LIVRE TROISIÈME
de j^rocès , lit pendre le malheureux monarque et les caciques de Tazeuco et de Tacuba, les deux personnes les plus qualifiées de Fempire. Les Mexicains virent avec horreur et étonnement ce supplice honteux infligé k des hommes qu'ils respectaient presque à Tëgal de leurs dieux. L'exemple de Certes et de ses principaux officiers encouragea les moindres Espagnols a commettre les plus grands excès. Nuno de Gusman en particulier, dans plusieurs expéditions qu'il commanda , déshonora un nom illustre par un grand nombre d'actions cruelles.
Une circonstance paraît avoir sauvé les Mexicains de rentière destruction que les Espagnols avaient portée dans les îles. Les premiers conquérants du Mexique n'entreprirent pas d'y fouiller les mines. Ils n'avaient ni les fonds pour les avances des grands travaux nécessaires pour pénétrer jusqu'à ces profondeurs oij la nature a caché les métaux précieux, ni les connaissances des procédés de métallurgie par lesquels on sépare le métal de sa mine. Ils se contentèrent de la méthode plus simple pratiquée par les Indiens de laver les terres entraînées des montagnes par les rivières et les torrents, el d'en retirer des grains d'or qu'on y trouve. Les riches mines de la Nouvelle-Espagne, qui ont depuis versé tant de richesses sur le globe, ne furent découvertes que plusieurs années après la conquête, vers l'an 1552, etc., et à cotte époque l'Espagne avait déjà établi au Mexique un gouvernement mieux réglé et plus humain. L'expérience, fruit des premières fautes, avait suggéré aux conquérants beaucoup de lois utiles et douces en faveur des Indiens, et quoiipi'on augmentât le nombre de ceux qui travaillaicui. aux mines, espèce de travail le plus funeste a riiomme, ils souffrirent moins de maux et moins de dé-
population que les îles n'en avaient souffert aux exploitations moins étendues, mais plus mal réglées, des premiers conquérants.
Comme on le remarque dans les nouveaux établissemonts, les dangers et les difficultés furent pour les premiers colons, tandis que les fruits de leurs travaux et de leurs succès , réservés à des temps plus tranquilles, furent recueillis par des successeurs qui avaient plus d'industrie avec moins de mérite. Les premiers historiens de l'Amérique nous parlent sans cesse des maux qu'eurent a souffrir ses conquérants et de leur extrême pauvreté. Dans la Nouvelle-Espagne leur condition devint encore plus fâcheuse par des arrangements particuliers à cette colonie.
Charles V , en nommant Cortès gouverneur , établit en même temps des commissaires indépendants de lui pour y recevoir et administrer ses revenus. Ces gens , pris dans des emplois subalternes a Madrid, se crurent appelés a un rôle de la plus grande importance 5 accoutumés aux formalités minutieuses des bureaux et remplis des idées étroites qu'ils avaient prises dans la sphère où ils s'étaient exercés jusqu'alors, ils furent très-étonnés de l'autorité dont Cortès y jouissait et ne conçurent pas combien la manière de gouverner un pays nouvellement conquis est différente de celle qu'on peut employer dans un État oiî un gouvernement tranquille et régulier est établi depuis longtemps. Ils représentèrent Cortès à la cour d'Espagne comme un ambitieux et comme un tyran, qui, se donnant un pouvoir supérieur à la loi même , aspirait à l'indépendance, et qui, par ses richesses excessives et par l'influence qu'elles lui donnaient , était en état d'exécuter les projets qu'il paraissait méditer. Ces insinuations firent
des impressions si fortes sur les ministres espagnols, presque tous formés aux affaires sous l'administration sévère et jalouse de Ferdinand , qu'ils oublièrent tous les services de Cortès et les travaux excessifs auxquels il venait de se livrer en conduisant lui-même une expédition dans laquelle il s'était avancé du lac de Mexico a l'extrémité occidentale du pays de Honduras. Ils firent bientôt passer leurs soupçons dans l'esprit de leur maître, et déterminèrent Charles a envoyer au Mexique le licencié Paul de Léon, pourvu d'amples pouvoirs, pour rechercher la conduite de Cortès et même pour le faire arrêter et l'envoyer prisonnier en Espagne , s'il le trouvait coupable. La mort soudaine de Paul de Léon, peu de jours après son arrivée dans la Nouvelle-Espagne, empêcha l'exécution de ces ordres -, mais, comme ils étaient connus, Cortès fut vivement blessé de cette ingratitude pour des services les plus grands qu'un roi d'Espagne eût jamais reçus d'aucun de ses sujets.
11 travailla cependant a regagner la confiance de son souverain et à conserver sa place ^ mais tous les Espagnols employés par le gouvernement dans la Nouvelle-Espagne étaient autant d'espions de sa conduite et donnaient les interprétations les plus malignes et les plus défavorables a toutes ses actions. Les craintes de Charles et de ses ministres redoublèrent. On forma une nouvelle commission revêtue de pouvoirs plus étendus et l'on prit différentes précautions pour prévenir ou punir la résistance de Cortès s'il avait l'audace de manquer a la fidélité d'un sujet. Cortès, en voyant se former l'orage qui le menaçait, éprouva toutes les émotions violentes naturelles à un homme qui a l'âme fière , et qui , au lieu de la reconnaissance qu'on lui doit, reçoit un indigne traitement.
Mais, quoique quelques-uns de ses compagnons les plus déterminés le pressassent de faire valoir la justice de sa cause contre une patrie ingrate et de saisir d'une main hardie le pouvoir que de bas courtisans l'accusaient de convoiter, il demeura si bien maître de lui-même, ou fut retenu si fortement par des sentiments de fidélité pour son souverain, qu'il rejeta ces dangereux conseils, et prit le seul moyen qui lui restât pour conserver sa dignité sans s'écarter de son devoir. 11 résolut de ne pas s'exposer a la honte de se voir appelé en jugement dans un pays qui avait été le théâtre de sa gloire et de ses triomphes , et au lieu d'attendre l'arrivée des juges qu'on envoyait, il se rendit sans délai en Espagne pour y confier sa cause et sa personne a la justice et a la générosité de son souverain.
Certes parut dans sa patrie avec un éclat convenable au conquérant d'un royaume. Il avait apporté avec lui une grande partie de ses richesses, beaucoup de bijoux et d'ornements de grand prix , et différentes productions de la Nouvelle-Espagne. Il était accompagné par quelques Mexicains du premier rang et par les plus considérables de ses officiers. Son arrivée dissipa en un moment tous les soupçons et toutes les craintes. L'empereur, ne voyant plus rien à redouter des desseins qu'on prétait a Certes, le reçut comme un sujet fidèle qui se présentait a son maître en se reposant sur son innocence , et a qui la grandeur de ses services donnait des droits aux plus hautes distinctions. On lui accorda le titre de marquis del Valle de Guaxaca et la propriété d'un grand territoire dans la Nouvelle-Espagne ^ et comme ses manières étaient polies, quoiqu'il eût passé sa vie au milieu d'aventuriers grossiers et sans éducation, l'empereur l'admit dans sa familiarité