mens de compassion : on peut cependant accorder des éloges à la clémence intéressée de Raimond, qui accorda une capitulation et un sauf-conduit à la garnison de la citadelle (3). Le saint -sépulcre était enfin libre, et les vainqueurs sanglans se préparèrent à accomplir leur vœu. La

(1) Outre les Latins, qui ne rougissent pas de ce massacre, voyez Elinacin (Hist. Sarac, p. 363), Abulpharage (Dynast., p. ?4 3 )> cl M- de Guignes (t. 11 , part. 11, p. 99), d'après Aboul-Mahasen.

(2) L'ancienne tour de Pséphine , appelée Neblosa dans le moyen âge , fut nommée Castcllum Pisanum depuis le patriarche Daimbcrt. Elle est encore la citadelle et la résidence d'un aga turc ; de cette tour on découvre la mer Morte et une partie de la Judée et de l'Arabie (d'An ville , pages 19-23). On l'appela aussi la tour de David, Trvpyo;

tête et les pieds nus , le cœur contrit et dans une humble posture, ils montèrent le Calvaire au milieu des antiennes chantées à haute voix par le clergé; leurs lèvres se collèrent sur la pierre qui avait couvert le Sauveur du monde, et ils baignèrent de larmes de joie et de pénitence le monument de leur rédemption. Deux philosophes ont considéré différemment ce mélange des passions les plus féroces et les plus tendres; l'un le regarde comme facile et naturel (i), l'autre comme absurde et incroyable (2). Il a peutêtre été appliqué trop rigoureusement aux mêmes personnes et au même moment : l'exemple du vertueux Godefroi réveilla la piété de ses compagnons; en purifiant leur corps ils purifièrent aussi leur âme, et j'ai peine à croire que les plus ardens au massacre et au pillage aient été les plus édifians à la procession du saint -sépulcre.

Huit jours après cet événement mémorable, dont Élection

et rogne <!•

la mort du pape Urbain précéda la nouvelle , les Godefroi chefs latins procédèrent à l'élection d'un roi pour Bouillon.

défendre et gouverner les conquêtes de la Palestine. ^\\eiÎ3. La retraite de Hugues le Grand et d'Éticnne de juillet 18/ Chartres avait nui à leur réputation , qu'ils travaillèrent à réparer par une seconde croisade et une mort glorieuse. Baudouin était établi àÉdesse, etBohémond

(1) Histoire d'Angleterre, par Hume, vol. 1, p. 3 il, 3 12, c'dit. in-8°.

(2) Essai de Voltaire sur l'Histoire générale , 1. 11 , c. p. 345, 346.

àAntioche; les deux Robert, le duc de Normandie (i) et le comte de Flandre, préféraient leurs États

héréditaires d'Occident à des prétentions douteuses sur un trône peu solide. Les compagnons de Raimond blâmèrent son ambition et sa jalousie -, et l'armée , par un cboix libre, juste et nécessaire, proclama Godefroi de Bouillon , le premier et le plus digne champion de la chrétienté. Le héros accepta un dépôt non moins accompagné de danger que de gloire -, mais dans une cité où le Sauveur du inonde avait été couronné d'épines , le pieux Godefroi rejeta Je titre et les marques de la royauté, et le fondateur du royaume de Jérusalem se contenta du nom modeste de défenseur et baron du saint - sépulcre. Son règne , qui , pour le malheur de ses sujets , ne dura qu'une seule année (2), fut troublé , dès la première quinzaine, par l'approche du visir ou sultan d'Egypte , qui , n'ayant- pu arriver assez tôt pour prévenir la perte de Jérusalem, était impatient d'en tirer vengeance. Sa défaite totale à la bataille d'As-

(1) Les Anglais attribuent à Robert de Normandie, et les Provençaux à Raimond de Toulouse, la gloire d'avoir refusé la couronne de Jérusalem ; mais la voix sincère de la tradition a conservé le souvenir de l'ambition et de la vengeance ( Villeliardouin , n° 1 36 ) du comte de Saint- Gilles; il mourut au siège de Tripoli , qui fut possédé par ses descendans.

(2) Voyez l'élection et la bataille d'Ascalon dans Guillaume de Tyr (1. ix, c. 1 — 12), et dans la conclusion des histoires latines de la première croisade.

calon scella la puissance des Latins dans la Syrie , et signala la valeur des princes français qui, après cette action , prirent congé pour long-temps de la Palestine et des guerres saintes. Les croisés purent tirer quelque gloire de la prodigieuse inégalité du nombre. Je ne m'arrêterai pas à compter les milliers de soldats, tant de cavalerie que d'infanterie, dont se composait l'armée des Fatimites; mais , à l'exception de trois mille Éthiopiens ou noirs armés de fléaux de fer , les Barbares du Midi prirent la fuite dès la première charge, et offrirent le contraste frappant de la valeur intrépide des Turcs et de la lâcheté efféminée des naturels de l'Égypte. Après avoir suspendu devant le saint - sépulcre l'étendard et Tépée du sultan, le nouveau roi (du moins bien digne de ce titre) embrassa , pour la dernière fois, les 'compagnons de ses travaux, et ne put retenir , pour la défense de la Palestine, que le brave Tancrède avec trois cents chevaliers et deux mille soldats d'infanterie. Sa puissance fut bientôt attaquée par le seul ennemi contre lequel Godefroi se trouva sans courage. La dernière peste d'Antioche avait enlevé Adhémar, évêque du Puy , homme supérieur dans l'action et dans les conseils \ les autres ecclésiastiques ne conservaient de leur caractère que l'avarice et l'orgueil , et leurs clameurs séditieuses avaient exigé que le choix d'un roi fût précédé de l'élection d'un évoque. Le clergé latin usurpa les revenus et la juridiction du patriarche ; le reproche de schisme ou d'hérésie servit d'exclusion

aux Grecs et aux Syriens (i); et, sous le joug de fer de leurs libérateurs, les chrétiens orientaux regrettèrent la tolérance des califes arabes. Daimbert, archevêque de Pise, initié depuis long-temps dans les secrets de la politique romaine, avait amené une flotte de Pisans au secours des croisés -, il fut installé sans réclamation chef temporel et spirituel de l'Église (2). Le nouveau patriarche se saisit aussitôt du sceptre acquis par le sang et les travaux des pèlerins : Godef roi et Bohémond se soumirent à recevoir de ses mains l'investiture de leurs possessions $ mais cet hommage lui parut insuffisant 5 Daimbert réclama la propriété immédiate de Jaffa et de Jérusalem. Au lieu de repousser cette prétention par un refus franc et positif, le héros négocia avec le prêtre ^ l'Église obtint un quart»des deux villes, et le modeste prélat se contenta de la réversion éventuelle du reste , en cas que Godefroi mourût sans enfans , ou que, par la conquête du Caire ou de Damas , il se trouvât en possession d'un nouveau royaume.

Sans cette bonté de l'évêque , le conquérant se serait trouvé à peu près dépouillé de son royaume naissant, qui ne comprenait que Jérusalem , Jafla et une vingtaine de villes ou villages des environs (3) :

(1) Renaudot, Hist. pair. Alcxaml., p. 479-

(2) V oyez les réclamations du patriarche Daimbert , dans Guillaume de Tyr (1. ix, c. 1 5— 1 8 ; 1. x , c. 4» 7» 9)> 4°* soutient avec une étonnante bonne foi l'indépendance des conquérans et des rois de Jérusalem.

(3) Guillaume de Tvr(liv. x, p. 19), VHisloria Hiem-

encore les mahométans possédaient - ils , dans ce faible district , plusieurs forteresses imprenables ; et les laboureurs, les marchands et les pèlerins, étaient exposés sans cesse à leurs hostilités. Les exploits de GodefroLj ceux des deux Baudouin , son frère et son cousin, •qui succédèrent au trône, procurèrent par la suite aux Latins plus de sûreté et de tranquillité -, et ses Etats se trouvèrent enfin, à force de travaux et de combats , égaux en étendue , mais non pas en population , aux anciens royaumes de Juda et d'Israël (i). Après la réduction des villes maritimes de Laodicée , Tripoli , Tyr et Ascalon (2), à laquelle

soljrmitana de Jacques de Vitry (liv. 1, c. 2i-5o), et les Sécréta Fidelium Crucis, de Marin Sanut (1. m, p. 1), font connaître l'état et les conquêtes du royaume latin de Jérusalem.

(1) Au moment d'un dénombrement, David se trouva avoir, sans comprendre les tribus de Lévi et de Benjamin , un million trois cent mille ou un million cinq cent soixantequatorze mille combattans ; ce qui , en ajoutant les vieillards , les femmes, les enfans et les esclaves , devait composer une population d'environ treize millions d'habitans dans un pays long de soixante lieues sur trente de large. Le judicieux et véridique Le Clerc ( Comment, sur 2 , Samuel , xxiv et 1, Chron. xxi), astuat angusto in limite, et il laisse apercevoir quelque soupçon d'une faute dans les copies; soupçon dangereux.

(2) La relation de ces sièges se trouve , chacune à la place qui lui convient, dans la grande histoire de Guillaume de Tyr, depuis le neuvième livre jusqu'au dix-huitième , et d'une manière plus concise dans Bernard le Trésorier {de Acquisitione Terrœ Sanctœ, c. 89-98, p. 732-740)* Ou

contribuèrent puissamment les flottes de Venise , de Gênes, de Pise et même de Flandre et de Nor-

\M i;r (i), lis \n lenns d'Occident possédèrent toute l;i côte depuis Seamleroun jusqu'aux frontières de I K14V pie. Le prince d "Anlioehe rejeta la suprématie du roi de Jérusalem : mais les comtes d Edc£e et de Tripoli se reconnurent ses vassaux. Les Latins étendirent leur rovaiune au-delà de TEuphrate, et les nniliornétans ne conservèrent de leurs conquêtes de Syrie (••.) que les quatre villes d'Hcms, de H a m ah , Alep et Damas. Les lois, le lau^i^e, les mœurs et les titres de la nation française et de l'Église latine, furent adoptés dans ces colonies d'outre -mer. Selon la jurisprudence féodale, les principaux États et les haronnies subordonnées passaient aux héritiers mâles ou femelles (.5): mais le luxe et le climat de l'Asie

trouve dans 1rs Chroniques de Pise, (mucs, Venise, quelques faits particuliers 1 i hi t i ! > à ees républiques , ainsi que dans les sixième, n< u\ iemr »l douzième touies de Muratori.

(]} Quidam popn/ns de insuiu Oeeidentis egressus et maxime de ed parte tjittr A^n r-fV/ diiitur. Guillaume de Tvr (L xi, e. 1 j , p. 8o.{; tlérrît leur course per Britannica m marc et Calpcn , au sii'^e île Si.lon.

(:>.) Beneîathir, upud (iui^uo, Histoire i!es Huns, t. II, ])art. o, p. 1 ;"jn , iji, A. I). 11^7; il parle certainement de l'intérieur du pavs.

(3; San ut blâme avec, raison le droit de succession par les lemiues dans une terre liostibus circiimdata, ubi c une ta vin/ia et virtuosa esse deberent. Cependant, par Tordre et uvw l'approbation de sou seigneur suzerain, une héritière

anéantirent la race mélangée et dégénérée des premiers conquérans (i), et l'arrivée de nouveaux croisés d'Europe était un événement incertain sur lequel on ne pouvait compter. Le nombre des vassaux tenus au service militaire (2) se montait à six cent soixantesix chevaliers, qui pouvaient espérer le secours de deux cents de plus sous la bannière du comte de Tripoli ; chaque chevalier marchait au combat -accompagné de quatre écnyers ou archers à cheval (3) : les églises et les villes fournissaient cinq mille soixantequinze sergcjis , probablement des soldats d'inlan-

iiobie était obligée de faire choix d'un mari ou d'un champion (Assises de Jérusalem , e. 0.4 2 , etc.). Forez M. de Guignes (t. 1 , p. 44 ï— 4; 0- L<s tables exactes et utiles de cette dynastie sont particulièrement tirées des Lignages d'oulre-mcr.

(1) On les appelait par dérision poullains, pidlani, et leur nom ne se prononçait qu'avec mépris (Ducange, Gloss. lat.y t. v, p. 535, et les Observations sur Joinvillc , p. 84, 85; Jacques de Vitry, ftist. Hicrosol., 1. 1, c. 67, 72). Illustrium virant m qui ad Terrœ Sanelcr.... liberalionem in ipsâ manserunt dégénères /ilii.... in deliciis enutriti, molles et effeminati. Voyez Sanut, 1. m, part, vin, c. 2, p. 182.

(2) Ce détail authentique est tiré des Assises de Jérusalem (c. 324-326-33 1). Sanut (liv. m , part, m, c. 1, p.

ne compte (pic cinq cent dix-huit chevaliers et cinq mille sept cent soixante-quinze hommes d'armes.

(3) Le .nombre total et la division fixent le service des trois grandes haronnie» à cent chevaliers pour chacune; et le texte des Assises, qui porte le nombre à cinq cents, nu peut se justifier que par cette supposition.

terie ; et la totalité des forces régulières du royaume

n'excédait pas le nombre de onze mille hommes , faible défense contre les troupes innombrables des Turcs et des Sarrasins (i). Mais la sûreté de Jérusalem se fondait principalement sur les chevaliers de l'hôpital (2) de Saint-Jean et du temple de Salomon (3) ; sur cette étrange association de la vie monastique et de la vie militaire , suggérée sans doute par le fanatisme , mais que dut approuver la politique. La fleur de la noblesse d'Europe aspirait à porter la croix et à prononcer les vœux de ces ordres respectables, dont la discipline etl£#aleur ne se sont pas démenties -, et la donation de vingt -huit mille fermes ou manoirs dont ils furent promptement

(1) Cependant dans les grands dangers de l'Etat, dit Sanut, les chevaliers amenaient volontairement une suite plus nombreuse, decentem comilu>am miiiiuin juxta statum suum.

(2) Guillaume de Tyr (liv. xvm , c. 3, 4» 5) raconte l'origine ignoble et l'insolence précoce des hospitaliers, qui renoncèrent bientôt à leur humble patrou saint Jean TAumônier pour un plus auguste protecteur, saint Jean-Baptiste. Voy. les efforts inutiles de Pagi (Critica, A. D. 1099, n 0 * 1 4— 1 9 )- U s embrassèrent la profession des armes ?en l'année 1120. L'hôpital était mater; le temple, filia, ; l'ordre teutonique fut fondé A. D. 1 190, au siège d'Acre (Mosh., Inslit., p. 389 , 390).

(3) Voyez saint Bernard, de Laudenovœ militiœ Tcmpli, composé A. D. n3?.-ii36, inOpp , t. 1, part. M, p. 5., 7- 563 ; édit. IMabillou , Venise, î-jôo. Un pareil éloge donné aux templiers morts, serait très-prise par les historiens de 3Ialle.

enrichis (1), les mit en état d'entretenir des troupes régulières de cavalerie et d'infanterie pour la défense de la Palestine. L'austérité du couvent se dissipa bientôt dans l'exercice des armes. L'avarice, l'orgueil, la corruption de ces moines militaires , scandalisèrent bientôt le monde chrétien; leurs prétentions d'immunité et de juridiction troublèrent l'harmonie de l'Église et de l'État, et la jalousie de leur émulation menaçait sans cesse la tranquillité publique : mais dans le fort de leurs désordres les chevaliers de l'Hôpital et du Temple conservèrent leur caractère de fanatisme et d'intrépidité ; ils négligeaient de vivre selon les lois du Christ, mais ils étaient toujours prêts à mourir pour son service ; et cette institution transporta du saint - sépulcre dans l'île de Malte l'esprit de la chevalerie , cause et eiïet des croisades (1). .

v ' t ... Assise* de

L'esprit de liberté qui respire dans les institutions Jérusalem, féodales , se faisait sentir avec toute son énergie aux 1099-1369.

(1) Matthieu Paris , Hist. major,, p. 544- H donne aux hospitaliers dix-neuf mille, et aux templiers neuf mille maneria, mot qui , comme Ducange Ta fort bien observé , a un sens plus étendu en anglais qu'en français. Manor en anglais signifie une seigneurie, et manoir en français ne veut dire qu'une habitation.

(2) Dans les premiers livres de Y Histoire des Chevaliers de Malte, par l'abbé de Vertot, le lecteur peut s'amuser du tableau brillant et quelquefois flatteur de l'ordre , tant qu'il fut employé à la défense de la Palestine. Les livres suivans racontent leur émigration à Rhodes et à Malte.

champions volontaires de la croix, qui choisirent parmi leurs chefs le plus digne de les commander. Un modèle de liberté politique s'établit au milieu

des esclaves de l'Asie, incapables d'en apercevoir ou d'eu suivre l'exemple. Les lois de ce royaume français découlent de la source la plus pure de la justice et de l'égalité. La première et la plus indispensable condition de ces lois est le consentement de ceux dont elles exigent l'obéissance et dont elles sont destinées à faire le bonheur. Dès que Godefroi de Bouillon eut accepté le rang de premier magistrat, il sollicita en public et en particulier l'avis des pèlerins les mieux informés des lois et coutumes de l'Europe. Avec le secours de ces matériaux , le conseil et l'approbation du patriarche et des barons, dù clergé et du peuple , Godefroi composa les Assises dk J i': rusa le m (i), monument précieux de jurisprudence féodale. Le nouveau code , scellé du sceau du roi , du patriarche et du vicomte de Jérusalem , fut déposé dans le saint- sépulcre , perfectionné successivement, et consulté avec respect toutes les fois qu'il s'élevait une question douteuse dans les tribunaux de la Palestine. Avec la ville et le royaume on

perdit tout (a) ; niais la tradition jalouse conserva — . — , — ■■

(1) Les Assises de Jérusalem, envieux français, ont été imprimées avec les coutumes du Beauvoisis par Beaumanoir (Bourges et Paris, 1690, in-folio), et commentées par Gasp.-Th. de La Thaumasstôre. On en publia une traduction italienne à Venise, pour l'usage du royaume de Chypre.

(2) A la terre perdue, tout fut perdu; telle est l'expres-

les fragmens delà loi écrite (1), et une pratique incertaine jusqu'au milieu du treizième siècle. Jean d'Ibelin , comte de Jafla , un des principaux feudataires , récrivit le code (2) , et sa révision entière lut terminée en Tannée 1369 pour l'usage du royaume latin de Chypre (3). c ^ Deux tribunaux d'une dignité inégale , institués dcs » ,airt -

sion énergique des Assises (c. 281 ). Cependant Jérusalem capitula avec Saladin ; la reine et les principaux chrétiens eurent la liberté <ie se retirer, et ce code précieux et portatif ne pouvait exciter l'avarice des conquérons. J'ai souvent douté de l'existence de cet original déposé dans le saintsépulcre , qui pourrait avoir été inventé pour sanctifier les coutumes traditionnelles des Français dans la Palestine.

(1) Un noble jurisconsulte, Raoul de Tabarie (A. D. 1 196-1205), refusa au roi Amaury de publier par écrit les connaissances qu'il avait acquises, et déclara nettement que de ce qu'il savoit, ne feroit-U jà nul borjois son pareil, ne nul sage homme lettré (c. 281 ).

(2) Le compilateur de cet ouvrage , Jean d'Ibelin , était comte de Jaffa et d'Ascalon , seigneur de Baruth (Béryte) et de Rames; il mourut A. D. 1266 (Sanut, 1. m, part. 2, c. 5-8). La famille d'Ibelin , qui descendait d'une branche cadette de la maison des comtes de Chartres en France, tint long -temps un rang distingué dans la Palestine et dans le royaume de Chypre. Voyez les Lignages de deçà-mer ou loutre-mer (c. 6), à la fin des Assises de Jérusalem. Ce livre original rapporte la généalogie de tous les aventuriers français.

(3) Seize commissaires choisis dans les Etats de l'île achevèrent l'ouvrage le 3 de novembre 1369; il fut scellé de quatre sceaux, et déposé dans la cathédrale de Nicosie. V oyez la Préface des Assises.

xi. 24

r »70 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

par Godefroi de Bouillon après la conquête de Jérusalem , maintenaient la justice et la liberté de la

constitution. Le roi présidait en personne dans la cour supérieure ou cour des barons, dont les quatre premiers étaient le prince de Galilée , le seigneur de Sidou et de (lésarée, l<'s comtes de JatFa et de Tripoli, auxquels se joignait peut-être le connétable ou maréchal (?) : ils étaient tous pairs , et juges les uns des autres ; mais tous les nobles dont les terres relevaient immédiatement de la couronne , pouvaient et devaient siéger dans la cour du roi , et ils exerçaient la même juridiction dans l'assemblée de leurs feudataircs. La relation du vassal avec son seigneur était honorable et volontaire : l'un devait le respect à son protecteur, et l'autre la protection à son inférieur: mais ils s'engageaient mutuellement leur foi, et des deux cotés l'obligation pouvait être suspendue par la négligence ou annulée par l'injure. Le clergé avait usurpé la juridiction sur les mariages et les testamens, comme matière de religion- mais la cour suprême jugeait exclusivement toutes les affaires civiles et criminelles des nobles, la succession et la mouvance de leurs iiefs. Chaque membre était juge et gardien du droit public et particulier , et il devait servir son seigneur de sa voix et de son épée 5 mais

(1) Le circonspect Jean d'Ibelin conclut , plutôt qu'il ne l'affirme, que Tripoli est la quatrième baronnie, et annonce quelques doutes sur les droits ou les prétentions du connétable ou maréchal (c. 3a3).

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVIII. âjl

si un supérieur injuste attentait sur la liberté ou la propriété de son vassal , 1 es pairs de celui-ci devaient

soutenir ses droits par des réclamations et par les armes. Ils afîirmaient hardiment ses griefs et son innocence , exigeaient la restitution de ses terres ou de sa liberté , suspendaient en cas de déni de justice leur service personnel , délivraient leur frère de prison , et employaient tous les moyens de force pour sa défense, sans insulter directement la personne du seigneur suzerain , qui leur était toujours sacrée (i). Les avocats de la cour étaient adroits et verbeux dans leurs plaidoyers , les réponses et les répliques ; mais l'usage du combat judiciaire remplaçait souvent les preuves et les argumens. Les Assises de Jérusalem admettent dans beaucoup d'occasions cette coutume barbare, qu'ont lentement abolie les lois et les mœurs de l'Europe.

Le combat avait lieu dans toutes les causes crimi- Loi

il \ -i / . . i , , des combats

nelles ou il était question de la perte de la vie, d'un judiciaire*, membre ou de l'honneur, et dans toutes les demandes civiles dont la valeur égalait ou excédait celle

(i) « Entre seignor et homme ne n'a que la foi.... mais tant que l'homme doit à son seignor révérence en toutes choses (c. 206), tous les hommes dudit royaume sont, par ladite Assise, tenus les uns aux autres...., et en celle manière que le seignor mette main ou fasse mettre au corps ou au fié d'aucun d'yaux sans esgard et sans connoissance de court , que tous les autres doivent venir devant le seignor, etc. (c. 212). » La forme de leurs remontrances est conçue avec la noble simplicité- de la liberté.

d'un marc d'argent. Il paraît que dans les causes criminelles la demande du combat appartenait à l'accusateur, qui, excepté dans l'accusation de crime d'État , vengeait ainsi lui-même son injure personnelle ou la mort de la personne qu'il était autorisé à représenter. Mais dans toutes les accusations susceptibles de preuves, il fallait produire des témoins du fait. Dans les causes civiles , on n'accordait pas le combat comme une preuve justificative des droits du demandeur ; il était obligé de produire des témoins qui eussent ou affirmassent avoir connaissance du fait. Le combat devenait alors le privilège du défendeur, parce qu'il accusait les témoins de parjure à son préjudice, et se trouvait par conséquent dans le même cas que le demandeur en matière criminelle. Le combat ne prouvait dans ces occasions ni pour falurmative ni pour la négative, comme Ta supposé M. de Montesquieu (1); mais le droit d'offrir le combat était fondé sur celui d'obtenir par les armes le redressement d'une injure, et le combat judiciaire avait lieu d'après les principes ou les motifs qui occasionnent aujourd'hui nos duels. On n'accordait un champion qu'aux femmes et aux hommes privés d'un membre ou au-dessus de l'âge de

(1) VoyczX Esprit des lois, 1. xxvm. Durant les quarante années qui se sont écoulées depuis sa publication, aucun ouvrage n'a été plus lu et plus critiqué; et l'esprit de recherche qu'il a éveillé n'est pas une des moindres obligation? que nous ayons à son auteur.

tized by Googl

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVIII. 5j5

soixante ans. La défaite entraînait la mort de l'accusé ou de l'accusateur ou celle de son champion ou témoin -, mais dans les causes civiles , le demandeur était puni par l'infamie et par la perte de son procès, tandis que son champion ou son témoin subissait une mort ignominieuse. Dans beaucoup d'occasions , le droit d'accorder ou de défendre le combat était réservé au juge ; mais il y avait deux cas où il devenait la suite inévitable du défi : si un fidèle vassal démentait un de ses pairs qui formait des prétentions injustes sur quelques portions des domaines de leur commun seigneur , ou si un plaideur mécontent osait accuser l'honneur et l'équité des juges de la cour. Il le pouvait, mais sous la clause sévère et dangereuse de se mesurer dans le même jour avec tous les membres du tribunal , même avec ceux qui s'étaient trouvés absens au moment de la condamnation -, une seule défaite entraînait la peine de mort et l'infamie. Il est fort probable que personne ne s'avisait de tenter une épreuve qui ne laissait aucune espérance de la vMoire. Le comte de Jalfa mérite des éloges pour avoir employé son adresse dans l'Assise de Jérusalem à éluder plutôt qu'à faciliter le combat judiciaire , qu'il considère comme fondé sur les principes de l'honneur plutôt que sur ceux de la superstition (i).

(i) Pour l'intelligence de cette jurisprudence antique et obscure (c. 80-1 1 1 ), j'ai été puissamment aidé par l'amitié d'un savant lord, qui a examiné avec autant de soin que

L'institution des villes et de leurs communautés

municipales est une des principales causes qui ont contribué à affranchir les plébéiens de la tyrannie féodale; et si celles de la Palestine datent de la première croisade, on peut les classer parmi les plus anciennes du monde latin. Un grand nombre de pèlerins avaient cherché sous les bannières de la croix un refuge contre le pouvoir de leurs seigneurs ; la politique engagea les princes français à tâcher de les retenir en leur assurant les droits et les privilèges de citoyens libres. L'Assise de Jérusalem déclare formellement qu'après avoir institué pour les chevaliers et les barons une cour de pairs, dans laquelle Godefroi de Bouillon présidait lui-même , il avait établi un second tribunal où il était représenté par son vicomte. La juridiction de cette cour inférieure s'étendait sur toute la bourgeoisie du royaume. Elle était composée d'un nombre choisi des citoyens les plus honorables et les plus prudens, qui faisaient serment de juger conformément aux lois toutes les affaires relatives aux actions ou à ïa fortune de leurs égaux (1). Les rois et leurs grands vassaux, à mesure

de lumières l'histoire philosophique des lois. Ses travaux pourront enriehir un jour ln postérité; mais le mérite <lu juge et de l'orateur ne peut être senti que par ses contemporains.

(1) Le règne de Louis le Gros, qui est regardé comme l'auteur de cette institution en France , ne commença que neuf ans après le règne de Godefroi(A. D. 11 08), Assises ( c. 2-324). y D y ez i relativement à son origine et à ses effets,

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVIII. 5j5

qu'ils s'établirent dans de nouvelles conquêtes, y suivirent l'exemple de Jérusalem -, et avant la perte de la Terre-Sainte, on y comptait plus de trente de

ces corporations. Les soins du gouvernement s'étendirent à une autre classe de sujets, aux chrétiens syriens ou orientaux (i) qui gémissaient sous la tyrannie du clergé. Godefroi écouta favorablement la demande raisonnable qu'ils lui firent d'être jugés suivant leurs lois nationales. On institua pour leur usage une troisième cour dont la juridiction se bornait aux affaires qu'ils pouvaient avoir entre eux. Les membres jurés devaient être nés en Syrie, en parler la langue et en professer la religion; mais le vicomte de la ville faisait quelquefois les fonctions de président (rais en langage arabe). Les Assises de Jérusalem daignent aussi s'occuper , à une distance incommensurable des nobles, des bourgeois et des étrangers, des vilains et des esclaves, des paysans attachés à la glèbe et des captifs pris à la guerre, qu'on regardait presque également comme une propriété. Le soin de soulager ou de protéger ces infortunés paraissait indigne du législateur ; mais il s'occupe des moyens d'assurer la restitution des fugitifs, sans cependant prononcer contre eux des

les remarques judicieuses de Robertson ( Hist. de Charles- Quint, vol. i, p. 3o-36, 25i-265, édit. in-quarto).

(i) Tous les lecteurs familiers avec les historiens entendront par le peuple des Syriens les chrétiens orientaux , melchites, jacobites ou nestoriens, qui avaient tous adopte l'usage de la langue arabe.

peines afflictives. Ceux qui les avaient perdus, pouvaient les réclamer, comme des chiens ou des faucons. La valeur d'un faucon et d'un esclave était la même; mais il fallait trois esclaves ou douze bœufs pour compenser le prix d'un cheval de bataille ; et dans le siècle de la chevalerie, le prix de cet animal si supérieur aux deux autres fut évalué à trois cents pièces d'or (1).

(1) Fuyez les Assises de Jérusalem (3ro, 3n, 3 12). Ces lois furent en vigueur dans le royaume de Chypre jusqu'en i35o. Dans le même siècle, sous le règne d'Edouard i' T , je vois, d'après son livre de comptes récemment publié, que le prix d'un cheval de bataille n'était pas moins exorbitant en Angleterre.

Page 1