LIVRE DEUXIÈME. !2S
sidérable, les Indiens avaient une culture si imparfaite et si strictement mesurée sur leur propre consommation, qu^il ne leur était pas possible de fournir à la subsistance de ces nouveaux hôtes. Indolents et sans activité, d^un tempérament naturellement faible et énervé, ils se contentaient d'une très-petite quantité de nourriture. Une poignée de maïs, un petit morceau d'un pain insipide fait avec la cassave, suffisaient pour nourrir des hommes dont les forces n'étaient épuisées ni par les travaux du corps, ni par ceux de Fesprit. Les Espagnols, quoiqu'un des peuples de l'Europe les plus sobres, leur semblaient voraces a l'excès. Ces pauvres gens, voyant qu'un Espagnol consommait la nourriture de plusieurs Indiens, les regardaient comme des hommes insatiables, et supposaient qu'ils avaient abandonné leur patrie parce qu'elle ne fournissait pas de quoi satisfaire leur faim immodérée, et (prils étaient venus parmi eux pour y chercher a subsister. En môme temps que le soin de leur propre conservation faisait désirer aux insulaires le départ de ces hôtes incommodes qui consommaient en si peu de temps le petit fonds de leurs provisions, les injures qu'ils en recevaient tous les jours ajoutaient a leur impatience^ mais, après avoir attendu inutilement le départ des Espagnols, ils conçurent que pour éloigner la destruction dont ils étaient menacés soit par la famine, soit par les exactions de leurs tyrans, il leur était nécessaire de ranimer leur courage, de les attaquer avec toutes leurs forces réunies et de les chasser de rétablissement qu'ils avaient formé par la violence.
Telles étaient les dispositions générales des Indiens lorsque Colomb revint a Isabelle. Désespérés des injustices et des outrages qu'ils éprouvaient de la part des
Espagnols et enflammés d'une rage dont leur caractère doux et patient ne paraissait pas susceptible , ils n'attendaient qu'un signal de leur chef pour tomber tous a la fois sur la colonie. Les Espagnols qui s'écartaient étaient souvent surpris et ne revenaient plus. La crainte du danger réunit enfin les esprits et rétablit l'autorité de Colomb. On ne vit de salut que dans une entière confiance en sa sagesse. Il devenait nécessaire de recourir aux armes contre les Indiens, ce que Colomb avait évité jusqu'alors avec le plus grand soin : quelque inégal que pût paraître le combat entre les habitants du Nouveau-Monde, nus, armés seulement de massues, de bâtons noircis au feu , de sabres de bois , de frondes , de flèches dont la pointe était d'os de poissons, et des Européens accoutumés a la discipline et pourvus de tous les instruments de destruction connus alors en Europe , la situation des Espagnols n'élait pourtant pas sans danger. La prodigieuse supériorité du nombre des Indiens compensait beaucoup d'avantages. Une poignée d'hommes avait a se défendre contre toute une nation. Un événement malheureux ou un simple délai, si le sort des armes ne décidait pas la guerre sur-le-champ, pouvaient devenir également funestes. Colomb, convaincu que tout dépendait de la vigueur et de la rapidité de ses opérations, assembla tout de suite ses troupes. Elles étaient réduites à un trèspetit nombre-, les maladies causées par la chaleur et l'humidité du pays avaient fait de grands ravages. L'expérience n'avait pas encore monlré aux Européens les remèdes du mal, ni les précautions nécessaires pour s'en garantir. Les deux tiers des premiers aventuriers étaient morts, et plusieurs de ceux qui restaient étaient incapables de service. Le corps de troupes qui entra en cam-