LIVRE DEUXIÈME
de méconnaître les services. Sans vouloir récompenser Colomb, ils connaissaient son mérite, et l'expérience qu'ils avaient faite de ses talents et de sa conduite était pour eux une raison suffisante de prendre confiance en ses nouvelles conjectures , et d'espérer qu'elles se réaliseraient. Une dernière considération très-puissante se joignit a celles-lb. La flotte portugaise conduite par Cabrai venait d'arriver des Indes, et la richesse de ses retours donnait aux Européens des idées plus justes que celles qu'ils avaient pu avoir jusqu'alors de la richesse et de la fertilité de ces régions. Les Portugais avaient été plus heureux dans leurs découvertes que les Espagnols. Les pays auxquels ils venaient de s'ouvrir un chemin étaient florissants par l'industrie et les arts. Le commerce y était établi depuis longtemps et porté plus loin qu'en aucune contrée. Les Portugais, dès leurs premiers voyages, purent en rapporter des marchandises précieuses et recherchées , et faire , en les vendant en Europe , des profits aussi prompts que considérables. Lisbonne devenait le centre du commerce et de la richesse, tandis que l'Espagne n'avait que la perspective des avantages éloignés qu'elle pouvait retirer un jour des Indes occidentales. Rien ne pouvait donc être plus agréable aux Espagnols que l'ofl're que leur faisait Colomb de les conduire en Orient par une route qu'on imaginait devoir être plus courte et moins dangereuse que celle des Portugais. Ferdinand même, séduit par cette espérance, montra beaucoup d'ardeur pour l'exécution de ce projet.
Malgré les avantages que la nation pouvait attendre de cette entreprise, Colomb ne put cependant obtenir que quatre petits bâtiments, dont les plus grands n'étaient pas de plus de soixante-dix tonneaux. Accoutumé k braver
le daiig^er et a tenter de grandes choses avec de faibles moyens, il n'hésita pas k accepter le commandement de cette misérable escadre. Son frère Barthélemi et Ferdinand son second fils l'accompagnèrent. Il partit de Cadix le 9 de mai, et toucha, comme il faisait toujours, aux Canaries. De Ik, il se proposait de faire voile directement vers le continent de l'Amérique ^ mais son grand bateau marchait si mal et était en si mauvais état qu'il fut forcé de toucher a Hispaniola, dans l'espérance qu'il pourrait réchanger avec quelqu'un des vaisseaux de la flotte qui avait transporté Ovando. A son arrivée a la rade de Saint-Domingue , il trouva dix-huit de ces vaisseaux déjà chargés et sur le point de partir pour l'Espagne. Colomb instruisit le gouverneur de Tobjet de son voyage et de l'accident qui l'avait obligé de changer de route , et il lui demanda la permission d'entrer dans le havre , non-seulement pour pouvoir négocier réchange de son vaisseau , mais encore pour s'y mettre en sûreté contre un ouragan violent dont il prévoyait les approches par diflerenls pronostics que son expérience et sa sagacité lui avaient appris à reconnaître. 11 conseillait en même temps au gouvei^neur de différer de quelques jours le départ de la flotte pour l'Espagne. Ovando rejela sa demande et méprisa son conseil. Dans une circonstance où la seule humanité aurait ofl'ert un asile a un étranger, on refusa a Colomb Vabord d'un pays dont on lui devait la possession et même la connaissance. Ses avis salutaires» qu'on pouvait suivre sans aucun inconvénient, furent regardés comme les songes d'un visionnaire qui avait l'arrogance de faire le prophète , en annonçant d'avance un événement hors de la portée de la prévoyance humaine. La flotte mit a la voile. La nuit suivante l'ouragan se déclara