‹ Histoire de la dentelleChapitre 94 sur 108 · BELGIQUE · texte numérisé non relu

BELGIQUE

En Belgique , tous les genres ne cessent de progresser, comme l'attestent les beaux produits exposés à Paris. Bruxelles est toujours au premier rang et mérite bien sa renommée pour la perfection, la richesse, la beauté de ses points. On y fait aujourd'hui le point gazé, appelé souvent, mais à tort, point de Venise (1 ).

Le point gazé est composé de fleurs en point à l'aiguille sur un fond à mailles fines, presque rondes, fait à la main, appelé fond gaze. Cette dentelle ressemble un peu au point d'Alençon, dont elle imite les nuances et la richesse des jours; mais elle

(l) Ce nom de point de Venise est tout à fait de fantaisie; le point gazé ne ressemble à aucun des anciens points de Venise.

est moins travaillée, et par suite beaucoup moins solide. Souvent on y mélange des fleurs à l'aiguille avec des fleurs aux fuseaux, toujours réunies par le réseau du fond gaze. Ce mélange est ce que Ton désigne surtout par l'appellation erronée de point de Venise.

L'application sur tulle est toujours la dentelle de Bruxelles par excellence : c'est celle dont il se produit le plus en Belgique. On l'a beaucoup améliorée en y mélangeant, comme dans les points gazés, des fleurs à l'aiguille avec des fleurs en point plat aux fuseaux. Ce mélange permet d'obtenir des effets qui contribuent notablement à la beauté du dessin et à sa valeur artistique.

La malines, la plus jolie des dentelles légères, commence à reconquérir sa vogue perdue depuis déjà bien des années. Il est difficile de s'expliquer pourquoi la mode , si avide de variété , repoussait depuis longtemps un ornement si joli.

La valenciennes est plus en faveur que jamais; il est vrai qu'elle réunit toutes les qualités désirables : elle est solide autant qu'élégante et légère, et on la fait aujourd'hui d'une richesse, d'une variété, d'une perfection de dessin sans égales. La valenciennes d'Ypres, à maille carrée, est la plus recherchée; ses charmants dessins au toilé si fin, si serré, s'enlèvent admirablement sur le fond clair de son léger réseau. Bruges, Gand et Courtray font également de belles valenciennes; Courtray est bien près d'égaler Ypres.

La dentelle blanche est tout à fait abandonnée à Grammont, où Ton ne fait plus que des dentelles de soie noires, genre Chantilly, mais sous tous les rapports inférieures aux dentelles françaises. La maille des dentelles de Grammont est grosse, et, dans les dessins, on évite toute difficulté d'exécution; mais ils sont bien choisis et produisent de l'effet. On s'attache à imiter, dans la me-

sure possible, les plus belles dentelles, de Bayeux; le travail est soigné et les prix relativement sont très-bas; de là un succès croissant ; depuis une dizaine d'années, Grammont a quintuplé sa fabrication et fournit à une exportation qui embrasse notamment la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre et F Amérique.

On fait à Bruges de la guipure analogue à celle d'Honiton, qu'on a d'abord nommée dentelle duchesse, puis guipure des Flandres et guipure de Bruges. C'est une des plus jolies dentelles qu'on puisse voir; elle est blanche et se compose de fleurs tissées au fuseau et rattachées entre elles par des barrettes à picot. Les dessins en sont plus larges, moins délicats, moins fins cle tissu que ceux du point d'Honiton, mais le prix aussi en est bien moins élevé. Cette charmante dentelle est l'imitation d'une guipure du dix-septième siècle, mais perfectionnée et rajeunie.

En France , la manufacture de la dentelle tend à s'agglomérer en trois principaux groupes : le Calvados, les Vosges et F Auvergne. Chantilly a cessé de fabriquer, le voisinage de Paris rendant la main-d'œuvre trop chère; les plus belles dentelles de ce nom se font maintenant à Bayeux. Alençon est en dehors de ces groupes; mais c'est aujourd'hui à Bayeux aussi que se fait le plus beau point d' Alençon. Depuis douze ans, les perfectionnements sont continus. A l'Exposition de 1855, parmi les objets composant la collection de M. Auguste Lefébure, de Bayeux, on remarquait pour la première fois des effets de nuance et de relief dus au tissu plus ou moins serré ou plus ou moins clair des fleurs. C'était un progrès qui fut généralement apprécié; c'était aussi une idée féconde qui a porté ses fruits. Depuis lors, le point ombré ou gradué, ainsi qu'on l'appelle, se généralisa et contribua à de nouveaux et nombreux perfectionnements. L'Ex-

Dentelle moderne de Bayeux (dessin de M. A. Roussel).

position de 1867 en a donné la mesure; les fabricants de Bayeux et d'Alençon avaient rivalisé de talent et d'efforts; jamais plus belles dentelles ne s'étaient vues. La robe de point d'Alençon, entre autres, exposée par MM. Lefébure, de Bayeux, laissait loin derrière elle les robes de même dentelle tant admirées aux expositions précédentes (1). Le dessin des deux volants qui la composaient représentait, dans une partie clu bord, à l'aide du point ombré, une garniture tuyautée; cette garniture alternait avec une suite de médaillons remplis de magnifiques jours; des touffes et des branches de fougères surmontaient le bord. Le point ombré, en donnant du relief au dessin, le détache du fond et le rend plus léger; aussi, malgré l'excessive richesse de ces volants, rien n'y est trop chargé ni trop lourd; c'est une admirable œuvre d'art. On en peut dire autant du châle de dentelle noire à roses ombrées des mêmes fabricants, où le fuseau a véritablement fait l'œuvre du crayon.

MM. Lefébure font depuis quelque temps une nouvelle guipure, reproduction parfaite de la classique guipure de Venise aux reliefs en point de rose satiné , au riche fond de barrettes à picot régulier, qui fit si longtemps l'admiration universelle. On l'avait délaissée, elle avait disparu; elle vient de renaître plus belle que jamais. C'est le travail le plus achevé qu'on puisse voir. On a donné à cette nouvelle dentelle le nom de point Colbert, en l'honneur du fondateur de l'industrie des dentelles en France.

Aujourd'hui on introduit dans le même morceau, selon le but qu'on se propose, des points à l'aiguille, des points au fuseau, de la guipure de Bruges finement travaillée; on fait certaines parties du fond en réseau plus fin; on donne à certains contours beaucoup de relief. La variété toutefois n'est pas ce qu'on

(1) Ce magnifique morceau, avec les garnitures du corsage, a coûté sept années de travail à 40 ouvrières; il était du prix de 85,000 fr.

a principalement en vue; ce qu'on cherche? c'est de produire, à l'aide de ces divers éléments, un effet d'art. La perfection dù travail, la richesse et la beauté du dessin ne suffisent plus; il y faut, comme dans un tableau, du relief et de la couleur, de l'ombre et de la lumière ; il faut en un mot que l'aiguille et le fuseau rivalisent avec le crayon et le pinceau. On voit que nos fabricants artistes ont fait entrer l'industrie des dentelles dans une voie nouvelle et presque sans limites, où leur amour de Fart pourra se donner carrière ( 1 ) .

Gaen a presque renoncé aux blondes blanches qui ont fait sa renommée, ne pouvant plus lutter avec le travail mécanique qui produit aujourd'hui ces blondes. On ne fait plus à Gaen que des dentelles noires; la qualité en est excellente et les prix très-abordables : aussi l'exportation en est très-importante.

ce La fabrique de Mirecourt, dit M. Aubry (2), est réputée pour ses créations nouvelles, la variété de ses genres, et la bonne qualité de ses dentelles. » Les ouvrières, de leur côté, secondent bien la fécondité d'invention des fabricants, par la facilité avec laquelle elles rendent des dessins qui changent sans cesse. L'application genre Bruxelles que l'on fabrique à Mirecourt se perfectionne, mais lentement. La guipure de Cluny (3), 'née dans le pays, s'y est fort améliorée dans ces derniers temps; l'inventeur de cette guipure, Mme Gandillot, réussit parfaitement à reproduire d'anciennes guipures depuis longtemps abandonnées. L'une est connue sous le nom de guipure d'art; à l'autre on a donné aussi le nom de

(1) MM. Lefébure ont aussi à Destelberghe, en Belgique, une maison pour la fabrication du point plat de Bruxelles et du point gazé. Plusieurs fabricants de Paris ont également des ateliers en Belgique.

(2) Rapport du Jury international (1867).

(3) On sait que ce nom vient du musée de Cluny, où l'examen de quelque vieille dentelle a donné l'idée de la guipure moderne dont le succès a été si grand.

guipure de Venise, mais cette fois avec quelque raison. Toutes deux se font au fuseau; elles ont de grands traits de ressemblance.

Les dentelles du Puy se perfectionnent tous les jours, surtout depuis quelques années; elles ne viennent cependant comme qualité qu'après celles de Mirecourt. Cet immense groupe des dentelles de l'Auvergne, qui donne de l'ouvrage à plus de 100,000 ouvrières, offre des produits très-variés; les principaux en ce moment sont les châles, les burnous, les mantilles ou fichus Marie- Antoinette et les bandes de toute dimension en guipure de soie noire. On y fait également de la guipure blanche au fuseau, et quelques points à l'aiguille d'une grande finesse qui méritent aussi le nom de guipure de Venise. Enfin on y fait des guipures en laine cachemire de toutes les couleurs, pour orner les robes en guise de passementerie.

Les fabricants du Puy ont l'esprit très- inventif, et là aussi les dentellières sont bien douées pour l'industrie qu'elles exercent; elles ont l'intelligence de leur travail et sont toujours prêtes, quand il s'agit de passer d'un genre de produits à un autre. Les encouragements, du reste, ne leur manquent pas. Grâce au patronage éclairé de la Société agricole et commerciale du Puy, à celui du Conseil général, des récompenses leur sont décernées, et dans presque toutes les communes ont été fondés des ateliers-écoles, où les jeunes filles apprennent leur art sous des dentellières expérimentées. Cette sollicitude prépare de nouveaux progrès. Il a été créé au Puy un musée de dentelles où sont réunis des spécimens de tous les pays et de tous les temps. C'est une excellente idée ; les ouvrières, aussi bien que les artistes, y trouveront un aliment pour leur intelligence et leur imagination. Les musées d'art appliqué à l'industrie intéressent généralement, parce qu'ils sont à la portée de tous ; ils sont le meilleur des moyens pour répandre les notions artistiques parmi les populations ouvrières.

En dehors des trois grands centres de l'industrie dentellière que nous venons de passer en revue, Bailleul (Nord) occupe une place assez importante par ses valenciennes, qui ne peuvent rivaliser avec celles de Belgique , mais elles sont jolies pourtant, et le deviennent de plus en plus. Elles sont en outre très-blanches, très-solides, et d'un prix peu élevé. Arras et Lille travaillent de moins en moins.

Les dessins de presque toutes les deu telles se composent aujourd'hui de fleurs et d'arabesques, ou plutôt d'ornements ^ selon le terme en usage. Les fleurs dominent en général, et on s'attache à harmoniser ces deux éléments. Le gothique et les formes architecturales qu'on mettait partout autrefois sont aujourd'hui exclus et avec juste raison, car reproduire en dentelle les ornements d'un clocheton ou d'une tourelle, c'était assurément une erreur. Le choix du dessin , pour les articles de prix surtout , est une affaire de grande considération ; fabricants et dessinateurs confèrent longuement ; souvent on échantillonne certaines parties pour mieux juger de l'effet. La décision prise, le dessin est disposé avec des soins infinis, à l'aide d'encres de diverses couleurs, de telle sorte qu'il soit facile à l'ouvrière d'en interpréter toutes les parties dans le sens voulu.

Page 1