HISTOIRE DE LA DEKNIERE
les avoir communiquées au prince, m'a renvoyé, pour les explications, à M. le comte de Gneisenau, son chef d'état-major.
Ce dernier, en présence d'un autre général de son état-major et du comte de Nostiz, m'a répondu que, pour aujourd'hui seulement, il s'engageait à faire cesser toute attaque, à la condition qu'il ne serait pas lui-même inquiété dans ses positions, dont la droite s'étend jusqu'à la petite rivière de Bièvre, et occupe les hauteurs de Meudon et même Issy;
Que, de son côté, il laisserait la route d'Orléans par Arpajon et Fontainebleau libre pour notre mouvement vers la Loire ; qu'il désirait qu'on n'insistât pas pour conserver la grande route directe d'Orléans, parce qu'elle traversait la Bièvre, ruisseau où venait s'appuyer sa droite ; mais je crois qu'on ne tiendrait pas à rigueur sur ce point.
M. le comte Gneisenau m'a ajouté : « Au surplus, cet arrangement est en effet même contraire aux dernières instructions que nous avons reçues en réponse d'une demande d'armistice faite par le général Rapp, et qui a été refusée; celle accordée parle comte de Bubna (au duc d'Albuféra) tient à d'autres causes. » Il m'a ensuite permis de prendre lecture d'une note adressée à lord Wellington, de Munich », en date du 26 juin, signée Nesselrode et Metternich, de laquelle il suit que les hautes puissances ne veulent accorder aucune trêve avant le départ de Napoléon, et veulent que rien n'arrête la marche des opérations; qu'elles ne traiteront ni avec lui, ni avec aucun de sa famille, et que, ne voulant pas même reconnaître une autorité créée par lui, elles ne peuvent pas même reconnaître des députés nommés par des Chambres dont l'existence appartient entièrement à Napoléon. En conséquence, les députés nommés par les Chambres seront arrêtés par les généraux des avant-postes, qui leur demanderont leurs dépêches, et d'après leur contenu et leurs instructions communiquées, on verra plus tard à les entendre, s'il y a lieu; car les puissances ne traiteront avec aucun de la famille Napoléon, et ne veulent pas même reconnaître le droit qu'il s'est arrogé de se démettre en faveur de qui que ce soit.
Quant au gouvernement que voudra se donner la France , on remet plus tard à juger de ce que l'on peut appeler la volonté et le désir national en faveur de tel ou tel individu, tant il est difficile de juger maintenant du véritable vœu de la majorité de la nation.
J'ai relu cette note trois fois, et voilà, à peu de chose près, le sens de son contenu.
Pour conclure, les Prussiens feront tout arrangement qui leur lais-
1 C'est une erreur évidente. Il faut lire Mannheim.
sera la libre entrée de Paris; nos troupes pourront se retirer librement sur la Loire ; mais il importe d'arrêter toute attaque inutile, dont les chances peuvent amener des événements qu'il serait difficile d'arrêter ensuite, vu la jactance des Prussiens, grandement gonflée par leur dernier succès. Ils croient leur position militaire excellente et hors de toute attaque sérieuse; tandis qu'en restant dans cette position, ils croient plus tard, après l'arrivée des Bavarois, ou autres, nous forcer à nous rendre prisonniers de guerre.
Les Prussiens se disposent à quitter la position au Pecq sous Saint- Germain, ainsi que le pont de Chatou qu'ils ont rétabli. Ils devaient céder aujourd'hui ces positions aux Anglais.
Ce rapport donnait enfin des renseignements plus positifs que tous ceux qu'on avait pu recueillir jusque-là. Le gouvernement provisoire connaissait déjà, par une dépêche des commissaires, reçue la veille, l'existence de la note du 26 juin ; mais le duc de Wellington ne leur en avait lu que le passage relatif à la question militaire. Si menaçante que fût cette note pour les autorités existantes, il était à remarquer que le nom de Louis XVIII n'y était pas prononcé. Le contraste de cette réserve avec l'insistance marquée du duc de Wellington permettait d'espérer qu'il subsistait encore quelque dissentiment sur ce point entre l'Angleterre et les puissances continentales. D'ailleurs, en admettant même le rétablissement des Bourbons comme inévitable, c'était toujours servir la France, c'était servir le futur gouvernement, quel qu'il fût, que de préserver Paris des chances d'un assaut. On se décida donc à traiter sur cette base; c'était cruel, mais nécessaire.
La commission du gouvernement avait d'abord désigné pour cette négociation le duc de Trévise, le comte de Valmy et M. Dupont (de l'Eure) ; aucun d'eux ne voulut accepter. Alors on nomma le général Guilleminot, chef d'état-major du prince d'Eckmûhl, le comte de Bondy,
préfet du département de la Seine, et enfin le ministre même des affaires étrangères, M. Bignon, rédacteur du projet de convention qu'il s'agissait d'aller soumettre aux généraux ennemis. Tout cela se passait dans la nuit du 2 au 5 juillet. « Je cherchai, dit M. Bignon dans ses notes, différents prétextes pour me faire excuser ; cette commission me paraissait être la plus fatale, et surtout la plus pénible dont puisse être chargé un homme qui aime son pays, l'honneur de son pays î Mais il ne s'agissait plus de gloire, il s'agissait de sauver Paris, que de plus longs retards pouvaient compromettre.
» On repoussa mes refus; j'obéis! »
Au moment où MM. Bignon et de Bondy partaient pour le quartier général du prince d'Eckmùhl, où ils devaient retrouver son chef d'état-major, le général Guilleminot, qui leur était adjoint comme négociateur, on leur remit le rapport de M. de Tromelin, qui venait de rentrer à Paris; ils avaient de plus une lettre de la commission de gouvernement pour le maréchal. Les commissaires devaient lui communiquer le projet de convention préparé par M. Bignon, et recevoir de lui toutes les facilités nécessaires à l'exercice de leur mission \
La conduite de Davoust dans cette crise a donné lieu à des récriminations amères et exagérées. Tout ne fut pas irréprochable, sans doute, dans la conduite du général qui avait si bien défendu Hambourg, et qui défendit si peu Paris. 11 faut surtout oublier, pour son honneur, quelques précautions injurieuses, quelques paroles emportées contre
1 J'ai sous les yeux l'original de cette lettre, signée des cinq membres du gouvernement. La main leur tremblait visiblement dans ce moment; les signatures de Fouché, de Caulaincourt, celle même de Carnot, si ferme au bas des arrêtés de 1794, sont à peine lisibles.
le grand homme auquel il devait sa fortune. Mais il est juste de tenir compte des difficultés exceptionnelles de sa position.
Pendant les quelques jours de son commandement, le prince d'Eckmuhl, plutôt homme de guerre que politique, avait subi coup sur coup l'impulsion de tendances absolument opposées. Après avoir prêté une oreille complaisante aux insinuations royalistes ; avoir même commencé, le 27 juin, à proposer ouvertement le rappel de Louis XY11I, on l'avait vu, effrayé du mauvais effet produit sur l'armée par les proclamations royales, apposer sa signature, quoiqu'à contre-cœur, à une adresse militaire hostile aux Bourbons. Depuis ce moment, Davoust n'avait cessé d'être en butte aux tiraillements les plus pénibles: si d'un côté la jactance des Prussiens, la correspondance personnellement insolente de Blûcher, la témérité de ses manœuvres pour investir Paris, donnaient à chaque instant au prince d'Eckmuhl la tentation de livrer, lui aussi, sa bataille de Toulouse, de châtier coûte que coûte la présomption de nos vainqueurs d'un jour, de l'autre il était retenu constamment sur la pente d'une résolution extrême, par des considérations dont les Français les plus jaloux de la gloire de leur pays ne sauraient méconnaître la gravité. Sa réputation de courage était trop bien établie pour qu'on pût taxer de faiblesse son insensibilité apparente aux provocations de Blûcher; il a fallu, à quarante ans de distance, la vue perçante des politiques du National pour découvrir ce fait vraiment inédit dans l'histoire, la lâcheté du prince d'Eckmuhl ! Il n'y a ni bonne foi ni bon sens à méconnaître tout ce qu'avait de redoutable et d'accablant la responsabilité qui pesait alors sur le commandant de cette armée, suprême ressource de la France; de cette armée
dont l'immense majorité regrettait et rappelait hautement l'Empereur, mais n'aurait voulu combattre que pour lui, qu'avec lui! Tant que Napoléon fut à sa portée, lui seul aurait pu donner à la défense de Paris une impulsion suffisamment énergique, mais il ne voulait reparaître dans l'arène que par suite d'une invitation légale qui lui fit défaut, ou d'une révolution militaire dont il ne voulut pas. Sans Napoléon, il n'y avait plus ni chance de succès, ni possibilité même de combattre. Puis, quand on sut qu'il était parti, que c'était bien fini, il se fit comme un grand écroulement dans les âmes les plus vaillantes. Ceux-là même de ses lieutenants dont l'adversité avait lassé le dévouement se sentirent accablés, amoindris par cette catastrophe. L'Empereur emportait dans son exil tout ce qu'il y avait eu de grand et d'héroïque dans ses vieux compagnons de gloire ; il ne laissait derrière lui que des ombres !
Il faut le reconnaître, après la retraite définitive de Napoléon, le sacrifice de notre armée jusqu'au dernier homme, sous Paris, ne pouvait qu'empirer la situation. Eût-on même vengé momentanément le désastre de Waterloo sur les Prussiens, ce succès éphémère n'aurait fait que compromettre davantage la France. Et pourtant il était dur pour un général comme Davoust d'attacher son nom à un tel dénoûment de tant de glorieuses campagnes où il avait joué lui-même un rôle important. Enfin, si dans l'armée plus d'un courage avait failli en apprenant le départ de Napoléon, si d'autres se résignaient en frémissant, il ne manquait pas de têtes exaltées, ne voyant rien au delà d'une revanche d'un jour. Toutes ces passions en sens si divers expliquent les tergiversations de Davoust, son immobilité en présence des mouvements téméraires de Blû-
cher sur la rive gauche, mouvements dont il eût été assez facile de tirer parti dans les premiers moments ; puis l'élan belliqueux qui lance, le 1er juillet au matin, Excelmans sur deux régiments prussiens , bientôt surpris et culbutés sur la route de Versailles, puis le nouveau revirement qui arrête la poursuite, et interrompt ce dangereux succès.
Davoust n'était pas encore au bout de ces incertitudes, quand MM. Bignon et de Bondy arrivèrent à Montrouge, où se trouvait alors le général en chef. « En ce moment, dit M. Bignon, le prince d'Eckmûhl montre quelque velléité de combattre, il croit être en bonne position et pouvoir obtenir un avantage marqué, en attaquant à l'instant les ennemis. Je lui témoigne que, s'il a d'heureuses et de grandes espérances, un sentiment français me porte à ne pas le presser dans un sens contraire, et que c'est à lui de juger ce qu'il doit faire. Ce n'était pas là son compte. Il sentait le besoin d'un arrangement , il le voulait : mais pour ne pas compromettre sa popularité de la minute auprès de quelques têtes ardentes et de la foule à leurs ordres, il aurait désiré avoir la main forcée. Il monta à cheval, fit une tournée, puis, revenant au bout d'une heure, il nous dit qu'il avait envoyé un parlementaire. » Telles étaient les poignantes incertitudes des hommes de cœur mêlés à ces tristes événements, que malgré la volonté formelle et les instructions des membres du gouvernement, le ministre des affaires étrangères osait prendre sur lui de laisser un chef militaire libre d'agir dans un sens absolument opposé, d'opter entre la résignation aux plus douloureux sacrifices, ou l'élan d'une résistance désespérée.' Personne assurément ne saurait blâmer cette honorable hésitation, mais personne aussi n'osera affirmer qu'effectivement il eût mieux valu combattre.
9k HISTOIRE DE LA DERNIÈRE
Ce fut le général Revest, chef d'état-major du général Yandamme, qui fut chargé d'annoncer aux Prussiens la mission des nouveaux commissaires français, et, par une singulière coïncidence, le général prussien auquel parvint çetfe proposition était précisément ce même Zieten, auquel avait été portée, huit jours auparavant, la première proposition d'armistice aux environs de Laon. Nous avons cité précédemment la réponse peu courtoise de Zieten à cette première démarche ; celle qu'il fit au chef d'état-major de Vandamme n'était guère plus favorable ni plus polie. La voici fidèlement transcrite sur l'original:
Monsieur le général ,
M. le général Revest m'a communiqué verbalement que vous demandiez une armistice pour traiter la reddition de la ville. En conséquence, je viens vous déclarer que je ne suis nullement autorisé d'accepter une armistice; je n'ose même point annoncer cette demande à Son Altesse le maréchal Blïicher. Mais, cependant, si les députés du gouvernement déclarent à mon aide de camp, le comte Westphalen, qu'ils veulent rendre encore aujourd'hui la ville et que l'armée française teut se rendre, j'accepterai une suspension d'armes. J'en ferai part à Son Altesse le maréchal pour traiter sur les autres articles.
Je demande que les trois députés du gouvernement restent aux avant -postes français, et prie d'attendre la réponse du maréchal Blùcher \
Agréez, etc.
Le lieutenant général, de Zieten.
1 Tout ce dernier paragraphe, qui modifie et contredit même sensiblement le commencement, manque dans les anciennes reproductions de cette lettre, et par conséquent dans l'ouvrage de Vaulabelle (III, 270.) Cette omission a entraîné l'historien des Deux Restaurations dans une erreur étrange. Il s'est imaginé que c'était à la suite de cette lettre, qu'il suppose n'avoir été qu'une sommation pure et simple de
Il semble, en lisant cette lettre aussi décousue qu'insolente, que le général prussien avait réfléchi et changé de résolution en récrivant, puisque après avoir annoncé d'abord qu'il ne cesserait les hostilités et n'en référerait au général en chef que si la ville et l'armée française se rendaient, il finissait par dire au contraire qu'il allait le prévenir de suite, et qu'il priait les députés français d'attendre sa réponse. En réfléchissant attentivement aux dates des événements et aux distances des localités, on comprendra facilement que Zieten , qui commandait l'avant-garde prussienne, postée à Jssy, sur la rive gauche de la Seine, n'avait pas connaissance encore, dans la matinée du 3 juillet , de la conférence que M. de Tromelin avait eue dans la nuit avec le chef d'état-major de Blûcher au pont de Chatou, c'est-à-dire à l'autre extrémité de Paris ; que néanmoins, après avoir formulé son refus, il n'osa, toute réflexion faite, prendre sur lui la responsabilité d'une rupture dans une affaire aussi grave, et préféra référer immédiatement du tout au général en chef. Celui-ci, dont le parti était pris depuis plusieurs heures, s'empressa d'envoyer une réponse favorable, et Zieten écrivit de-suite une lettre infiniment plus polie, annonçant que son général en chef l'autorisait d'accepter MM. les députés du gouvernement pour traiter seulement la reddition de Paris. Il envoyait en conséquence un de ses aides de camp pour les prendre et les conduire à Saint-Gloud où la conférence devait avoir lieu.
mettre bas les armes, que M. de Tromelin aurait été envoyé auprès de Blûcher pour le supplier de modérer ses exigences. M. de Tromelin avait été envoyé à Blûcher le 2 juillet au soir, il était rentré à Paris le 3 de grand matin, et ne retourna pas au quartier général prussien après la lettre de Zieten.
« Pendant cet intervalle , dit M. Bignon , nous nous étions mis d'accord avec le prince d'Eckmûhl et le général Guilleminot sur quelques additions et modifications à faire au projet de convention dont j'étais porteur.
» Cependant il y avait dans l'armée française quelques esprits exaltés qui, trop confiants en eux-mêmes, ou trop peu attentifs aux intérêts de Paris , demandaient absolument la bataille, et repoussaient toute idée d'armistice. Flahaut, Excelmans et quelques autres s'emportaient contre nous ; ils me demandaient comment je voulais les déshonorer, moi qu'ils avaient toujours vu jaloux de la gloire nationale Nous tâchions de les calmer. L'estimable général Drouot , avec qui je m'entretins longtemps , était convaincu de la nécessité d'un accord, et son opinion m'affermit moi-même....
» Nous étions rendus à Saint-Gloud à trois heures de l'après-midi. La marche au milieu de ces troupes étrangères, maîtresses de notre territoire, et le spectacle de leur orgueil, doublé par le souvenir de douze ans d'humiliations, me déchiraient le cœur. Mes compagnons éprouvaient le même sentiment. Nous étions silencieux et les yeux baissés entre nous, mais prêts à reprendre le courage qui convient au malheur, et nous le reprîmes en effet, quand nous fûmes en présence de nos vainqueurs du moment.
» Nous ne trouvâmes en arrivant que le prince Blûcher, son chef d'état-major, le général Gneisenau, et le comte de Nostiz son aide de camp.
» On commença les pourparlers, mais ils ne prirent une forme sérieuse qu'au moment où le duc de Wellington fut arrivé, ce qui eut lieu une demi-heure après. »
Les fenêtres du salon où la conférence avait lieu donnaient précisément sur la fameuse terrasse de l'Orangerie.
Une amère dérision du sort rassemblait ainsi au même lieu la fin de la Révolution et celle de l'Empire, le 18 brumaire et la reddition de Paris. Là aussi, par un revirement providentiel, devait succomber, quinze ans plus tard, la dynastie ramenée et imposée par l'étranger.