‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les EspagnolsChapitre 45 sur 187 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

lui, la sonde et tous les autres instruments d'observation étaient sans cesse entre ses mains. D'après l'exemple des navigateurs portugais, il était attentif au mouvement des marées, a la direction des courants, au vol des oiseaux ^ il observait les poissons, les plantes marines et tous les corps flottants sur la mer, et il recueillait dans un journal toutes ses remarques avec une exactitude scrupuleuse. Ses équipages, accoutumés seulement a des voyages trèscourts , ne pouvaient manquer de s'effrayer a mesure qu'ils s'éloignaient davantage des terres. Colomb s'efforça de leur cacher une partie du chemin qu'ils faisaient. Dans cette vue, quoique le deuxième jour après leur départ de Gomera ils eussent fait dix-huit lieues, Colomb ne leur en compta que quinze et employa constamment le même artifice. Le 14 septembre la petite flotte se trouvait a plus de deux cents lieues a Touest des îles Canaries , plus loin de terre qu'aucun vaisseau espagnol n'avait été jusqu'alors. La nos navigateurs furent frappés d'un phénomène aussi étonnant que nouveau pour eux. L'aiguille aimantée ne se dirigeait plus exactement a l'étoile polaire, mais a un degré plus ouest : différence qui croissait a mesure qu'ils avançaient. Cet effet, aujourd'hui familier, quoique sa cause soit demeurée parmi les mystères de la nature que l'homme n'a pas encore expliqués, remplit de terreur les compagnons de Colomb. Ils se voyaient perdus dans un océan inconnu et sans bornes , loin de toutes les routes fréquentées. La les lois de la nature semblaient s'altérer, elle seul guide qu'elle leur eût donné allait leur manquer tout a fait. Colomb, avec autant de présence d'esprit que d'adresse, inventa sur-le-champ une explication de ce phénomène, qui, sans le contenter lui-même, parut si plausible a

ses gens que leurs murmures s^apaisèrent et leur crainte se dissipa.

11 continua de porter droit a l'ouest, a peu près sous la latitude des Canaries. En suivant cette route, il trouva les vents alizés, qui souillent constamment de l'est a l'ouest entre les tropiques et sous quelques degrés de latitude en dehors. Ces vents, toujours fixes, le poussèrent avec une rapidité si soutenue qu'il fut rarement nécessaire d'employer la voile. A environ quatre cents lieues des Canaries , il trouva la mer si couverte de plantes qu'elle ressemblait a une prairie d'une vaste étendue, et elles étaient en quelques endroits si épaisses que la marche du vaisseau en était retardée. Les inquiétudes et les alarmes recommencèrent de nouveau. Les matelots imaginèrent qu'ils étaient arrivés aux dernières bornes de l'Océan navigable, que ces herbes épaisses allaient les empêcher de pénétrer plus avant, qu'elles cachaient des écueils dangereux ou une grande étendue de terres submergées. Colomb s'efforça de leur persuader que l'objet qui les effrayait devait plutôt les encourager, comme étant le signe du voisinage de quelque terre. En même temps un vent frais les dégagea de ces herbes. On vit plusieurs oiseaux voltiger autour du vaisseau et diriger leur vol vers l'ouest. La troupe abattue reprit courage et conçut quelque espérance.

Le premier octobre , l'amiral se trouva , selon son estime, a sept cent soixante-dix lieues à l'ouest des Canaries ^ mais, de peur que ses compagnons ne tussent effrayés de l'étendue du chemin qu'ils avaient déjà parcouru, il leur annonça qu'il n'y avait que cinq cent quatre-vingtquatre lieues de faites, et; heureusement pour Colomb, son propre pilote et ceux des autres vaisseaux n'étaient

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