LIVRE QUATRIÈME
donl la condition principale fut qu'Almagro tenterait la conquête du Chili et que , s'il n'y trouvait pas un établissement digne de lui, Pizarre, pour Tindemniser, lui céderait une partie du Pérou.
Dès que cette affaire importante fut terminée , Pizarre revint dans les provinces voisines de la mer , et comme il jouissait alors d'une tranquillité qui n'était troublée par aucun ennemi, ni espagnol ni indien, il s'occupa, avec l'ardeur et la constance qui distinguent son caractère , k établir un gouvernement régulier dans les vastes pays soumis k son autorité. Quoique son éducation le rendît incapable de toute recherche sur les principes de la police intérieure, et que le genre de vie qu'il avait mené jusquelà parût peu compatible avec l'ordre que demande l'administration , sa sagacité naturelle suppléa aux lumières et a l'expérience. Il partagea le pays en différents districts, et il établit des magistrats dans chacun. Il fit des règlements sur l'administration de la justice , la perception des impôts , le travail des mines et le traitement des Indiens. Ses lois furent simples et n'avaient pour objet que la prospérité publique.
Mais , quoiqu'il proportionnât son plan a l'état de faiblesse où était sa colonie naissante , son esprit étendu se portait vers l'avenir. Il se considérait lui-même comme le fondateur d'un grand empire, et délibéra longtemps avec beaucoup de sollicitude sur le lieu où il placerait le siège du gouvernement. Cuzco , la résidence des Incas , était située dans un coin de l'empire a plus de quatre cents milles de la mer, et plus éloignée encore de Quito, province dont l'importance lui paraissait extrême. Le Pérou n'avait aucun autre établissement qui méritât le nom de ville et qui pût déterminer les Espagnols a y fixer leur
séjour. Mais en parcourant le pays, Pizarre avait été frappé de la beauté et de la fertilité de la vallée de Rimac, une des plus étendues et des mieux cultivées du Pérou. Ce fut sur les bords d^une petite rivière, du même nom (|ue la vallée qu'elle arrose et qu'elle enrichit, à six milles de Callao , le havre le plus commode de l'océan Pacifique, qu'il établit le chef-lieu de son gouvernement. Il lui donna le nom de ville des Trois-Rois^ parce qu'il en posa la première pierre au temps où l'Église célèbre la fête de l'Epiphanie. Ce nom se conserve encore en Espagne dans tous les actes publics ; mais la ville est plus connue par les étrangers sous celui de Lima, mot corrompu de l'ancien nom de la vallée où elle est située. Par les soins de Pizarre , les bâtiments s'élevèrent avec tant de prompti* tude qu'on vit bientôt une ville-, un palais magnifique pour le gouverneur, et des maisons solidement construites pour ses principaux officiers annoncèrent dès lors sa future grandeur.
En conséquence de sa convention avec Pizarre , Almagro se mit en marche pour le Chili. Comme il possédait au plus haut degré les qualités qui attirent surtout l'admiration du soldat, une libéralité sans bornes et un courage intrépide, cinq cent soixante-dix hommes se rangèrent sous ses drapeaux. C'était le plus grand corps d'Européens qui eût été assemblé jusqu'alors au Pérou* L'impatience de terminer promptement son expédition ou l'habitude de supporter tous les travaux et de braver tous les dangers, habitude commune a tous les Espagnols qui avaient servi quelque temps en Amérique , détermina Almagio a traverser les montagnes au lieu de s'avancer par le pays plat le long de la côte. Le chemin était en effet plus court , mais presque impraticable. Dans cette