LIVRE PREMIER. MM
d’avantage des heureux efforts de leur génie ; mais le sort de Gioia a été encore plus cruel, car inattention ou l’ignorance des écrivains contemporains l’a privé même de la célébrité à laquelle il avait de si justes droits. Ils ne nous ont laissé aucune lumière sur sa profession, sur son caractère, sur le temps précis où il fit cette importante découverte, et sur les hasards ou les observations qui l'y ont conduit. Les annales de l'esprit humain ne nous otfrent aucun événement qui ait produit de plus grands effets que cette invention, dont la connaissance nous a été cependant transmise sans aucune des circonstances propres à satisfaire la curiosité qu’elle doit naturellement exciter. Quoique l’usage de la boussole mit les Italiens en état d'exécuter avec plus de promptitude et de sécurité les petits voyages qu'ils étaient accoutumés à faire, cependant cette nouveauté n'eut pas une influence assez subite et assez générale pour exciter sur-le-champ l’esprit de découverte et décider à entreprendre des navigations hardies. Plusieurs causes concoururent à empêcher cette invention utile d'avoir tout son effet. Les hommes n’abandonnent que lentement et avec répugnance leurs anciennes habitudes : ils craignent les nouvelles tentatives et ne s’y livrent qu'avec timidité. Il est probable aussi que la jalousie de commerce engagea les Italiens à cacher aux autres nations l’heureuse découverte de leur compatriote. On n’acquit que par degrés l’art de naviguer avec la boussole en l’employant avec assez d’habileté et de précision pour inspirer une entière confiance dans sa direction. Les marins, accoutumés à ne jamais perdre de vue la terre, n’osérent pas tout d’un coup s’abandonner au milieu des mers inconnues; ainsi ce ne fut que prés de cinquante ans aprés la découverte de Gioia que les
navigateurs se hasardèrent à entrer dans des mers qu'ils n'avaient pas encore fréquentées.
Les voyages des Espagnols aux îles Fortunées ou Canaries fut la première époque où la navigation prit un essor plus hardi. Les écrivains contemporains ne nous ont point appris quelles furent les circonstances qui préparèrent la découverte de ces petites îles situées à près de cinq cents milles de la côte d'Espagne et à plus de cent cinquante milles de celles d'Afrique. Mais on sait que, vers le milieu du quatorzième siècle, les habitants des différents royaumes dont l'Espagne était composée étaient dans l'habitude de faire des excursions dans ces iles pour y piller les naturels ou les amener en esclavage. Jean de Bethencourt, baron normand, en obtint la concession de Henri Ill, roi de Castille. Brave et heureux comme étaient alors presque tous les aventuriers de son pays, il entreprit la conquête de ces îles et y réussit; sa famille en resta quelque temps en possession comme d'un fief relevant de la couronne de Castille. On prétend qu'avant celte expédition de Bethencourt, des navigateurs normands avaient déjà visité la côte d'Afrique, et s’étaient avancés fort loin vers le sud des îles Canaries ; mais ces voyages ne paraissent pas avoir été entrepris sur un plan régulier et national, ni dans la vue d'étendre la navigation ou de tenter des découvertes. C’étaient ou des excursions suggérées par cet esprit de piraterie que les Normands tenaient de leurs ancêtres, ou des entreprises de quelques négociants pour leur commerce particulier, lesquels attiraient si peu l'attention publique qu'à peine en trouve-t-on quelques traces dans les écrivains de ce temps-là. Il suffit, pour une esquisse générale du progrès des découvertes, d’indiquer cet événement, en le
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