LIVRE QUATRIEiME
gnement des lieux d'où il fallait rapporter qui en était la cause. Mais ces amas d'or, mis continuellement sous les yeux des soldats , irritaient tellement leur cupidité, qu'il devenait impossible de contenir plus longtemps Fimpatience qu'ils avaient de s'en mettre en possession. On fit fondre tous les vases et ustensiles , excepté quelques pièces d'un travail curieux qu'on réserva pour le roi d'Espagne. Après avoir mis k part le cinquième dû a la couronne et cent mille pesos, destinés aux soldats qui étaient arrivés avec Almagro, il resta un million cinq cent vingthuit mille cinq cents pesos a partager entre Pizarre et ses compagnons. Le jour de la fête de saint Jacques , patron de l'Espagne , fut choisi pour la répartition de cette somme immense, et dans la manière dont elle se fit on reconnaît bien ce bizarre mélange de fanatisme et de rapacité que j'ai eu plus d'une fois déjà l'occasion de faire observer comme un des traits les plus frappants des conquérants du Nouveau-Monde. Assemblés pour se partager les dépouilles d'un peuple innocent, arrachées par la fourbe , la violence et la cruauté , ils commencèrent par invoquer solennellement le nom de Dieu , et par demander les lumières du ciel pour faire la distribution de ces fruits d'iniquité. Chaque cavalier eut pour sa part huit mille pesos , somme équivalant en ce temps-là à autant de livres sterlings du nôtre ^ et chaque fantassin quatre mille. Les parts de Pizarre et de ses officiers furent proportionnées k leurs rangs.
L'histoire n'offre aucun autre exemple d'une fortune si subite acquise par le service militaire , et jamais un si grand butin ne fut partagé par un si petit nombre de soldats. Plusieurs d'entre eux , se voyant récompensés de leurs travaux au delà leurs espérances , furent si im-
patients de se retirer des dangers et des fatigues de la guerre pour passer le reste de leurs jours dans leur pa^ trie , qu'ils demandèrent leur congé a grands cris et avec importunité. Pizarre, voyant bien qu'il ne pouvait plus attendre de ceux qui étaient ainsi disposés , ni courage dans les combats, ni patience dans les travaux, convaincu d'ailleurs que partout où ils iraient le spectacle de leur richesse engagerait d'autres aventuriers plus pauvres et plus hardis a venir se ranger sous ses drapeaux , leur accorda leur demande sans difficulté et permit a plus de soixante d'entre eux d'accompagner en Espagne son frère Ferdinand , qu'il y envoyait pour porter a l'empereur la relation de ses victoires et les présents qu'il lui destinait. L'Inca, après le partage de sa rançon entre les Espa^ gnols , les somma d'accomplir la promesse qu'on lui avait faite de le mettre en liberté ; mais rien n'était plus éloigné de la pensée de Pizarre. En faisant la guerre dans le Nouveau-Monde, il s'était accoutumé, comme tous ses compatriotes, a regarder les Américains comme des êtres d'une espèce inférieure qui ne méritaient pas le nom d'hommes et n'en avaient pas les droits. Dans sa convention avec Atahualpa il n'avait eu d'autre objet que d'amuser son prisonnier, afin que l'espoir de recouvrer sa liberté l'engageât a lui prêter son autorité pour re^ cueillir les richesses de son royaume. Après avoir réussi dans ce projet , il ne tint aucun compte de ce qu'il avait promis, et tandis que ce prince crédule espérait de re^ monter bientôt sur son trône , Pizarre avait secrètement résolu de lui ôter la vie. Plusieurs circonstances semblent l'avoir déterminé à commettre ce forfait, un des plus criminels et des plus atroces dont les Espagnols se soient souillés dans la conquête de l'Amérique.