‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les EspagnolsChapitre 155 sur 187 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

et Almagro n'osèrent tenter d'envahir un pays si peuplé avec une poignée d'hommes affaiblis par la fatigue et les maladies. Ils se retirèrent a la petite île de Gallo, où Pizarre demeura avec une partie des troupes, tandis que son associé retourna k Panama dans l'espérance d'en ramener un renfort assez considérable pour prendre possession des riches pays dont l'existence n'était plus douteuse a leurs yeux.

Quelques-uns des aventuriers , moins entreprenants et moins hardis que leurs chefs, avaient envoyé secrètement a leurs amis de Panama des relations lamentables de leurs souffrances et de leurs pertes. Almsgro fut mal reçu de Pedro de Los Rios, qui avait succédé a Pedrarias. Après avoir pesé la chose avec celte prudence froide et flegmatique , qui paraît la première des vertus aux hommes incapables de concevoir et d'exécuter de grands desseins, il conclut qu'une expédition qui entraînait une perle si grande d'hommes ne pouvait être que funeste à une colonie naissante et faible. Non-seulement il défendit qu'on fit de nouvelles levées, mais il dépêcha un bâtiment pour ramener Pizarre et ses compagnons de l'île de Gallo. Almagro et de Luque, très-mécontents de ces mesures qu'ils n'avaient pu prévenir et auxquelles ils n'osaient s'opposer , trouvèrent moyen de faire savoir a Pizarre leurs sentiments et l'exhortèrent h ne point abandonner une entreprise sur laquelle toutes leurs espérances étaient fondées , et qui était leur unique ressource pour rétablir leur réputation et leur fortune, qui avaient déjà reçu l'une et l'autre une fâcheuse atteinte. Pizarre, avec l'inflexible obstination qui faisait son caractère , n'avait pas besoin d'être excité a persévérer dans l'exécution de son projet: il refusa nettement d'obéir aux ordres du gouverneur de

Panama et employa toute son adresse et toute son éloquence pour engager ses compagnons a ne pas le quitter. Mais le souvenir des maux qu'ils avaient soufferts était si récent dans leur mémoire , et la pensée de revoir leurs familles et leurs amis après une si longue absence se présentait d'une manière si séduisante a leur esprit, que Pizarre ayant tiré avec son épée une ligne au delà de laquelle ceux qui voudraient retourner a Panama devaient passer, il n'y eut que treize de ses anciens soldats qui eurent le courage de rester avec lui.

Ce petit nombre d'hommes déterminés , dont les historiens espagnols ont conservé les noms avec les éloges qu'ils méritent et a qui l'Espagne est redevable de ses plus belles possessions en Amérique, s'établirent dans l'île de la Gorgonne. Cette île , plus éloignée de la côte que l'île de Gallo et tout a fait inhabitée, leur parut une retraite sûre où ils pourraient attendre avec plus de tranquillité les secours que leurs associés devaient leur procurer. Almagro et de Luque ne les servirent pas avec négligence et avec froideur , et leurs importunités furent secondées par la voix de toute la colonie. On criait qu'il était honteux d'abandonner de braves gens engagés dans une entreprise utile et glorieuse k la nation , k qui on ne pouvait reprocher que l'excès de leur zèle et de leur courage, et de les laisser périr comme des criminels dans une île déserte. Vaincu par les plaintes et les sollicitations, le gouverneur consentit enfin a envoyer un petit vaisseau à la Gorgonne ^ mais, afin qu'il ne semblât pas encourager Pizarre a aucune entreprise nouvelle, il ne laissa passer dans ce bâtiment que des hommes de mer.

Pizarre et ses compagnons avaient passé cinq mois dans cette île, connue pour l'endroit le plus malsain dç

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