‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les EspagnolsChapitre 79 sur 187 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

sonnier avec respect et lui offrit de lui faire ôler les fers dont il était si injustement chargé. « Non, répliqua Colomb avec une généreuse indignation , je porte ces fers par Tordre du roi et de la reine, j'obéirai à ce commandement comme a tous ceux que j'ai reçus d'eux. Leur volonté m'a dépouillé de ma liberté, leur volonté seule peut me la rendre. )>

Heureusement le voyage fut court. Aussitôt que Ferdinand et Isabelle apprirent que Colomb était amené prisonnier, ils conçurent quelle impression universelle de surprise cet événement allait produire , et combien leur réputation en souffrirait. Toute l'Europe devait être révoltée de voir traiter avec cette indignité un homme qui avait exécuté de si grandes choses. On se récrierait contre l'injustice d'une nation a qui il avait rendu tant de services et contre l'ingratitude des souverains dont il avait illustré le règne. Honteux de leur propre conduite, ils s'empressèrent non-seulement de lui faire quelque réparation d'une si cruelle injure, mais encore d'effacer la tache que cette injustice imprimait à leur réputation ^ ils donnèrent sur-le-champ ordre de mettre Colomb en liberté, l'invitèrent a venir a la cour et lui envoyèrent de l'argent pour y paraître d'une manière convenable a son rang. En se présentant , Colomb se jeta à leurs pieds. Il demeura quelque temps dans le silence, les divers sentiments qui l'agitaient ne lui permettant pas de proférer une parole. Enfin il se remit de son trouble et justifia sa conduite par un long discours où il produisit les preuves les plus satisfaisantes de son innocence , de sa droiture et de la fureur de ses ennemis, qui, non contents d'avoir ruiné sa fortune , travaillaient a lui enlever les seuls biens qui lui restassent, son honneur et sa réputation. Ferdinand

le traita avec politesse et Isabelle avec une sorte de tendresse et de respect. Ils témoignèrent tous deux leur chagrin de ce qui était arrivé, protestèrent qu'on avait agi contre leurs intentions, et promirent a Colomb pour l'avenir leur bienveillance et leur protection. Us destituèrent sur-le-champ Bovadilla de son emploi, alin d'écarter le soupçon qu'ils eussent pu favoriser ses violences ; mais ils ne rendirent pas a Colomb les droits et les privilèges attachés au titre de vice-roi des pays qu'il avait découverts. En voulant paraître venger Colomb , ils nourrissaient encore cette misérable jalousie d'autorité qui les avait portés a revêtir Bovadilla du pouvoir de traiter si cruellement un grand homme. Ils craignirent de se confier a celui à qui ils devaient tout, et le retenant a la cour sous divers prétextes, ils nommèrent au gouvernement d'Hispaniola Nicolas d'Ovando, chevalier de Tordre militaire d'Alcantara.

Colomb fut vivement frappé de ce nouveau coup qui lui était porté par des mains qui semblaient s'employer a guérir ses anciennes blessures. Les grandes âmes sont aisément blessées des soupçons qu'on jette sur leur droiture, et s'irritent de tout ce qui porte l'apparence du mépris. L'amiral éprouvait ces deux genres d'insulte de la part des Espagnols, et la bassesse de leur conduite k son égard l'aigrit à un tel point qu'il ne put pas cacher davantage son ressentiment. Partout où il allait, il portait avec lui, comme un monument de leur ingratitude, les fers dont il avait été chargé-, il les avait toujours suspendus dans sa chambre, et il voulut qu'à sa mort on les ensevelît avec lui dans son cercueil.

Le zèle des découvertes ne s'éteignait cependant pas, malgré l'indigne traitement qu'éprouvait l'homme qui le

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